-Pardon ?

Ce n'est pas moi qui a parlé. Je suis trop hébétée pour ça. Oui, j'ai cru à une plaisanterie de mauvais goût, mais il faut se rendre à l'évidence : Cette infirmière ne plaisante pas. Elle vient juste de lâcher une bombe, comme si ma journée n'avait pas été assez chargée au niveau émotionnel.

Et puis, cela expliquerait beaucoup de choses, comme notre ressemblance physique, qui ne m'a cependant jamais réellement interloquée jusqu'à maintenant, ou encore notre facilité déconcertante à nouer une relation...fraternelle. Cela va donc plus loin que le simple concept d'âme sœur, auquel j'ai cru et me suis raccrochée pour expliquer le fait que nous sommes si proches.

Lysandre a donc apparemment mieux fait face à la nouvelle que moi. Ou alors il est définitivement très doué pour masquer ses sentiments et contrôler ses réactions. J'ai malgré tout perçu dans sa voix quelque chose qui me fait penser qu'il en est au même stade que le mien dans ses réflexions et ses émotions.

-Vous avez parfaitement entendu, persiste l'infirmière en fronçant les sourcils.

Elle change instantanément d'attitude. Elle perd son ton aimable et professionnel, pour enfin se rendre compte de la révélation qui vient d'avoir lieu. Elle écarquille les yeux et poursuit :

-V...Vous ne le saviez pas ?

-Non.

Nous avons parlé en même temps. La voix de Lysandre a sonné comme une constatation. Si tenté qu'un ange puisse être sur cette Terre pour constater bien sûr. la mienne n'a été qu'un souffle. Je lui envie sa neutralité, moi chez qui on peut tout lire sur le visage, chez qui on peut deviner mon humeur simplement au ton de ma voix, chez qui on peut pratiquement lire les réflexions sur le front. Enfin cette dernière chose s'applique surtout avec Lysandre...mon demi-frère. Rien que d'associer son prénom et ce groupe nominal me donne le vertige.

Il respire profondément.

-Pourriez-vous nous laisser seuls un moment s'il vous plaît ?

La femme papillonne des cils, sous le charme du jeune homme. Elle se contente de hocher la tête, avant de sortir de la salle sans quitter Lysandre une seule seconde des yeux.

Il ne lui prête pas attention et se tourne vers moi dès que nous sommes en tête à tête.

-Je suis aussi étonné que toi...mais je suis heureux.

Je sens une chaleur familière monter à mon cœur, et lui fais mon plus beau sourire, même s'il est sûrement encore un peu déplacé sur mon visage effaré.

Au final, si la nouvelle est très étonnante, elle n'est en rien négative. Je ressens une bouffée de fierté, ainsi qu'un espèce de réconfort, dû au fait qu'il me reste finalement de la famille, et qu'elle est tout simplement constituée de la personne la plus proche de moi au monde.

Je sors de l'hôpital quelques heures plus tard, à mon plus grand soulagement. Le médecin m'a néanmoins rappelé que dorénavant, je dois venir une fois toute les deux semaines pour une transfusion sanguine, avant de me laisser partir. J'ai grimacé, puis décidé d'y repenser en temps voulu.

En attendant, je suis sur le chemin du retour, dans le siège passager d'une mercedes, avec mon demi-frère pour conducteur. Il conduit un moment en fixant la route. Je devine qu'il a quelque chose à dire j'attends donc patiemment. Quelques minutes plus tard, il se décide :

-Je devrais peut-être l'annoncer à Leigh.

Je l'interroge du regard : inutile de formuler ma question à voix haute.

-C'est mon frère, et par conséquent ton autre demi-frère, Précise t-il sans me regarder.

J'acquiesce lentement avant de répondre :

-Son prénom ne me dit rien. Il est au lycée ?

-Non. C'est tout à fait normal que tu ne le connaisses pas si tu n'as pas encore eu le temps de faire du shopping depuis ton arrivée.

-C'est le cas... mais quel rapport ?

-C'est le vendeur de la boutique de vêtements en ville.

La nouvelle aurait certainement du me faire un choc en toute autre circonstance. En tout autre circonstance. J'ai l'impression que plus rien ne peux m'étonner, et encaisse sans broncher.

-Cela ne te dérange pas si nous allons le voir demain ? Je suis un peu vidée, là.

