CHAPITRE SEPT
Allongé sur son lit, les bras croisés derrière la tête et le regard perdu au plafond, Logan cherchait à faire le vide. Par delà les hautes fenêtres de sa chambre, la nuit était tombée : il était dans le noir depuis un bon moment, maintenant.
Il songeait à leur altercation de l'après-midi, lorsqu'il avait ni plus ni moins attrapé Sarah par le cou pour tenter de lui faire cracher ses secrets. La jeune femme avait tout caché d'elle-même, alors qu'elle avait clairement lu en lui dès le début, et il se retrouvait dans la même situation frustrante que lorsqu'il avait fait face à Striker, quelques mois auparavant. Excepté le fait qu'il avait été capable de lui résister... La suffisance du colonel, et l'évidence avec laquelle il avait agité des réponses sous son nez pour le manipuler, l'avaient mis hors de lui et c'était sans un remord qu'il l'avait laissé mourir dans l'effondrement du barrage d'Alkali Lake, tournant volontairement le dos à son passé.
Mais s'il avait cru pouvoir faire une croix dessus si facilement, il s'était trompé. Après cette courte euphorie, qui finalement s'apparentait plus à une bataille de coqs et d'égos avec Striker, il s'était plus ou moins résigné et avait cessé ses recherches. Jusqu'à aujourd'hui, jusqu'à ce qu'il apprenne que les réponses à ses questions étaient là, tout près, et que toutes ses angoisses ressurgissent alors d'un seul coup.
Le fait que ces réponses soient dans la tête de Sarah, plus que n'importe qui d'autre, semblait rendre les choses plus compliquées encore. Était-ce parce que la jeune femme le troublait profondément qu'il n'imaginait pas qu'elle puisse avoir accès à son passé sans qu'il ait lui-même de maîtrise là-dessus ? Il n'avait qu'à penser à elle pour que les souvenirs s'emmêlent, dans sa tête : il la revoyait, si belle, si caressante lorsqu'ils faisaient l'amour, il la revoyait aussi avec son regard jaune et fixe de louve, les lèvres tremblantes d'une agressivité incontrôlée, et puis la Sarah de tous les jours, renfermée, distante et solitaire. Tous ces portraits s'emmêlaient pour ne former qu'une seule personne au visage changeant, qui passait de l'un à l'autre sans prévenir. Sarah était une bombe à retardement, fondamentalement insaisissable et imprévisible. Avait-il peur, au fond, qu'elle retourne brusquement son passé contre lui ?
On cogna à la porte, tirant Logan de ses pensées.
_ Qu'est-ce qu'il y a ?
La porte s'ouvrit et Logan se dressa sur son lit et, réalisant que la pièce était plongée dans le noir, alluma la lampe de chevet.
_ Je suis venue te parler, commença Sarah.
Il se renfrogna aussitôt.
_ Qu'est-ce que tu veux ?, grogna-t-il.
La jeune femme vint s'asseoir au bord du lit. Ses longs cheveux noirs, qui flottaient toujours librement dans son dos, effleurèrent au passage le bras de Logan et il tressaillit comme si cette légère caresse l'avait brûlé.
Elle prit une profonde inspiration. Connaissant son caractère excessivement réservé, le fait de se rendre chez Logan pour s'expliquer lui avait probablement demandé un certain effort.
_ Lorsque je touche les gens, je suis capable de voir leurs souvenirs, commença-t-elle. Ils entrent dans ma tête d'un seul coup. Le professeur dit que c'est une forme de télépathie ciblée. Avec de l'entraînement, je pourrai apprendre à maîtriser ça et, à terme, je devrais être capable d'entrer moi-même dans la tête des gens, un peu comme lui le fait.
Elle s'arrêta un instant, cherchant visiblement la meilleure façon de s'exprimer.
_ Mais pour le moment ce n'est pas le cas, il faut que je puisse anticiper le moindre contact. Tant que je décide moi-même de toucher les gens, tout va bien, je garde à peu près le contrôle, mais si on me touche par surprise ou par accident, alors je... je reçois instantanément des milliers de souvenirs qui ne m'appartiennent pas, des sensations, des émotions, je vois des scènes que je n'ai jamais vécues. Tout ça déferle dans ma tête d'un seul coup, c'est...
