Retour au Nautilus

VII

Un an passa ainsi, un an au cours duquel le Nautilus n'eut bientôt plus de secret pour moi – à l'exception, toujours, du poste de l'équipage. Je connaissais tous les hommes de vue, sinon de nom et je m'étais familiarisé avec la vie quotidienne à bord. Peu à peu, les hommes avaient cessé de nous éviter. Je les croisais fréquemment sur la plateforme, au salon et surtout à la bibliothèque et ils me saluaient silencieusement.

Je comptai les mois, les semaines, puis les jours. Et la fin de notre mise à l'épreuve arriva enfin. Ce jour-là, après le petit déjeuner à la cuisine avec l'équipage, toujours aussi silencieux, notre guide nous entraîna à la salle à manger où le capitaine Nemo nous attendait.

" Asseyez-vous, " nous dit celui-ci. Sans préambule, il poursuivit :

" Félicitations. Mon équipage à l'unanimité est content de votre travail et de votre conduite. Si vous le désirez toujours, vous pouvez devenir des nôtres. "

Mon cœur s'était mis à battre comme un fou. Le capitaine Nemo me tendit une feuille de papier rédigée de son écriture un peu carrée que je reconnus. C'étaient les règles du Nautilus.

" Etudiez ceci. Si vous avez des questions, nous en reparlerons. Si tout vous convient, la cérémonie pourra avoir lieu demain soir. "

Demain soir ! C'était à la fois si proche et si lointain !

" La cérémonie ? "

" J'aimerais que vous prêtiez serment devant l'équipage au complet. Ensuite, vous aurez le temps de faire connaissance avec vos compagnons. Mais auparavant, revoyez nos lois une dernière fois. "

Je m'inclinai et retournai dans ma chambre. Ce jour-là, notre guide ne nous donna pas de travail. Je compris que nous devions nous consacrer à la préparation de notre prochain changement de statut. Je me sentais comme un fiancé à la veille de son mariage.

Je lus attentivement les règles du Nautilus. C'étaient celles que m'avait énoncé le capitaine Nemo, un an auparavant. Elles me convenaient toujours. L'émotion me donnait la nausée. Heureusement que je n'avais pas de travail à faire ce jour-là, car je n'aurais été bon à rien.

Le lendemain matin, le capitaine Nemo vint s'assurer que nous étions toujours prêts et que nous n'avions pas de questions. Nous étions prêts. D'un ton grave, le capitaine nous annonça que la cérémonie aurait lieu à cinq heures du soir. Il nous recommanda de ne pas entrer au salon, comme celui-ci devait être nettoyé et préparé pour l'occasion. Puis il nous quitta.

Je me demandai nerveusement de quelles préparations il pouvait s'agir. Je me dirigeai vers la bibliothèque où je feuilletai quelques ouvrages, mais rien ne pouvait retenir mon attention. Je montai sur la plateforme où je restai jusqu'au soir, humant l'air marin, trempant mes mains fiévreuses dans la mer et humectant mon front.

A cinq heures moins le quart, j'étais dans un état d'épuisement nerveux. Conseil, très calme, était assis auprès de moi et regardait la mer, l'air songeur. Une dernière fois, je plongeai mes mains dans l'eau et me les passai sur le visage. Puis lentement, je descendis dans ma chambre, suivi de Conseil.

" Monsieur a-t-il besoin de mes services ? "

Je lui pressai les mains à les broyer.

" Monsieur, monsieur, jusqu'au dernier moment ! "

Il me sourit.

" La cérémonie aura lieu dans dix minutes. Changeons-nous et allons au salon. "

Comme toujours, Conseil s'inclina et obéit.

Le ventre et la gorge noués, je me livrai à mes préparatifs. J'étais si nerveux que les gestes les plus simples m'étaient difficiles. Bientôt on frappa à ma porte.

" Conseil ? "

" Non, c'est moi, " dit le capitaine Nemo.