-Oui, j'y ai pensé. Et puis, nous sommes en week-end, nous aurons donc tout le loisir d'aller leur rendre une petite visite.

Il se gare. Nous sommes déjà arrivés devant chez moi. Le studio me parait désagréablement étranger, et cela ne fait pourtant qu'une journée que je l'ai quitté. Il est à présent environ vingt heures.

Il sort de la voiture, fais le tour du véhicule et ouvre ma portière. Sa galanterie est sans limite. Je sors gauchement, il se positionne en face de moi et plante son regard dans le mien :

-Repose-toi bien, souffle t-il. N'hésite pas à m'appeler Elween. Je passe te chercher demain matin à neuf heures et demi.

Il dépose un baiser sur mon front et repart sans plus se retourner.

J'entre chez moi dans un état de semi-transe, lorsqu'une présence se manifeste contre la jambe.

-Nala !

Je m'empresse de porter la petite boule de poils à mon cœur, écoutant son petit moteur tourner et ronronner pendant que je lui caresse le derrière des oreilles. Je me rend compte qu'elle m'a terriblement manqué. J'ai l'impression d'avoir quitté le studio depuis une éternité. Je la serre un peu plus fort contre moi et la repose au sol avant de lui donner à manger. Je vais dormir rapidement, éreintée.

Lysandre est chez moi à l'heure dite, il est très ponctuel. Cela me fait sourire : Encore une qualité à ajouter à sa liste déjà bien longue.

-Ravi de te faire cet effet, lançe t-il en voyant mon sourire.

Je lui dit bonjour et monte dans la voiture. Nous parlons de tout et de rien. Il m'est toujours aussi facile de parler avec lui, et je suis soulagée que rien n'aie changé entre nous. Mes pensées se tournent vers Leigh : La rencontre avec mon second demi-frère m'apparaît plus comme des retrouvailles que comme une quelque épreuve. Je remarque :

-On a pas pu se faire une répét' hier avec tout ça.

-Oui, justement j'allais t'en parler.

Nous sommes toujours sur la même longueur d'ondes.

-On s'en fait une ce soir alors ?

-Non, Drarry est en week-end chez ses parents.

-Ah ! Ce n'est pas très grave, on fera ça lundi soir.

-Oui. Enfin, si cela te convient naturellement.

Toujours aussi prévenant.

-Oui bien sûr !

Je suis enthousiaste à l'idée de retourner dans notre garage et de chanter à nouveau pour le groupe. J'ai aussi envie de revoir Drarry, car je sens qu'il va devenir un bon ami.

Une fois de plus, je suis surprise par la rapidité du trajet. Le temps passe toujours extrêmement vite en compagnie de Lysandre. Il s'enquit de mon état de nervosité, ce à quoi je lui assure que tout va bien. Il lève la main pour frapper, n'en a pas le temps.

La porte s'ouvre sur un jeune homme aux cheveux noirs, dont le style vestimentaire rappelle celui de Lysandre. Leigh se tient devant nous, une expression de culpabilité mêlée à de la consternation.

-ElweenMara ?

Il avançe une main vers mon visage, comme s'il voulait vérifier que je n'étais pas un fantôme, et que son imagination ne lui jouait aucun tour pendable. Il l'abaisse avant d'atteindre son but.

-Entrez.

Lysandre s'exécute je suis sur ces talons. La demeure est digne du château de Versailles, mais en plus petit. Je ne m'attarde cependant pas sur la décoration : L'attitude de Leigh a piqué ma curiosité, et je suis de nouveau en proie à l'étonnement.

Nous nous installons Lysandre et moi sur un grand fauteuil confortable au velours pourpre et aux arabesques dorées. Leigh fait que même avec un siège du même genre, reste silencieux un moment.

-Je ne pensais pas te revoir un jour, déclare t-il en me fixant dans les yeux. Les siens sont sombres, moins incroyables que les miens ou ceux de Lys'.

-...Tu sais qui elle est ?

Lysandre n'a pas pu cacher son étonnement cette fois-ci. Il a flanché. J'en conclus que si lui a craqué, mon visage doit très clairement refléter mon désarrois.

-Bien sûr, c'est notre sœur. Enfin, demi-sœur. J'imagine que tu pensais venir ici pour me l'annoncer.

