Il s'endormit très rapidement et ne se réveilla qu'après l'heure du déjeuner, alerté par le bruit de quelqu'un frappant à la porte. Le blond se leva en maugréant et ouvrit la porte d'un geste sec, révélant une Nero habillée humainement mais assez confortablement pour laisser passer sa jambe d'eau et lui permettant de claudiquer au sol. La rouquine lui sourit, l'air désolée de l'avoir réveillé, et le combattant l'invita à entrer.
« Je ne pensais pas que tu dormais encore, Iéron nous a dit que t'étais enfermé ici depuis plusieurs heures.
-Je ne me suis même senti sombrer, si tu veux tout savoir...
-Bah, c'est compréhensible, même si tu as très bien dormi cette nuit, je suppose que ta dernière vraie nuit de sommeil remonte à ton séjour avec l'elfe, n'est-ce pas ?
-Quelque chose comme ça, oui...
-Si je suis là, ce n'est pas pour te déranger intentionnellement. En fait, il va y avoir une sorte de pré-conseil de guerre et le Saint-siège tenait à ce que tu y participes. Je suppose que tu as le droit de refuser, mais...
-Non, j'irais. »
Encore mal réveillé, Théron se passa une main sur le visage et Nero l'aspergea d'un peu d'eau avec un clin d'oeil rieur. Après un soupir amusé, le blond s'essuya et remit ses habits ainsi que ses cheveux en place, sous le regard couveur de la sirène.
« Tu n'as vraiment pas l'air en forme.
-Je manque de sommeil.
-C'est plus que ça.
-Tu as raison, et je ne veux pas en parler.
-Désolée. Hm, le conseil se déroulera d'ici une demi-heure, ça te laisse le temps de te réveiller et de te rendre à la salle du conseil. On y sera tous, même ton petit frère. C'est un bon combattant, tu savais ?
-Un peu, ça fait tellement longtemps que je ne l'ai pas vu...
-Il a cette faculté d'analyser plus rapidement que la moyenne les situations... Je l'ai vu en entraînement tout à l'heure, c'est un régal pour les yeux ! Et le petit Mark n'est pas en reste non plus, d'ailleurs.
-Ah oui ?
-Ses origines lui confèrent – en plus d'un joli visage – une intelligence plus développée et des pouvoirs spécifiques. Enfin, c'est ce que j'ai entendu, je ne l'ai vu se battre qu'à mains nues. »
Le blond se contenta d'hocher la tête et congédia la rouquine qui le quitta après un petit baiser sur la joue. Trop fatigué et n'ayant pas l'esprit à cela, Théron ne s'interrogea pas sur cette attitude qu'adoptait Nero en sa compagnie. De toute façon, elle était fille d'un Dieu Primordial et on était en guerre. Contrairement à ses conseils, le combattant préféra entraîner ses muscles endoloris plutôt que de continuer de se reposer et entama un court entraînement qui le remit en forme, ou tout du moins en eut-il l'impression. Ensuite, il s'habilla de vêtements propres et se mit en marche vers la salle du conseil, devant laquelle se trouvaient déjà Shimesuke, Luca, Sebatsian et un homme inconnu que Théron reconnut comme étant Heinerich. Il faut dire qu'un teint de peau pareil assorti de deux mèches de ces couleurs ne passaient pas vraiment inaperçus...
« Bien dormi ?, demanda le blond à la souvereine des égoûts.
-Mieux que toi, on dirait.
-J'ai bien dormi, c'est juste que... Non, rien.
-Vous êtes Théron ?, interrogea soudain Heinerich. »
Théron se retourna vers lui pour confirmer, et l'autre lui sourit en s'approchant d'un pas. Ce n'est qu'à ce moment que le combattant remarqua qu'Ormeronce s'était niché dans le dos du vampire.
« Je suis ravi de vous rencontrer ! Sebatsian et Ormeronce m'ont parlé de vous tout à l'heure, vous avez l'air d'être fréquentable, pour un humain.
-Euh... Merci, répondit vaguement l'intéressé en ne sachant pas tout à fait s'il devait le prendre comme un compliment.
