Du haut de ses 16 ans, Lily Evans se sentait minuscule. Ce soir là, en Janvier, elle effectuait sa ronde du soir dans les couloirs. Elle avait froid, et ses bras étaient croisés contre sa poitrine comme pour se réchauffer mais au fond d'elle, elle avait le sentiment qu'elle resterait glacée même si elle restait plantée pendant une heure devant un grand feu de cheminée.
Elle se sentait honteuse, ruinée, salie. Elle avait l'impression d'avoir tout perdu, de ne plus être une personne digne du respect de qui que ce soit, et ce depuis qu'elle avait eu cette altercation avec un groupe de Serpentards un jour plus tôt. Des amis de Severus Rogue, pour la plupart.
Il était là, lui aussi. Il avait regardé sans bouger quand les quatre grands gaillards avaient insulté Lily parce qu'elle leur avait demandé de laisser des deuxième année tranquilles. Il était là, quand ils avaient commencé à la bousculer et quand ils avaient jugé drôle de se la passer les uns aux autres en la poussant comme si elle n'était qu'un souafle, qu'un vulgaire objet, tout en plaisantant sur son statut de sang-de-bourbe. Il n'avait rien fait. Si. Il avait sourit.
Tout le monde savait que la préfète était d'une gentillesse sans borne, et c'était aussi la raison pour laquelle les gens la respectaient autant. Ils étaient aussi bien conscients qu'il ne valait mieux pas être dans les parages lorsqu'elle s'énervait car malgré sa sympathie, Lily savait se défendre et elle en était particulièrement fière.
Cependant, ce soir là, elle ne pouvait plus être fière de quoi que ce soit. Evan Rosier, Mulciber, Rodolphus Lestrange, et Avery avaient piétiné sauvagement sa confiance. Son estime d'elle même avait été mise à la poubelle avec le reste : son amour-propre, sa joie, et son optimisme à toute épreuve. Ils ne l'avaient pas épargné, revenant continuellement sur le décès de ses parents, sur son impuissance face à leur mort, et sur ce sang qui coulait dans ses veines et qui marquerait à jamais sa différence avec eux, les vrais sorciers.
Alors elle adoptait cette nouvelle attitude, celle de quelqu'un dont le souhait le plus cher serait de devenir invisible. La tête rentrée dans les épaules, elle marchait dans les couloirs du château en priant pour ne rencontrer personne car si cela arrivait, elle savait pertinemment qu'elle ne parviendrait pas à faire respecter les règles du château. Pas ce soir là.
C'était fou. C'était fou parce qu'elle avait vécu presque 7 ans dans cette école en se sentant plus en sécurité que lorsqu'elle était chez elle, considérant Poudlard comme un chaleureux cocon dont elle n'avait jamais réellement voulu sortir, et en quelques minutes, tout avait basculé.
Les murs en pierre autrefois si familiers et rassurants lui semblaient maintenant particulièrement lugubres. Elle redoutait les armures qu'elle avait tant de fois trouvées fascinantes, elle avait peur que l'un de ses assaillants se cachent derrière ou pire, à l'intérieur. Les tableaux, eux, la faisaient sursauter d'effroi à chaque fois qu'ils parlaient alors qu'elle n'avait jamais manqué de leur dire bonjour et de leur accorder un signe de la main accompagné d'un sourire. Poudlard était presque devenue une prison.
Elle ne voulait pas se demander ce qu'il serait arrivé si le professeur McGonagall n'était pas passée dans les couloirs à ce moment là, au moment où Mulciber avait pointé sa baguette sur elle pendant qu'elle plantait ses yeux verts plein d'espoir dans ceux de Severus, vides, et qu'il ne bougeait pas. Elle ne voulait pas avoir la certitude qu'il n'aurait rien fait, rien du tout. Et elle ne souhaitait pas non plus imaginer combien de temps elle aurait passé à l'infirmerie pour soigner les blessures que les Serpentards lui auraient infligées. Elle en avait eu assez.
Ses petits pieds n'osaient même plus faire un seul bruit sur le sol du château. Elle avait trop peur de se faire remarquer, trop peur que quelqu'un l'interpelle. Alors, elle sursauta lorsqu'elle entendit quelques éclats de rire en se rapprochant de la statue de la sorcière borne. Elle tenta de faire demi-tour, mais il était trop tard.
