Note de l'autrice : Je dois dire que je suis assez contente de ce chapitre, même s'il m'a bien fait galérer, notamment pour une scène que j'ai dû remanier avec les précieux conseils de CloudFactory avant d'en être satisfaite. J'espère que ça vous plaira en tout cas ! D'ailleurs elle et moi on fignole le plan de tous les chapitres jusqu'à la fin de la fic, et il y a des scènes que j'ai vraiment vraiiiiiment hâte d'écrire !
Merci pour vos reviews et votre enthousiasme, vous imaginez pas à quel point ça me motive ! :D
Bonne lecture !
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Perdre le contrôle
Quelques gouttes d'eau roulaient sur sa peau humide. Elles dévalaient le long de sa nuque, se perdaient dans les poils blonds de son torse, et imbibaient les draps. Assis sur le lit défait, Arthur pressait contre lui son bras qui irradiait de douleur et qu'il n'osait plus remuer de peur d'empirer les choses. Son coude tordu dans un angle grotesque avait triplé de taille, et ses doigts raidis avaient pris une teinte violacée.
Les meurtrières creusées dans les murs de la chambre filtraient quelques rayons de soleil où dansait la poussière en particules d'or. L'un d'eux tombait droit sur Makkariah, faisant briller ses écailles. Le petit dragon doré se dressait sur ses pattes arrière et allongeait le cou pour renifler le contenu de la bassine que Merlin avait utilisée pour nettoyer sommairement Arthur avec un linge. L'eau était désormais noire de sang et de boue, et Makkariah, curieux, la goûta du bout de la langue. Sa réaction fut immédiate : ses naseaux se dilatèrent et il éternua si énergiquement que la bassine se renversa, répandant au sol l'eau souillée.
Arthur roula des yeux en voyant le dragon détaler ventre à terre pour se cacher sous le lit. Il jeta un regard maussade vers Merlin qui se tenait penché sur la table, les épaules voûtées en broyant des feuilles et herbes dans un bol.
« Pourquoi t'utilises pas ta magie ?
Le sorcier leva les yeux de son travail en haussant les sourcils, entouré de flacons et de récipients comme Gaius en avait autrefois plein son laboratoire. Une odeur douceâtre et aigre de plantes s'élevait dans l'air.
- C'est ce que je suis en train de faire, répliqua-t-il en se remettant à touiller plus énergiquement sa mixture verdâtre.
- Tu ne fais pas de la magie, tu écrases des herbes. N'importe quel physicien pourrait le faire.
Merlin secoua la tête en soupirant et prit son bol pour s'approcher du lit. Arthur sentit le matelas s'affaisser quand le vieillard s'assit juste derrière lui.
- La magie ne se résume pas à jeter des éclairs ou des flammes, Arthur.
Arthur tressaillit quand des doigts touchèrent les plaies ouvertes dans son dos pour y appliquer la pâte d'herbes. Une sensation de froid et de picotement désagréable s'introduisait dans la chair à vif, lui faisant serrer les dents.
- Tu as été blessé par une vouivre, poursuivit la voix calme et grave de Merlin. Les griffes de ces créatures sont empoisonnées et tu succomberas à une terrible fièvre d'ici deux semaines à moins que je te soigne avec le rituel approprié. Ce ne sont pas des plantes ordinaires que j'utilise là, mais des herbes ayant poussé dans des lieux sacrés de l'Ancienne Religion.
Arthur jeta un œil par-dessus son épaule pour regarder son ami penché sur les lacérations qui traversaient son dos sur toute la longueur. Merlin fronçait les sourcils, son visage ridé se contractant sous l'effet de la concentration.
- Ahlúttre þá séocnes. Þurhhæle bræd…
- Qu'est-ce que tu marmonnes ? le coupa Arthur en fronçant les sourcils.
Le sorcier s'interrompit pour lui jeter un regard impatient.
- Une ancienne incantation.
- Pour quoi faire ?
- Sans elle, les herbes seront inutiles. Maintenant, si tu veux bien te tenir tranquille et me laisser finir…
Non sans une moue contrariée, Arthur hocha la tête en reportant son regard sur Makkariah qui s'était mis à mordiller ses chaussures, léchant la semelle et tentant d'avaler les lacets. Il tendit le pied pour le pousser du bout des orteils et le chasser avant qu'il ne mange ses affaires, mais le dragon sembla interpréter son geste comme une invitation au jeu – il se jeta sur son pied et planta ses petits crocs dans la plante.
- Outch ! Tu vas me lâcher, oui ?
Il tenta de secouer le pied pour se débarrasser du dragon trop affectueux qui bavait abondamment sur ses orteils en les mâchonnant.
- Ne bouge pas, ou tu vas tout faire rater ! râla Merlin en appliquant la mixture sur les plaies. Seópan ærest wearð feasceaft funden. Denum æfter dom. Dreamleas gebad he gewann langsum…
Arthur fusilla du regard Makkariah tandis que Merlin reprenait ses incantations. S'il devait admettre avoir été fort impressionné par la puissance destructrice de la magie de son ami depuis la bataille de Camlann mille cinq cent ans plus tôt, Arthur ne pouvait s'empêcher de trouver que ce charabia qu'il psalmodiait maintenant d'une voix rauque avait quelque chose de ridicule. Cela ne changeait rien à la consistance de la pâte d'herbes et ne semblait avoir aucun effet.
Rester immobile et stoïque pendant que ce stupide gros lézard le chatouillait en léchant la plante de son pied fut un supplice qui lui sembla durer une éternité. Quand enfin Merlin se tut et posa son bol vide à part, Arthur se pencha pour empoigner le dragon par la peau du cou et le lança énergiquement à travers la pièce – Makkariah agita ses ailes membraneuses et parvint à planer tant bien que mal. Visiblement ravi par l'expérience, il piailla et revint en trottant vers le roi pour s'enrouler autour de ses chevilles.
Arthur décida de l'ignorer et se tourna juste assez sur le lit pour pouvoir regarder Merlin en face.
- Je ne comprends pas. Explique-moi. En quoi mélanger des herbes relèverait de la sorcellerie ?
- Tu dois avant tout réaliser, Arthur, que la sorcellerie est plus complexe et diverse que tu ne le crois, et se décline en une infinité de domaines qui demandent des années d'étude.
- Si tu le dis, marmonna Arthur d'un ton sceptique.
- Il existe plusieurs types de magie. Il y a la magie à l'état pur, qui n'est que de l'énergie concentrée. Puis, la maîtrise des éléments qui permet de créer et contrôler le feu, le vent, l'eau et la terre. Il y a ce que tu viens de voir, la magie qui utilise et décuple les vertus des plantes pour soigner, envoûter ou tuer.
