Chapitre 6 :
« Ouach… » Portant machinalement son doigt meurtri à ses lèvres, Shepard tente ainsi de calmer la douleur soudaine mais pourtant minime, qui vient de se manifester sans qu'elle ne s'y attende. Quelques gouttelettes de sang tombent alors sur un support blanc, léger, frêle, froissable, fin, du papier. Papier qu'elle avait pris en mains quelques secondes auparavant, pour s'y écorcher le pouce tandis qu'elle parcourait la pile. Il n'y a bien qu'elle pour s'encombrer de toute cette paperasse à l'heure de l'extranet, des puces électroniques, des supports de mémoires informatiques, des ordinateurs, bref tout ce que l'on voudra et qui serait en lien avec la technologie. Mains non, elle s'attachait à ses feuilles, pour quelle raison, aimait-elle la sensation du touché, avoir quelque chose de réel entre les mains et non projeté sur un écran holographique etc… Ce n'était qu'un débat inutile. Attablée, elle humait à présent le filet de fumé qui s'échappait de son café bouillant, la tasse dans la main gauche, son contact lui brûlait d'ailleurs légèrement la peau. Autour d'elle aucune présence n'était notable, la pièce brillait par l'absence de toute activité.
La lumière blafarde lui piquait légèrement les yeux, à l'heure où elle devait dormir depuis bien longtemps déjà, ce qui expliquait aussi que nul n'ait eu l'idée de s'aventurer sur le pont résidentiel aussi tardivement. Devant elle, se tenait une assiette plutôt bien garnie, des pommes de terre sautées, agrémentés de quelques haricots et de lard, un plat devant lequel n'importe quel biotique qui se respecte, ce serait jeté. Mais pourtant, la fourchette abandonnée à son côté, nul n'en n'avait touché un seul morceau. Elle était arrivée une heure plus tôt, dans l'idée ou plutôt même dans l'optique de se préparer de quoi se mettre sous la dent. Une fois que toute la bonne troupe s'en serait allée pour rejoindre les bras de Morphée. Aussi avait-elle immédiatement gagnée la minuscule petite cuisine à son arrivée, là où elle avait concocté ce petit plat maison avec les moyens du bord. Mais une fois assise, rien à faire elle ne trouvait pas le moindre petit appétit, tout ce qu'elle était parvenu à ingurgiter était ce café serré. Qui lui, l'aiderait à tenir éveillée toute la nuit. Un profond dégoût se prononçait devant cette assiette, sans doute l'estomac retourné par un surplus de caféine. Shepard attendait ainsi dans le vide, un je ne sais quoi qui ne viendrait surement pas, pour régler son problème il lui faudrait jeter cette cafetière et prendre une bonne nuit de sommeil. Et là peut-être et je dis bien peut-être, pourrait-elle retrouver son appétit. En attendant, elle épluchait ses dossiers dans le mess à une heure du matin, toute seule et parfaitement à l'aise. La solitude lui convenait plus qu'à n'importe qui, s'était dans ses moments là qu'elle parvenait à se ressourcer, à trouver la plénitude. L'Alliance lui avait posé un ultimatum et s'était pour cela qu'elle examinait méticuleusement chaque curriculum vitae qui passait sous son nez, on pouvait même prétendre qu'elle lisait entre les lignes, sa concentration étant si dense. Elle n'en entendit même pas les bruits de pas qui se rapprochèrent, la personne ne cherchant pourtant pas à passer inaperçu. Cette dernière se posta devant elle, et ce fut uniquement parce que sa source d'éclairage avait été obstruée par une silhouette qui barrait à présent la route de son champ lumineux, qu'elle remarqua qu'on venait de la rejoindre. Un air dénué de toute expression sur le visage, elle toisa le lieutenant comme si elle n'en avait que faire, ce qui était peut-être bien le cas d'ailleurs.
Vega tira une chaise pour se mettre plus à son aise, le premier spectre humain ayant déjà reporté son attention sur ses fichus papiers. Il entrouvrit une première fois la bouche, un charabia incompréhensif en sortant, Shepard ne releva pas.
-Sommeil difficile ?
-J'ai déjà entendu ça quelque part… Répondit-elle, se rappelant l'arrivée en trombe du major, la nuit avant l'assaut sur la base de Cerberus. Il y a de cela une bonne paye déjà.
