Avec tous les remerciements de Katsou à Hebichu. La miss a vraiment apprécié ta review et tenait à ce que je te le dise !
Ce chapitre est de moi. Bonne lecture à tous !
Ils étaient revenus sur leurs pas, avaient préféré ignorer la route 202, la première à prendre la direction du sud, et avaient attrapé la County Road un mile plus loin. De là, ils étaient descendus vaillamment, faute de pouvoir pousser plus loin à l'ouest. Il n'y avait pas de temps à perdre : mieux valait s'éloigner de la zone sensible et, de préférence, passer de l'autre côté de la frontière mais, plus la soirée avançait, plus le vrombissement de leurs véhicules risquait d'attirer l'attention sur les routes de plus en plus désertées. Enfin, alors que leur modeste ruban de bitume s'accolait à une rivière, Ricky cria à Theodore : « ON DOIT ET' DANS L'ARKANSAS ! ». Le fugitif accueillit la nouvelle avec reconnaissance, y répondant par deux lourdes tapes sur l'épaule de son compère. En dépit du nid de guêpes qu'ils avaient frôlé par la faute de Gueule-d'Ange, T-bag commençait à recouvrer un certain apaisement, un bras accroché à son vieux pote. Ils longèrent ainsi le cours d'eau pendant plus d'une heure, coursant le courant qui animait cette longue langue sombre à leur côté. Et puis, au détour d'un panneau, ils coudèrent et lui firent leurs adieux, pour aller s'arrêter une demi-heure plus tard dans le parking d'un motel. L'endroit n'avait rien de cossu, mais Buck avait toutefois pris soin de ne pas opter pour un cloaque à onze dollars la nuit, le genre coincé dans une enceinte en béton et tenu par un cancéreux de la gorge. Si les condés devaient prospecter quelque part pour traquer des évadés, ce serait d'abord dans ce genre d'établissement… Buck et Connor se rendirent à l'accueil pour réserver une chambre commodément située, tandis que les autres patientaient avec les sacs, hors de vue.
Il était plus de minuit lorsque la clique claqua enfin derrière elle la porte d'un refuge provisoire.
- Nous y voilà, annonça Ricky.
Le premier réflexe de Connor fut de mettre ses précieuses bières rescapées dans le mini-frigo. Buck dézippa les sacs sur la table Theodore alla jeter un œil derrière les rideaux Ricky sortit son chaton de sa poche et le plaça en sûreté dans la salle de bain, afin qu'il ne rencontre aucune botte malencontreuse Michael alluma la ventilation, juste histoire de créer un souffle d'air pour atténuer la touffeur de la pièce. Tous finirent par s'affaler sur les deux lits.
- On est où ? demanda Scofield, littéralement fourbu.
- Strawberry… répondit Buck. On va essayer d'trouver ça sur la carte.
- « Strawberry » ? Mignon… déclara T-bag avant de bailler comme un tigre.
- 'Devez êt' déboîtés… leur lança alors Ricky.
- Pas mal, depuis le temps qu'on court dans la nature… avoua l'ingénieur en se massant péniblement les orbites. Quelqu'un voit un inconvénient à ce que je prenne la salle de bain ? Je serai aussi bref que possible.
- Je pourrais me joindre à toi, ça gagnerait du temps… badina Bagwell en retournant fugacement sa langue entre ses dents.
- Je suis pas persuadé qu'on en gagnerait tant que ça, au bout du compte, répliqua Michael en se levant, trop harassé pour se donner la peine de soupirer.
Alors qu'il passait devant les grands sacs, il demanda :
- A tout hasard… pas de tee-shirt de rechange là-dedans, alors ?
Buck fouilla dans sa propre besace, celle qu'il avait sortie de son coffre, et lui lança un maillot de corps dans la bonne tradition du prolo blanc.
- Si, tiens, ça t'évitera d'puer l'ours !
- Merci bien, répondit Scofield avant de fermer la porte derrière lui.
- Mh ! C'que j'donnerais pas pour être à la place de ton satané sac-à-puces en ce moment… frémit T-bag, toujours étalé sur un coin de lit.