Merlin se mit à enrouler des bandes de gaze autour du torse d'Arthur afin de couvrir et comprimer les lacérations dans son dos. À chaque tour de buste, il l'enlaçait brièvement pour passer la bande et bien la serrer – et à chaque fois, sa joue se pressait contre l'épaule d'Arthur l'espace d'une seconde, son souffle et sa barbe effleurant la peau nue. Malgré la douleur dans son bras paralysé et Makkariah qui s'était mis à lui mordiller les mollets cette fois, Arthur se redressa afin de lui faciliter la tâche, restant aussi immobile que possible.
Et Merlin n'en finissait pas de parler :
- Ensuite il y a la télékinésie, la magie animale, l'amplification des sens, la manipulation du temps, la maîtrise de l'espace, la nécromancie, la divination, la transformation, les transferts d'énergie entre les mondes, la magie d'animation qui permet d'insuffler la vie à des objets, la possession, la création, la destruction, l'illusion, l'incantation avec les rites anciens ou les nouveaux, et j'en passe. Et je ne te parle même pas des objets magiques ou des magies spécifiques aux créatures comme les licornes, les Sidhes, les dragons, les trolls, les gobelins, les Pixies, les…
Merlin semblait être parti pour énumérer sans fin les types de magie, aussi Arthur préféra l'interrompre avec un geste agacé :
- Ça suffit, j'ai compris ! Tais-toi !
- C'est toi qui voulais que je t'explique, fit remarquer Merlin en arquant un sourcil. Faudrait savoir ce que tu veux.
- J'avais oublié à quel point c'est agaçant quand tu parles, se renfrogna Arthur.
Le sourire amusé de son valet ne lui échappa pas alors qu'il fixait le bandage avec une épingle à nourrice.
- Passons à ton bras maintenant. Voyons voir ça…
Merlin se déplaça pour venir s'asseoir juste à côté de lui et examiner son bras droit. Il était si concentré qu'il ne semblait pas remarquer qu'Arthur profitait de leur proximité pour le dévisager, observant tous les détails de sa peau parcheminée, des profondes rides qui la sillonnaient, de sa barbe et de ses longs cheveux d'une blancheur immaculée.
Leur affrontement contre les vouivres n'avait eu lieu qu'à peine une heure plus tôt, et ils n'avaient pas reparlé de l'incident, de ce moment où Merlin avait rajeuni à vue d'œil et manqué de tuer une innocente femme et ses enfants. Arthur ne pouvait cesser d'y penser, revoyant le visage familier de son ami dont les yeux étaient devenus noirs comme l'encre. L'image était gravée dans son esprit. Mais il ne pouvait se résoudre à poser les questions qui lui brûlaient les lèvres. D'une certaine manière, en parler à voix haute rendrait tout cela plus réel, plus définitif.
Et Arthur ne pouvait accepter que Merlin soit atteint par ce fléau, condamné à son tour aussi sûrement que l'avaient été Kalkhaino et les licornes du vieil Anhora. Il refusait d'y songer.
Il pouvait vivre en ayant perdu sa couronne, son peuple, son royaume. Il pouvait vivre dans une époque où tout ce qu'il avait connu et aimé n'était plus que poussière. Mais pas sans Merlin.
Il ne pouvait pas le perdre. Il ne le supporterait pas.
Arthur réprima un sifflement de douleur quand son ami palpa le coude enflé, remontant peu à peu jusqu'à l'épaule. Ses mains étaient tièdes et le toucher assuré. Visiblement, il savait ce qu'il faisait.
- L'épaule est démise, constata Merlin en fronçant le nez. Serre les dents, Arthur.
- Qu'est-ce que tu- AOUTCH !
Arthur posa un regard trahi sur le sorcier qui venait de tirer brutalement sur son bras, arrachant un craquement sec à son épaule qui irradiait maintenant de douleur. Il l'agrippa de sa main intacte, réalisant que l'os était à nouveau bien en place.
- Désolé, s'excusa platement Merlin. Il fallait que ce soit fait. Plus qu'à réparer ton coude, maintenant ! Montre-moi ça et ne bouge surtout pas.
Non sans une bonne dose de méfiance, Arthur esquissa une moue réticente et consentit à le laisser toucher son coude. Merlin prit délicatement le bras nu entre ses mains, l'élevant jusqu'à loucher dessus.
Lorsque le sorcier se mit à marmonner des incantations gutturales et que ses yeux s'allumèrent d'une lueur dorée, Arthur se crispa, prêt à encaisser la douleur. Mais il n'eut pas mal, bien qu'il put sentir le mouvement fluide des os et cartilages qui se remettaient en place et se ressoudaient. La sensation n'était pas agréable, mais il s'était attendu à bien pire.
Cela ne prit que quelques secondes, et quand Merlin relâcha son coude, il avait retrouvé un angle normal et ne faisait plus du tout mal. Admiratif, Arthur caressa son bras qui désenflait à vue d'œil, le pliant et le dépliant.
- Remarquable, admit-il en remuant ses doigts qui avaient retrouvé leur agilité habituelle.
Peinant à retenir un sourire flatté, Merlin rangeait son matériel. Nu comme un ver, Arthur se leva et prit les vêtements propres que son valet avait soigneusement pliés et posés sur le lit au préalable.
- Tu m'as dit que tu es né avec de la magie, reprit Arthur en enfilant tant bien que mal le pantalon à la toile épaisse. Donc tu savais faire tout ça dès ta naissance ?
- Oh, non. Je suis né avec une magie brute et élémentaire. Je la contrôlais mal, et il m'est arrivé pas mal d'ennuis à Ealdor parce que je mettais le feu à des granges sans faire exprès, j'abattais des arbres d'une pensée et je pouvais devenir dangereux malgré moi si j'étais contrarié. Tout le reste, tout ce que je sais, je l'ai appris auprès de Gaius et Kilgharrah, puis au fil des siècles en étudiant des grimoires anciens rescapés de la Grande Purge et de la chute de Camelot. La magie, c'est avant tout une question d'apprentissage et de persévérance. En théorie, n'importe qui peut y arriver en y mettant du sien – même si bien sûr, c'est beaucoup plus facile pour ceux qui possèdent le don, ou qui s'aident d'objets magiques pour canaliser leur énergie. Attends, Arthur, laisse-moi t'aider.
Merlin l'aida à remonter ce qu'il appelait une braguette – encore une invention barbare du futur – et ferma pour lui le bouton du jean. Les lacérations bandées dans son dos lui arrachèrent une grimace de douleur lorsqu'il enfila le t-shirt, puis il se laissa tomber assis sur le lit en levant un pied. Songeur, il observa son valet s'agenouiller péniblement à ses pieds et lui enfiler les chaussettes, puis les chaussures dont il noua les lacets d'un geste expert.
- Tu penses que je pourrais y arriver, moi ?
