Allons bon ! Pourquoi cet ordinateur refusait-il de démarrer ? Aziraphale appuya à nouveau sur le bouton, sans plus de succès. La troisième tentative ne fut pas plus fructueuse. La machine ne donnait pas le moindre signe de vie. Juste au moment où il devait boucler sa comptabilité. Et son enchère sur un exemplaire rarissime de la Biblia Polyglotta, datant du règne de Charles II[1], se terminait dans quelques heures ! C'était pourtant un appareil flambant neuf. Il avait à peine quoi ? Deux ans ?
Un petit miracle et le problème serait réglé… Oui, mais deux semaines plus tôt, il avait déjà réparé d'un claquement de doigts agacé sa radio qui s'était soudainement mise à diffuser du be-bop à plein volume et qui refusait obstinément de s'éteindre. Or, tout comme il n'était pas autorisé à faire apparaître ses vêtements ex nihilo, il n'était pas censé se servir de ses pouvoirs dans ce genre de situation. Il allait encore recevoir un rappel à l'ordre[2].
Avec un peu de chance, l'ordinateur était encore sous garantie. Il fouilla pendant de longues minutes le tiroir débordant de paperasses froissées dans lequel il pensait avoir fourré les documents fournis avec la machine. Il finit par les trouver, sous une facture qu'il avait cherchée en vain quelques mois plus tôt et un vieux rapport qu'il avait manifestement oublié d'envoyer. Il soupira en regardant la date d'expiration de la garantie. A deux jours près. Evidemment. La radio, elle, avait au moins eu la décence de tenir trois semaines après l'échéance fatidique.
Après quelques secondes de délibération et un coup d'œil méfiant vers le plafond, Aziraphale toisa l'ordinateur avec la mine qu'un professeur réserve au cancre de la classe quand celui-ci prétend que le chien a encore mangé son devoir. Un léger ronronnement docile se fit aussitôt entendre, et l'écran s'alluma servilement.
Devant les affiches placardées à l'entrée du théâtre, Aziraphale tâta les poches de son manteau à la recherche de son téléphone portable. Il restait des places pour la représentation des « Enfants du Paradis » du lendemain. Peut-être Crowley aimerait-il l'accompagner ?
Le coma dans lequel semblait plongé l'appareil lui fit froncer les sourcils. Il était pourtant certain que la batterie était suffisamment chargée quand il était sorti une heure plus tôt. En maugréant, il acheta deux billets[3] et rentra à la librairie. Conformément au bon vieux principe du « Jamais deux sans trois », le téléphone avait apparemment décidé de faire des siennes lui aussi et, même branché, il se mura dans un black-out opiniâtre. Au moins était-il, lui, assez récent pour pouvoir faire jouer la garantie.
Muni du capricieux engin et de la précieuse attestation (obtenue au prix de deux heures de fouilles archéologiques dans son secrétaire), Aziraphale se rendit d'un pas décidé dans le magasin indiqué sur le document. Il y expliqua son cas à un jeune freluquet qui n'avait rien à lui envier en matière d'accueil de la clientèle.
« Ouais ben c'est la batterie, hein. Et les batteries, c'est pas couvert par la garantie. »
« Pour quelle raison ? »
« C'est comme ça. »
L'ange poussa un soupir irrité.
« Je vais acheter une batterie identique, dans ce cas. »
Le vendeur pianota sur son ordinateur avant d'annoncer d'un ton quasi jubilatoire :
« On fait plus ce modèle de batterie. »
« Mais cet appareil a moins d'un an ! »
« Qu'est-ce que vous voulez que j'vous dise ? Z'êtes bon pour racheter un téléphone. »
L'expression d'Aziraphale figea instantanément l'embryon de sourire narquois de l'imprudent, qui se souvint brusquement qu'il n'avait pas fini l'inventaire du stock et opéra une retraite précipitée dans l'arrière-boutique.
Bien. Il avait essayé de suivre la procédure officielle. Le premier qui lui reprocherait de s'être servi de ses pouvoirs aurait droit à un mémo de trente pages détaillant la complexité kafkaïenne du système après-vente humain. Mais rien n'y fit. Posé sur le comptoir de la librairie, le téléphone réussit même l'exploit de rester stoïque face à l'aziraphalesque regard Toi-mon-petit-tu-ferais-bien-de-réfléchir-à-qui-tu-as-affaire qui ne manquait pourtant jamais de faire se tasser Crowley sur sa chaise[4].
Ce qui était particulièrement embêtant, c'est que le démon allait vite se rendre compte qu'Aziraphale n'utilisait plus le portable qu'il lui avait offert à Noël, et il faudrait lui avouer que son présent n'avait pas fait long feu. Heureusement que l'ange avait pu réparer la radio et l'ordinateur, cadeaux de réconciliation de Crowley après que celui-ci eut quitté la librairie en claquant la porte suite à une de leurs fréquentes disputes infantiles[5]. Une sombre histoire de point qu'Aziraphale avait refusé de lui accorder pour…
Oh. Oh, le fourbe ! « Cadeaux de réconciliation », tu parles !
L'ange tergiversa un moment mais finit par aller chercher dans son manteau son petit carnet à couverture de cuir. Il y griffonna rapidement une note. Avec réticence, certes, mais les règles sont les règles et il fallait reconnaître que c'était finement joué de la part du démon. Il décrocha ensuite son fidèle téléphone fixe qui ne lui avait jamais fait faux bond depuis 1972, tomba sur le répondeur de Crowley et laissa un message d'une voix glaciale :
« J'ai mieux saisi l'ampleur de la frustration générée par l'invention à propos de laquelle nous avons eu un léger différend il y a deux ans. Félicitations, tu viens d'être crédité d'un point pour ton idée de l'obsolescence programmée. »
[1] On peut y lire : « L'insensé a dit en son cœur, il y a un Dieu ». Ou comment l'omission d'une toute petite négation transforma un texte saint en blasphème. Aziraphale trépignait d'impatience tous les jours devant le décompte du temps imparti aux enchères.
[2] Pour être honnête, il s'en fichait comme d'une guigne, mais un de ces jours, un fonctionnaire allait débarquer en personne pour lui faire la morale et par tous les Saints, ce que ces types pouvaient être ennuyeux !
[3] Après tout, quand Crowley avait-il jamais refusé une sortie ?
[4] Mouvement incontrôlable que le démon tentait pitoyablement de compenser par un air bravache.
[5] De l'avis d'Aziraphale, elles étaient toutes imputables à Crowley qui manquait singulièrement de maturité pour un être aussi vieux.