- Un peu de respect pour notre héroïne, gros sac-à-foutre, va ! ricana Ricky en lui donnant une grosse claque complice contre la cuisse.
Theodore se redressa avec bonne humeur et chercha la télécommande de la petite télévision posée sur le meuble. Dieu bénisse l'Amérique, dans chaque chambre de motel, aussi miteuse fût-elle, on trouvait immanquablement une télé et une bible de chevet. Si avec tout ça ils ne s'en sortaient pas… Comme le bruit de la douche se faisait entendre, le sociopathe alluma le poste et laissa le son à un volume très modeste, avant de zapper jusqu'à tomber sur des informations. Buck sortit un sachet de viande de bison séchée et le fit passer à la ronde.
- C'est pas l'grand luxe comme dîner mais j'hésitais à vous emmener au Hilton…
- C'est mieux qu'le Hilton, vieux ! répondit Bagwell en réceptionnant le sachet.
Ils rongèrent ainsi leurs lambeaux de barbaque, un œil rivé à l'écran. Par chance, il y avait toujours assez de place pour deux sur les lits de motels, même si Connor et Ricky auraient sans doute dû se pousser un peu s'ils s'étaient retrouvés côte à côte.
Le journal télévisé capta soudain pleinement leur attention, comme la speakerine annonçait que des fugitifs avaient été aperçus à La Russell, Missouri. Une carte indiqua la position de la ville, au sud-ouest du fameux lac où l'avion s'était écrasé. Ils se rapprochèrent tous du téléviseur pour entendre les détails et apprirent qu'un témoin avait signalé une poignée d'individus aux autorités, ayant reconnu certains des évadés parmi eux. Leurs portraits de taulards s'affichèrent à l'écran, bientôt occultés par un focus sur celui de Franklin… et celui de Burrows. Intéressant… La journaliste précisait que les hommes avaient fait un passage-éclair au Country Store en début de soirée mais ne donnait pas plus de précisions sur la nature du ravitaillement. Des consignes avaient sans doute été passées par les agents du Bureau, déjà suffisamment contrariés par le trop grand attrait de la télévision aux yeux du bon citoyen moyen. Une fois le reportage terminé, Bagwell éteignit le poste d'un geste résolu et demanda à Ricky :
- Tu veux bien nous rouvrir ta carte ?
- Sûr…
Tous deux tentèrent de resituer visuellement La Russell, ce qui n'était pas une mince affaire.
- Tu sais qui c'est, le mec qu'on a aperçu ? Le blanc, hein, je veux dire ? demanda Connor en s'approchant des débats.
- C'est le frangin de Scofield, dont je t'avais parlé, répondit Theodore à voix basse.
- De vrai ? Oh, mais c'est génial !
Et le skinhead de faire mine de se lever, sans doute pour aller tout de go faire part de la bonne nouvelle à Gueule-d'Ange. T-bag l'escamota à temps, d'une poigne de fer sur son tee-shirt.
- Attends attends attends, Connor… Pas un mot à Scofield. Vous avez pas vu dans quel état il était tout à l'heure mais moi j'vous l'dit : il risque de nous faire une vie épouvantable pour qu'on prenne derechef nos cliques et nos claques et qu'on fonce tête baissée remuer de fond en comble toute la région de Joplin. C'est déjà ça qui nous a fait flirter avec la rousse, tout à l'heure, et ça a failli vous trouer la peau, les gars. C'est pas ce qu'on veut, on est d'accord ?
Ses acolytes acquiescèrent sans plus poser de question et ils se replongèrent dans l'étude de la carte.
- Voilà… Strawberry, on est là…
- La bonne nouvelle, c'est que le mouvement de nos amis aura attiré les flics à l'ouest comme des mouches. Y devraient pas venir nous importuner là où on est.
- Super.
A ce moment-là, Michael émergea de la salle de bain et, contre toute attente, ce fut Connor qui s'en extasia à grand bruit.
- WOAAAAH ! mugit-il, apparemment bluffé.