- Arriver à quoi ?
- Faire de la magie.
Le sorcier cilla lentement et leva les yeux.
- Tu… veux faire de la magie. Toi. De la magie.
Ce n'était pas une question, le ton était clairement incrédule. Merlin avait cessé ses mouvements et dévisageait Arthur comme s'il avait perdu l'esprit.
Arthur se sentit rougir mais soutint son regard avec hauteur.
- Tu m'as bien entendu. Je veux essayer. Apprends moi un sort.
Merlin se leva avec un craquement audible de genoux, la mine renfrognée.
- La magie ne s'apprend pas comme ça sur un coup de tête, Arthur. Il faut des années d'étude. De la persévérance. De la patience. Des nuits blanches à apprendre des pages et des pages d'incantations par cœur.
- Ça ne doit pas être tellement difficile si toi, tu y es arrivé, le nargua Arthur avec un sourire moqueur. Allez, Merlin, apprends-moi quelque chose de simple. Ordre de ton roi.
Vaincu, le vieillard poussa un gros soupir et roula des yeux :
- Très bien. Si tel est votre désir, Sire.
- J'apprécierais un peu plus d'enthousiasme ! lança Arthur avec un rictus amusé.
Dans son élan, il faillit gratifier son valet d'une bourrade affectueuse. Mais il ne savait pas si Merlin le prendrait aussi bien aujourd'hui qu'il le prenait mille cinq cent ans plus tôt, et il craignait que ses os de vieillard ne se rompent s'il le brusquait un peu trop physiquement.
- Bon. Observe bien comment je fais.
Merlin se plaça face à lui et prit une profonde inspiration en tendant la main entre eux, paume tournée vers le haut.
- Forbearnan, murmura-t-il, ses yeux s'irisant d'or.
Une flammèche naquit au creux de la paume du sorcier et s'éteignit dès qu'il referma le poing.
- C'est le sort le plus facile que je connaisse. Vas-y. À ton tour.
- Quoi, c'est tout ? Je prononce le mot et voilà ?
- Oui, acquiesça Merlin en indiquant d'un vague geste la paume d'Arthur. Tu répètes la formule magique, tu… concentres ton énergie et tu visualises la flamme.
Ça n'avait pas l'air tellement compliqué, se raisonna Arthur en ouvrant la main comme l'avait fait Merlin. De toute sa vie, jamais l'idée d'essayer de faire de la magie ne lui avait effleuré l'esprit auparavant, pas même un instant. Il n'aurait même pas osé y songer, ayant grandi dans la haine que Uther portait à la sorcellerie et ses adeptes. Mais à présent, il se sentait curieux et un peu nerveux à l'idée de savoir comment Merlin s'y prenait exactement, et quel effet cela pouvait bien faire. Ses yeux à lui aussi deviendraient-ils dorés ?
- Fo-bér-nah !
- Non, non, c'est Forbearnan. Ça ne marchera pas si le sort est mal prononcé.
- Mais c'est ce que j'ai dit !
- Non, tu articulais mal. Répète après moi, Arthur : Forbearnan.
Mais Arthur eut beau essayer et essayer encore sous le regard intrigué de Makkariah, aucune flamme n'apparaissait dans sa main, et à chaque essai infructueux son niveau de frustration montait. Jusqu'à ce que, excédé, il lève les bras au ciel avec humeur, coupant Merlin dans ses instructions.
- J'en ai assez ! C'est inutile, je n'y arrive pas !
Le vieillard esquissa un sourire goguenard, les bras croisés avec un air insupportablement arrogant.
- Tu comprends maintenant que la magie est un art complexe qui ne se maîtrise pas en quelques minutes.
- Ce que je comprends, c'est que tu es un très mauvais professeur, rétorqua Arthur en plissant les yeux. Oublions ces idioties, je meurs de faim. La bataille contre ces vouivres m'a creusé l'appétit. »
oOo
Le visage de Merlin s'affaissa lorsqu'ils entrèrent dans la cuisine, Makkariah sur leurs talons.
« Mais qu'est-ce qu'il s'est passé, ici ? s'exclama le sorcier en regardant autour de lui avec de grands yeux.
Arthur croisa les bras en s'adossant dans l'encadrement de la porte, une moue vexée sur ses lèvres.
- À ton avis ? J'ai été obligé de me faire à manger tout seul pendant trois semaines parce que tu ne t'occupais plus de moi. Voilà ce qu'il s'est passé.
- Et tu n'as jamais entendu parler de nettoyage et de rangement ?
- Hé ! J'ai quand même lavé deux assiettes ce matin ! protesta Arthur en levant deux doigts pour insister sur le nombre. Deux assiettes, Merlin ! Deux !
- Tu n'as pas refermé le frigo et le congélo alors tout est pourri maintenant, continuait à râler le vieillard en inspectant la cuisine, le nez froncé de dégoût. En plus, tu as ouvert toutes les conserves, on ne pourra pas les garder !
Il était vrai que des relents de pourriture saturaient l'air. Arthur avait empilé dans un coin les conserves qu'il avait ouvertes au fil des semaines, juste assez pour les renifler et goûter. Il y avait quelques ordures qui jonchaient le sol et des mouches bourdonnaient dans l'évier débordant de vaisselle sale.
Certes, l'endroit n'était pas des plus propres, mais il se sentit vexé par le regard accusateur de son valet. Merlin se rendait-il seulement compte qu'en tant que prince héritier puis roi, Arthur n'avait jamais cuisiné ni nettoyé une assiette de sa vie avant ce jour ? Pourquoi n'appréciait-il pas ses efforts ?
- Il fallait bien que je les ouvre pour savoir quel goût elles avaient ! se défendit Arthur en fronçant les sourcils. Je me suis donné beaucoup de mal pour faire ce potage, et c'est comme ça que tu me remercies ?
Le petit dragon doré s'était perché sur le meuble fendu par la lame d'Excalibur et avait plongé sa tête triangulaire dans le reste de potage qui stagnait dans la casserole, avalant le tout goulûment.
- Et je devrais te remercier pour ce foutoir aussi ? râla Merlin en se renfrognant. Qui va devoir nettoyer, maintenant, hein ?
Arthur haussa les sourcils et se détacha de l'encadrement de la porte pour s'approcher du vieillard. Il planta un index dans son torse maigre avec un rictus narquois :
- Qu'est-ce que tu me disais avant que je meure, déjà ? Que ton destin était de me servir ? Que tu en étais fier et que tu n'y changerais rien ? Que tu serais heureux de me servir jusqu'à ta mort ? Alors prouve-le.
Merlin plissa les yeux et claqua les lèvres en cherchant visiblement que répondre. Arthur sut qu'il avait marqué un point lorsque le vieillard détourna le regard.
- Grumf, grogna-t-il en élevant lentement une main. Très bien.