-En fait, c'est rare qu'Ormeronce aie confiance en un humain...
-Ce qui est tout à fait normal, affirma le reptile.
-J'en suis flatté.
-T'as de quoi, ajouta Luca. Les habitants de la Filandre sont pas réputés pour être des tendres !
-Ils le sont déjà plus que tes Ronge-Moelles..., soupira Shimesuke.
-Rikrim m'a l'air d'être tout à fait fréquentable. »
Luca sourit à Sebatsian, apparemment heureuse que quelqu'un reconnaisse son garde du corps à sa juste valeur. Théron lui restait en retrait, n'ayant à la fois pas envie d'ouvrir la bouche tout en étant intrigué de la tournure que prenait la conversation maintenant que chacun se sentait en confiance et commençait à parler.
« Sebatsian sait y faire avec les créatures de la nuit~
-Chante le vampire, rit Shimesuke. D'ailleurs, comment un elfe sylvain a-t-il pu rencontrer un vampire ?
-Eh bien... Longue histoire, éluda Heinerich. A peu près aussi insolite qu'un index de feu qui déambule dans les couloirs de la Cité-mère, d'ailleurs.
-Je vois... »
Ils furent tous coupés dans leurs élucubrations par le rire de Nero qui arrivait en compagnie de Mark et Iéron. Apparemment, ces trois-là s'entendaient bien, ce qui était, Théron l'espérait, une bonne chose. Luca lança cependant un mauvais regard au néphylime qui lui répondit par un sourire éclatant, ne semblant pas enclin à reporter l'éternelle guerre Lumière / Ténèbres entre eux. Iéron lui, lança un petit sourire gêné à son frère.
« Ça va ?
-Oui, ne t'inquiète pas. »
Heinerich se fit craquer les os de la nuque.
« Ils arrivent. »
Comme il disait cela, le Saint-siège apparu au bout du couloir. Tous ceux installés devant la porte s'écartèrent pour former un passage et les saluèrent respectueusement alors qu'ils ouvraient le majestueux battant, excepté Luca qui n'avait semble-t-il pas encore décidé de se montrer sociable avec ceux qu'elle considérait comme de potentiels ennemis mortels. Théron comprenait le fond de sa pensée mais cette attitude n'allait-elle pas lui attirer les foudres de ces gens, justement ? C'est sur cette remarque interne qu'il entra dans la salle du conseil et qu'il s'installa au siège qu'on lui désigna.
A vrai dire, Théron n'écouta ce conseil de guerre que d'une oreille. Il ne retint que l'esclandre entre l'immortelle sortie des égoûts et un des membres du Saint-siège qui soutenait que Rikrim n'avait en rien à souiller la Cité-mère de sa présence, Heinerich qui avait prit la défense de Luca, Mark qui s'en était mêlé et qui avait été écouté, et au bout du compte, Sebatsian pouvait ramener de sa forêt une armada d'araignées et ses deux Mantes s'il avait l'aide de l'armée, Nero allait demander un peu d'aide à ses frères et sœurs, et Luca pouvait mander une amie qui se trouvait être la commandante de la Guilde des Assassins.
Il fallut plusieurs jours à toutes les personnes ou créatures demandées pour arriver. Le sixième jour, les gryffons décollèrent au-dessus des gobelins autant pour les distraire et les détourner des renforts de la cité que pour aider lesdits renforts à entrer par le passage dérobé qu'avaient emprunté Théron et Shimesuke quelques temps auparavant. Ce jour-là, le blond assista pour la première fois de sa vie à un combat de gryffons avec des créatures à terre, et ce combat devait pour longtemps resté gravé dans sa mémoire. De toutes parts des flèches volaient, des bêtes ailées descendaient du ciel pour saisir dans leurs serres les immondes créatures verdâtres qu'elles lançaient pour la plupart dans le feu des forges dans l'optique de les encombrer. Comme la plupart des ennemis sur ce pan de muraille avaient été attirés par l'attaque, les gryffons furent bientôt submergés de flèches et il en tomba au sol ; leurs chevaucheurs engrangèrent alors le combat au sol avant d'être engloutis sous une vague de petits monstres aux cris stridents et à l'odeur nauséabonde.
