La partie "humour (quasi) pur" s'achève vraiment avec ce chapitre, et l'aventure de Mathilde commence *musique épique en fond*
La pauvre, elle n'est pas au bout de ses peines.


Le sort de Silence n'est pas un sort d'Altération. Il ne vous rend pas silencieux – comment est-ce que ça marcherait, de toute façon ? La masse de votre corps disparaîtrait ? Vous deviendriez éthéré, une sorte de fantôme incapable d'interagir avec le reste du monde pendant une durée limitée ? Si c'était le cas, le sort ne serait pas disponible chez un simple mage de cour. Croyez-en une guérisseuse, un tel sort entre les mains d'un débutant en magie conduirait forcément à une catastrophe, parce que les débutants ne connaissent pas le fonctionnement de leur corps, pas suffisamment en tout cas pour jouer avec leur état matériel.

Le sort de Silence est un sort d'Illusion. Vous faites autant de bruit que d'habitude, mais les gens autour ne vous entendent pas.
Non, attendez, ce n'est pas vraiment ça. Ils vous entendent – comment pourraient-ils ne pas vous entendre ? Si vous désactiviez leur ouïe, ils n'entendraient plus rien. Inutile de dire que quinze personnes dans une même zone devenant subitement sourdes, ce n'est pas un très bon moyen de passer inaperçu. Ils vous entendent. Vous leur suggérez juste de ne pas prêter attention aux bruits que vous provoquez. On devrait appeler ce sort Ne-m'entends-pas. C'est de la suggestion, de l'Illusion dans sa forme la plus pure.

(C'est la même chose pour le sort d'Invisibilité, au passage. Vous êtes toujours visible, vous dites juste aux gens et animaux alentours de ne pas vous voir. Si ce sort est d'un niveau si élevé, c'est uniquement parce que la vue est le sens principal des races meroïdes, donc qu'il est bien plus délicat de les pousser à l'ignorer.)

Silence comme Invisibilité ont des faiblesses. En premier lieu, même en les alliant, ce que j'espère pouvoir faire à terme, trois autres sens restent accessibles pour vous repérer. Bon, a priori, on peut oublier le goût : à moins que vos proies ne se mettent à mordre dans le vide et n'attrapent accidentellement votre main, il n'y a pas grand risque que ce sens vous dénonce (je dirais bien que c'est impossible mais nous sommes en Bordeciel, après tout, où la logique fait ses bagages et claque la porte derrière elle).

Ce sont l'odorat et, surtout, le toucher qui peuvent vous trahir. Le livre du sort de Silence explique dans son préambule qu'il est impératif de se laver régulièrement si on veut pratiquer l'infiltration en utilisant des sorts d'Illusion : n'importe quel idiot sait qu'on ne se parfume pas avant d'infiltrer un bâtiment mais l'odeur de la saleté, elle, est souvent oubliée, tout simplement parce que la personne sale ne se rend pas compte qu'elle pue.
Le dernier sens, enfin, est le toucher. Si quelqu'un pense qu'un mage illusionniste est dans les parages et réussit à vous toucher, ou même que vous ne remarquez pas que quelqu'un arrive derrière vous… Eh bien, comme je le disais, l'Illusion est une suggestion. Difficile de suggérer à quelqu'un de ne pas vous remarquer alors qu'il vient de vous rentrer dedans.

La deuxième faiblesse de ces deux sorts est leur portée. Imaginez : vous vous trouvez dehors, en train de traverser les plaines infestées de smilodons, loups, géants et autres mammouths de Blancherive. Naturellement, vous renouvelez vos sorts de Silence et d'Illusion toutes les cinq minutes, peu désireux de rencontrer en tête-à-tête la charmante faune de ce pays de fous.

Sauf que vos sorts ont une portée. Cet ours là-bas ? Il est à trente mètres. Vos sorts ne l'atteignent pas. Il vous voit parfaitement. Et quand il commence à vous galoper dessus, vous pouvez être sûr que même un excellent sort de suggestion ne l'empêchera pas d'essayer de vous planter ses griffes dans le ventre, parce que vous êtes sa proie et qu'on ne fait pas oublier sa proie à un chasseur.

