11.

Si les salutations habituelles avaient été échangées, Aldéran perçut clairement le malaise qui agitait les anciens marins de l'Arcadia quand il entra dans le bar. Mais se gardant de tout commentaires, les buveurs reprirent leurs jeux et discussions en le laissant s'installer au comptoir derrière lequel Doc Ban se tenait et lui avait rempli un verre de bière noire dès son apparition.

En plus des pirates, La Bannière de la Liberté comptait plusieurs de ses clients fidèles et vu qu'on était un mercredi, il y avait aussi quelques familles et des enfants.

- Tu as l'air fatigué, remarqua Doc alors que le jeune homme demeurait silencieux.

- C'est un peu compliqué en ce moment…

- Nous nous en doutons, comme tu l'imagines. Tu tiens le coup ?

- J'ai pas mal de choses à penser. Et l'AZ-37 me prend presque tout mon temps.

- Ayvi va bien ?

- Elle, oui ! Elle est dans son petit monde et quand elle ne pouponne pas Alguénor, elle câline le bébé qu'elle attend.

Ban eut un petit sourire.

- C'est pour bientôt. Alors, toujours pas de préférence pour une fille ou un garçon ?

- Tu crois que je pourrai bénéficier d'un échange si la livraison ne me convient pas ? ricana Aldéran. On prendra ce qui viendra, comme il se doit !

- Et pour ce qui est du prénom ? poursuivit le vieux médecin en proposant ensuite du red bourbon.

Le jeune homme eut alors un rire.

- Vu que la dernière fois on a finalement changé d'avis à la naissance, on n'a plus arrêté de prénoms définitifs. Même si je dois avouer que Urielle pour une fille et Lymon pour un garçon, nous plaît beaucoup !

- C'est joli.

Doc tiqua néanmoins tandis qu'Aldéran pianotait des messages sur son téléphone portable.

- Pourquoi je ne te sens pas aussi réjoui que tu devrais l'être, comme tu l'étais à l'approche de la naissance d'Alguénor ?

Aldéran mit quelques instants à répondre, semblant se demander s'il devait tolérer une question si personnelle. Il eut un petit soupir.

- C'est Ayvanère. Elle est beaucoup plus susceptible, plus malade aussi. Elle s'est complètement focalisée sur ce bébé et rien d'autre n'existe, hormis Alguénor. Et pour compléter le tout, rien de ce que je fais ne lui convient, donc c'est un peu agité à l'appart.

- Aldie, tout cela est normal !

- Je ne l'ignore pas mais c'est gonflant, gronda le jeune homme. Je n'ai vraiment pas besoin qu'on me prenne la tête pour les rares moments où l'on se rend compte de ma présence ! Enfin, pour la seconde semaine de vacances scolaires, Ayvi va chez ses parents avec Alguénor, ce sera plus tranquille.

Ban se pencha soudain plus en avant, agitant les narines.

- Ce parfum de cocotte, jamais Ayvanère ne le porterait !

De fait, les prunelles bleu marine le fusillèrent.

- Hé oui, là-dessus aussi, Ayvi fait l'impasse, grinça Aldéran après un nouveau moment de silence. Même plus question de se retrouver sous la douche ou dans les bulles du bain…

- Il ne reste plus que huit semaines, maximum, souligna Doc.

- Elles vont être bien longues…

- Allez, Aldie, je pense que tu as été fidèle à ta femme depuis déjà avant votre mariage. Ce ne sont pas huit semaines un peu pénibles qui doivent te pousser à faire n'importe quoi.

- Je ne pense pas t'avoir demandé ton avis sur la question ! Je n'ai nul besoin qu'on me dise si ce que je fais est bien ou mal. Si j'ai envie de quelque chose, je le prends, un point c'est tout !

- Oui, je constate, fit Ban, un peu sèchement. Enfin, c'est effectivement ta vie privée, je n'avais pas à la juger. Des pâtes au fromage, ça te dit ?

- Avec plaisir !


Le bar s'était vidé et les anciens pirates avaient regagné leurs pénates.

Comme à son habitude, Aldéran avait joué les prolongations appréciant la totale tranquillité des lieux, leur sécurité aussi car le drapeau pirate qui s'agitait sur son mat à l'entrée dissuadait plus d'un non familier !

- Tu as encore vu mon père, ces dernières semaines ? questionna-t-il.

- Il est venu le week-end dernier. Je crois qu'il avait passé la journée avec ta belle-sœur et les petites.

- Laisse-moi deviner : il en dit encore moins qu'à l'habitude ?