Voyant cela, Mark lança un ordre à ses coéquipiers encore en l'air : ils se rassemblèrent tous plus en hauteur, montant bien plus haut que ce que la limite utile du combat ne le leur permettait. Seul restait à distance respectable le néphylime qui descendit même et se mit à survoler plus rapidement les lignes désordonnées, jusqu'à sauter au sol près de l'une des plus grandes forges. A côté de lui, Théron sentit Iéron se tendre alors que son amant disparaissait de sa vue. Le plus grand fut également saisi d'effroi alors que le gryffon du semi-ange remontait vers les autres qui dessinaient des cercles autour des gobelins.
Soudain, Iéron fit signe à son frère de se boucher les oreilles, ce qu'il ne fit malheureusement pour ses tympans que tardivement : un son atrocement aigu s'éleva du champ de bataille. Le son s'éleva plus, toujours plus aigu, jusqu'à n'être presque plus inaudible mais d'autant plus insupportable pour leurs oreilles. Comme il avait tardé à se protéger les oreilles, Théron sentit du sang couler sur ses mains, mais ce n'était rien comparé à ce que subissaient les gobelins et autres monstres proches de l'endroit où avait attéri Mark : sous la force de ce qui était en réalité un cri de celui-ci, leurs crânes avaient littéralement explosé en une gerbe de sang qui avait éclaboussé le jeune combattant.
Voyant le carnage, les quelques ennemis encore proches de lui prirent la fuite, mais la plupart furent abattus par des flèches des gryffons redescendus à bonne distance. L'animal de Mark vint le saisir au sol pour le ramener aux murailles, suivit de tous les survivants aux flèches gobelines et orques et lorsqu'ils atterrirent, Timothy et Thimothy sautèrent dans les bras de leur ami ensanglanté, dont les iris habituellement bleus étaient étrangement rétractés en une sorte de pupille fine et noire.
« J'ai eu peur quand tu as disparu de ma vue !, s'écria celui aux cheveux bleutés. »
Mark se secoua la tête, éclaboussant les personnes voisines de sang ennemi et gluant, ses yeux maintenant revenus à la normale. Il toussa, sa prestation de tout à l'heure lui ayant apparemment fait mal à la gorge.
« Je vais bien, si ce n'est une lame que j'ai mal évité, mais mon bras ne me fait pas trop mal.
-Tu devrais aller voir rapidement les Guérisseurs, fit le rouquin. Le sang gobelin va se mélanger au tiens.
-J'y vais, j'y vais. »
Il lança un regard joyeux à Iéron avant de prendre congé et de se diriger vers l'attroupements de Guérisseurs le plus proches, certains d'entre eux déjà affairés à soigner ceux qui s'étaient pris une flèche dans la jambe le plus souvent.
« Théron, tes oreilles vont bien ? Tu entends toujours ?, s'enquit son jeune frère avec un air inquiet dans son œil unique. »
L'intéressé se frotta les lobes, effaçant les traces de sang.
« Elles bourdonnent encore, mais je pense qu'elles se portent bien. »
Toutes les personnes qui le pouvaient descendirent des murailles, abandonnant ici les gardes en poste. Mark était parti avant eux dans l'espoir de se passer sous l'eau, donc la plupart des combattants se dirigèrent vers leurs renforts fraîchement débarqués. Là-bas se trouvait déjà un attroupement conséquant, d'où Nero se détacha en tanguant étrangement – plus encore qu'avec sa démarche boitillante dûe à sa jambe manquante – et massant vigoureusement ses longues oreilles jusqu'à les rendre rouges vif.
« Quel était ce son atroce ?, demanda-t-elle fortement. »
Elle ne devait presque plus s'entendre parler, devina Théron. D'ailleurs, Sebatsian était dans le même état, et le blond s'étonna de voir qu'Heinerich lui massait les oreilles, ses mains s'éclairant de la lumière de quelque sortilège pour les calmer. C'était étrange de se dire que la seule personne capable de toucher l'elfe était un vampire, un homme de surcroît, mais Théron était tout de même heureux au fond de lui que le descendant divin se laisse toucher par quelqu'un.
