JAMAIS ILS NE DEVRONT SAVOIR...
CHAPITRE 5
« Montre-moi ce monde connu de toi seul. Je veux voir ces choses auxquelles tu crois. Assieds-moi sous l'arbre où tu te réfugies… »
― Je suis navré de l'avoir lue, il n'y avait aucune inscription dessus, expliqua Fili avec une mine contrite, tendant à sa reine une lettre dont le cachet brisé n'affichait aucune armoirie.
Alana le regarda sans mot dire et s'empara du feuillet d'une main raide. Elle sentit l'intérieur de son être trembler jusqu'au plus profond de ses os… La mine du jeune nain n'augurait rien de bon, le regard fuyant qu'il arborait laissait présager le pire. Elle sut d'instinct que la lettre venait de la Rocheneuve, une conviction que rien n'aurait pu ébranler sur le moment. Mais que pouvait donc bien signifier cette lettre envoyée après des mois de silence ?
― Vous avez cru bien faire, s'efforça-t-elle de répondre en essayant de ne pas trahir sa fébrilité. Vous pouvez vous retirer si vous le désirez, ajouta-t-elle d'une voix tremblante.
Fili ne se retira pas cependant, il savait qu'il devait rester. Il se recula néanmoins quelque peu pour laisser à Alana un semblant d'intimité, mais à aucun moment il ne la lâcha des yeux. Il attendit avec appréhension le moment où le visage de sa reine annoncerait que la nouvelle lui était connue. C'était comme attendre qu'éclate la tempête en voyant les noirs nuages s'amonceler au-dessus des têtes. Une menace grondante, sourde et cependant instoppable. Il songea, avec une once d'irritation à son égard, qu'avertir Thorin aurait été plus judicieux et plus sage – c'était lui qui aurait dû se tenir ici aux côtés de son épouse. Il n'était pas juste, non plus que légitime, que lui se trouvât ici…
Les mains d'Alana commencèrent à trembler, sa respiration se fit haletante et un vertige soudain la saisit. Ebranlée, elle chancela au point de tomber mais Fili s'empressa de la rattraper avant qu'elle ne touchât le sol.
― Alana !
Il la saisit par les épaules et la maintint fermement, comme s'il eut cherché à l'enraciner dans le sol. Ses doigts s'enfoncèrent profondément dans la peau de la souveraine, son inquiétude était si poignante qu'il ne semblait pas remarquer qu'il lui faisait mal. Alana, quant à elle, était si hébétée qu'elle ne voyait dans le regard agité et alarmé de Fili que des yeux aussi bleu que le ciel. Le bleu, qui était la couleur préférée de sa mère.
Morte…
Morte ? Comment avait-elle pu mourir ? Non, cela ne pouvait être vrai. Quelqu'un avait dû commettre une erreur…
La dernière fois qu'Alana avait parlé à sa génitrice remontait à… loin. Si loin. Le dernier sourire qu'elles avaient échangé était un souvenir mourant et terni par le temps, submergé par d'autres moments qu'il eut fallu ne jamais vivre ni en garder de traces. Une douleur cuisante, têtue. Face à l'effort dont elle devait faire preuve pour se souvenir du son de sa voix, de la douceur de son visage et de la précaution maternelle de ses gestes, Alana ne put retenir les larmes qui perlèrent à ses yeux jusqu'à s'en échapper malgré elle. Quelle fille indigne était-elle donc pour avoir oublié à ce point celle qui lui avait donné le jour ?
Son chagrin se fit plus grand, rougissant son regard, faisant tressauter son corps toujours instable. Les larmes devenaient torrent, les tressaillements de vrais tremblements. Face à sa détresse, Fili ne trouvait rien à lui dire. Alors il ne dit rien. Il se pencha légèrement en avant et attira contre lui ce corps fragile qu'il enlaça avec délicatesse et contre lequel il posa la tête, afin de l'entourer le plus possible. Alana se laissa aller à l'étreinte de Fili, le serrant plus fortement contre elle, noyant ses vêtements dans sa tristesse, se raccrochant à lui comme la seule chose sur terre qui l'eut empêchée de sombrer. Pour rien au monde, sur l'instant, elle ne l'aurait lâché.