-En effet... Leigh, que sais-tu ?

-Tout.

Je retiens mon souffle. Lysandre et moi n'avons jamais abordé le sujet. Je suis pourtant certaine que nous y avons tout les deux pensé. J'ai effectivement plutôt mal dormi, deux questions occupant ma tête : Comment se fait-il que nous n'avons jamais été informés de notre lien de parenté auparavant ? Et comment nous sommes-nous perdus de vue ?

Puisque Lysandre ne m'en a pas touché mot, j'imagine qu'il n'en sait pas plus que moi. J'en ai aujourd'hui la preuve irréfutable. Leigh se lançe dans ses explications, que Lys' et moi écoutons avec la plus grande attention :

-Lys', tu sais que père n'a pas toujours été fidèle envers maman.

Celui-ci hoche la tête, le pressant de continuer.

-Eh bien... Elween est la fille d'une de ses conquêtes. Je l'ai su un jour où j'ai surpris une conversation entre elle et père, alors que tu étais parti avec mère. Il lui as dit qu'il ne regrettait pas l'enfant, mais qu'il aimait mère et qu'il ne voulait pas que le bébé interfère dans sa vie de famille. Il ne voulait plus la tromper. Par amour, Clarissa a accepté de s'occuper seule de l'enfant, une fille qu'elle avait déjà décidé d'appeler ElweenMara, et est sortie de sa vie. Un an après...

Il fait une pause, soupire et reprend :

-Papa est mort dans un accident de voiture, alors qu'il emmenait Clarissa et leur fille à la frontière espagnole, pour se séparer définitivement. Quand à maman...elle s'est suicidée à peine quelques heures après l'annonce de sa mort. Je...je ne t'ai rien dit parce que j'avais peur je ne savais pas comment te l'annoncer. Le temps a passé et j'ai tout bonnement renoncé à te l'avouer. Je m'étais dit que cela ne ferait que te blesser, car je pensais qu'Elween était morte dans l'accident. Il m'a paru impossible de la revoir un jour...

Il s'adresse ensuite à moi :

-Mais tu es là...je suis vraiment heureux de te rencontrer, Elween. Comment as-tu...

-Vécu ? J'ai été recueillie par ma tante, mais elle est morte il y a quelques temps.

-Désolé de l'apprendre.

-Ce n'est rien, j'ai fait le deuil depuis longtemps.

Cela est tellement étrange d'apprendre son passé de la bouche d'un inconnu. Je suis bouleversée par l'histoire...mon histoire.

Leigh se détourne de nous un instant, revient deux photos à la main. Il me les tend, et je les serre entre mes doigts sans le quitter des yeux. Je les baisse enfin pour détailler la première photo.

Une femme au ventre rond se tient de profil, mais tourne la tête pour fixer l'objectif avec deux yeux amoureux, d'une incroyable couleur améthyste. Son visage est fin et doux. Elle se trouve sur la plage, devant un sublime coucher de soleil.

Je la passe derrière, pour observer la seconde.

Cette fois, il s'agit d'un couple dans un petit jardin. Un homme à la barbe de trois jours, de la même blancheur lumineuse que ses cheveux, et à l'air princier tient par la taille une femme brune et raffinée. Ils sourient, la journée parait ensoleillée, parfaite.

Des souvenirs refont alors surface sous forme de flashs back.

Un visage doux et aimant au dessus de moi. Ma mère.

Un autre visage, fatigué, attachant ma ceinture. Mon père.

Le bruit d'un crissement de voiture. Dérapage.

Le cri de ma mère. Agonie.

Des bruits de sirène. Strident.

Une portière qui s'ouvre. Rescapée.

Je n'avais que quatre ans.

Les larmes roulent sur mes joues, et ce sont deux paires de bras qui me réconfortent. Mes sanglots emplissent la pièce, mais je devine les larmes silencieuses de mes deux demis-frères, derniers membres de ma famille.

Nous avons passé le reste du week-end en famille. J'ai de ce fait commencé à apprendre à connaître Leigh. C'est quelqu'un d'assez réservé et qui extériorise peu ses sentiments, mais il est très sensible. Il sort avec une certaine Rosalya, dont le prénom me dit quelque chose. Je crois qu'elle est dans ma classe. Nous avons également beaucoup parlé des mes parents et de leur mère.