« L'un des pouvoirs de Mark, répondit Iéron à la sirène.
-J'entends presque rien !
-Nous non plus, répondirent en chœur deux voix. »
Arrivèrent alors des semblables de Nero. En réalité, il s'agissait là de son frère et sa sœur jumeaux, ils se ressemblaient comme trois gouttes d'eau, excepté le seul mâle ayant des cheveux bien plus courts quoique ayant la même coupe. Toujours en malmenant ses oreilles endolories, Nero désigna sa famille.
« Théron, je te présente Estel et Fyta, respectivement mon frère et ma sœur aînés. Enfin, de notre triplétage. Estel, Fyta, voici Théron et son petite frère Iéron.
-Ravie de vous rencontrer !, chantonna Fyta de la même voix chantante que sa sœur. »
Estel cependant leur répondit dans sa langue natale, avant que Nero ne les informe qu'il ne connaissait pas la langue humaine. Ils restèrent sur place encore quelques minutes avant de se rapprocher du groupe qui se mettait en branle Théron rendit le salut des deux Mantes de la Filandre, étonné qu'elles ne le reconnaissent et ne le saluent, puis laissa passer la procession d'araignées géantes. Suivirent également Luca, accompagnée de Rikrim, ses deux autres Ronge-Moelle, deux de ses Profanateurs, ses Déchiffre-Os, ainsi que quelques fantômes et une personne de petite taille, toute de noir vêtue, au visage caché par un large capuchon noir. Luca s'arrêta au niveau du blond.
« Théron.
-C'est lui Théron ?, s'enquit l'inconnu qui se révélait être une femme. Salut, je suis Ruzovy.
-De la Guilde des Assassins dont Luca parlait ?
-Tout à fait. »
Le blond vit la souveraine des égouts grimacer et désigner les accompagnateurs de Ruzovy.
« Cet homme était-il vraiment obligé de te suivre ?
-C'est mon second, bien évidemment qu'il me suit ! »
La grimace de Luca s'accentua et elle leva les yeux au ciel, glissant à Théron qu'elle n'avait jamais pu supporter le sourire faux et hypocrite du grand homme aux cheveux châtains qui suivait la femme en modèle réduit comme son ombre. Il avait les cheveux ramenés en arrière mais une mèche indisciplinée retombait devant ses yeux chocolat qui surplombaient un sourire avenant qui glaça le sang de Théron dans ses veines. Cet homme ne lui inspirait absolument pas confiance, et même les rats géants de Luca semblaient l'éviter.
Les maigres renforts s'arrêtèrent dans le hall, accueillis par le Saint-siège. Après cela, il y eut un nouveau conseil de guerre où Fyta passa l'intégralité de son temps à traduire à son frère ce qu'il se disait tout en apportant de maigres informations aux autres : elle avait en effet une connaissance des créatures ennemies qu'elle avait amassé par curiosité. Ruzovy et Shimesuke, qui avaient une grande connaissance du feu, proposèrent des stratégies pour les priver de leurs forges, tandis qu'Heinerich prenait la parole à la place de Sebatsian pour intégrer les épais et solides fils des araignées géantes qui pouvaient immobiliser les ennemis et leurs créations mécaniques. La stratégie de combat était simple : combattants du ciel et à distance en général en premier lieu pour tenter de réduire un maximum les effectifs ennemis, puis combats au sol. Le tout était de répartir les forces alliées tout le long de la muraille de la Cité-mère ce qui, au vu du nombre réduit de personnes venues en renfort, risquait de proser problèmes. En effet, si certains endroits étaient dépourvus de l'assistance dont d'autres parties du mur étaient pourvues, ne risqueraient-elles pas de tomber plus facilement ? C'était Iéron qui avait proposé l'idée, et cela jeta un froid sur l'assemblée.
« Ce sera sans doute risqué, intervint Mark, mais si jamais des endroits son défavorisés, nous pourrions y poster des personnes plus puissantes en compensation. Je pense notemment à Fyta ou Shimesuke qui peuvent créer leur élément, même si c'est en quantité restreinte...