― Ne vous en faites pas, Alana, murmura Fili, profondément touché par l'affliction de la souveraine. Vous n'êtes pas seule. Je suis là, Thorin est là, nous vous protégerons tous. Je vous le promets…
Et quelque chose incita en effet Fili à tenir cette promesse une chose qui n'avait rien à voir avec le devoir ou la bienséance, aucun mot ne lui venait d'ailleurs à l'esprit pour décrire ce phénomène et cependant il en retira de la force et du courage, de la détermination. Au fond, cela ne lui importait pas réellement de savoir ce qui l'animait. Il se savait agir de la bonne manière.
°Oo°oO°
― Peut-être devrais-tu envisager de retourner un moment chez toi, Alana, suggéra Dis pendant le repas du soir. Ta famille doit sans doute requérir ta présence.
Personne n'avait pris la parole depuis le début du repas, si bien qu'il était étrange d'entendre quelqu'un parler de nouveau. C'était presque anormal. Les voix sonnaient comme faux, on eut dit des instruments de musique désaccordés. Leurs modulations paraissaient éraillées, écorchées, elles irritaient l'oreille de celui que le silence avait rendu sourd. Alana avait beau se sentir torturée par la situation, il lui semblait déplacé de la faire cesser.
― Je ne consens pas à ce qu'elle parte, répondit Thorin en posant calmement sa fourchette.
― Mon oncle ! s'exclama Kili, se relevant presque de sa chaise, indigné. Comment pouvez-vous ? Il s'agît de sa mère tout de même. Alana se doit d'assister à ses funérailles !
Pourquoi cries-tu, Kili ? Le bruit… Le bruit me fait mal. Si mal…
― Les coutumes rocheneuviennes ne sont pas aussi éloignées des nôtres qu'on veut le croire, je connais parfaitement la symbolique de ce genre d'événements, rétorqua Thorin en foudroyant son neveux du regard. Si la situation n'était pas si tendue entre nos murs, j'aurai moi-même accompagné Alana, sois-en sûr. Mais notre mariage est encore trop récent pour l'établir en tant que souveraine légitime aux yeux de certains, il ne serait donc pas judicieux qu'elle s'en retourne à la Rocheneuve, même pour un temps bref. Si on lui prête une attache trop forte à ses racines, il ne sera pas surprenant que certains refusent de suivre ses décisions qu'ils ne jugeront pas conformes aux besoins d'Erebor. Alana a beau être aussi naine que nous le sommes, tu n'es pas sans savoir que sa cité a une réputation bien particulière.
― Quand bien même, tu pourrais…
― Les mentalités ne se changent pas en un claquement de doigts, Kili, coupa le Roi de la Montagne. Par ailleurs… (il se retourna vers son épouse), je ne pense pas que la présence d'Alana soit réellement sollicitée. Loin de moi l'idée de t'indisposer, poursuivit-il à l'attention de sa femme, mais je pense que tu comprends ce que je veux dire.
― Oui, et de ce fait je ne conteste pas ta décision, précisa l'intéressée avec une placidité déconcertante. Je pense que tu as raison. Il vaut mieux que je reste à Erebor. Par ailleurs, mon père me l'aurait clairement signifié s'il avait voulu que je me rende à la Rocheneuve… Cela n'a jamais été mentionné dans la lettre qu'il m'a envoyée. Je… Je pense même que s'il a jugé bon de m'apprendre la mort de ma mère, c'est pour que jamais plus je ne remette les pieds là-bas. Il lui fallait une bonne raison : il l'a eue.