A ce moment-là, vous avez le choix entre courir très vite et lancer un sort de Calme, voire un mélange des deux.
Quoi, sorts de Destruction ? Lancer un Eclair Enflammé sur l'ours ? Pour qui me prenez-vous, une combattante ? Sans façon. Non, moi, je le Calme avec un peu de magie et je file me réfugier derrière une colline.
Une tactique que je risque de devoir appliquer incessamment sous peu, puisque je pars vers le Nord dès ce soir.


C'est de la folie, j'en consciente. On est en plein Soirétoile et l'hiver ne va faire que progresser. Le temps me tuera plus sûrement que tous les Thalmors du monde, je le sais et pourtant je ne parviens pas à dévier de mon chemin, à abandonner les ombres pour marcher vers Fort-Dragon comme Irileth me l'a ordonné.

Il faut que je parte. Aucune autre option ne mérite d'être considérée, vous comprenez ? Aucune. Alors je reste dans l'ombre, renouvelle mon sort de Silence et ramène sur ma tête la capuche de mage qui dissimule mes cheveux. Mes pas forment une trace bien nette dans la neige, mais ce n'est pas grave : demain matin, ils auront été couverts par de nouvelles chutes.

Je longe la muraille, me perdant dans un coin sombre quand la torche d'un garde en ronde s'approche. Dans les plaines enneigées de Blancherive que l'obscurité colore d'un bleu pâle, la tour de guet incendiée se détache comme une braise rougeoyante. Je fais de mon mieux pour ne pas la regarder, me concentrant plutôt sur mon but. La Jument Pavoisée n'est plus très loin, à présent.

Je me glisse à l'intérieur du bâtiment par une porte dérobée. La douce chaleur me submerge, m'enveloppe comme une cape de plumes, et il me faut un effort de volonté conséquent pour l'ignorer. Je ne peux pas céder au confort matériel, même si mon corps transi n'aspire qu'à une sieste au coin du feu.

Une volée de marches plus tard, je suis dans ma chambre et Lucia me regarde avec curiosité depuis son lit. Les ingrédients ! J'ai complètement oublié les ingrédients de la potion de soin…

Je secoue la tête, agacée : qu'est-ce qui me prend ? Je n'ai pas le temps de préparer une potion ! Les gardes de la tour font revenir d'un instant à l'autre et Irileth voudra savoir pourquoi je n'ai pas transmis son message au Jarl. Balgruuf n'aurait pas détaché plus d'un soldat pour retrouver Mathilde, la guérisseuse, mais pour la Dovahkiin ? La ville grouillera de gardes à ma recherche d'ici une heure. Je suis une Brétonne de Haute-Roche, je connais le poids des légendes quand les temps sont troubles. Ajoutez à ça une guerre civile et vous pouvez être sûr que dans une semaine, me traîner par les pieds jusqu'à leur centre de commandement sera la priorité des deux camps.

Enfant de Dragon. C'est n'importe quoi. Qu'est-ce qui est passé par la tête vide d'Auriel ? Est-il allé faire une visite de courtoisie à Shéogorath ? A moins que les Nordiques et leurs légendes ne se trompent complètement, qu'Auriel – c'est Akatosh, ici, me rappelle le ragnard de bibliothèque en moi – n'ait rien à voir avec les Enfants de Dragon. Il faudra que j'y réfléchisse plus tard.
Après tout, je n'aurai pas grand-chose d'autre à faire sur le trajet vers Fortdhiver.

- Lucia, il faut que tu me suives, je dis à la fillette.

- Il y a un problème ?

- Oui. Rien de grave, je précise hâtivement en voyant ses yeux s'écarquiller, mais je dois aller à Markarth immédiatement et je ne peux pas t'emmener (mens, mens, ils ne te trouveront pas s'ils te cherchent à l'Ouest). Tu vas rester avec les Compagnons, d'accord ?

- Je veux venir avec toi !