Logan la fixait du regard et l'écoutait parler sans rien dire. La jeune femme continua.
_ C'est très violent. C'est comme si je devenais folle. Je ne contrôle plus rien, je ne suis plus moi-même, tout se mélange dans ma tête. Si le contact cesse, les souvenirs cessent aussi de se déverser, donc au bout de quelques minutes je reprends mes esprits. Mais si le contact se prolonge trop, il y a... Le professeur dit que c'est une autre personnalité que j'ai développée pour me protéger de tout ça, pour m'empêcher de devenir vraiment folle. C'est elle qui prend le dessus, jusqu'à ce que j'ai pu enfin assimiler tous les souvenirs que j'ai reçus. C'est ça que j'appelle une crise.
Sans rien dire, Logan se leva. Il avait soudainement besoin de bouger, de se donner une contenance. Il finit par s'adosser au bord de la fenêtre.
_ Où veux-tu en venir ?, demanda-t-il d'un ton sec.
_ Je voulais t'expliquer que ce n'est pas quelque chose de facile, pour moi, de lire dans les souvenirs. Je sais que tu cherches des réponses, mais je ne peux pas répondre à tes questions sur demande, je reçois tout en vrac, je ne décide de rien. Et c'est... pénible à supporter.
_ Mais tu sais des choses. Sur moi.
Elle le regarda. Logan n'avait pas quitté son air renfrogné.
_ Oui, dit-elle finalement.
_ Qu'est-ce que tu sais ?
_ Pas grand chose de concret, plutôt un ensemble d'images que je ne comprends pas forcément.
_ Est-ce que tu connais mon vrai nom ?
Elle ne répondit pas. Logan poursuivit.
_ Ou alors l'endroit où je suis né ? Je ne sais même pas si j'ai de la famille ou des amis, quelque part... Et pourquoi est-ce que j'ai participé à ce programme, qui m'a greffé ce putain d'adamantium ? Et comment est-ce que je suis devenu ce que je suis aujourd'hui ? Réponds !
Elle ne répondait toujours pas, les yeux baissés. Logan s'énerva.
_ Ça fait des années, que je cherche, Sarah. Des années, tu peux comprendre ça ?! Je me suis réveillé un jour, perdu au milieu de nulle part, sans savoir ce que je foutais là ! Je n'avais que mes vêtements sur le dos et ces plaques militaires. Tout le reste avait disparu : le noir complet ! Il a fallu que je me débrouille pour survivre, pour manger, pour trouver un sens à tout ça. Imagine ce que j'ai ressenti quand j'ai sorti mes griffes pour la première fois ! Je ne savais même pas que je les avais ! Essaye un seul instant d'imaginer comment on peut se sentir dans une situation pareille !
_ Je le sais, Logan. Ça m'est arrivé à moi aussi.
Interloqué, Logan se tut. Sentant son regard peser sur elle avec insistance, Sarah se leva et s'approcha de lui avant de poursuivre :
_ Sauf que suis à l'opposé de toi. Au lieu d'un trou noir, j'ai des millions de souvenirs dans la tête, mais aucun ne m'appartiens. Je me suis perdue dans tout ça depuis longtemps, je ne sais plus reconnaître mes propres souvenirs de ceux des autres. Je ne peux plus me fier à rien. Et chaque fois que je reprends connaissance après une crise, ça me prend du temps pour retrouver qui je suis...
_ Alors pourquoi est-ce que tu ne veux pas me dire ce que je cherche ?
_ Parce que c'est à toi de retrouver tes propres souvenirs, Logan. Je ne peux te donner que des informations factuelles, en autant que je puisse en trouver dans tout ce que je reçois, mais savoir tout ça ne signifie pas que ça fera revivre tes souvenirs. Et puis je ne veux pas t'apprendre des choses que tu préfèrerais peut-être oublier volontairement. As-tu déjà pensé au fait que tu n'étais peut-être pas du tout la même personne que tu es maintenant ? Que tu pourrais avoir envie de vomir en découvrant les choses que tu as faites avant ? Veux-tu vraiment risquer de détruire l'équilibre que tu as commencé à trouver ici ? Tu es Logan, et tu es tel que tu as voulu te construire.