-Cela n'a rien d'étonnant, c'est ce que l'on demande en général quand on voit quelqu'un de réveillé à point d'heure.
-Dans ce cas, je peux vous retourner la question lieutenant.
-Si vous voulez, mais je n'aurais rien à vous apprendre. Je ne suis juste pas fatigué du tout, je comptais prendre une petite cuite et peut-être faire un poker avec Alenko… Mais il n'y avait personne dans le minibar.
-Je crois que c'est mort pour le major, si je peux me permettre. Je pense qu'il n'a toujours pas fini de cuver et de toute manière, il ne touchera plus à la moindre goutte d'alcool avant…
-Avant que son foie n'est récupéré ! Plaisanta-t-il.
-Vous voulez que je vous mette à la même enseigne lieutenant ? Non n'est-ce pas, alors arrêtez d'en rajouter.
-Okay Lola, et vous maintenant, qu'est-ce que vous foutez ici honnêtement. Vous faites le gai devant la porte du major pour vérifier qu'il ne nous fait pas un coma éthylique ? Allez directement à son chevet !
- Je ne suis pas là pour pouponner l'équipage, s'il devait gerber il le ferait tout seul avec son seau et s'il était une femme, je n'irai même pas lui tenir ses cheveux. Quand on fait des conneries, on les assume. Je n'ai pas même pensé à lui en débarquant ici, je comptais manger, mais l'appétit n'est pas au rendez-vous…. Dit-elle en lorgnant son assiette encore chaude.
« Vous dites ça, vous dites ça, mais on sait tous que vous n'en pensez pas un mot ! »Pensa James, avant de porter son attention à l'agréable et alléchant petit fumet qui émanait des pommes de terre. Ses yeux s'ouvrirent et se jetèrent une nouvelle fois sur l'ex-commandant. Celle-ci ne tarde pas à comprendre et poussa sa fourchette en sa direction, l'intimant ainsi à manger à sa faim.
- Allez-y, ça évitera au moins tout gaspillage…
Le lieutenant se saisit de l'assiette et engouffra une première bouchée, avant de souffler de contentement.
-Je ne vous savais pas aussi bonne cuisinière !
-Vous rigolez ? C'était à la bonne franquette, un peu d'huile, quelques patates épluchées et en rondelles, balancées à la hâte, du lard et des haricots, une pincée de sel et s'était joué. Ce serait à la portée du premier venu, vous y compris. Et je pense aussi que vous devez avoir tellement faim, que vous vous satisferez de n'importe quoi !
-Pas faux ! Renchérit-il, la bonne humeur dans l'âme. Au fait j'ai appris pour votre pote là ! Jacob c'est ça, un petit polichinelle, c'est une bonne nouvelle ça, en espérant que ce ne sera pas un pendejo supplémentaire sur cette terre. Joker m'a annoncé la nouvelle, il paraissait plutôt content.
-Oui… Il paraît que le Dr Cole a donné naissance à un petit garçon, c'est bien pour eux, Taylor aura enfin la vie de famille dont-il rêvait.
-Et finalement, il l'a appelé Shepard ?
-Non, sa femme le voulait mais lui non, ils en sont arrivé à un compromis. Le petit s'appel John, soit la version masculine de mon prénom, « Jane ». Une façon de me rendre quand même hommage de manière détournée. Si vous voulez tout savoir, je préfère ça, déjà j'aurais plein le gosse, puis ensuite ça m'aurait plus gênée qu'autre chose, vous imaginez ?
-John Taylor, ça sonne plutôt bien, sans doute l'un des premiers marmots qui naît après cette guerre. Mais je m'attendais à vous trouver plus joyeuse, Joker lui respirait la joie, un sourire béat, vous n'êtes pas heureuse pour eux ?
-Ecoutez, ce ne sont pas mes affaires, je ne vois pas ce que cela va changer à ma vie, ni à la vôtre d'ailleurs. Bien sûr, je suis contente pour eux, mais sincèrement je ne vois aucune raison valable d'en faire toute une histoire. Vous verrez, dans deux mois ce seront Tali et Garrus qui nous annoncerons qu'ils auront adopté un bébé krogan, ou un turien orphelin. Wrex et Bakara ont déjà eu leurs gosses. S'ils trouvent le bonheur dans la voix de la maternité, parfait pour eux mais je ne vais pas faire la nouba pour chacun de leurs enfants !