J'ai appris que Leigh avait neuf ans et Lysandre six quand l'accident a eu lieu. Comme leur famille est très riche, ils avaient des domestiques Ce sont eux qui les ont élevés avec l'argent de l'héritage de leurs parents, ce qui représente une somme considérable – assez pour vivre confortablement toute une vie m'a assuré Lysandre. Les servants appréciaient réellement les deux garçons, et les ont élevés comme leurs propres enfants. Ils étaient très loyal envers la famille pour laquelle ils avaient travaillé.

J'aime déjà mes frères de tout mon cœur, même si je pense que j'entretiendrais toujours un lien privilégié avec Lysandre une confiance et une complicité que je ne parviens pas à expliquer ou même à définir.

Je suis maintenant assise seule sur un banc de la cours, et chante « Miss Independant » de Ne-yo. Le soleil caresse doucement mon visage, et j'ai fermé les yeux. Je me retrouve soudain dans l'ombre, et les rouvre. Un sourire narquois me fait face. Je referme les yeux.

-Hé ! Tu pourrais au moins ne pas faire comme si j'étais pas là !

Je soupire. Ouvre les yeux, et demande de ma voix la plus froide :

-Qu'est ce que tu veux ?

-J'aime mieux ça, me répond Castiel.

Il sourit, l'air moqueur.

-Si tu ne comptes pas répondre à ma question, dégage.

-Tout doux, miss !

Je me rend compte que tous les regards sont tournés vers nous. J'ai failli leur répliquer d'aller voir ailleurs, ou leur proposer ma photo, mais je ne veux pas m'énerver. Ce serait lui donner ce qu'il veux.

-Alors, tu rêves toujours de moi ? Je veux bien t'embrasser, mais ce sera 5$.

Il rit. Les autres nous observent sans piper mot, attendant ma réaction. Il espèrent sans doute un coup de poing, comme la dernière fois. Je bouille de rage : De quel droit se permet-il de penser que je rêve de lui ? Quel petit prétentieux !

-T'es pas le nombril du monde, tu sais. J'ai eu des choses bien plus importantes et bien moins répugnantes que de penser à toi ces deux derniers jours.

Je me lève de mon banc la tête haute, et pars en regardant droit devant moi, mettant un point d'honneur à ne pas me tourner vers lui ni lui ni les élèves qui commencent à chuchoter entre eux. Il n'a pas le temps de répliquer, ce qui m'arrache un sourire satisfait. J'ai réussi à évité la crise.

La journée ce passe lentement, et est tout à fait banal, ce qui me permet de souffler un peu. C'est dans ces moments là qu'on se rend compte que la routine n'est pas forcément si désagréable... La fin des cours venue, je me ra pelle la répétition et y vais d'un pas enjoué. Arrivée dans la rue des Augustins, je m'arrête. L'évidence me frappe alors, aussi vive et dévastatrice que la foudre.

Castiel fait partie du groupe. Tant pis, je vais faire preuve d'autant d'indifférence que je l'ai fait durant toute la journée et me concentrer sur mon chant. Tout irait bien.

C'est donc forte de cette conviction que j'entre dans le garage.

Il est là, l'air mauvais. Il me fixe, ses yeux me brûlent.

La répétition se déroule sous une atmosphère très tendue, malgré que nous jouons du Paramore, un groupe que j'aime beaucoup. Lysandre est satisfait de ma prestation, et fait de son mieux pour détendre l'ambiance en vain. Au début, je me sentais coupable de cette situation pesante, puis je me suis rendu compte que ce n'est pas moi qui l'ai installé. J'en veux de plus en plus à Castiel. Pas seulement de se moquer ouvertement et en public de moi, mais surtout de laisser notre problème personnel empiéter sur le groupe. Je n'ai même pas pu discuter avec Drarry tant je me suis évertuée à rester calme !

Nous n'échangeons pas un mot de la soirée, et ce n'est que lorsque j'ai le dos tourné, déjà pratiquement au coin de la rue, qu'il me lançe :

-Rêve pas trop de moi, c'est dérangeant !

Je stoppe sans me retourner et serre les poings. J'inspire profondément et reprend ma marche sans relever. Il ne faut pas craquer à la dernière seconde.

Je ne vais pas non plus me laisser faire.

Cette fois s'en est trop, il faut que je me venge.