T-bag regarda sans comprendre sa brute de camarade, et ce n'est pas sans un certain effroi qu'il la vit se précipiter sur Gueule-d'Ange.
- PUTAIN D'DIEU ! Tu m'avais l'air un peu sainte-nitouche pour un bagnard mais alors là, alors là, respect mon gars ! Visez-moi un peu ça !
Les deux autres bikers s'agglutinèrent autour de l'ingénieur, à présent que le marcel de Buck avait révélé toute une chemise de tatouages aux entrelacs complexes.
- Ca, c'est d'la pointure…
- C'est dingue ! Roh putain, Dieu sait qu'j'en ai vus, mais alors des comme ça… jamais !
Scofield, ainsi cueilli au sortir de ses quelques minutes de solitude, ne put que répondre :
- Ah ben… merci.
- Woah… la vache, pis c'est du beau, en plus !
Tout naturellement, Connor s'était mis à soulever les coins de tee-shirt pour voir la chose de plus près, ce à quoi Michael était bien en peine de mettre un holà, a fortiori une fois qu'il fut imité par ses compères.
- Ah ouais, d'accord, il est en train d'achever un ange…
- Ouais mais attends, derrière je crois que c'est l'démon qui passe un mauvais quart d'heure…
- Ah ouais ?
- Tiens, mise un peu.
Le pauvre Scofield commençait à être plus ou moins tourné et retourné à l'envi et les motards relevaient son maillot comme un simple capot de voiture qu'il faut écarter pour admirer le moteur. La scène commençait à bigrement amuser T-bag, qui perçut même un coup d'œil un peu démuni lancé dans sa direction. Il sourit de plus belle.
- T'as dû manger tes couilles en salade quand tu t'es fait faire tout ça… La classe, Gueule-d'Ange ! déclara Ricky.
- C'est 'achement joli, en tout cas… Trèèès stylé, apprécia Buck en hochant la tête.
- Merci, c'est… c'est moi qui l'ai dessiné…
- Sans dèc' ?
- Hm-hm.
- Dans ce cas t'es un putain d'artiste, Gueule-d'Ange, un putain d'artiste… Faudra qu'tu customises ma bête, un d'ces quat'…
Michael était passablement embarrassé : n'importe qui, songeait-il, se serait senti en droit de défendre sa dignité, et pourtant des protestations semblaient tout à fait hors de propos, voire incongrues. Il en aurait pratiquement sali l'allégresse bon-enfant avec laquelle ces gaillards collaient leurs gros doigts sur ses dessins en échangeant des commentaires de connaisseurs et en lui tapant dans le dos, physiquement et verbalement. Néanmoins, il sentit très vite que quelque chose clochait lorsque des effleurements subtils vinrent parasiter les appuis rustres le long de son dos. Il se retourna un peu brusquement.
- N'est-ce pas une œuvre d'art à lui tout seul ? sourit Theodore en s'adressant davantage à l'intéressé qu'à l'assemblée.
Scofield s'apprêtait à le houspiller quand Connor lui brandit une tête de pit-bull sous le nez. Le molosse était impressionnant, avec ses yeux blancs et les ombres qui découpaient son crâne. Il se l'était fait tatouer sur le bras gauche.
- Tiens, vise : moi aussi j'en ai deux-trois !
L'ingénieur était à peine remis de sa surprise que Connor se tournait déjà pour lui montrer sur son épaule droite un poing serré, aux phalanges ornées des lettres « skin ».
- Ca vaut pas ça, quand même, remarqua Ricky en faisant pivoter Michael comme un présentoir à cartes postales, afin d'exposer la mise à mort diabolique qui se jouait sur son torse.