D'une main tremblante, j'ouvris la porte. Mon trouble devait être visible. Il sourit.

" Etes-vous prêt ? "

" Oui, " répondis-je, la bouche sèche.

A ce moment, Conseil arriva.

" Suivez-moi. "

Je titubai derrière le capitaine, soutenu par Conseil qui, s'il était ému, savait, lui, ne pas le montrer.

Le capitaine Nemo ouvrit la porte du salon. Les meubles avaient été rassemblés dans un coin de la pièce et celle-ci était remplie d'hommes assis sur des chaises comme à un spectacle – ou dans une salle de tribunal. Au milieu du salon se tenait la table où était posée la fameuse bible en français. Autour de la table étaient disposées trois chaises.

Le capitaine nous entraîna vers cette table.

Je sentais les yeux des hommes sur moi et je n'osai pas les regarder. Le capitaine Nemo nous fit signe de nous asseoir. Lui, resté debout, s'adressa à ses hommes dans la langue du bord (saurais-je enfin quelle était cette langue ?). Obéissant sans doute à un ordre, six ou sept hommes s'approchèrent de la table. Le capitaine Nemo nous expliqua :

" Ces hommes comprennent le français. Ils seront vos témoins. "

Je reconnus l'homme qui nous avait servi de guide, ainsi que mon steward qui me sourit.

" Etes-vous prêts, messieurs ? "

Nous étions prêts.

Le capitaine Nemo me demanda de me lever. Il me fit poser la main droite sur la bible et répéter après lui le serment qui me liait au Nautilus. Ma bouche était si sèche que je ne pus prononcer un mot. Le capitaine donna un ordre et un homme apporta un verre d'eau. Quand je pris le verre, je vis que ma main tremblait et la pensée me vint que tout le monde me voyait trembler. Je bus et je me sentis un peu mieux. Je pris ma respiration et répétai après le capitaine :

" Je jure obéissance et fidélité au capitaine Nemo et à son second. Je jure de me battre pour la justice et l'égalité entre les hommes. Je jure de ne causer aucune destruction inutile de la nature. Je jure de respecter les règles du Nautilus. Je jure de me dévouer pour mes compagnons et de les considérer comme mes frères. "

Mes paroles laissèrent place à un silence impressionnant.

Je levai timidement les yeux vers mes témoins. Ils souriaient. Le capitaine Nemo s'approcha de moi, la main tendue, lui qui jamais n'avait accepté de me serrer la main. Sa poignée de main était franche et ferme, comme les paroles qu'il m'adressa :

" Bienvenue parmi nous, Pierre. "

Des applaudissements éclatèrent autour de moi. Le capitaine sourit et, sur un signe de lui, les applaudissements se turent. C'était au tour de Conseil qui se leva, avala une gorgée d'eau et répéta le serment de sa voix tranquille. L'équipage applaudit consciencieusement, mais, je crois, avec moins d'enthousiasme. En effet, que Conseil devint un membre du Nautilus n'avait, en lui-même, rien d'extraordinaire. Conseil était par nature un garçon docile et dévoué et, une fois que j'étais devenu des leurs, l'équipage trouvait tout naturel que Conseil me suive.

Le capitaine tendit la main à Conseil et lui souhaita la bienvenue comme il l'avait fait pour moi. Puis il se tourna vers son second qui se tenait près de nous.

" Je vous présente Mani, le second du Nautilus. "

Mani ! Le prince Mani ! Mes soupçons se trouvaient confirmés. Je regardai Conseil qui m'adressa un sourire affectueux.

Mani s'approchait à son tour, la main tendue. Il prononça quelques mots que le capitaine traduisit :

" Mani est très heureux de vous accueillir parmi nous. Il sait que vous êtes des hommes travailleurs et sympathiques et il espère pouvoir bientôt vous parler sans interprète. "

Je m'inclinai.

" Jules, " dit le capitaine Nemo.

Notre " guide " s'approcha.

" Mon ami Jules a accepté de vous enseigner notre langue. "

Celui-ci me tendit la main.