― Ma reine, interpela Fili en adressant à Alana un regard profond, avez-vous essayé de renvoyer un message à votre famille ? Peut-être que vous vous méprenez sur les réelles intentions de votre père. Peut-être est-il seulement affligé par la perte de sa compagne et…
― Non Fili, je ne le pense pas… Quand bien même, que pourrai-je écrire ? Mon père n'éprouve aucune once d'affection pour moi et je ne suis plus proche de mon frère depuis des années. Je n'avais personne à part ma mère et elle n'est plus. Vous êtes à présent tout ce qu'il me reste. Les seules choses qui comptent pour moi désormais…
― Alana, tu devrais aller te reposer, conseilla Dis en plaçant une main compatissante une son épaule. Cette journée a été éprouvante pour toi, il n'est pas nécessaire que tu te fatigues davantage. Nous pourrons discuter des choix qui s'offrent à nous demain. N'en fais pas trop, je t'en prie…
― Dis a raison, Alana, souligna Thorin. Laisse-moi te raccompagner jusqu'à notre chambre et couche-toi. Je te le demande.
― Si tu le souhaites...
Elle se laissa donc raccompagner par son époux jusqu'à leurs appartements. Ils ne s'adressèrent aucun mot le temps du trajet, mais lorsque Thorin s'arrêta sur le seuil de la chambre et s'apprêtait à repartir, Alana lui saisit la main. Un geste désespéré et à la fois rempli d'espoir. Incrédule, Thorin se retourna vers elle. Il lut sur son visage l'indécision, l'hésitation et l'appréhension. Et cependant la main de son épouse le serrait si fortement… Les longs doigts fins noués aux siens étaient si chauds et délicats, presque fragiles. Sa surprise fut d'autant plus grande lorsqu'Alana l'attira dans un baiser passionné et referma la porte derrière eux.
°Oo°oO°
Quelques semaines avaient passé depuis cette annonce funeste et la jeune souveraine n'en gardait que peu de séquelles visibles. Elle avait réussi, après un long travail sur elle-même et de gros efforts, à enterrer au fond de son cœur sa douleur et sa tristesse. Son visage était le plus souvent impassible, même dans le privé, et ses songes ne tournaient désormais plus qu'autour du perfectionnement de son savoir au sujet d'Erebor. Les choses avaient pris une tournure nouvelle, exigeant pour certains rassemblements qu'Alana se trouvât auprès de son époux. Balin s'était proposé comme percepteur et avait obtenu l'accord de Thorin. Fili et Kili venaient le seconder quand ils n'avaient pas d'affaires urgentes à régler sans que leur oncle en fût réellement au courant.
Si le caractère posé et sérieux de Fili avait suggéré qu'il serait plus à même d'enseigner à Alana les généalogies et les histoires d'antan, la souveraine s'était très vite rendu compte que cela ne serait pas le cas. Le premier héritier était davantage porté sur l'actualité, les intrigues et les alliances de son temps tandis que son jeune frère avait la tête bercée des légendes antiques et des anciennes coutumes. Kili se montrait étonnamment investi et sérieux quand on le lançait sur ce sujet, revenant toujours à leur table avec de nombreuses cartes et des chroniques rédigées par des auteurs de renom dont sa simple connaissance suffisait à étonner le vieux Balin. Il se montrait intransigeant avec Alana tandis que Fili était bien plus souple et plus enclin à lui pardonner ses fautes.
Mais l'un et l'autre avaient compris qu'étudier la royauté masculine ne rapporterait rien à leur souveraine, aussi s'étaient-ils concentrés à rassembler depuis leurs archives tout ce qui avait trait aux reines ou aux personnalités marquantes de l'Histoire. Ils la faisaient étudier longtemps et avec application, presque avec acharnement, jusqu'à frôler l'épuisement. Attentive et bonne élève, Alana fit rapidement des progrès sous les yeux ravis de ses professeurs.
Ce fut bientôt comme si elle n'eût jamais quitté Erebor.