- Ah ben je sais bien mais je lui fais voir, c'est tout…
Bagwell, sans prendre part au débat, en profita pour contempler longuement l'ange revanchard a tergo… le coin de son aile, surtout, sous la langue de tissu blanc. Il avait rarement eu l'occasion d'observer cette somptueuse gravure mais il en avait vu le flou intriqué dans bon nombre de ses rêveries. Ce coin d'aile, tout en haut, était le seul repère clair et net auquel il pouvait s'amarrer, l'angle où se condensait son souffle et où se refermaient ses dents… Gueule-d'Ange tressaillit bien malgré lui en sentant une caresse légère glisser juste au-dessus de ses omoplates. Courroucé, il tira le rideau sur ses tatouages d'un geste définitif, qui n'était pas sans rappeler à T-bag celui des petites filles qui rabaissent leur jupe. Buck, au contraire, retira sa chemise pour exhiber un Peckerwood sur son bras et… un nœud de potence au creux de son dos, sous sa queue de cheval. Puis, sans voir que Michael en avait justement la gorge nouée, il enchaîna sur la grosse croix de fer que Ricky portait sur l'épaule, tout en relevant la manche de l'intéressé pour illustrer ses dires. Ce fut bientôt au tour de Connor de retrousser son tee-shirt pour lui faire concurrence avec la croix celtique qui lui mangeait le haut du dos.
- C'est dommage que t'ait rien à montrer, Teddy… déplora le grand skin, la provocation en demi-teinte.
- Mais j'ai aussi un tatouage, figure-toi. Il est juste moins tape-à-l'œil que les vôtres, répliqua T-bag d'une voix doucereuse.
- Ah bon ? Ben fais voir !
- Sauf s'il est sur ton derche, Dieu nous en préserve, glissa Buck.
A cela T-bag répondit en lui dressant le majeur sous le nez. Ce n'était pas tellement dans ses manières, et son camarade compris vite que le tatouage se situait sur le doigt en question, ou plus exactement autour. Il plissa les yeux derrière ses grosses lunettes et esquissa une grimace particulièrement perplexe avant de constater qu'il s'agissait d'une simple chaînette délavée qui le baguait à la base.
- Pffff, tu t'fous d'ma gueule ? lança-t-il, avec moult postillons.
Connor s'empara de son poignet pour le ramener à lui.
- Qu'est-ce que c'est que…? Oh la la, tu parles d'un tatouage de pédé !
- Qu'est-ce que tu viens de dire ?
- J'ai dit que c'était un tatouage de pédé. Non mais franchement, c'est avec ça que tu menais l'Alliance, dans le Grand Nord ?
- Vas te faire foutre, Connor, avec tes caniches et tes croix de deux mètres ! Le vrai charisme n'a pas besoin de toutes ces compensations de mauvais goût.
- Tu veux t'battre ? demanda le colosse sur un ton de défi excessif.
Tous deux se harpaillèrent alors joyeusement, sous les rires affectueux des autres sudistes et le regard dubitatif et un peu las de Michael. Ce dernier attendit que la lutte d'opérette libère le passage pour gagner prudemment le lit près de la fenêtre. Lorsque Theodore et Connor rebondirent finalement jusque dans la salle de bain, il entendit Ricky les traiter de tous les noms et voler au secours de sa minette, et tout cela lui arracha malgré tout un sourire condescendant.
Finalement, Bagwell fut bouté hors de la pièce et le skinhead resta faire ses ablutions. Buck plaça une chaise près de la fenêtre pour garder un œil sur le parking. Le pédophile, un sourire aux lèvres, se laissa retomber près de Ricky, pour continuer à étudier le plan.
- Donc voilà, entonna le barbu. De Strawberry, il faut qu'on aille vers l'ouest en essayant de s'éloigner encore un peu de la frontière, en tout cas dans un premier temps.
- Bien à l'abri sous la Mason-Dixon Line… acquiesça T-bag.
Scofield ne tarda pas à se joindre à eux. Il sentit la chaleur de sa joue et de son cou irradier tout près de son visage et tâcha de ne pas relâcher son attention alors que Ricky reprenait :
- On pourrait p't-être passer par Conway et poursuivre par la Forêt Quachita… On serait tranquilles pour un moment, là-dedans…
- Conway, hein ? observa Theodore avec une œillade de connivence.
- Oui, je sais, le nom fait un peu téléphoné mais bon… j'y peux rien, moi !
- Mais attendez, vous voulez nous faire descendre jusqu'au Texas, comme ça ? objecta Michael.