Je soupire. C'était prévisible. Les Compagnons ont la meilleure des réputations à Blancherive, mais ils n'ont pas levé le petit doigt pour aider Lucia quand elle était à la rue. Brenuin et moi sommes les seuls à nous être préoccupés d'elle et je ne peux pas décemment la confier au mendiant, si bon soit-il sous ses apparences bourrues. Arcadia refuserait de la prendre, les prêtres de Kynareth accepteraient peut-être de l'adopter en tant qu'apprentie mais je m'y refuse… Il ne me reste qu'une seule possibilité.

- Ne t'inquiète pas, ma chérie, ce n'est pas un départ définitif. Je reviendrai dès que je pourrai, d'accord ?

Lucia baisse la tête, vaincue, et sort de son lit, Fjori et Holgeir à la main.

Que vais-je emmener ? Essentiellement de la nourriture : c'est ce qui me sera le plus nécessaire sur le trajet. Ma cape la plus épaisse, la grise, celle qui me permettra de me fondre dans le paysage ; des vêtements de ville plus discrets que ma robe de mage. L'or. Des potions. Une bouteille vide que je pourrai remplir avec de la neige. Quoi d'autre ? Mes journaux, bien sûr, mathématiques, alchimie, draconique, ainsi que le dictionnaire draconique, le Compendium de Nurélion, les livres de sort et Bordeciel : le guide de l'explorateur.

Après un bref combat avec moi-même, j'y fourre aussi Le livre de l'Enfant de Dragon (voilà pourquoi le nom de Dovahkiin me semblait si familier : il est écrit en gros sur la quatrième de couverture), rajoute par-dessus mes gemmes spirituelles et quelques bijoux enchantés, et ferme le sac. Par Alsiel, j'espère n'avoir rien oublié : une fois partie, il n'y aura pas de retour possible.

Lucia m'attend en silence, un peu pâlotte, sa cape sur les épaules. Je la prends par la main et nous sortons aussi discrètement que possible de l'auberge. Elle ne pose pas de questions, ne proteste pas – je crois qu'elle est résignée à ce que sa vie ne soit pas sous son contrôle. Ça me pince le cœur de la conforter dans cette impression, mais il m'est juste impossible de l'emmener.

Nous passons devant un garde en patrouille. Je baisse la tête, laissant ma capuche masquer mes traits, et augmente l'allure. Lucia me suit en trottinant. Nous contournons le hall de Jorrvaskr et, quand je suis sûre que personne ne nous voit, entrons par la porte de derrière.

Une partie des Compagnons sont assis autour de la grande table où ils se réunissent. Tous relèvent la tête quand un courant d'air glacial pénètre dans leur sanctuaire ; je constate avec soulagement l'absence de la venimeuse Aela.

- Vilkas, pouvons-nous parler ? je lance au guerrier attablé.

Il me jette un regard méfiant mais se lève. Les autres Compagnons baissent la tête vers leurs repas, à l'exception de Farkas qui ne lâche pas son jumeau des yeux.

Le Compagnon s'arrête devant moi. Même dans des vêtements normaux, il est imposant ; je dois me concentrer sur la petite main de Lucia dans la mienne pour réussir à affronter son regard.

- J'aurais besoin que vous gardiez…

- Non, m'interrompt-il.

- Vous ne m'avez pas laissée finir…

- Vous entrez par la porte de derrière, votre sac est rempli et la fille a ses affaires avec elle. Vous voulez qu'elle reste à Jorrvaskr et la réponse est non. Nous sommes des guerriers, pas une garderie.

Oblivion emporte cet homme et son intelligence. Je sens la main de Lucia serrer plus fort la mienne et pour la deuxième fois de ma vie, je vois rouge.

Fus. Il suffirait d'un mot. Fus. Je peux l'employer, je le sais, c'est le seul des souvenirs de Mirmulnir dont je me rappelle clairement. Le reste est une mer agitée qui monte puis se retire et coule entre mes doigts quand je tente de la saisir, mais Fus demeure, puissant et violent et fort, et par l'Art, pendant un instant, je sais avec une certitude glacée que je vais l'utiliser…

Puis la rage reflue. Je réalise que mes mâchoires sont serrées et que ma main droite, celle qui ne tient pas Lucia, est ouverte, le geste universel d'agressivité des mages. Par Raven, est-ce que c'est ça, le sang des dragons ? Est-ce que c'est cet héritage indésirable qui fait monter ces brusques accès de colère incontrôlable ? Si j'avais employé la Voix, tous les Compagnons présents auraient su que quelque chose n'allait pas – ç'aurait été complètement stupide ! Et pourtant, pendant une seconde, je l'ai envisagé avec un sérieux effrayant. Est-ce que c'est Auriel ? L'Aedroth joue-t-il avec moi ?