_ Tu parles comme le professeur...
Il avait dit cela d'un ton amer et grinçant, mais la jeune femme ne broncha pas et ils gardèrent le silence un moment. Logan tentait d'assimiler ce qu'elle venait de lui dire. Quelque part, il savait qu'elle avait raison, mais il ne voulait pas l'admettre et tentait encore de trouver une solution plus facile pour récompenser ses efforts. Les seuls souvenirs qu'il possédait sur son passé étaient ces cauchemars atroces qui revenaient encore régulièrement le hanter, surgissant dans sa tête sans prévenir, se mêlant les uns aux autres et le laissant toujours désorienté et à bout de souffle. Il y avait aussi les quelques informations qu'il avait pu trouver à Alkali Lake, mais comment pourrait-il retrouver la mémoire si le fait même de retrouver les lieux où il avait vécu des heures abominables n'avait déclenché aucune avalanche de souvenirs, aucun déchirement du voile noir dans sa tête qui lui aurait dévoilé tout son passé, comme il l'avait espéré ?
_ Alors si c'est pour ne rien me dire, qu'est-ce que tu es venue foutre ici, ce soir ?, gronda-t-il.
_ Je voulais essayer de te faire comprendre ce que je suis.
_ Comprendre ?
Logan se mit à rire. Un rire cynique et mauvais.
_ Comprendre !, continuait-il. Mais comprendre quoi ?! Que tu préfères me tenir par les couilles en me disant que tu sais des choses sur mon passé que tu ne me révèleras jamais ? Sait-on jamais, d'ailleurs, ça pourrait bien te servir un jour ! Ou alors est-ce que je dois comprendre que tu préfères rester telle que tu es et continuer à brouiller les pistes, à cacher qui tu es vraiment ? Que tu préfères jouer au chat et à la souris, avec moi comme avec tous les autres ?
_ Je ne joue pas, Logan.
Logan ravala ses mots et prit un instant pour en chercher d'autres. Il sentait en lui une rage froide, qu'il maîtrisait moins bien que les accès de violence brute auxquels il était habitué. Il ne cherchait plus qu'à la provoquer, pour se venger des frustrations qu'elle lui imposait. Car en plus de tenir entre ses mains les clés de son passé, elle avait oublié d'éteindre le feu qui brûlait en lui depuis tout ce temps : elle le rendait fou à agir comme si de rien n'était, à se comporter de façon si froide avec lui, alors qu'à une autre époque il avait pu la toucher, la caresser, la prendre, et qu'il ne demandait maintenant qu'à recommencer...
Il reprit, d'une voix glaciale :
_ Non... Non, c'est vrai, tu ne joues pas. Tu allumes. Tu donnes un peu, et ensuite tu t'enfuis avec tout le reste.
Il s'approcha d'elle et appuya son bras au mur, au dessus de son épaule, comme pour lui bloquer le passage. De l'autre, il la prit par la taille et l'attira contre lui.
_ D'ailleurs, c'est peut-être ça que tu es venue chercher ce soir, hein ? Une partie de culbute sur mon lit, comme au bon vieux temps ?, lui dit-il tout bas. Parce que si c'est ça que tu veux, je suis ton homme, comme toujours...
Sarah s'était raidie, parfaitement immobile. Elle n'avait plus rien à voir avec la jeune femme animale et débordante de sensualité qu'il voulait tellement voir réapparaître, ni même avec la Sarah qu'il avait devant lui il n'y a pas plus d'une minute, mais il se dégageait toujours d'elle une attirance irrésistible. Ses cils tressaillaient sous le souffle de Logan sur son visage.
Il l'embrassa. Sans tendresse, sans douceur, avec juste ce désir urgent, presque primaire, qu'il avait d'elle. Il la voulait. Il ne pensait déjà plus au reste.
Une violente douleur sur le flanc le fit bondir en arrière avec un hurlement : Sarah avait sorti une lame de nulle part et lui avait profondément tailladé les côtes. Instantanément, la plaie commença à se refermer, estompant progressivement la douleur et l'étourdissement qu'elle avait provoqué.