-Et si jamais nous avons besoin de leur aide ailleurs ?, fit remarquer une personne du Saint-siège.
-Nous ne pouvons pas pallier à tout, intervint Ruzovy d'un ton mauvais.
-De plus, ajouta son second au mauvais sourire. Si les araignées de l'elfe ici présent peuvent ensevellir nos ennemis et les immobiliser, et si ces dames peuvent les brûler et les noyer rapidement, leurs effectifs vont rapidement s'abaisser et ainsi correspondre aux forces apparemment amoindries allouées à certaines zones. »
Sa prise de parole jeta un froid sur l'assemblée, car il se dégageait de sa personne une sorte d'aura incertaine et effrayante que personne ne souhaitait contester, pas même les Ronge-Moelles ou les enfants du Dieu Primordial de l'Eau. Ce silence engendré par la puissance informe du brun permit à à tous de réfléchir et un autre membre du Saint-siège fit remarquer que cette situation précise avait également ses chances de ne pas se produire, ce à quoi Shimesuke renchérit que même si une stratégie précise était élaborée, il y aurait toujours un facteur inconnu de l'armée adverse qui viendrait chambouler leurs prévisions.
Lorsque ce conseil se fut terminé, au bout de trois interminables et longues heures, Théron avait l'impression que son crâne bourdonnait. Iéron s'enquit bien évidemment de son état, mais son grand frère lui intima d'arrêter de s'en faire pour lui. De toute façon, la plupart de ces trois heures avaient été gaspillées en débats stériles et en éclats de voix superflus, ce qui était la cause principale du mal de crâne du combattant. Luca semblait également en mauvais état et ne cessait de jeter des regards inquiétants au binôme formé de Ruzovy et de l'homme brun et effrayant. Elle s'en éloigna pour rejoindre Théron, qui avait à ce moment-là le regard attiré par Sebatsian et Heinerich qui riaient. Comme la brune arrivait, le blond se concentra sur sa personne et son visage déformé par une expression mauvaise et dégoûtée.
« Quelque chose ne tourne pas rond ?
-Cet homme... Je le hais. Du plus profond de mon être. Tout en moi transpire mon dégoût. »
Sa voix était à cet instant aussi écoeurante que du jus de cloporte, ce qui donna un haut-le-coeur à Théron. L'homme brun lança un regard vers eux, ce qui fit violemment trembler Luca. Le blond sursauta à l'attitude plus qu'étrange de l'immortelle dont le regard même était dégoulinant d'un dégoût excaerbé. Théron recula d'un pas inconscient.
« Eh bien... Pourquoi toute cette haine ?
-Il me... Dérange. »
Luca s'enfuit littéralement lorsque Ruzvoy s'approcha du blond accompagnée de son suivant. Comment faisait-elle pour ne pas se sentir mal à l'aise en compagnie de cet homme plus qu'effrayant alors que même Rikrim, Kalig et Kränan ne voulaient pas l'approcher à moins de deux mètres ? Théron aurait bien voulu se forcer un sourire, mais un simple regard de cet homme l'en empêcha et dressa les poils de ses bras.
« Pourquoi le rat d'égoût s'est-elle enfuie ?, demanda abruptement Ruzovy.
-Une affaire à régler, répondit-il sommairement.
-Théron ! »
Heureux d'entendre la voix de Shimesuke qui l'appelait, l'interpelé se retourna et, après avoir salué l'effrayant tandem, se dirigea d'un pas vif vers l'index de l'Élémental. Celle-ci le cherchait pour, apparemment, aller se promener dans les rues de la cité assiégée car « cela sans doute notre dernière occasion de le faire, autant en profiter ! ». Apparemment, Heinerich allait leur servir de guide, et Théron supposa que Sebatsian et Nero viendraient aussi, sans doute accompagnés par la famille de la sirène.