Je suis furieuse, mais c'est une colère saine, cette fois. Vilkas reste immobile : ce n'est pas une petite Brétonne désarmée qui va le faire reculer.

- Je t'ai soigné, je siffle (il hausse les sourcils devant le tutoiement impromptu). Je n'ai rien demandé en échange, ni or, ni aide. Je l'ai fait par bonté et maintenant, quand je te demande de veiller sur une enfant, tu refuses ?

- C'est une faveur que je vous dois à vous, pas à cette fille…

- C'est une enfant ! je gronde. Veux-tu qu'elle retourne vivre dehors ? Est-ce que c'est ça, l'honneur des Compagnons ?

- Ne parle pas de l'honneur des Compagnons, mage.

Il est énervé, à présent. Je sais que ce n'est pas une bonne chose mais vous devez comprendre – je ne le supporte pas. Ils se disent honorables et sont prêts à laisser une petite fille dans la neige et le froid ? Comment peut-on faire ça ? Comment peut-on se regarder dans une glace quand on refuse un toit à une enfant ? Des larmes d'impuissance rageuse me montent aux yeux face à cette stupidité ahurissante chez un homme aussi intelligent que Vilkas.

Très bien. Il refuse de s'occuper de la fillette ? Je me tourne vers le reste des guerriers.

- Farkas ! J'ai besoin que quelqu'un veille sur Lucia pendant mon absence. Est-ce que tu veux bien t'occuper d'elle ? Elle est très polie, elle ne t'embêtera pas, il lui faudrait juste des repas et un lit.

C'est un coup risqué. Je n'ai jamais eu de vraie conversation avec Farkas, il ne me doit rien, mais je suis obligée de miser sur sa bonté.
Par chance, ce coup d'essai se révèle être un coup de maître : sans même jeter un regard vers son jumeau fulminant, il hoche la tête et dit de sa voix caverneuse :

- Je veux bien m'occuper de la petite.

Le soulagement me tombe dessus. Je me penche vers Lucia et l'embrasse sur la joue.

- Ne fais pas attention à Vilkas, je murmure à son oreille. Il est stupide mais pas méchant. Obéis à Farkas, continue à lire et apprends à utiliser une dague si on t'y autorise, d'accord ?

- D'accord, murmure-t-elle doucement. Vous allez me manquer.

- Tu vas me manquer aussi.

Je me tourne vers la porte et sors aussi vite que possible, les larmes me montant aux yeux – et cette fois, elles ne sont pas dues à la colère. Vilkas lance un « Mathilde ! » furieux que j'ignore.

Je relance mon sort de Silence et me précipite dans l'ombre des murailles.


La semelle de ma botte gauche s'est trouée sur un rocher caché par la neige. L'eau glaciale s'infiltre un peu plus à chaque pas.

J'ai froid.

Le vent souffle avec insistance, s'insinuant dans la moindre brèche de ma muraille de tissu. Quand j'arrange ma cape de façon à ce qu'elle ne laisse aucun interstice, c'est la deuxième phalange de mon index qui pointe à l'extérieur, victime du vent terrible qui traverse mon gant comme s'il était de papier. Je rentre le doigt, mais perds ainsi ma prise sur le pan de cuir ; la cape se décale et le vent frappe à nouveau ma tunique.

Tant pis. Une fièvre est plus facile à traiter qu'une engelure.

Oh Alsiel, j'ai tellement froid. La neige fondue a trempé ma chaussette. Mon pied gauche s'insenbilise lentement. Pourquoi ai-je quitté Blancherive et la douce chaleur de l'auberge ? J'ai froid, si froid. Quand je me retourne, la haute silhouette de Fort-Dragon se détache sur le ciel étoilé. J'ai l'impression qu'il me suffirait de tendre la main pour effleurer la masse noire.