« Hé ! Evans ! »
La voix de Sirius Black l'arrêta dans son élan. Elle grimaça avant de se retourner vers les quatre garçons, émergeant de nulle part avec plusieurs bouteilles de whisky-pur-feu dans les bras. Non, elle ne pouvait pas faire ça, pas maintenant. Elle ne pouvait pas leur hurler dessus, leur demander ce qu'ils faisaient à cette heure là en plein milieu d'un couloir qui ne menait certainement pas à leur dortoir, ou les interroger sur la provenance de toutes ces bouteilles. Et il y avait aussi le regard curieux de James Potter qu'elle était incapable de soutenir.
« Une petite soif ? La questionna Sirius sur le ton de la provocation.
_ Non merci, répondit-elle simplement. »
Elle aurait voulu prononcer les mots avec fermeté, mais c'était à peine si elle s'était entendue. C'était tellement ridicule... En temps normal, elle aurait envoyé Black sur les roses, et c'était d'ailleurs tout ce qu'il attendait, mais la faiblesse de son ton les avait tous les deux désarçonnés.
« Tout va bien ? L'interrogea Rémus qui n'était pas non plus passé à côté de ce détail.
_ Bien sûr que tout va bien, répondit-elle rapidement.
_ Je suis encore en retard pour ma ronde, c'est ça ? Lui demanda James. »
Lily haussa les épaules et secoua la tête. Elle avait commencé la ronde en avance et elle n'avait plus aucune idée de l'heure qu'il était à présent, mais elle voulait la finir le plus rapidement possible, alors elle les contourna et s'empressa de disparaître dans le couloir adjacent. L'idée que James Potter puisse la voir dans cet état lamentable la mettait hors d'elle. Elle n'était plus qu'un pâle reflet d'elle-même, certainement pas celui qui l'attirait.
Pourtant, une minute plus tard, il était à côté d'elle. Il avait couru vite, très vite dans sa direction, et elle n'avait même pas eu le temps d'avoir peur, de redouter que ce soit l'un des serpentards qui l'avaient attaqué la veille et qui voudraient relancer le combat. C'était James, tout allait bien, c'était James, tout irait bien.
Elle pensait qu'il se contenterait de déambuler les mains dans les poches à côté d'elle, comme d'habitude, retenant quelques plaisanteries qu'il savait qu'elle n'aimerait pas, osant certaines flatteries qui la faisaient rougir, discutant de choses et d'autres, la faisant rire régulièrement, trop régulièrement, mais il se planta devant elle.
« Qu'est-ce que tu as ?
_ Rien, répondit-elle en esquivant toujours ses yeux.
_ Tu ne nous as rien dit pour les bouteilles. Tu n'as pas hurlé sur Sirius. Qu'est-ce que tu as ? Répéta t-il. »
Elle essaya de le contourner, mais il se décala également, et elle abandonna, soupirant bruyamment et frottant son visage, lassée. Elle garda sa tête entre ses mains un long moment. Elle redoutait de pleurer. Elle ne voulait pas. Elle n'était pas ce genre de fille, celle qui s'effondrait à la moindre difficulté. Pourtant, elle avait l'impression qu'elle n'était qu'une vieille falaise de pierre en phase d'éboulement.
James fut alors le premier à être témoin de ce mal-être immense qui l'avait prise comme on attrape un coup de soleil, et il en fut ébranlé. Il la détailla longuement sans savoir quel comportement adopter, complètement pris au dépourvu par cette attitude qui ne lui ressemblait pas, puis il retira ses mains de son visage.
« Qui t'as fait ça ? »
Lily découvrit une nouvelle tonalité dans la voix de James, une haine, une colère profonde qu'elle n'avait jamais entendu émaner de lui. Comment pouvait-il savoir que quelqu'un lui avait fait quelque chose ? Pourquoi ne pouvait-il pas présumer, comme ses amies, qu'elle avait simplement eu une mauvaise note à l'examen de Potion, ou qu'elle stressait pour les ASPICs ?
Elle ne répondit pas, mais James n'en resta pas là. Il jeta un coup d'oeil de chaque côté du couloir, puis il l'attrapa par la main et l'entraîna dans la salle des trophées qui n'était qu'à quelques pas de là. Lily ne songea pas une seule seconde à résister. Il y avait longtemps qu'elle ne l'avait plus fait, avec lui.