" Vous… Tu peux m'appeler Jules maintenant. "

" Merci, Jules. "

" Je vais vous présenter vos compagnons, " poursuivit le capitaine.

" André. "

André, un autre Français, vint me serrer la main à son tour en me souhaitant la bienvenue.

" Bryan. "

Un à un, les hommes appelés par ordre alphabétique vinrent nous serrer la main. Je découvris que mon steward s'appelait Leiser et qu'il parlait un excellent français, mais avec un léger accent. Le cuisinier s'appelait Mario. Je le complimentai sur sa cuisine et lorsque le capitaine – mon capitaine ! – traduisit le compliment, sa bonne face ronde rayonna.

Les hommes se suivaient. Leurs masques impassibles étaient tombés et j'avais devant moi des êtres humains qui m'accueillaient avec plaisir. Leurs prénoms indiquaient des origines très diverses. J'admirais leur discipline souple et leur apparente camaraderie. J'admirais avant tout l'œuvre du capitaine Nemo qui avait accueilli ces hommes de tant de pays différents et les avait formés en une communauté idéaliste. Si le règlement du Nautilus ne m'avait pas interdit de les interroger, que de questions je leur aurais posé ! Mais je n'en formulai qu'une.

" Quelle est donc cette langue que je dois apprendre ? "

" C'est la langue de mon pays, " me dit le capitaine Nemo.

" Et ce pays ? "

Le capitaine hésita, puis il m'entraîna vers la bibliothèque où il me mit une carte de l'Inde sous les yeux.

" Ici. Vous… Tu connais l'histoire ? Les Anglais ont envahi mon pays et massacré ma famille. "

" Et Mr Fogg ? "

" Il est le seul Anglais que j'aie accepté à bord. "

" Il n'est plus ici ? "

" Non, mais je connais sa discrétion. "

Il sourit. Je ne l'avais jamais autant vu sourire.

" Tu as beaucoup de questions, n'est-ce pas ? Mais tu en as déjà beaucoup appris aujourd'hui. Et il nous reste toute la vie. "

Conseil et moi étions à présent des membres de l'équipage du Nautilus. Jules nous donnait régulièrement des cours et nous apprenions lentement à nous exprimer en dialecte indien. Du reste, comme nous l'avons vu, certains des hommes parlaient le français, dont un naturaliste distingué originaire de Vienne, qui m'avoua avoir eu envie de me parler depuis longtemps.

Chose étrange, on ne nous demanda pas de quitter les cabines qui nous avaient été assignées. Je ne pense pas que cette omission ait eu pour cause le manque de place. D'après ce que j'avais compris, plusieurs membres de l'équipage avaient péri et reposaient dans le cimetière de corail. Peut-être, par respect pour leur mémoire, ne voulait-on pas que nous prenions leur place.

Mes relations avec le capitaine étaient cordiales, mais à présent, j'avais conscience que je le partageais avec le reste de l'équipage. Je constatai qu'il était très attaché à chacun de ses hommes et qu'il s'inquiétait du bien-être de chacun.

J'appris que Jules écrivait des histoires fantastiques, que Federico, l'aide du cuisinier, était poète, que Juan peignait et que Zoron jouait de la guitare et du violon. L'équipage du Nautilus comprenait des artistes et des scientifiques. Je me reprochai de m'être si peu intéressé à eux lors de mon premier séjour, subjugué comme je l'avais été par la personnalité du capitaine.

J'étais heureux. Et comme j'étais heureux, Conseil l'était aussi.

Un an passa ainsi. Je croyais que rien ne changerait jamais, mais une tragédie fit basculer ma vie de nouveau. Je perdis Conseil, mon fidèle Conseil, l'être qui m'était le plus cher au monde, au cours d'une promenade sous-marine, brutalement déchiré par un requin sous mes yeux.

