-Dans la tête d'Abigaëlle-
Stiles eut l'air soudain complètement perdu. Elle-même n'avait pas su ce qui allait s'échapper de ses lèvres avant qu'elle ne prononce ce « merci » dans lequel se déversa un mélange de sentiments complètement inattendus. En l'espace de quelques secondes, un millier de questions fusèrent dans son esprit en produisant un intense bourdonnement.
Il s savaient. Par une raison qu'elle ne s'expliquait pas, ils savaient pour son don mais elle n'avait pas une seule seconde cherché à nier ou à se défendre. Après tout il avait juste posé une question, ça aurait été si simple de mimer l'étonnement, ou même se mettre à rire en feignant de croire qu'il plaisantait. Mais elle n'avait pas cherché à lutter. Stiles venait de lui faire comprendre que lui et ses amis avaient percé son secret à jour, et elle ne s'en était pas défendu. Elle était fatiguée de tout cela.
-Alors là je suis perdu, balbutia Stiles en la regardant avec incompréhension. Je prépare cette question depuis ce matin, je pensais que tu me détesterais…
Abigaëlle éprouva de la compassion pour lui, et eut même envie de se mettre à rire tant cette situation était absurde.
-Je ne peux pas te détester, répondit-elle, pas toi. C'est juste… comment vous avez su ?
-Tu n'es pas la seule à avoir un don particulier ici. Lydia par exemple, c'est elle qui nous a guidé pour comprendre… c'est un peu différent mais elle voit des choses aussi, elle peut prédire certains évènements par exemple.
Abigaëlle était sidérée. Elle s'était probablement attendu à tout sauf à ça.
-Et les autres aussi ont un don ? Toi aussi ?
Elle avait envie de lui poser une centaine d'autres questions mais elle s'obligea à clôturer ses pensées pour ne pas se perdre dans leur fil galopant. Il fit non de la tête.
-Pas moi, mais il y a certaines choses qu'il vaut mieux que tu ne saches pas maintenant. Mais alors c'est vrai, tu communiques avec les esprits ?
Elle acquiesça. Elle avait confiance en lui, elle savait qu'elle pouvait tout lui dire, pourtant elle ressentit soudain une difficulté extrême à extirper les mots pour s'exprimer. Jamais elle n'en avait parlé à qui que ce soit et encore moins imaginé en parler un jour à une autre personne que son oncle. Elle se trouva donc étonnamment impuissante devant la question de Stiles. Par où commencer ? Quels mots employer ?
-C'est vrai, commença-t-elle lentement. C'est souvent très rapide. En fait je me contente de les faire passer dans la lumière.
-La lumière ? Alors il y a vraiment une lumière quand on meurt ?
-Je pense, oui. Ceux qui viennent me voir sont morts depuis déjà un moment mais ils sont restés sur terre pour accomplir quelque chose. Mais ils se rendent compte qu'ils ne sont pas à leur place, alors ils viennent me voir pour que je les guide.
Stiles l'écoutait avec attention. Elle fut surprise de ne pas évoquer chez lui plus d'étonnement, voire de peur, mais il avait l'air plus curieux qu'effrayé. Elle songea avec une forme de soulagement qu'après tout il devait être habitué si ses amis étaient eux aussi dotés de pouvoirs étranges. Elle se mit alors à l'imaginer comme une sorte d'agent double, un intermédiaire qui se chargeait de sauver la mise de ses amis quand leur secret était mis en danger. Cette chambre prit aussi tout à coup une autre dimension. Les défauts dans le mur et l'un des tiroirs cadenassés de son bureau se chargèrent d'une autre signification. Elle songea que peut-être elle l'intriguait autant que lui l'intriguait.
-Voir des morts tout le temps ne doit pas être facile, lui dit-il en grimaçant légèrement.
-Ça a commencé depuis tellement longtemps maintenant, je crois que je n'y fais même plus attention.
Elle s'arrêta un instant avant de reprendre, un peu désorientée.
-C'est complètement dingue… jamais ne n'aurais pensé en parler à qui que ce soit et je t'avoue tout comme si je te parlais de la pluie et du beau temps. Et je te connais depuis à peine trois jours ! C'est… je me sens un peu perdue.
-Si ça peut te rassurer, je ne pensais pas que c'était possible de communiquer avec les esprits avant ce soir.