Ses iris s'allumèrent d'or dans un sort silencieux et Arthur décroisa les bras en regardant autour d'eux. Les yeux écarquillés, il tourna sur lui-même pour voir les assiettes sales se mettre à léviter, traversant les airs au-dessus de leurs têtes pour sagement s'empiler dans l'évier avec les autres. Là, le robinet s'était ouvert tout seul et deux éponges se mirent soudain à laver et frotter énergiquement la vaisselle sale. Arthur dut reculer d'un pas pour laisser un torchon essuyer les assiettes propres une à une. Il tourna encore sur lui-même, esquivant de peu un balai qui avait pris vie et nettoyait le sol avec obstination, au point de tenter de lui balayer les pieds pour le pousser hors de son chemin. Au-dessus de lui, dans le défilé aérien de vaisselle sale que commandait Merlin, la casserole de potage oscillait dangereusement – Makkariah y était agrippé et poussait des glapissements angoissés en agitant ses ailes. Lorsqu'il lâcha prise et chuta, Arthur le rattrapa de justesse dans ses bras, non sans se prendre un coup de queue dans la joue au passage. Tenant contre son torse le dragon qui chauffait comme une fournaise, Arthur contempla, ébahi, Merlin qui réparait le meuble et ressoudait les assiettes brisées d'un simple mouvement de main.
Tout cela ne prit que quelques secondes – le temps qu'Arthur se remette de sa surprise, la cuisine était parfaitement rangée, l'évier vide, la vaisselle de retour à sa place dans les étagères, et le sol immaculé. Le roi referma la bouche alors que la teinte dorée des yeux de son valet disparaissait pour laisser place au bleu habituel.
- Est-ce que…
Sa voix était enrouée. Rajustant le dragon qui glissait dans ses bras, Arthur se racla la gorge et reprit en indiquant la cuisine reluisante de propreté d'un mouvement de menton :
- Quand je te faisais polir mon armure, nettoyer les écuries, ranger ma chambre ou faire ma lessive… Est-ce que tu utilisais ta magie comme tu viens de le faire ?
Les mains jointes dans son dos, Merlin contempla la question un instant, le regard perdu dans le passé.
- Parfois, admit-il en un murmure rauque. Pas souvent. Gaius n'aimait pas ça. Il voulait que je sois prudent et que les gens me voient effectuer ces tâches normalement afin de ne pas être soupçonné. Mais de temps en temps, quand j'étais épuisé, que je devais te sauver la vie, protéger le royaume d'un danger imminent ou accomplir ma destinée… il m'arrivait d'utiliser ma magie pour expédier plus vite les corvées, en effet.
Arthur esquissa une moue ennuyée, n'en revenant toujours pas de ne jamais avoir rien soupçonné en plus de dix ans à côtoyer Merlin. Combien de fois avait-il bien pu faire de la magie sous son nez ? Avec le recul, et connaissant maintenant son secret, tout un tas de détails lui revenaient et faisaient sens, des choses étranges qui se passaient autour de lui, de moments où il avait pensé que son valet agissait étrangement mais avait mis ça sur le compte d'un excès de cidre à la taverne, de sa stupidité, ou de son côté excentrique… Et toutes ces fois où Arthur avait été sauvé en pleine bataille par ce qu'il prenait alors pour de la chance ou la maladresse de ses ennemis, avait-ce été Merlin veillant sur lui dans l'ombre, à chaque fois ?
Makkariah colla son mufle humide dans le cou d'Arthur, exhalant un soupir brûlant aux effluves de potage. Ses petites griffes s'étaient plantées dans l'étoffe de son t-shirt et il ne semblait plus vouloir descendre de son perchoir royal. Merlin lui tournait désormais le dos et grommelait dans sa barbe blanche en examinant le frigo quasiment vide et les étagères qui ne contenaient plus aucune conserve.
- Il va falloir qu'on aille faire des courses, soupira le vieillard d'un air peu enchanté. Il n'y a plus rien de comestible, il faut refaire les stocks. Tant que la magie d'Albion est en danger, mieux vaut avoir de quoi se nourrir et éventuellement subir un siège. On ne sait jamais.
- Tu ne peux pas en faire apparaître par magie ?
Le vieillard grimaça comme le faisait autrefois Dragoon le Grand quand il s'apprêtait à dire quelque chose de désobligeant.
- Tout ne se règle pas par magie, Arthur. Je peux faire apparaître des fruits, des légumes, des choses basiques qui poussent dans la terre. Mais certainement pas du beurre de cacahuète ou des conserves de confit de canard.
Arthur n'avait pas la moindre idée de ce que pouvait bien être le beurre de cacahuète, mais il se contenta de hausser les épaules.
- Très bien, allons donc faire des courses. Il m'est déjà arrivé quand j'étais jeune d'acheter quelques pommes ou du saucisson au marché de Camelot. Au moins, ça ne devrait pas trop me dépayser.
- Que tu crois !
Merlin éclata d'un rire aigrelet tout en tendant les mains pour lui retirer Makkariah des bras. Le petit dragon rechigna un peu, s'accrochant au t-shirt en couinant, mais finit par se laisser faire par son maître.
- Tu entends ça, mon tout petit ? chevrota-t-il en grattouillant les écailles de son dragon. Le roi benêt croit que le Tesco ne va pas le dépayser.
- Hé ! se vexa Arthur en fronçant les sourcils. Comment tu viens de m'appeler ?
Mais Merlin l'ignora, se penchant avec un craquement de vertèbres pour déposer son dragon par terre.
- Tu ne peux pas venir avec papa, Makkariah. Sois un bon petit et va jouer avec Aithusa et Ghalini jusqu'à notre retour, tu veux bien ?
Makkariah émit un roucoulement en réponse et trottina hors de la cuisine, ses griffes cliquetant sur le carrelage. Merlin fit volte-face, se retrouvant nez à nez avec Arthur.
- En route pour ton baptême de la société de consommation ! » déclara le sorcier d'un ton déterminé en abattant sa main sur l'épaule d'Arthur.
Un éclat doré dans ses yeux, et le monde se renversa autour d'eux – la cuisine et son parfum de propreté s'évaporèrent pour laisser place à de l'herbe sous leurs pieds et le soudain grondement d'une voiture passant en trombe près d'eux.
Merlin raffermit sa prise sur son épaule, l'empêchant de bouger tandis qu'Arthur tentait de retrouver ses repères, complètement désorienté. Quand il regarda autour de lui, il ne vit aucune trace de marché. Ils se trouvaient cachés derrière un panneau métallique au bord d'une route bordée de monticules qui bloquaient l'horizon. De loin en loin, il pouvait apercevoir quelques arbres.
« Où sommes-nous ? Où est le marché ?
Merlin lâcha son épaule et se mit à gravir péniblement le monticule, courbé en deux.