-Oh…. Lola mais fallait le dire, faut pas être aussi triste, votre tour viendra. Pouf du jour au lendemain vous serez Maman Shepard !
-Pouf ? Maman Shepard ?! Vega… Je n'ai aucune envie d'être mère, ni aujourd'hui, ni demain ! Dit-elle sur un ton étrangement posé. Mais vous savez, je crois que cet aspect-là de ma vie ne vous regarde pas vraiment, non ? Je ne suis pas sûre que la très chère Jack, pour qui j'ai cru noter une petite inclinaison de votre part. Apprécierait d'apprendre que vous cassez les pieds de votre commandant de la sorte, ce serait fâcheux qu'elle l'apprenne. Alors la prochaine fois, gardez votre langue.
-Ouais, ouais… Hein quoi ? Vous ne feriez pas cela tout de même ? Pourtant, ça arrivera croyez-moi, sans que vous-vous y attendiez certes, mais ça arrivera !
-Vega !
Shepard tenta de recouvrer son calme, elle se laissa tomber sur sa chaise et reporta pour la énième fois, son attention sur sa feuille. James lui, acheva son assiette avant de la repousser et de déposer sa main sur son estomac, cela donnait un certain cliché. Ils restèrent quelques minutes ainsi, dans un silence pesant, surplombé par la mauvaise humeur de Shepard.
-Et cette paperasse, c'est pour quoi ? La questionna-t-il enfin.
-Quoi, ça ? Rien d'important… Je pensais juste à deux trois trucs dernièrement. Rendez-vous compte, cela fait un mois et X semaines que nous sommes de retour sur le Normandy et je n'ai toujours pas d'ingénieur au sein de mon équipe… Et pourtant ce serait un sacré gain de temps en mission, pour tout ce qui est décryptage, piratage et j'en passe.
-Bon, c'est qui cette fois ? Encore l'Alliance ? Je vous connais bien assez pour savoir, que vous fichez royalement d'avoir un ingénieur ou non dans votre équipe, la preuve en est le temps passé. Tuchanka, La Citadelle ou encore Palaven, nous n'avions pas encore Tali à ce moment-là et ça ne vous perturbait pas plus que cela. Car vous savez très bien que vous pouvez parfaitement vous en sortir sans un de ses experts en la matière.
Shepard rangea la pile de papiers de façon à ce qu'aucun coin de feuille ne puisse dépasser de l'ensemble.
-Bingo, vous devriez vraiment tenter votre chance au loto, je suis sûre que vous pourriez faire fortune. L'espace concilien tout entier est comme sur une espèce de petit nuage depuis quelques temps, les alliances sont plus fortes que jamais, les vieux conflits semblent oubliés. Ce qui est très bien, je n'ai d'ailleurs rien à redire là-dessus, espérons juste que ça dure. Bref, il y a de cela une vingtaine d'années à peine, l'ambassadrice Goyle jouait encore des pieds et des mains pour que l'humanité soit jugée à sa juste valeur, et obtienne un rang au conseil. Et maintenant, il se trouve que c'est l'espèce qui a joué un rôle majeur dans la guerre contre les moissonneurs, bref nous faisons un peu office de force dominatrice de la galaxie. Un lendemain qui chante pour l'Homme.
-Un peu comme après l'attaque de la Citadelle et votre victoire contre Sovereign, pendant des mois ils nous avaient bassinés avec des vidéos de vous. Et on considérait l'Alliance comme la plus grande force armée de la galaxie et tout cela c'était soldé par une restructuration du conseil et l'intégration d'un humain à celui-ci. Anderson avait obtenu le siège.
-Parce que je l'avais pistonné, non je plaisante.
-C'est un peu la même ambiance qui s'est instaurée depuis la fin de la guerre, sept mois au centre de l'attention. Il faut dire que La Citadelle juste au-dessus de la terre, cela va aussi jouer dans la balance. Mais ne soyons pas dupe, car le pouvoir ce n'est pas si simple de le conserver. Qui sait combien de temps cela va durer.