- C'est en effet évident et bien compréhensible, murmura Ban, une infinie tristesse sur le visage.

- Il a parlé de Delly ? questionna encore le jeune homme, avec une réticence que le vieux médecin ne comprit pas.

- Pas vraiment. On a juste compris qu'elle ne se remettait pas de la perte de Skyrone et prolongeait ses congés. La seule chose de claire fut que ton père ne comptait pas repartir avant que ce ne soit toute la famille qui n'aille, un peu, mieux.

- En ce cas, il n'est pas près de revoir la mer d'étoiles…

- Ca n'aide pas au deuil lui-même, Aldie, mais pour toi et les tiens, nous sommes là, souviens-toi de ça.

- Pourquoi crois-tu que je sois venu passer la soirée ici ? sourit alors Aldéran.

De retour au duplex, Aldéran s'était installé dans le séjour, devant la télévision, n'ayant nulle envie de monter.

12.

Karémyne et Delly s'étaient organisées une sortie entre filles et s'étaient rendues au Grand Parc, profitant d'une des nombreuses terrasses autour du lac artificiel.

Valysse et Lyavine semblaient avoir retrouvé leur joie de vivre et avaient rejoint les autres enfants à quelques pas de là, à l'aire de jeux, où se trouvait un des gardiens.

- Tu délaisses SI alors que moi j'envisage de retourner au Labo, remarqua Delly.

- Oui, vraiment ? Voilà une nouvelle qui me fait très plaisir !

- Que veux-tu, Karry, je ne peux pas rester indéfiniment à La Roseraie, à tourner en rond, au milieu de tous mes souvenirs. Le Labo est aussi à mon nom et si Saérale le fait tourner, je dois en reprendre la direction. Et puis, autant les fournisseurs que les clients, ne veulent avoir affaire qu'à moi.

- Cela te fera du bien de reprendre le travail, fit Karémyne à sa belle-fille. Ce sera aussi un signe important, pour nous tous, nous l'apprécierons. Dès lors, la prochaine réunion de famille au Manoir sera…

- Je ne veux pas retourner au Manoir !

Karémyne passa affectueusement son bras autour des épaules de la jeune femme.

- Personne n'a compris que tu t'en sois littéralement enfuie… Je ne te poserai pas de questions, ne t'inquiète pas. C'est juste que j'aurais aussi aimé pouvoir t'aider sur ce point.

- Disons que j'y ai de mauvais souvenirs, se contenta de répondre Delly, son regard fuyant celui de Karémyne. Et puis, je crois que je ne me suis jamais trop plue dans cette démesurée demeure.

- C'est vrai que c'est un peu grand…

Karémyne aurait préféré que sa belle-fille se confie davantage mais devinait qu'il était inutile de la brusquer. Delly gardait pour elle ses vraies raisons et quelque chose indiquait qu'elle n'en parlerait peut-être jamais !

Valysse et Lyavine léchant consciencieusement leur glace, leur mère et grand-mère sur les talons, la promenade dans le parc s'était poursuivie.

Les deux femmes s'étaient alors contentées de sujets plus légers, s'organisant au passage une prochaine virée de shopping ainsi qu'une soirée dans un bar branché.

Leurs idées effectivement changées, l'espace de quelques heures, elles avaient retrouvé le sourire et le cœur léger.


Bien moins imposante que le colossal Manoir, La Roseraie demeurait malgré tout vaste aussi Delly avait-elle décidé de s'installer définitivement à l'appartement du centre ville.

Le Concierge et le fait qu'elle avait changé le code d'accès, achevaient de la rassurer, autant que possible.

Après l'effet relaxant du bain, une fois encore des bribes de l'agression lui étaient revenues.

Les protestations étaient demeurées sans effet, et elle n'avait évidemment rien pu faire contre la force d'Aldéran. Elle avait d'ailleurs finalement cessé de résister, ses deux filles dormant dans la chambre voisine.

Quelque part, refusant la réalité du viol, elle n'en avait donc soufflé mot à personne et elle espérait bien que jamais il n'arrive aux oreilles de qui que ce soit – la mémoire de Skyrone ne méritant pas l'inconduite de son cadet !

Mais, un dernier point tracassait encore la jeune femme : pour la troisième fois de sa vie, elle avait du retard.


Sachant, que même si aucune parole n'était échangée, sa présence était appréciée, Clio laissait l'inspiration la guider et ses doigts pinçaient doucement les cordes de sa harpe.

C'était tout ce qu'elle pouvait faire pour son ami de toujours, et c'était le plus important.