- Nous sommes sur la A39 à la périphérie de Wadebridge. J'apparais toujours ici parce que c'est le seul angle qu'aucune caméra ne filme. Viens, le Tesco est par là.
Arthur le suivit et empoigna son bras maigre malgré les protestations du vieillard, pour l'aider à monter la pente et lui éviter de déraper dans l'herbe humide.
Une fois arrivés au sommet, ils débouchèrent dans un immense espace bétonné où s'alignaient des centaines de voitures garées. C'était la première fois qu'Arthur voyait ces calèches de métal de si près, immobiles et silencieuses. Jusqu'à présent, il les avait toujours aperçues en mouvement, hurlant comme des monstres tirés d'un cauchemar, et crachant des nuages de fumée nauséabonde. Il les étudia plus attentivement, se penchant pour regarder à l'intérieur et toucher la carrosserie froide avec précaution, comme s'il craignait de les réveiller.
- Arthur, arrête de traînasser, on y va ! râla Merlin qui avait déjà quelques dizaines de mètres d'avance sur lui et se dirigeait vers une bâtisse presque aussi imposante qu'un château.
Non sans réticence, Arthur s'arracha à la contemplation des véhicules et rejoignit son ami en quelques foulées. En chemin vers le bâtiment dont la façade était affublée de lettres capitales formant le mot TESCO, ils croisèrent plusieurs personnes qui poussaient des chariots en métal vers les voitures, les ouvrant pour les charger de sacs.
Ils arrivèrent devant les portes en verre, et Arthur réprima un mouvement de recul lorsqu'elles s'ouvrirent toutes seules, comme par magie. Par réflexe, sa main vola à sa hanche avant de se rappeler qu'il n'avait pas son épée sur lui. Il jeta un regard en biais à Merlin, mais il ne semblait pas avoir lancé de sort – ses yeux étaient restés bleus, et aucun citoyen autour d'eux ne s'étonnait devant cette manifestation de sorcellerie. S'agissait-il encore d'une invention du futur, comme la gazinière, le frigidaire ou les voitures ?
Mais Arthur n'était pas au bout de ses surprises. Le bâtiment était immense, et bien qu'aucune torche ne soit accrochée aux murs, la lumière y était plus vive qu'à l'extérieur. D'étranges tubes au plafond brillaient si fort qu'il était douloureux de les regarder plus de quelques secondes.
La main de Merlin lui agrippa le coude pour le guider, et alors seulement Arthur baissa le nez pour regarder autour d'eux. Lui qui avait toujours vu les paysans lutter contre la famine et s'échiner chaque année pour sauver leur récolte des invasions d'insectes, des pillards, des inondations et sécheresses, rien n'aurait pu le préparer à cette vision d'abondance, à ces rangées qui s'alignaient à perte de vue, croulant de nourriture et d'emballages colorés – il pouvait reconnaître les paquets de pâtes et les conserves qu'il avait utilisées dans la cuisine de Merlin.
Jamais Arthur n'avait vu un tel étalage de victuailles, pas même lors de grandes célébrations au château. Comment cette époque pouvait-elle regorger de richesses à ce point ? Quel était leur secret ?
- Où sont les marchands de ces étals ? demanda-t-il en regardant autour de lui d'un air effaré.
Comme cela avait été le cas dans la taverne à Londres où ils avaient mangé du poisson, Arthur pouvait entendre de la musique, mais sans voir nulle part de ménestrels. Le sol brillait comme un miroir, tout était coloré et lumineux. C'était comme se trouver dans un autre monde.
- C'est comme ça qu'on fait de nos jours, marmonna Merlin en prenant un chariot vide dont une roue couinait. Les grandes chaînes de distribution servent d'intermédiaire entre producteurs et consommateurs. On se sert tout seul et on paye à la caisse avant de sortir. Voilà.
Arthur lui emboîta le pas entre les rayons tandis que le vieillard prenait ici et là un paquet, un pot en verre, une conserve ou un sachet pour les jeter négligemment dans son chariot. Une fois remis de son choc initial, Arthur décida de l'imiter, cueillant au hasard et ajoutant à leurs emplettes des paquets colorés vantant un goût délicieux ou une nouvelle saveur. Une dizaine de pots rangés dans un rayon attirèrent son attention – le ruban coloré qui les entourait indiquait « beurre de cacahuète ». Ralentissant jusqu'à s'arrêter, Arthur en prit un pour le scruter de plus près. Il l'ouvrit et plongea le doigt dedans, surpris par la texture à la fois onctueuse et grumeleuse de la mixture. Il mit le doigt dans la bouche pour goûter – c'était salé, un peu gras.
Une vieille femme près de lui ouvrit de grands yeux choqués en le voyant faire.
Une tape sèche sur son poignet lui fit lâcher le pot qui éclata au sol, et la voix chevrotante de Merlin s'éleva :
- Arthur ! Vilain garnement, combien de fois je t'ai dit qu'on ne touche pas à la nourriture avant d'avoir payé ? Tu veux faire honte à ton vieux papy ?
Puis, jouant à fond son rôle de vieillard gâteux, le sorcier poursuivit en s'adressant à la dame qui posait sur eux un regard plein de jugement :
- Ne faites pas attention à mon petit-fils, madame. Il a un léger retard mental mais il est pas bien méchant. C'est un brave garçon. Pas vrai, Thu-thur ?
Arthur s'empourpra d'humiliation tandis que Merlin lui pinçait affectueusement la joue et que la femme s'éloignait en leur jetant des coups d'œil furtifs. Une fois qu'elle eut disparu de leur rayon, Arthur repoussa sèchement la main de son ami.
- Un retard mental, hein ? grinça-t-il entre ses dents en faisant craquer ses poings d'un air menaçant.
Merlin n'eut pas l'air très impressionné. Il redressa son dos courbé, reprenant une voix à peu près normale, avec son insolence habituelle :
- C'est désagréable, hein ? Maintenant, tu sais l'effet que ça fait. J'ai subi tes moqueries et humiliations pendant dix ans, moi.
- Si tu n'étais pas si vieux et décrépi, je te mettrais une raclée dont tu te souviendrais, grogna Arthur en croisant les bras, une moue boudeuse aux lèvres.
- Essaye donc et je te transformerai en crapaud, rétorqua Merlin. Avec des pustules. Et sans os. Viens, éloignons-nous avant qu'un vigile remarque qu'on a cassé quelque chose et nous le fasse payer.
Ne sachant trop si son ami plaisantait ou non, Arthur fronça les sourcils et le suivit en s'abstenant cette fois de goûter ce qu'ils s'apprêtaient pourtant à acheter. Une fois le chariot plein à ras-bord de victuailles, ils se dirigèrent vers les caisses alignées à l'entrée et durent faire la queue pendant quelques longues minutes qu'Arthur passa à taper du pied avec impatience, peu habitué à avoir à attendre.