-Il n'est plus vraiment question de pouvoir pour l'heure, plutôt d'équité. Le but qui a été le nôtre durant près de cinquante ans et ce depuis la découverte du premier relais cosmodésique, la guerre du premier contact et j'en passe, cet objectif a changé parce qu'il a été atteint. Les humains ont enfin réussi à montrer leur juste valeur, ils n'ont plus aucune preuve à faire. Je pense que la période actuelle tendrait plus vers une main tendue à autrui. On ne cherche plus à s'imposer mais à s'unifier, pour éviter tout nouveau conflit, pour qu'il n'y ait pas un deuxième génophage etc… L'humanité veut jouer la carte de la fraternité, l'entraide, la paix. Que toute espèce soit jugée égale aux autres, que ce soit vrai ou non.
-Ouais mais, c'est quoi le rapport avec ce ramassis de papiers ?
-Disons que l'on m'a conseillé de manière détourner de recruter d'autres espèces, un peu comme je le faisais autrefois. C'est un beau modèle d'intégration, m'a-t-on dit. Enfin ce n'était pas temps dans cette optique que j'avais formé mon équipe auparavant, je fonctionnais uniquement avec les personnes en qui je pouvais avoir une parfaite confiance.
-Quand je vous disais qu'ils étaient vraiment bisounours maintenant ! Unification à fond, je m'en plaindrais pas non plus, tout comme je ne m'inquiète pas pour vous, vous trouverez la personne adéquate. Vous avez le flair pour ce genre de truc !
-Vous faites référence au nouveau « nous vous souhaitons une bonne route » de l'Alliance, qui a remplacé par le « restez en vie ». Cela vous perturbe autant que Joker j'ai l'impression. Dit-elle à demi amusée. Maintenant si ça ne vous dérange pas, je vous demanderais de bien vouloir circuler, j'ai du boulot et votre lit vous appel !
C'est une invitation Lola ?
-Vega !
-Je m'en vais, je m'en vais !
[...]
Un léger crépitement s'échappa de l'intercom, la pièce en elle-même était calme, un calme plat. L'éclairage était tamisé, sans doute n'avait-elle pas envisagé de s'endormir, pourtant son corps gisait pitoyablement sur le vaste lit, tel un ours polaire échoué sur la banquise. Au dessus d'elle, les étoiles défilaient à la vitesse supraluminique, visible à travers le vasistas. Quelques bulles éclataient par ici par là dans l'aquarium, qui lui laissait filtrer un léger son apaisant, celui d'un léger remous de l'eau. Vous me direz peut-être que pour certain, cela donnerait plus des envies de courir aux toilettes, mais pas dans le contexte actuel. Abandonnée sur le bureau positionné juste à côté de la porte de la salle de bain, une tasse de café à présent tiède, laissait s'échapper une odeur de café, qui laissait une note amère sur la langue, quand bien même vous n'y aviez pas touché. Le temps semblait juste s'être arrêté, on pouvait sans peine retracer le parcours qu'elle avait mené dès son arrivée dans la chambrée. Sans doute s'était-elle glissée à l'intérieur de sa cabine sur le coup des 22 heures, heure terrestre et fuseau horaire d'un de ses continents, lequel ? A vous de choisir. Alors, elle avait dû trouver bon de s'atteler à la tâche, puis elle s'était assise sur son bureau, café dans une main, datapad dans une autre. Puis se disant que la position était trop inconfortable, elle avait alors décidé de gagner son lit. Mais une fois assise dessus, ses muscles s'étaient raidis, ses paupières s'étaient faites lourdes et elle avait cédé devant la fatigue accumulée, par des nuits de sommeils à rattraper. Ce qui expliquait ainsi le fait qu'elle portait toujours son uniforme, ses bottes, ou bien même qu'elle était couchée au dessus de ses couvertures et non en dessous, ou bien encore que ses deux pieds pendaient à terre. Comme pour rappeler sa position originale, c'est-à-dire assise. Depuis combien de temps Shepard dormait-elle ? A peine quelques heures sans doute.