Il émit un petit rire et se mit à jouer avec le sac vide en le tordant entre ses doigts. Pendant un instant, Abigaëlle se perdit dans la contemplation de ces mains habiles et solides. Elle avait senti l'une d'elle se poser sur son ventre le soir dernier. Forte mais douce, elle avait guidé sa respiration jusqu'à ce qu'elle soit suffisamment apaisée pour s'endormir. De la même façon, elle avait senti Stiles se détendre quand elle avait passé ses mains dans son dos meurtri. Elle repensa à cet épisode avec une certaine confusion : qu'est-ce qui lui avait pris ? La colère s'était d'abord emparée d'elle avec force quand elle avait découvert le bleu qui commençait à se former dans le haut de son dos, et puis ensuite elle s'était laissé aller. Embarquée dans un sentiment rêveur, elle avait laissé ses doigts se promener autour de la blessure en s'imaginant qu'elle avait le pouvoir de la soigner. Ses yeux s'étaient mis à descendre les creux et les courbes de son dos en s'imaginant parcourir chacun d'entre eux avec patience et application, et se prit même à penser que ses muscles saillants par endroits épouseraient parfaitement le creux de ses mains, voire la forme de ses lèvres. Mais son index s'était égaré, et il avait sursauté légèrement. Elle était brusquement revenue à la réalité, soudain embarrassée de s'être autant allée.
Elle était bien avec lui. Cela la troublait. Etait-ce parce qu'il avait été l'un des premiers à se montrer aussi sympathique avec elle, ou ressentait-elle quelque chose de plus profond sans oser se l'avouer ? Elle ne pouvait nier qu'il lui plaisait. Son regard avait quelque chose d'incroyablement vivant, attentif, et tendre aussi, mais il y avait chez lui cette anxiété permanente qui lui donnait une allure maladroite et inadaptée au monde qui l'entourait. Mais quand il était à l'écoute de quelqu'un comme à présent, il émanait de lui une impression de constance et d'assurance qui mettait aussitôt en confiance.
Il continua de lui poser des questions pour essayer de comprendre.
-Tes crises sont liées à ça ? lui demanda-t-il à un moment.
-Je n'en sais rien. Ce qui m'est arrivé hier ne s'était pas produit depuis des années, je pensais en être débarrassée…
-Tu étais dans une ville près d'ici quand elles ont commencé ?
-Je ne m'en souviens plus, il faudrait que je demande à mon oncle. Tu penses que c'est lié à mon arrivée ici ?
-C'est possible, Beacon Hills est réputée pour attirer des trucs bizarres.
-Ça expliquerait que mon oncle soit si prudent en ce moment… il est un peu désespéré de savoir que mes crises ont repris, mais il est aussi heureux de savoir qu'il existe un moyen de me calmer.
-Si jamais ça recommence, est-ce que tu devras partir ?
Elle se tut un instant. Lui ne la lâcha pas du regard. Elle vit soudain une lueur d'inquiétude briller dans ses yeux.
-Je ne veux pas partir, répondit-elle d'une voix qui tenait presque du murmure. Pas cette fois.
Stiles parut se détendre un peu. Il se leva ensuite pour allumer son ordinateur et mit un peu de musique. Abigaëlle retourna s'étendre sur le lit et, bercée par l'interlude de son album préféré de Muse, elle ferma les yeux. Elle aurait pu lui poser des dizaines et des dizaines de questions : qui d'autre était au courant pour leurs dons ? Quel pouvait bien être celui de Scott, et Alison, et Kira ? Qui étaient Kate et Derek dont les deux garçons avaient parlé le jour de son arrivée ? Quels étaient exactement les choses étranges qui se passaient à Beacon Hills ? Mais étrangement, sa curiosité n'était pas pressante. Elle venait d'avouer le secret qu'elle gardait enfoui en elle depuis toujours et se sentait apaisée. Elle ne pouvait qu'apprécier ce sentiment de vide et de détachement qui la changeait de son angoisse habituelle.
Abigaëlle n'aurait pour rien au monde échangé ce moment.
-Dans la tête de Stiles-
Stiles lança l'album de Muse qu'il écoutait en boucle depuis quelques jours et en voulant se tourner vers Abigaëlle pour voir si ce choix lui convenait, il la trouva étendu sur son lit, les bras en croix et les yeux fermés. Sa poitrine se soulevait régulièrement au rythme d'une respiration posée. Il préféra se taire.