Quand enfin vint leur tour, Arthur observa sans trop comprendre la femme derrière sa caisse qui prenait les victuailles une à une et pointait dessus un étrange objet qui émettait un bip sonore à chaque fois. Son regard était vitreux et elle semblait s'ennuyer, répétant ses gestes de façon mécanique.
Arthur se pencha à l'oreille de son ami, murmurant afin de ne pas se faire entendre des autres clients :
- Comment fais-tu pour vivre dans une époque aussi absurde et dégénérée ? Plus rien n'est pareil et je ne peux différencier la magie de toutes ces inventions étranges.
- J'ai… eu le temps pour m'y habituer, répondit le vieillard d'une voix rauque.
Arthur fronça les sourcils et lui jeta un regard en biais. Merlin était pâle et son front luisait de sueur. Il semblait avoir du mal à respirer et s'agrippait d'une main tremblante à la caisse.
- Est-ce que ça va ? s'inquiéta Arthur. Tu es tout pâle.
Merlin déglutit et secoua la tête en serrant les dents.
- Je crois que ça recommence… souffla-t-il, une pointe de panique dans sa voix.
- Ça fera 174 livres sterling, s'éleva la voix monotone de la caissière. Vous payez par carte ou en liquide ?
- Par carte, marmonna précipitamment Merlin en tirant un portefeuille de la poche intérieure de sa veste.
D'une main tremblante, il appuya sur les boutons de l'appareil où il avait inséré sa carte, respirant avec de plus en plus de difficulté, si bien que même la caissière le regarda en fronçant les sourcils.
- Vous êtes sûr que ça va, monsieur ? demanda-t-elle en tirant une longue bande de papier qui semblait lister tout ce qu'ils venaient d'acheter.
Elle poussa un cri lorsqu'au lieu de prendre le ticket qu'elle lui tendait, Merlin lui agrippa vivement le poignet. Il avait soudain cessé de trembler et la fixait sans ciller, le visage impénétrable.
- Non mais ça va pas ?! siffla la caissière en se levant, tirant pour essayer de se libérer de sa poigne. Lâchez-moi, espèce de malade !
- Merlin ! Arrête !
Avec une horrible sensation de déjà vu, Arthur vit les iris de son ami virer au noir le plus profond tandis qu'il resserrait sa prise, arrachant un gémissement de douleur à la pauvre femme. Comme quelques heures plus tôt pendant la bataille contre les vouivres, son visage rajeunissait à vue d'œil – ses rides se lissaient jusqu'à disparaître, ses cheveux comme sa barbe raccourcissaient et devenaient noirs. Pétrifié de stupeur par la transformation qui s'opérait sous ses yeux, Arthur ne réagit que lorsque Merlin, redevenu jeune, se mit à articuler d'une voix rauque et basse :
- Acwele…
La caissière renversa la tête en arrière, un hurlement à glacer le sang s'arrachant de sa gorge. Arthur écarquilla les yeux – les clients tout autour se demandaient ce qu'il se passait et tous les regards étaient tournés vers eux.
- … seo mægþ…continuait Merlin d'une voix plus forte et menaçante.
Des larmes de sang coulaient sur les joues blêmes de la femme qui semblait étouffer. Ses yeux étaient exorbités et emplis de terreur.
Arthur ne laissa pas Merlin achever son incantation. Il le poussa brutalement, le faisant trébucher et manquer de tomber. Libérée du sort, la caissière s'effondra, ses genoux cédant sous son poids. Des clients se précipitèrent pour l'aider, tandis qu'elle tentait de reprendre son souffle, haletante et hystérique de peur :
- Sécurité ! cria-t-elle en pointant Merlin du doigt. Cet homme… cet homme m'a… !
Merlin redressa lentement son corps maigre et darda un regard noir et haineux sur Arthur. Ses joues semblaient encore plus creusées et ses pommettes encore plus hautes à présent qu'il était jeune. L'expression sur son visage était terrible, empreinte de rage.
- Merlin, reprends-toi, bon sang ! ordonna Arthur en s'approchant de lui. Ne m'oblige pas à t'assommer !
Une aura écrasante entourait Merlin qui leva une main, paume ouverte vers Arthur.
Tout se passa très vite. L'onde d'énergie qui le frappa le projeta en arrière avec la force brute d'un coup de massue. Le monde se renversa, et ses pieds quittèrent le sol. La porte vitrée explosa en mille éclats sous la force de l'impact quand il la percuta, et la douleur explosa dans son dos. Peut-être perdit-il conscience quelques secondes. Toujours est-il que lorsqu'il ouvrit les yeux, il gisait au sol sur le béton jonché de morceaux effilés de verre, et les lacérations dans son dos s'étaient rouvertes, imbibant son t-shirt de sang.
Il s'entailla les paumes sur les tessons en se relevant, mais il serra les dents et ignora la douleur. Il aurait tout le temps plus tard de s'inquiéter de cette sensation de vertige ou de sa vision qui s'obscurcissait. L'urgence, dans l'immédiat, c'était Merlin.
Le sorcier se tenait debout au milieu d'un cercle de clients terrifiés et abasourdis – certains s'enfuyaient hors du Tesco en courant, bousculant Arthur au passage. Chancelant, Arthur s'approcha, le verre crissant sous ses pieds.
Cinq hommes habillés en noir et à la carrure impressionnante s'attaquèrent à Merlin qui les balaya d'un seul geste de la main, sans même daigner les regarder, comme s'il chassait des moucherons. Les hommes propulsés en arrière se roulaient de douleur au sol, leurs membres tordus dans des angles peu naturels, comme si leurs os s'étaient brisés aussi facilement que des brindilles.
- MERLIN ! s'époumona Arthur.
Mais le sorcier ne semblait pas l'entendre, comme en transe. Un sourire mauvais se glissait sur ses lèvres et il élevait les bras, un vent irréel faisant onduler ses courts cheveux bruns et ses vêtements râpés.
- ÞURH MINUM GEWEALDE OND ÞINUM MÆGEN !scandait-il d'une voix rocailleuse en renversant la tête en arrière.GECLIPPAÞ WE ÞONE LIEG ÞE EALLA AWESTAÞ !
Arthur écarquilla les yeux lorsque le plafond s'embrasa de flammes rugissantes qui envahirent le bâtiment entier, faisant éclater les tubes lumineux qui y étaient fixés – la musique de fond grésilla et s'éteignit pour laisser place au grondement de l'incendie qui enflait.