Le train train quotidien n'avait rien de bien intéressant ses derniers temps, depuis Elysium il y a de cela deux petites semaines, l'équipage avait connu quelques autres petites escapades. Des petites missions sans importance, à certaines autres plus rigoureuses, mais encore une fois rien de bien méchant. Elle parcourait la galaxie à son gré, réglait les petits problèmes, parce qu'il n'y en avait pas de gros, avec une peu de chance parfois il y avait un plus grand morceau. Mais c'était plutôt rare. Pour l'heure, le vaisseau prenait le cap de la Citadelle. Aucun problème n'était à signaler au sein du Normandy, du moins rien d'inhabituel, ou capable de susciter la moindre réelle inquiétude. Des petits sourires pris à la dérobé par Shepard en provenance du timonier, élevaient tout de même quelques interrogations auprès du premier spectre humain. Celui-ci tentait de ce justifier en disant que ce n'était qu'une réjouissance perpétuelle en raison de la naissance du fils de Jacob Taylor. Chose à laquelle le Shepard ne parvenait pas à adhérer, Taylor et moreau n'avaient jamais établi un véritable lien d'amitié, bien au contraire, s'étaient-ils déjà véritablement adressé la parole ? Il était impossible qu'il soit aussi heureux pour une brève connaissance et surtout sur une durée de plusieurs semaines. Il y avait comme un gui sous roche, cependant tant que celui-ci continuait à remplir correctement sa fonction, il n'y avait nul besoin de chercher à comprendre. Le major avait depuis bien longtemps bien sûr, fini de cuver l'alcool qu'il avait ingéré au cours de la mission avec le butarien. Il respectait sans broncher absolument toutes les mesures draconiennes que Shepard pouvait lui imposer, soit dit en passant il n'y en avait pas énormément. Elle n'était pas connue pour sa tyrannie hors norme, bien au contraire. A elle-même, il lui était arrivé de se retrouver avec une sacrée gueule de bois à la citadelle. Une fois elle s'était réveillée à côté d'Aria, une autre dans l'ascenseur qui menait au purgatoire. Pas de quoi être fier, mais c'était la guerre à cette époque-là, et ses nerfs avaient eu tendance à céder. De même, elle savait à présent que Kaidan passait une phase difficile, étant une personne relativement discrète, il lui avait fallu assister à sa propre débâcle en mission, pour qu'elle comprenne qu'il n'allait pas bien. Des histoires de famille qui resurgissaient à présent, son père avait été porté disparu le jour de la première attaque des moissonneurs sur terre. Il n'avait jamais pointé à son travail, après avoir laissé sa femme au verger et n'avait plus donné signe de vie. Kaidan en avait bien sûr été informé presque immédiatement, et il avait dû envisager le pire. Il avait eu près d'un an pour ce faire à l'idée, l'éventualité de le revoir un jour vif était quasiment impossible. Lui-même s'imaginait sans doute avoir tourné la page, mais quand on n'a pas connaissance de l'exactitude même des faits, qu'ils ne sont pas avérés, de faux espoirs peuvent continuer à subsister au fond de nous-mêmes. Le second spectre humain s'était retrouvé dans cette même situation, des effets personnels de son géniteur ayant été retrouvés, sans nulle trace de sa personne. Le fait d'une mort assurée était validé, le mieux qui était à lui souhaiter et qu'il n'est pas péri en devenant l'un de ses zombies. Rien n'était moins sûr, mais personne n'aurait jamais la réponse.
Le choque avait été inévitable, l'incompréhension surtout, il passait petit à petit par les cinq phases du deuil, la colère, la culpabilité, la dépression, le déni, l'acceptation. Pour son cas, la dépression était vraisemblablement passée, de même que le déni. La période actuelle donnait un étrange mélange, mêlé de culpabilité et de ressentiment. « J'aurais dû être là. », ou encore « Si seulement je lui avais dit … » des dizaines de phrases similaires sortaient de sa bouche, à côté de ça, Shepard était totalement impuissante. Comment pouvait-elle lui venir en aide, elle qui n'avait vécu aucune expérience de ce genre. Elle n'avait pas connu son père, sa mère brillait de santé en tant que contre-amiral dans l'Alliance. La seule personne pouvant être considéré comme un membre de sa famille et qui avait disparu, était le regretté David Anderson, mentor du premier spectre humain. Mais là encore, les circonstances avaient été différentes, il était mort à ses côtés et elle était d'une consistance telle, qu'elle avait pu accepter cela avec peut-être plus de facilité. Son rapport à la mort n'était pas non plus le même que celui du major, elle qui en était déjà passé par là, sans pour autant s'en souvenir. Tout ce qu'il pouvait bien dire était d'ailleurs une simple aberration, ce jour-là, il avait été appelé à témoigner sur les moissonneurs, il ne pouvait donc se trouver nulle part ailleurs, sous peine de graves sanctions, personne ne pouvait prévoir cet assaut. Shepard tentait donc de l'épauler bien maladroitement et de manière si peu assurée, que finalement elle préférait elle-même prendre ses écarts temporairement, les liens d'amitié ne sont pas toujours suffisant. Même s'il s'agissait de bien plus que cela. Hormis tout cela, tout se déroulait comme à son habitude et comme à son habitude c'était involontairement qu'elle s'était écroulée sur son lit.