Comme deviné, toutes les personnes pensées par le blond étaient là, avec en prime une Luca toujours aussi étrange ainsi qu'un Iéron sans armure. Théron coula un regard à Heinerich : Ormeronce était toujours planté sur ses épaules et conversait avec lui, sifflant de contentement, et Sebatsian le collait plus que de raison, sans doute inquiété de se retrouver en plein milieu d'une ville d'humains. Le combattant blond aurait bien été tenté de s'approcher pour percevoir un bout de la conversation du vampire encapuchonné avec la Vipère, mais il préféra plutôt s'approcher de Luca qui discutait avec Estel dans la langue natale de celui-ci. Nero coula au nouvel arrivant un grand sourire.
« Elle connait notre langue !, s'exclama-t-elle toute guillerette. »
Était-elle au moins consciente qu'elle risquait de perdre la vie dans les jours à venir ? Théron se força un sourire, tout de même surpris que la fausse adolescente soit capable de parler la langue marine, mais se disant qu'avec ses deux siècles d'expérience, ce n'était sans doute pas le seul dialecte qu'elle connaissait, et Nero s'agrippa à son bras pour s'approcher de son oreille.
« Si tu te mets d'ores et déjà à déprimer, lui susurra-t-elle d'un ton grave, tu ne profiteras jamais de cette dernière journée au calme. Fais comme si tu étais heureux, au moins pour ne pas plomber le moral des autres en plus du tiens. »
Théron hocha doucement la tête, comprenant ce que la sirène voulait dire, et se mêla un peu plus aux autres. La cité en elle-même était une suite labyrinthique de rues pavées blanches et grisâtres, aux habitations élevées et avec quelques fleurs par-ci par-là. Certains endroits étaient cependant couverts de cendres ou empestaient la mort, mais Heinerich les sentant, ils n'y passaient pas. Théron allait-il vraiment perdre la vie dans une cité comme celle-ci ? D'aucun dirait que mourir dans la Cité-mère était un honneur, mais même en étant un guerrier aguerri, le blond s'était toujours dit qu'il aurait absolument voulu perdre la vie dans son petit cabanon de province où il aurait eu une tombe près de Nyra. Il était pourtant de l'autre côté de la mer...
Théron jeta un regard circulaire à leur petite assemblée : eux aussi, ils allaient perdre la vie ? Sebatsian et ses yeux blancs toujours gênés ? Nero, handicapée sans sa jambe ? Sa sœur et son frère, qui auraient pu rester terrés au fond de leur océan ? Shimesuke, qui aurait pu retourner dans le désert de feu et s'y enfouir ? Et Iéron, qui avait pourtant survécu à la caverne ?
Le blond aurait bien voulu pousser un long soupir, mais un regard au grand sourire de Nero l'en dissuada. Il préféra alors se concentrer sur les différentes discussions prenant place autour de lui : Shimesuke avec Fyta et Iéron, Luca avec Estel et Nero, Sebatsian toujours collé aux basques du vampire. Voyant qu'il restait désespérément seul, la sirène unijambiste le tira par le bras pour l'attirer à elle.
« J'ai soif !, s'exclama-t-elle soudainement. Et je voudrais goûter de l'alcool humain !
-Il y a une auberge à quelques rues, informa Heinerich. Qui veut y aller ?
-Moi. »
Théron riva un regard surpris sur Luca, comme d'ailleurs la plupart des autres personnes. L'intéressée eut une grimace.
« Ce n'est pas parce que je dirige des araignées, des rats géants et des fantômes dans les catacombes que je n'ai pas envie de boire un verre !
-Pas faux, remarqua Shimesuke. Je ne peux pas boire, mais je vous accompagne tout de même !
-Moi de même, renchérit Fyta. Comme ma sœur, je voudrais goûter votre boisson !
-Évitez tout de même de finir saoûls, intervint Sebatsian d'une petite voix. Vous devez être en bonne forme pour la bataille...
-Tu ne bois pas ?, demanda Iéron.
-Interdiction !, répondit Heinerich à sa place. »
L'elfe sourit doucement, quelque peu gêné, et Ormeronce vint coller son visage à sa joue tout en restant fermement campé sur les épaules fines du mort-vivant. Théron les suivit tous en silence, presque impatient de sentir une bonne bière lui couler dans la gorge. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas bu, et il en avait bien besoin à l'instant présent.