Un mot a percé la nuit, tout à l'heure, retentissant comme un coup de tonnerre à travers les cieux : Dovahkiin ! Je l'ai ignoré.

Dovahkiin ni kos Dovah. L'Enfant de Dragon n'est pas un dragon.

La voix ancestrale de Mirmulnir continue de résonner en moi – non, je ne peux pas faire demi-tour. Allons, Mathilde, du courage : il faut tenir, au moins jusqu'au matin. Mais c'est dur, oh, si dur… Une partie de moi me chuchote que je suis tellement fatiguée, qu'il suffirait de m'allonger sur le drap blanc sous mes pieds et de m'endormir. Ce serait simple. Tout serait plus simple. Mes jambes me portent à peine. Je sens mes yeux se fermer, tout mon corps basculer…

Non !

La neige contre ma joue brûle comme du fer rouge. Qu'est-ce qui se passe ? Je ne veux pas mourir ! J'ai froid, je suis fatiguée, d'accord, mais pas au point de mourir !

Des larmes me coulent sur les joues – je peux les sentir geler sur ma peau. L'une d'entre elles reste accrochée à mes cils. Je sens son poids à chaque fois que je cligne des paupières. Ne meurs pas. Ne meurs pas. Le mantra tourne dans ma tête. Très vite, il n'y a plus que lui qui occupe mon esprit embrumé par la fatigue.

Je marche.

Puis je marche.

Et je marche encore. Des heures. Ou peut-être des minutes. Je ne sais pas, ne sais plus. Je mets un pied devant l'autre, mécaniquement, au-delà de la douleur et de l'épuisement. Le silence est irréel, seulement rompu par le bruit lourd de ma respiration. Je pense distraitement qu'il serait plus sensé de contourner les effleurements rocheux et les collines qui parsèment le paysage, mais ce n'est qu'une remarque que je n'ai pas la force de contempler. Alors je marche, je monte, descends, trébuche sur les rochers et me relève. Encore. Et encore. J'ai l'impression que mon bras me lance, celui que la flèche d'un draugr a percé dans les profondeurs du Tertre des Chutes Tourmentées, mais la plaie s'est refermée depuis longtemps. Ce n'est qu'une douleur fantôme.

Je trébuche à nouveau. Mon pied gauche me fait l'effet d'un bloc de glace, dur et froid et détaché du reste de mon corps. Ce n'est pas grave.

La neige tombe sans discontinuer.

Des loups hurlent sur ma gauche. Je prépare par réflexe un sort de Calme – on ne sait jamais.

Quelques minutes plus tard, ils hurlent à nouveau. Je sors une main gantée de ma paroi de cuir. La lumière verte de la magie a disparu. C'est bizarre, ça. Je pensais avoir maintenu le sort.

Je trébuche sur une congère. Tant pis. Je renouvellerai le sort plus tard. Oui, voilà. Plus tard.

Secunda brille de son éclat argenté, parfois masquée par un nuage noir. Je me retourne. Blancherive n'est plus qu'une énorme masse sans couleurs qui se fond progressivement dans les montagnes derrière elle. Il faut que je m'éloigne encore plus – les gardes ont des chevaux, ils vont me chercher et s'ils me trouvent, ils me ramèneront. Une Brétonne, mage, guérisseuse, arrivée depuis peu dans le pays : très vite, tout Bordeciel saura qui est la Dovahkiin, et le Thalmor me trouvera.

J'accélère mon pas, effrayée par cette perspective. Il ne faut pas qu'ils me trouvent !

Oh, les Mers du Domaine ne sont pas plus cruels que les autres, je le sais bien ; c'est la haine des Nordiques et l'incompréhension entre les races humaines et elfiques qui les poussent à faire du Thalmor un démon mû uniquement par la cruauté.
(C'est absurde. Personne ne pense être le méchant de l'histoire, tout le monde est persuadé de combattre pour un avenir meilleur. Il faut être stupide pour ne pas le comprendre, pour croire que les Altmers sont des monstres sadiques, pour s'imaginer qu'ils ne trouvent pas de justification à leurs actes.)