Stiles pouvait enfin l'observer sans risquer de rencontrer le regard émeraude qu'il n'arrivait pas à soutenir. Son profil se dessinait à la lueur de la lampe de chevet et il s'arrêta sur la courbe de son nez, sur le petit mouvement que firent soudain ses lèvres quand elle y passa le bout de sa langue, sur ses mains entrouvertes dans lesquelles il eut soudain envie de glisser les siennes. Ses cheveux détachés formaient un soleil sombre et ondulé autour de sa tête. Il songea soudain qu'il était censé envoyer un message à Scott. En essayant de ne pas faire de bruit, il prit son portable et tapa rapidement : « pas dangereuse, on en reparle demain ». Alors qu'il aurait voulu se replonger dans sa contemplation, il entendit soudain la voiture de son père se garer devant la maison. Abigaëlle se redressa en entendant le bruit, puis jeta un œil sur le réveil.
-Mince, il est tard ! souffla-t-elle tout en étirant ses jambes. Je devrais rentrer.
Il l'aida à rassembler ses affaires et la précéda dans les escaliers, en prenant garde de ne pas faire un mouvement qu'il pourrait regretter.
-Bonne initiative Stiles, lança son père depuis la cuisine, je mourais d'envie de manger des pâtes !
-Apparemment je ne suis pas la seule, lui chuchota Abigaëlle en lâchant un petit rire.
Son père passa dans le salon et les trouva tous les deux en bas des escaliers.
-Papa, je te présente…
-Tu dois être Abigaëlle, le devança le shérif en allant serrer la main de son amie. Ravi de te rencontrer, ton oncle m'a aidé d'une grande aide ce soir. Sans lui j'y serai probablement encore… Vous avez bien travaillé ?
Tous les deux répondirent par l'affirmative, peut-être avec un peu trop de précipitation. Un petit sourire apparut au coin des lèvres du shérif, avant qu'il n'aille se poser dans son fauteuil en poussant un soupir de contentement.
-Papa, tu ferais mieux d'aller directement dans ton lit, tu sais très bien que sinon tu vas passer la nuit ici…
-Et toi tu devrais réussir tes examens avant de me donner des leçons, répliqua-t-il en ramenant une couverture à lui.
-Comme tu voudras… tu veux que je te raccompagne chez toi ? demanda-t-il à Abigaëlle en la menant vers la porte d'entrée.
-Ça ira, répondit-elle d'un ton un peu moqueur, je n'ai pas beaucoup de chemin à faire. Je te remercie pour… les révisions, c'est gentil de ta part de m'aider. Vraiment.
Cette fois-ci elle était réellement sérieuse, et Stiles comprit évidemment qu'elle ne parlait pas de la malheureuse demi-heure pendant laquelle ils avaient parlé anglais. Elle lui était vraiment reconnaissante de l'avoir écouté.
-Tu peux revenir quand tu veux.
-D'accord, on organisera ça ! A demain, lui dit-elle en sortant sur le pas de la porte.
-A demain, répondit-il.
C'est en fermant la porte derrière elle qu'il se rendit compte que son cœur lui semblait léger comme une plume. Il s'apprêta à remonter dans sa chambre quand son père l'intercepta :
-Vraiment très jolie, cette jeune fille…
-Papa, soupira-t-il, on n'est pas ensemble, d'accord ?
-D'accord, très bien. En fait je voulais te prévenir que si jamais tu veux… la toucher, ce qui sera peut-être inévitable si vous passez du temps ensemble…
-Papa !
-Je voulais juste te prévenir que son père lui a appris à se servir d'un couteau, continua-t-il en se mettant à rire, alors méfie-toi !
Agacé, Stiles pris un coussin et l'envoya dans la tête de son père, hilare.
-Ah ce que tu peux être rabat-joie, lui lança-t-il. Bon, c'est pas tout ça mais il serait temps qu'on aille se coucher…
Il se leva avec difficultés et alla poser une main sur l'épaule de son fils.
-Et tu as raison, je ferais bien mieux d'aller dans mon lit.
Touché, Stiles lui sourit.
-Bonne nuit, papa.