En voyant Merlin tendre la main vers les clients qui fuyaient la mort, le sang d'Arthur ne fit qu'un tour. N'hésitant pas une seconde, il se rua vers le sorcier et le percuta de toutes ses forces, le plaquant au sol avec brutalité. À califourchon sur lui et s'appuyant de tout le poids de son corps, il empoigna les poignets osseux de son ami pour le maîtriser.
- Merlin ! lui hurla-t-il au visage. Arrête ça !
Merlin s'agitait comme un animal enragé, levant sur lui des yeux aux iris plus noirs qu'un puits sans fond. Grimaçant de haine, il se mit à siffler entre ses dents un nouveau sort :
- Hine fordo…
Arthur ne lui laissa pas le temps de finir. D'une main, il immobilisa les deux poignets de Merlin au-dessus de sa tête, et de l'autre, il lui administra un coup de poing assez violent pour lui projeter la tête sur le côté et exploser son arcade sourcilière en une gerbe de sang.
Les flammes dévoraient tout autour d'eux, et la température avait grimpé en flèche, les plongeant dans une véritable fournaise. Arthur saisit sans douceur le menton de Merlin, le forçant à le regarder dans les yeux.
- Regarde-moi, Merlin ! cria-t-il. C'est moi, Arthur ! Reprends-toi ! RÉVEILLE-TOI !
Éclairé par les flammes qui se rapprochaient dangereusement, le visage jeune de Merlin le regardait avec de grands yeux, et Arthur en vit la teinte noire s'estomper, laissant place à un bleu limpide et un air stupéfait. Son arcade sourcilière ruisselait de sang, et il dévisageait Arthur d'un air totalement perdu.
- Arthur… ? souffla-t-il en jetant un coup d'œil effaré autour d'eux. Qu'est-ce que… ?
- Plus tard, le coupa Arthur sèchement. D'abord, on doit partir d'ici avant de rôtir vivants.
Il se leva et empoigna le bras de son valet, le relevant d'un geste brusque – Merlin était aussi mince et léger qu'autrefois. Il repéra le chariot rempli des victuailles qu'ils avaient payées, et tira Merlin en courant dans cette direction, se courbant sous les flammes qui rugissaient au plafond – il lui sembla entendre craquer les fondations du bâtiment.
Il empoigna le chariot d'une main, tira Merlin de l'autre en s'époumonant pour se faire entendre dans le rugissement de l'incendie et la sirène d'alarme qui s'était mise à hurler :
- Maintenant, fais ton tour de magie et ramène-nous à la maison !
Merlin le fixait avec de grands yeux d'hermine terrorisée, la bouche entrouverte et le visage toujours jeune.
- Arrête de me regarder avec cet air stupide et utilise ta magie ! hurla Arthur en le secouant comme un prunier. Tout de suite ! »
Se reprenant enfin, Merlin acquiesça fébrilement et un éclair doré traversa ses yeux. Le toit du Tesco s'effondra dans un rugissement de flammes à l'instant même où ils disparaissaient.
oOo
Leur brusque apparition dans le réfectoire de la cité souterraine souleva un nuage de poussière. Arthur fronça le nez en chassant d'un geste impatient les toiles d'araignées qui les entouraient, et soutint fermement le bras de Merlin qui semblait sur le point de tourner de l'œil.
Emporté par l'énergie de leur déplacement magique, le chariot plein s'éloigna entre les rangées de tables avec un couinement dû à un morceau de salade coincé dans une roue, jusqu'à heurter un pilier et s'immobiliser.
« Assieds-toi.
Merlin ne protesta pas à son ton autoritaire, et se laissa asseoir sur un banc couvert de poussière qui n'avait visiblement pas servi depuis des siècles. Pâle et défait, il peinait à respirer et son arcade sourcilière ne cessait de dégorger du sang qui ruisselait dans son œil, le long de sa joue, jusqu'à se perdre dans son cou.
Arthur tira un autre banc, le traînant au sol avec un vacarme de tous les diables qui résonna dans la salle vide qui avait sans doute pu accueillir des centaines, voire des milliers de personnes autrefois. Il le disposa face à Merlin et s'assit de sorte à le regarder dans les yeux, leurs genoux se touchant.
Des rais de lumière filtraient par les meurtrières creusées dans les murs de roche, diffusant une pâle clarté. Au loin, très faiblement, on pouvait deviner le murmure des vagues s'écrasant contre la falaise et le cri nostalgique des mouettes.
La tête baissée et le souffle court, Merlin contemplait ses mains tremblantes, visiblement sous le choc. Ses cheveux bouclaient en mèches brunes, à peine plus longs qu'ils ne l'avaient été autrefois, lorsqu'il était encore son valet entre les murs de Camelot. Les gouttes de sang perlaient sur son menton et tombaient goutte à goutte sur son jean élimé.
- Merlin…
Merlin tressaillit violemment quand Arthur éleva une main pour effleurer le côté ensanglanté de son visage. Il leva de grands yeux bleus, l'air vulnérable. Terrifié.
- Est-ce que j'ai… commença-t-il en un filet de voix fragile.
Il s'étrangla sans parvenir à achever sa phrase, fermant les yeux tandis que son visage se contractait en une grimace douloureuse. Il poussa un soupir tremblant et baissa la tête, glissant une main dans ses cheveux.
- Que s'est-il passé ? coassa-t-il finalement, une larme s'échappant de ses cils pour se mêler au sang. Je ne me souviens de rien.
Arthur hésita un instant, ses doigts frôlant le visage de son ami que plus aucune ride ne marquait. Puis il glissa sa main sur sa joue, son cou, avant d'empoigner sa nuque avec la fermeté qu'il employait d'ordinaire avec ses chevaliers. Il attendit que Merlin rouvre les yeux et le regarde avant d'acquiescer gravement :
- Tu as perdu le contrôle pendant quelques minutes.
Merlin déglutit et baissa les yeux en inspirant fort par le nez pour maîtriser ses émotions.
- Est-ce que j'ai blessé des gens ? Y a-t-il eu des morts ?
- Je ne sais pas, répondit Arthur sincèrement. Je n'ai pas vu de morts, mais je ne peux rien affirmer, j'ai perdu connaissance un moment. Mais au moins six personnes ont été blessées.
Une larme perla sur les cils de Merlin avant de dévaler sa joue ensanglantée, bientôt suivie d'une autre. Arthur raffermit sa prise sur sa nuque en soutien maladroit.
- C'est fini maintenant. Tout va bien.
Merlin renifla bruyamment et essuya sa joue avec sa manche, tachant l'étoffe de sang.
- Non, murmura-t-il d'une voix étranglée. Non, tout ne va pas bien. J'ai perdu deux fois le contrôle en l'espace de deux heures. Ce n'est pas normal. C'est trop rapide, trop brutal. Je n'ai jamais vu le mal progresser à une pareille vitesse. Je sens une noirceur infecter ma magie et la ronger, et ça empire de seconde en seconde. En ce moment même, je lutte pour rester conscient et rester en pleine maîtrise de moi-même.