Le grésillement qui avait retenti une fraction de seconde auparavant se muta en une voix formant des syllabes, puis des mots, de sorte à créer une phrase cohérente qui vint tirer l'ex-commandant de son sommeil.
« gzz….. Commandant…. Commandant, vous devriez descendre sur le pont, on a un petit problème en bas. Faudrait que vous veniez voir ça ! » Glissa la voix de Joker, dans des intonations plus qu'étranges.
Shepard grommela tandis qu'elle se relevait, prenant appui sur son bras gauche, ce qui lui décrocha un gémissement, celui-ci étant encore engourdi. Bordel, faut vraiment que ce soit quand je dors que les emmerdes se manifestent ! Dit-elle en s'élançant en avant.
Elle devait surement avoir les cheveux en bataille, un balai-brosse sur la tête, mais il était tellement rare que l'on la joigne au beau milieu de la nuit, qu'elle n'avait pas de temps à perdre pour de pareilles broutilles. Alors que les portes de l'ascenseur se refermaient derrière elle, Shepard tentait elle de trouver quelle tuile avait pu se présenter, et assez grande pour qu'on juge nécessaire de la prévenir. Elle n'était pas dupe, elle savait très bien que bien souvent on n'avait sans doute omis de l'informer de certains problèmes, dont elle avait parfois l'occasion de n'apprendre l'existence que bien plus tard. Cependant, n'ayant pas la moindre idée ni le moindre détail sur la situation, il lui était impossible de dresser une hypothèse valable. Quelques minutes plus tard, la machine avait enfin achevé sa trajectoire et le premier spectre humain posait le pied devant la carte galactique. Les postes étaient pour la plupart abandonnés de leur occupant habituel, un silence omniprésent, elle fit peu d'état de cela et reprit sa route jusqu'au pont où elle trouverait Joker. Son pied se heurtant parfois à quelques barres métalliques où câblages, tout n'avait pas totalement été remis en état depuis l'assaut final sur Londres pour ainsi dire. En temps normal, elle savait les éviter sans trop de problèmes, mais pour l'heure son cerveau était étrangement fermé, brouillé. Atteignant enfin la pointe du Normandy, elle se figea sur place, devant elle Joker se tenait debout, accoudé à son siège. Il parlementait vivement, comme s'il avait entretenu une conversation avec une autre personne, mais il était clairement seul dans la pièce. Shepard écarquilla les yeux, préférant ne pas souffler le moindre mot, avant de sursauter quelques instants plus tard quand une voix au son robotique retentit, étrangement familière. Ce fut comme si un fantôme avait parcouru la pièce là juste devant-elle, ou comme si un revenant avait fait le voyage depuis l'autre monde. Aussitôt, elle brisa d'elle-même le silence, cherchant désespérément quelque chose à quoi se rattacher, devant cette vérité imminente, qui allait la frapper de plein fouet, si ce n'était pas déjà fait.
-Joker !? S'exclama-t-elle soudain à vive voix.
Le principal concerné se retourna immédiatement en sa direction, ne s'étant pas aperçu de sa présence. Un sourire béat sur les lèvres, celui-ci ne prit pas la peine de la saluer, ou bien même de lui donner la moindre explication, il se contenta de ses quatre mots.
-IDA est de retour.
Ses poings se serrèrent, son visage se ferma, de même que ses sourcils se froncèrent, une fois que la claque fut passée.
-C'est quoi ce bordel ? Donna-t-elle en guise de réponse.