Ce jour-là, qui avait commencé innocemment, comme tant d'autres, me plongea dans l'abîme. Je m'en voulais, je me haïssais, je m'accusais d'avoir causé la mort de ce malheureux garçon, de l'avoir entraîné malgré lui dans une aventure dont il n'avait que faire et qui lui avait été fatale. Je m'accusais d'égoïsme.

Le capitaine Nemo avait dû m'entraîner de force loin de ce lieu dangereux, car la scène atroce m'avait frappé de stupeur. J'étais incapable de penser que le même sort m'attendait aussi si je ne fuyais pas aussi vite que possible… Le capitaine m'entraîna jusqu'au Nautilus. Il m'aida à regagner ma chambre où je m'étendis sur mon lit. Leiser m'apporta une tisane que le capitaine me fit boire. J'avalais avec peine. Tout m'était égal à présent. Je m'en voulais tant ! J'avais l'impression que c'était une partie de moi-même qui avait été anéantie à jamais.

Le capitaine était resté près de moi, mais je n'avais pas la force de lui parler. Je n'avais même pas la force de penser. Je ne voulais plus vivre.

Au bout d'un moment, combien de temps, je l'ignore, car j'avais perdu la notion du temps, il posa sa main sur mon front. Il se pencha sur moi et me dit, avec une douceur que je ne lui connaissais pas :

" Vous ne pleurez pas. Il faut pleurer. "

Je voulus lui répondre qu'il y avait au moins trente-cinq ans que je n'avais pas pleuré, que je ne savais plus pleurer, mais je m'entendis dire :

" Si je me mets à pleurer, je n'arrêterai jamais. "

" C'est ce qu'on croit, mais ce n'est pas vrai. Croyez-moi, j'ai aussi fait des expériences en ce domaine, " me dit le capitaine. Puis, comme s'il en avait trop dit, il se leva brusquement et sortit.

Un peu plus tard, j'entendis l'orgue. J'avais l'impression que l'instrument pleurait à ma place, qu'il portait ma douleur, qu'il appelait mon fidèle Conseil et cherchait à le rejoindre là où il se trouvait à présent. La pensée me vint que Conseil me voyait peut-être et souffrait pour moi, comme je souffrais pour lui.

Je m'endormis sur mon oreiller couvert de larmes.

Le lendemain, je me sentis mieux. Je m'assis sur mon lit, l'esprit clair, contemplant la situation. Conseil n'avait pas été enterré dans le cimetière de corail et il ne me restait de lui que le souvenir.

On frappa légèrement à la porte. Le capitaine entra avec Leiser qui m'apportait le petit déjeuner. Je n'avais pas faim. Le capitaine s'assit auprès de moi.

" Je n'ai plus que vous au monde, " dis-je.

L'attaque suivante eut lieu quelques six mois plus tard. Elle me fut très pénible, et elle le fut encore plus pour le capitaine, qui, comme toujours, se retira dans sa cabine en proie à une migraine. Cette fois, je me souvins de sa présence à mon chevet lorsque j'avais souffert. N'était-il pas mon seul ami ? Ne devrais-je pas faire pour lui ce qu'il avait fait pour moi ?

Je frappai légèrement à sa porte. Il ne répondit pas. Je poussai la porte tout de même. Il était étendu sur son lit, très pâle, les yeux fermés. Le portrait de sa famille se trouvait près du lit. Je le regardai longuement. La première fois que je l'avais aperçu, mon trouble m'avait empêché de l'examiner. C'était un portrait peint dans un style européen, qui représentait une princesse indienne et ses deux enfants. J'étais plongé dans la contemplation de la vie de cet homme, patriote indien éduqué à l'européenne, lorsque je sentis son regard sur moi.

" Je n'ai pas de portrait de Conseil, " dis-je incongrument.

Ce fut la dernière attaque.

.

Et maintenant, il est temps de refermer le rideau sur Pierre, nouveau membre de l'équipage du Nautilus, qui s'apprête à faire encore 20 000, 30 000, un million de lieues sous les mers.

FIN