Les yeux de Sarah s'étaient anormalement assombris, elle avait une expression d'une dureté qu'il ne lui avait encore jamais vue. Elle fut à la porte en une seconde, la main sur la poignée, l'autre toujours serrée sur le fin poignard qu'elle avait sorti et qu'elle tenait maintenant le long de sa cuisse. Elle se retourna à peine, sans le regarder.
_ Il a des choses de toi que j'aurais préféré ne jamais voir, Logan.
Elle sortit.
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Logan s'était de nouveau allongé sur son lit, furieux contre elle et contre lui-même, trop énervé pour songer seulement à dormir, même si la nuit était déjà très avancée.
Les sensations se mélangeaient dans sa tête, partagé qu'il était entre l'envie de serrer la jeune femme dans ses bras et celle de la faire souffrir pour qu'elle parle et délivre enfin ses secrets. Excité de l'avoir enlacée si étroitement, il n'avait maintenant qu'à fermer les yeux pour se revoir, lui faisant l'amour au coin du feu ou sur la banquette du fourgon, sentant ses jambes s'enrouler autour de lui et ses cheveux coller le long de son dos moite de sueur.
Il avait eu la sensation, lorsqu'il l'avait rencontrée, d'avoir enfin trouvé une femme digne d'intérêt, une femme libre et sauvage, indépendante comme lui, qui ne l'étoufferait pas en se pendant à son cou en permanence. En réalité, ça avait plutôt été le contraire : il aurait voulu que ces moments ne s'arrêtent jamais, mais il s'était vite rendu compte que la jeune femme en avait décidé autrement. Dès qu'il avait voulu avoir le moindre geste un peu affectueux envers elle, elle l'avait aussitôt rejeté, lui jetant un regard parfaitement glacé malgré la couleur chaude et dorée de ses pupilles. Au début, Logan avait cru qu'elle regrettait leur première nuit ensemble et il n'avait pas insisté, ils avaient continué leur route, l'air de rien, toujours en silence. Mais elle était revenue vers lui une seconde fois, puis une troisième encore, et une quatrième. En une seconde, elle devenait tendre et câline, se collant contre lui de façon éhontée, et l'instant d'après tout était terminé et elle était de retour dans sa coquille, comme si rien ne s'était passé. Logan, malgré le fait qu'il avait profité sans remords de l'instant présent chaque fois qu'il s'était présenté, avait du mal à admettre qu'elle puisse à ce point ignorer ce qui s'était passé entre eux.
Et puis, un matin, il s'était réveillé seul. Ils venaient d'arriver en banlieue de Winnipeg, le terme de leur route et de leur accord, et il se demandait déjà comment ils allaient se quitter et s'il pourrait envisager de rester plus ou moins en contact avec elle. Pour être tout à fait honnête, il l'avait espéré, malgré le comportement pour le moins bipolaire de la jeune femme, mais elle avait décidé pour lui en se sauvant pendant la nuit, sans lui laisser aucun moyen de la retrouver. Logan était resté en ville plusieurs jours, tentant sans succès de la retrouver, avant de retourner finalement à sa vie ordinaire, une sensation douce-amère au ventre, faisant une croix définitive sur cette drôle d'épopée et sur cette étrange et insaisissable jeune femme.
Il traînait encore dans les tripots mal famés lorsque, quelques années plus tard, une gamine en manteau vert un peu perdue avait décidé de se coller à ses basques. Elle l'avait entraîné malgré lui vers le professeur Xavier et cette nouvelle vie de X-Men, et il était passé à autre chose, n'imaginant plus revoir Sarah un jour. Jusqu'à cette apparition irréelle dans les sous-sol du manoir.
Depuis, c'était une douce torture de la voir tous les jours sans pouvoir l'approcher...
_ Logan ?
Il s'était endormi sans s'en rendre compte et se réveilla en sursaut. Il faisait grand jour, dans la pièce. Il se leva en un instant et ouvrit la porte pour découvrir Tornade, qui l'attendait dans le couloir.
En voyant son air inquiet, Logan comprit aussitôt.
Sarah était partie.