Alors qu'il parlait, de fines ridules se creusaient sous ses yeux et aux coins de sa bouche, lentement. Arthur pouvait sentir les cheveux de Merlin pousser tout contre sa main, et il les vit devenir gris, puis blancs. Sa barbe s'allongeait à vue d'œil et bientôt son visage fut aussi parcheminé et ridé qu'avant.
Merlin avait l'air las et abattu quand il releva les yeux pour regarder Arthur, impression que son aspect de vieillard accentuait.
- Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir tenir ainsi, Arthur. Je pensais avoir plus de temps, mais… à ce rythme là, bientôt je serai devenu fou et assoiffé de sang.
Arthur retira doucement sa main de la nuque de son ami, sentant un froid terrible s'infiltrer dans son cœur. À peine était-il conscient des élancements douloureux dans son dos et du goût de sang dans sa bouche.
- Il doit bien y avoir un remède, souffla-t-il en secouant la tête. Tu l'as dit toi-même. Dans un de tes livres peut-être… En cherchant bien…
Il ne parvenait même pas à s'en convaincre lui-même. Les yeux bleus de Merlin s'emplirent de tristesse résignée.
- C'est trop tard, Arthur. Tu sais aussi bien que moi qu'il n'y a pas de remède. Je suis condamné.
- Non, articula farouchement Arthur. Je ne peux pas te perdre. Tu es mon meilleur ami. J'ai besoin de toi.
Plusieurs émotions poignantes traversèrent le visage du vieillard qui finalement poussa un soupir lourd de peine :
- Ce que je vais te demander n'en sera que plus difficile. J'ai besoin que tu me promettes quelque chose.
Arthur fronça les sourcils, un mauvais pressentiment lui rongeant les entrailles :
- Quoi donc ?
- Te souviens-tu de ce jour où tu as tiré ton épée de la roche devant ton peuple ? Je t'avais raconté sa légende et son histoire. Je t'avais dit que seul le roi légitime de Camelot pouvait la brandir.
Le voyant acquiescer d'un air confus, Merlin poursuivit :
- Je peux te l'avouer maintenant. C'était un mensonge. J'avais tout inventé pour te redonner courage.
Arthur ouvrit la bouche, estomaqué, mais Merlin le coupa d'un geste de la main :
- Laisse-moi terminer, Arthur. La vérité est que cette épée est spéciale, non pas en raison d'une quelconque légende des rois anciens, mais parce que sa lame a été forgée dans le souffle de Kilgharrah, le dernier grand dragon des mythes d'antan. Elle détient un pouvoir que tu ne peux imaginer. Je n'aurais pas pu tuer Morgana avec une épée ordinaire. Mortel ou magique, vivant ou mort, il n'existe rien qu'Excalibur ne puisse occire.
- Qu'est-ce que tu…
- Promets-moi, l'interrompit à nouveau Merlin en vrillant un regard brûlant sur lui, promets-moi de ne pas me laisser vivre assez longtemps pour avilir ma magie et mettre en danger la vie d'innocents.
Réalisant enfin où son ami voulait en venir, Arthur écarquilla les yeux, le souffle coupé.
- Tu es en train de me demander de… de te tuer ?
Merlin acquiesça sans un mot, sans le quitter des yeux.
- … Non, murmura Arthur en un souffle brisé. Non, je ne peux pas. Est-ce que tu te rends compte de ce que tu me demandes ? Comment oses-tu… ?
Merlin posa sa main ridée sur le genou d'Arthur, le faisant tressaillir :
- Je ne suis pas seulement un sorcier, Arthur. Je sais que tu as du mal à t'en rendre compte, mais je suis le sorcier le plus puissant du monde. Si je succombe à ce fléau, je serai infiniment plus difficile à maîtriser que mon pauvre Kalkhaino.
- J'ai pu te maîtriser, moi. Deux fois.
Merlin esquissa un pâle sourire, les yeux trop brillants.
- Et quand viendra la troisième crise ? Et la quatrième ? Et quand j'aurai tout à fait perdu la raison, que le besoin de tuer sera devenu trop fort, que je déploierai mes sorts les plus destructeurs ? Nul ne pourra m'arrêter, nul ne pourra m'empêcher de commettre des massacres. Je t'ai déjà blessé aujourd'hui…
Il indiqua les mains tailladées d'Arthur et son t-shirt maculé de sang.
- … et je ne prendrai pas le risque de te tuer. Pas après t'avoir perdu si longtemps.
Arthur se leva avec un bruyant raclement de bois sur le sol. Il ne pouvait plus soutenir le regard de son ami ni l'écouter planifier sa mort – il avait envie de hurler.
Il tourna le dos et s'éloigna de quelques pas, juste assez pour mettre de la distance entre eux et reprendre le contrôle de ses émotions. Mais ses larmes qui ne coulaient pas lui brûlaient les yeux, et il peinait à respirer tant sa gorge était serrée.
Il pouvait sentir le regard de son ami sur sa nuque lorsqu'il s'immobilisa près d'une meurtrière, une main posée sur la pierre froide. Un morceau de soleil caressait sa joue tandis qu'il regardait l'immensité bleue de la mer se fondre dans le ciel à l'horizon.
- Arthur… reprit la voix de Merlin en un souffle rauque.
Arthur s'immobilisa, prenant une profonde inspiration pour calmer les battements effrénés de son cœur.
Un craquement de bois suivi de bruits feutrés de pas lui indiqua que Merlin s'était levé et s'approchait lentement :
- J'ai déjà sur la conscience ta mort, la chute de Camelot, la persécution des sorciers et l'extinction de mon peuple. Je vis dans les regrets et les remords depuis plus de mille ans. Ne me laisse pas achever ma vie en tuant des innocents. Ne me laisse pas devenir une menace pour Albion. Ne me laisse pas devenir un monstre. S'il te plaît.
Arthur tourna la tête et croisa le regard de Merlin qui se tenait debout près de lui. Le sorcier était pâle, échevelé, le front ridé luisant de sueur. Il respirait avec un sifflement dans ses poumons et peinait visiblement à tenir sur ses jambes, si bien qu'il dut se tenir au mur.
En un éclair, Arthur revit les semaines qui avaient prolongé l'agonie du dragon noir, son corps qui se détériorait, ses hurlements de douleur insoutenables qui résonnaient à travers les galeries souterraines. Il ne se sentait pas davantage capable de tuer Merlin que de le regarder subir les mêmes souffrances.
Arthur serra le poing contre le mur. Ses yeux prirent une teinte d'acier quand il fixa un regard déterminé sur son ami.
- Je ferai ce qu'il faudra pour t'arrêter quand je n'arriverai plus à te maîtriser. Tu as ma parole. »