Sauf que le Thalmor ne me cherche pas parce que je suis opposée à leur idéologie – ce serait tellement plus simple ! Nous sommes des centaines, des milliers à être dans ce cas ! Pourquoi s'embêteraient-ils à me pourchasser ? Après tout, je reste nettement plus proche d'eux qu'aucun habitant de Bordeciel. Je ne vénère même pas Talos ! Je ne vénère pas Lorkhan, je n'adore pas les Daedra, je ne révère pas Nirn…

Et je n'adore pas Auriel non plus, le père des Mers et chef du panthéon aldmeri. Là, les choses commencent à déraper. N'allez cependant pas imaginer que ce n'est que ça : quoi, ne pas vénérer le dieu du Temps ? Si c'était un crime si affreux, le Thalmor attaquerait le Marais Noir ou Morrowind, pas Bordeciel ! Les adorateurs de Daedra sont légion dans le pays Dunmer, et les Argoniens ne reconnaissent même pas Auriel comme un dieu.
Alors pourquoi, devez-vous vous demander, pourquoi le Thalmor si redoutable est-il à la recherche d'une misérable guérisseuse bien incapable de mener une armée ?

La réponse est extraordinaire simple – si simple, en fait, que j'ai refusé d'y croire, la première fois qu'Oncle François m'a averti du danger que le Thalmor représentait pour l'école et ses élèves. C'était d'une absurdité évidente : quoi, essayer d'emprisonner et tuer quelqu'un pour ça ? Parlons-nous bien des Altmers d'Alinor, les êtres à la longévité exceptionnelle renommés dans tout Tamriel pour leurs immenses connaissances, leur talent inégalable dans les arts de l'Arcane et l'ordre parfait de leur société ? Allons !

Mais le cauchemar n'a pas cessé. Nous avons dû réaliser, tous, et surtout Arthur et moi, que Vaermina ne nous jouait pas un tour cruel : que pour cette raison qui nous paraissait inconséquente, nos vies étaient désormais en danger. Nos vies. La chose la plus précieuse qui soit, pour un membre de l'école.

Alors nous avons fui. Lui vers l'Enclume, moi en Bordeciel, nous sommes partis comme des criminels, en pleine nuit, abandonnant tout ce que nous connaissions, d'abord Daguefilante, puis Haute-Roche. Lui vers l'étouffante chaleur du désert où l'Empire n'a plus de pouvoir, moi vers des sommets glacials battus par la guerre civile.

Oh Alsiel, pourquoi ? Pour ça, cette raison idiote ? Pour un blasphème ? Est-ce que ça semble si horrible, qu'Auriel ait pu les tromper ? Sont-ils prêts à tuer pour ne pas voir que leur dieu adoré les a dupés ?

J'ai froid. Tellement, tellement froid, comme si l'idée même de chaleur n'était plus qu'une illusion, comme si le Soleil n'avait jamais existé et que tout ce que j'avais cru vivre jusque-là n'était qu'un doux rêve dont je venais de m'éveiller.

Mes joues sont couvertes de glace, mais je ne parviens pas à m'arrêter de pleurer. Pourquoi ? Pour ça ?

- Pourquoi ?! j'essaie de crier, mais ma voix est rauque de n'avoir pas parlé pendant des heures et ma supplique n'est guère plus qu'un murmure douloureux.

Un sanglot m'étouffe. Et si je perds mon pied ? S'il a gelé et qu'il se brise en mille morceaux brillants au prochain choc ? Je ne le sens plus depuis trop longtemps, ce n'est pas bon signe, je ne le sais que trop bien. J'ai traité une femme, une fois, dont la main avait été prise dans une tempête de glace. Elle était une adepte de Boéthia et avait perdu le tournoi annuel honorant le Prince Daedra. La sentence aurait dû être la mort. Mais elle avait servi longtemps, bravement, l'âge seul parvenant à diminuer son habilité, alors le Prince a exigé qu'au lieu d'être tuée, elle soit enfermée dans une petite cabane et que seule sa main soit laissée dehors, en proie au froid des montagnes.