- Pas jusqu'au Texas : on traversera l'Oklahoma comme prévu…
- C'est vraiment nécessaire de le faire aussi au sud ?
- Scofield, mettre une fois la main dans ton panier de crabes nous a suffi. On va éviter de réitérer l'expérience.
Michael n'avait pas grand-chose de solide à opposer à cela, surtout lorsqu'il repensait au risque encouru par leurs adjuvants… ainsi que par le jeune policier. Il avait bien senti la manière dont T-bag s'était tendu comme un arc, prêt à dégainer une lame pour s'offrir une boucherie sans nom à la faveur de la mésaventure. Il avait désamorcé le drame bien malgré lui, pour cette fois, mais il préférait lui aussi éviter de retenter le Diable…
- Au fait, reprit Bagwell, l'incident m'a fait pensé qu'il nous fallait absolument un point de rencontre, si jamais on en venait à être dispersés pour une raison ou pour une autre. On n'a qu'à convenir d'un coin paumé entre Conway et Quachita Forest, qu'est-ce que vous en dites ?
Scofield reconnut bien là l'esprit pratique du sociopathe et se morigéna quelque peu de ne pas avoir anticipé.
- Bonne idée, acquiesça-t-il.
- Woah, deux compliments dans la journée, Beauté ? Je ne sais plus où me mettre…
- Perryville, ça vous irait ? suggéra Ricky.
- Pourquoi pas.
Les tractations à présent terminées, Michael retourna sur le lit d'à-côté et T-bag lui lança le sachet de viande séchée, dans lequel il piocha volontiers. Ricky se tourna vers son vieil ami et lui demanda avec un sourire bonhomme :
- Tu conduis alors, demain ?
- Je veux ! répondit Theodore. Une fois frais et dispos, je vais faire feuler un peu ta machine ! Et puis, ça vous permettra aussi de tourner, les gars, que vous ayez droit à une pause de temps en temps…
Connor libéra alors la salle de bain et Bagwell prit la suite, non sans faire un crochet par le mini-frigo pour prélever une bibine, pour laquelle Ricky lui balança un décapsuleur. Le gros skinhead, à présent en caleçon, remplaça Buck à la fenêtre progressivement, Scofield prit conscience qu'il devenait le centre d'attention tacite. Cela ne le mit pas très à son aise. T-bag avait beau être une véritable épine sous le pied, pour parler poliment, il avait au moins le mérite de constituer une sorte d'interface entre ces trois brutes de décoffrage et lui… En outre, la chevalerie cavalière dont il faisait ouvertement preuve à son endroit, si elle était agaçante, le soustrayait implicitement au bizutage de tout un chacun. Et cela, Michael n'en prenait conscience que maintenant, alors que tous les regards étaient rivés sur lui avec une curiosité détachée.
- Alors… entonna nonchalamment Connor. Toi et T…
Le biker termina sa phrase en refermant sa main gauche sur son index et en faisant tranquillement coulisser l'ensemble.
- Non ! se récria l'ingénieur après avoir compris la triste réalité.
- Ah bon ? Ah, j'aurais cru…
Ca démarrait fort…
- C'est Teddy qu'en peut plus, pas Gueule-d'Ange… expliqua un Buck amusé, tout en soulevant les hanches du lit où il était affalé dans un mouvement plutôt suggestif.
- T'as bien l'droit, après tout… lui assura le skin. On peut pas tous êt' pédés. Sinon qui ferait les gosses, hein ?
- Ta gueule, Connor : tu baises de la chatte et c'est pas d'main qu'tu feras des gosses ! l'admonesta Ricky sans méchanceté.
- Non mais, j'veux dire : quand tu niques des gonzesses, au moins, t'as la possibilité, tu peux choisir de. Quand tu niques des types ben, j'suis désolé, y a pas moyen, c'est tout…
- Ca n'a… rien à voir avec le fait de faire des gosses… ni avec le fait d'être pédé, pour ce que ça vaut… tenta Scofield dans l'espoir d'empêcher une escalade vertigineuse.
- Ah bon ?