Sa main droite. Sa main d'épée. Je n'ai rien pu faire : le membre était déjà mort quand elle est arrivée. Quand je lui ai dit qu'il faudrait amputer, elle m'a sauté au cou, une rage terrible possédant son visage ancien, et elle a essayé de m'étrangler – de sa main droite. Sa main morte. Quand elle a réalisé que ses doigts ne répondaient plus, elle a cessé de s'occuper de moi : elle s'est laissée glisser sur le sol et a pleuré, pleuré comme une enfant, cette femme fière et féroce qui avait donné sa vie à un Prince Daedra pour être jetée comme un déchet à l'orée de la vieillesse. J'aurais préféré la mort, a-t-elle murmuré en serrant contre elle cette main désormais inutile.
Si j'avais été elle, j'aurais demandé pourquoi. J'aurais hurlé, tempêté, exigé réparation, et mes larmes auraient été de rage autant que de douleur – mais la femme avait passé des années à servir un Daedra. Elle savait qu'on ne questionne pas les motivations des seigneurs d'Oblivion. Peut-être le Prince avait-il voulu faire un exemple ? Peut-être lui avait-elle déplu, d'une manière obscure et incompréhensible pour un mortel ? Ou peut-être – peut-être – n'y avait-il rien de tout cela.

Peut-être que Boéthia en avait simplement eu envie.

Mes maîtres m'ont toujours dit que les Daedra étaient des êtres cruels qui n'auraient jamais dû pouvoir interagir avec les races mortelles. C'est ce jour-là que j'ai vraiment compris pourquoi. J'avais seize ans – quelque chose comme douze ans en âge humain – et je me suis juré qu'aucun être d'Oblivion n'aurait jamais de pouvoir sur moi.
(Profondément, dans une part recluse de mon être, j'ai eu envie de les faire brûler, oh oui, d'un feu plus brûlant que celui des dragons, jusqu'à ce qu'il ne reste d'eux que des cendres dispersées par le vent. Et Boéthia ? Je voulais le voir hurler. Personne n'en a jamais rien su.)

Fus, bat en moi l'âme de Mirmulnir. Le Mot est la seule chose qui m'empêche de m'endormir là, tout de suite, sur cette neige si blanche couverte d'un manteau d'ombres. Il me pousse vers l'avant, vers le Nord.

Je marche.


J'ai enlevé un gant pour boucher le trou de ma chaussure. Je ne sais pas si ça va fonctionner.


Ça ne fonctionne pas. Il faut que je m'arrête – je vais perdre mon pied si je ne m'arrête pas !

Le ciel est orangé à l'Est, presque devant moi, et je n'ai pas quitté les plaines. Je peux encore voir Blancherive au loin – il faut que je me cache. La vue porte à des kilomètres, dans cette région. Je dois m'abriter, me cacher.
Je clopine péniblement. Mon pied traîne derrière moi comme un poids. J'essaie de ne pas penser au large sillon que je laisse, comme une invitation pour n'importe quel brigand attendant une proie facile. Faites qu'il neige bientôt. Faites que je trouve un abri. Faites qu'il neige et que mes traces soient recouvertes.

En cet instant, je donnerais du bel et bon or pour retrouver la chaleur embrasée d'Helgen.

Je sais que c'est horrible de dire ça, que c'est pire encore de le penser, mais vous ne pouvez pas comprendre. J'ai froid. J'ai juste tellement froid. Il faut le vivre pour le comprendre. J'aurais voulu ne jamais vivre ça. J'ai si froid.

J'aurais voulu être un dragon.


Un abri… C'est un abri, j'en suis sûre…

Et si je m'endormais ? Le soleil se lève devant moi – devant ? Je voulais aller vers le Nord, mais le soleil se lève à l'Est… Pourquoi est-ce que je suis face au soleil ?

Je ne sais pas. Ce n'est pas grave. Mes paupières s'abaissent toutes seules, mon corps est agité de tremblements incontrôlables. J'ai oublié que j'avais un pied. Mes vêtements ne sont pas assez lourds, pas assez chauds. Je me souviens des messagers qui traversaient parfois Blancherive ; je m'étais demandé pourquoi ils étaient si couverts. On aurait dit des boules de fourrure plutôt que des humains, et je me demandais si le temps était si horrible que ça, pour justifier leurs allures de balles humaines. Je n'ai pas osé questionner ceux que j'ai engagés pour porter mes lettres à Orgnar.