- Fous-lui la paix, Connor, tu vois pas qu'avec la gueule qu'il a y va pas se faire chier avec ce pauv' Teddy, même si j'aime beaucoup ce corniaud ? intervint Buck. S'il le veut y peut se taper des mecs genre, je sais pas, Tom Cruise…
- Tom Cruise, il est pédé ?
- Bien sûr qu'il l'est, affirma Ricky.
- Non mais c'est pas l'problème ! répliqua Buck.
- Moi je me taperais pas Tom Cruise, même si j'en étais… décréta Connor en s'adressant à nouveau à Michael. C'est un putain d'dingo, ce mec… Avec sa secte, là…
- … C'était pas mon intention, le rassura Scofield avec un sourire.
Une félicité particulière l'envahit lorsqu'il ouvrit le robinet. Une douche chaude… Des années qu'il n'avait pas connu ça. Des années qu'il se rinçait au crachotement tiédasse des sanitaires communautaires, cerné par ses congénères. Certes, il était en position d'apprécier la douche davantage que le détenu moyen mais tout de même… ce n'était rien, rien, à-côté d'un jet d'eau chaude sur sa nuque. En paix. T-bag gonfla ses poumons et lâcha un lourd soupir. Il resta un moment comme ça, avec la chaleur qui lui dégringolait le long du dos. Puis, il fit sauter la capsule de sa bière et s'en octroya une petite gorgée. Délicieux. Il remonta encore la température de sa douche et, quelques instants plus tard, il reprit une bonne lampée de bière au goulot. Il était au paradis. Le liquide frais qui lui coulait le long du gosier, au milieu du liquide brûlant qui lui coulait le long du corps, le transporta dans une euphorie incoercible. Et ses vieux compagnons étaient là. Et sa Beauté était là, juste à-côté. Et nom de Dieu, ils étaient à Strawberry, Arkansas. Il s'était mis à fredonner quelques notes galopantes avant de s'en rendre compte et, bien vite, la béatitude indicible qui l'enveloppait acheva de lui délier la gorge.
- I jumped off a boxcar… down 'round Tennessee…
Bagwell sourit tout seul sous les gouttelettes.
- I was cold… ti-red… di-rdy…
Il se déploya allègrement sous l'eau chaude.
- HUN-gry as I could be !
Il cogna joyeusement contre la cloison.
De l'autre côté, ses potes avaient interrompu leurs palabres pour l'écouter, des sourires attendris aux lèvres. Même Michael s'était laissé amuser par la pertinence des paroles.
- Oaaah, c'est du Skynyrd, ça, s'exclama Ricky. Ca s'chante sur de l'harmonica ! Et dire qu'y faut pas s'faire remarquer, quelle poisse ! Je sais pas c'qui m'retient de le sortir… Ah la la, purée, si on d'vait pas raser les murs…
- Mister Hobo-ooo you gotta go naw, we don't want ye around… See I'm tryin'a build me a… respectable tawn !
A présent, les pieds de Theodore dansaient légèrement dans le film d'eau au fond de la baignoire. Il utilisait sa bouteille tantôt comme gourde, tantôt comme micro, sous le regard intrigué du chaton, posé près du lavabo. Le temps d'arriver au second couplet, sa voix s'était libérée davantage.
- But this… life that I chose ta live… sometimes is straaange, see I'm…tryin'a learn 'bout the ooole music from… RI-ding the train…
T-bag téta une grande rasade de bière fraîche, les gouttes brûlantes tintant contre le verre, et se laissa aller aux vocalises les plus audacieuses.
- I'm a Hobo-OOOOO I KNO-OW ! But that's the price I pa-ay…
Il entendit les acclamations enjouées de ses compères, juste derrière la cloison. Il sourit à nouveau pour lui-même, bienheureux sous sa douche chaude, et acheva de profiter de son petit moment régressif, la bouteille à main et la chanson aux lèvres.