J'aurais dû.

Mais c'est un abri, j'en suis sûre. Il y a une colline rocheuse et je vois une ouverture dans la pierre. Je puise dans mes réserves de magie et lance le Silence. Une part de moi sait que je suis trop fatiguée, trop affaiblie pour réagir à une attaque par surprise : plus que jamais, je dois être discrète.

Je trébuche sur un énième rocher et m'effondre dans la neige.

Evidemment, c'est maintenant que je dois être furtive que la fatigue rend cela presque impossible.

Pas grave. Pas le choix.

J'ai tellement envie de dormir. Tellement, tellement…

Ah !

Je suis par terre, encore une fois, le nez dans la neige, glacée jusqu'à l'âme et des larmes d'épuisement gelant dans mes cils. Elles les collent ensemble et m'empêchent d'ouvrir les yeux. Je dois les écraser entre mes doigts pour voir à nouveau.

(Les doigts de ma main non gantée, ces petits doigts violacés qui vont mourir, eux aussi, si je ne trouve pas un refuge.)

Je me relève. L'entrée de la grotte est devant moi. Les volutes de magie lilas caractéristiques du Silence tournoient autour de mes pieds.

Marche, Mathilde. Marche.

Traîne, Mathilde, traîne ton pauvre pied droit.

Enfin – enfin ! – j'entre dans la grotte. Le passage est petit, étroit, bien caché, et je m'y engouffre avec l'espoir de pouvoir enfin me reposer. Quand j'arrive dans la salle principale, je m'effondre de soulagement en constatant qu'elle est vide : pas de présence animale, elfique ou humaine, pas de déchets qui indiqueraient qu'elle sert de tanière à qui que ce soit, rien. Je croirais à peine ma chance, si j'avais l'énergie d'y réfléchir.

Et il fait chaud – oh, c'est sûrement une illusion que crée ma pauvre carcasse gelée, il doit faire horriblement froid ici, mais c'est toujours mieux que dehors. Je me traîne jusqu'à une vieille souche, me cale à côté d'elle, les genoux remontés contre ma poitrine, et lance un jet de flammes sur le bois. Elle refuse de prendre pendant un long moment : l'épaisse fumée grise me fait tousser à plusieurs reprises, mais je m'obstine. Brûle. Je suis terrifiée à l'idée de mourir de froid durant mon sommeil. Partir comme ça, après être arrivée jusqu'ici, alors que je dois encore réfléchir à tout ce que j'ai appris ? Jamais.

Jamais. La souche accepte enfin de flamber. J'ignore combien de temps elle durera.

Mais avant de plonger dans le sommeil, j'ai une dernière tâche à accomplir.
J'inspire profondément et retire ma botte droite.

Le sang dans mon pied est comme de la lave. Je crie, je pleure et je ris en même temps, parce que j'ai mal, bon sang, mais que cette douleur veut dire que mes nerfs sont vivants. La magie guérisseuse entoure mon pied d'une aura dorée emplie d'espoir. Je ferme les yeux, étouffe une exclamation de douleur et m'enroule dans ma cape.

Je vais vivre.


C'était un chapitre difficile à écrire. Des révélations importantes, notamment sur la raison pour laquelle le Thalmor la pourchasse (parce qu'il faut bien avouer qu'elle n'est pas très intimidante).
Dans beaucoup de fictions Skyrim que j'ai lues, le froid est mentionné, surtout quand le personnage n'est pas nordique, mais c'est un élément de fond. J'ai voulu essayer de voir les choses différemment, de montrer à quel point Bordeciel peut être rude pour des êtres qui ont évolués dans des territoires plus chauds. J'espère avoir réussi !

Sinon, vous connaissez la chanson, n'hésitez pas à commenter (n'oubliez pas, Charles-Henri is watching you! Hé oui, on peut voir le nombre de lecteurs par chapitre !). Même une petite phrase, ça fait plaisir !