Lorsque T-bag sortit de la salle de bain et jeta vaguement son tee-shirt sur les sacs, sa fatigue un peu querelleuse semblait avoir fondu pour ne laisser qu'une langueur avenante. Michael constata que le roulement nonchalant était de retour dans sa démarche, au-dessus de son jean, comme il s'approchait du lit où il était allongé. Il grimpa souplement auprès de lui et Gueule-d'Ange se replia plus rigoureusement sur son côté, en surveillant d'un œil contrarié le nouvel arrivant aux cheveux encore humides et ébouriffés.
- Ah… mon joli… soupira-t-il en s'étirant simplement pour se couler sur le ventre et les avant-bras. J'attends ce moment depuis si longtemps…
Soucieux de ne pas se mettre en faute, il se tint tout près de lui, légèrement en surplomb, et le contempla comme il aurait suivi des yeux le cours d'un ruisseau de miel.
- Une chambre de motel, toi et moi…
- BORDEL DE DIEU, CONNOR, T'AS ENCORE CHOURAVÉ TOUT LE SHAMP' ? TU FAIS CHIER, HEIN ! T'ES CHAUVE COMME UN CUL, ESPECE DE TÊTE-DE-NŒUD, QU'EST-CE QUE T'AS BESOIN DE RAMASSER A CHAQUE FOIS TOUT C'QUI TRAÎNE ?
- MAIS C'EST PAS POUR MOI ! C'EST MA MERE QU'AIME BIEN AVOIR CA POUR QUAND ELLE VA REND' VISITE A SA SŒUR !
- … et tes copains d'Alabama… acheva un Michael tout sourire en voyant les paupières closes de Bagwell agitées d'imperceptibles spasmes.
- J'admets : ils parasitent quelque peu le tableau… reconnut le sociopathe sans ouvrir les yeux, alors que les invectives fleuries des bikers leur parvenaient depuis le seuil de la salle de bain.
- Navré pour toi, compatit Scofield.
- Oh, je passerai outre… Je passerais outre beaucoup de choses pour passer la nuit dans le même clapier que toi.
Il lui sourit, presque tendrement, mais la lippe toujours sous-tendue par une sorte de sarcasme indéfinissable.
- Est-ce que je vais pouvoir fermer l'œil de la nuit, là est la question maintenant, soupira le jeune homme, pourtant épuisé.
- Dors sur tes deux oreilles, Beauté : je ne te déshonorerai pas dans ton sommeil comme dans les contes de fées, pas toi…
T-bag fronça légèrement les sourcils et parut redoubler d'attention en le parcourant du regard.
- Non, toi, on ronge un bon moment sur la moindre de tes miettes avant de gratter pour la suivante.
Son sourire langoureux avait fondu peu à peu, avant d'être avalé, retenu dans sa bouche à présent que son élan s'emballait.
- Oh, Gueule-d'Ange, le simple fait de te voir couché là, près de moi… si tu savais ce que ça me fait.
Les entrailles de Michael s'en trouvèrent toutes retournées et il se décida finalement à couper court :
- T-bag, tu comptes passer la nuit là ?
- Pourquoi ? Si je dis « oui », tu vas te lever et aller ostensiblement dans le paddock d'à-côté ? demanda le sudiste, incrédule.
- Possible. Je ne suis pas très à l'aise dans le rôle du nonosse…
Contre toute attente, ce fut Bagwell qui se leva.
- Je vais t'épargner cette peine… déclara-t-il. C'est moi qui prends le premier tour de garde.
- T'es sûr, Teddy ? demanda Buck, qui s'était esquivé des chamailleries. On peut s'en charger si tu veux, tu sais…
- Non non, je veux faire ma part et m'en débarrasser vite fait… c'est normal, dit-il en s'intéressant de plus près au contenu de l'un des sacs.
- T'as qu'à faire qu'une heure… Nous aut' on fera une heure et demi chacun.
- J'imagine que je suis également dispensé de cette peine-là ? s'informa Michael, légèrement caustique.
- Eh ben on dirait que ta comprenette n'est pas si émoussée que ça, en fin de compte… répliqua simplement Theodore, légèrement aigre pour sa part.
Il sortit un élément de mécanique au hasard et réclama :
- Alors, Buckie : montre-moi un peu comment marche cette chère Persephone…