Cependant, elle eut tout de même un petit mouvement de recul lorsqu'il releva l'une des manches de son pull, puis l'autre. Elle devina qu'il cherchait quelque chose, une blessure, n'importe quoi qui pourrait confirmer sa théorie, mais elle ne voulait pas vraiment qu'il trouve. Elle avait trop honte, alors elle avait fait en sorte de tout dissimuler avec précaution.
Il y eut un court instant pendant lequel elle croisa brièvement son regard et elle eut envie de tout lui dire. Cela faisait un certain temps que James était devenu, pour elle, bien plus qu'un concurrent auquel elle aimait se mesurer, mais cette petite rivalité était toujours là, dans un coin de son esprit, alors elle était rebutée par le fait qu'il puisse la voir aussi impuissante.
Le jeune homme, lui, ne se souciait guère de ce genre de détail. La petite compétition qu'ils menaient l'animait pendant les heures de cours, mais lorsqu'ils sortaient de la salle de classe, il n'y avait plus rien d'autre que ses jolis yeux verts, son adorable sourire, et sa bienveillance. Lily n'avait pas toujours été tendre avec lui, leur relation avait toujours été tendue, mais la tension n'était plus la même depuis un moment.
Il y avait eu un changement. Il n'arrivait pas à mettre le doigt dessus, mais quelque chose dans le comportement de la jeune femme n'était plus pareil depuis des mois. Elle était plus indulgente, plus amicale, et elle ne grimaçait même plus lorsque, par un geste qu'il voulait machinal, il lui pressait brièvement l'épaule après chaque petit déjeuner passé à ses côtés.
Elle ne bronchait pas, ou alors elle relevait la tête en constatant qu'il s'en allait et lui adressait un sourire poli et chaleureux qu'il aimait traduire comme un « A plus tard ! » car il avait à chaque fois la sensation que c'était ce qu'elle espérait, qu'elle souhaitait qu'ils se recroisent dans la journée autre part que dans une salle de classe.
Il y avait même eu une fois où, pris par tous ses encouragements silencieux et subtils, il avait failli lui avouer de but en blanc qu'il l'aimait. Vraiment. Il avait failli prononcer les mots. Il s'était ravisé parce qu'il doutait qu'elle soit prête à les entendre. C'était un soir où il était arrivé en retard pour leur ronde parce qu'il était tellement occupé à s'entraîner qu'il avait oublié l'heure, et elle était si en colère qu'il aurait tout fait pour la calmer, pour voir un semblant de sourire sur son visage, mais il n'y en avait pas eu.
« Lily, s'il te plaît... »
Sa voix n'était qu'un murmure, elle ne l'avait jamais entendu parler comme ça, elle n'avait jamais entendu l'angoisse mêlée à la colère dans sa bouche, et elle n'était pas certaine de vouloir en entendre d'avantage, mais il ne lâchait pas. James Potter ne lâchait jamais.
« Si je pointe ma baguette sur ton poignet, est-ce que je vais voir quelque chose apparaître ? Des hématomes ? Dis moi juste oui ou non. »
Lily secoua la tête de gauche à droite, mais James fronça les sourcils, respira profondément, et la préfète sut qu'il ne la croyait pas, qu'il était plus intelligent que ça, qu'elle était une piètre menteuse ou qu'il l'avait assez observé pendant ces sept années pour être capable de discerner le vrai du faux. C'était à la fois énervant et rassurant.
« Ce n'est rien, osa t-elle.
_ C'est Rogue ? Tenta James en dissimulant avec peine son aversion pour le garçon en question.
_ Non, ce n'est pas Rogue, répondit-elle vaguement agacée par la façon dont il avait prononcé son nom. »
Il soupira, lâcha ses bras, et fit les cent pas devant elle, passant de temps à autre sa main dans ses cheveux, s'arrêtant parfois pour mieux repartir après, balayant la pièce du regard comme si les trophées entreposés là pouvaient lui donner une quelconque réponse sur la manière dont il devait se comporter à ce moment précis.
Lily déglutit en le regardant. Elle ne savait pas si elle devait partir ou rester, mais maintenant qu'elle était là, avec lui, elle n'était pas certaine de vouloir retourner dans le couloir vide. La perspective de rester dans la salle des trophées avec un James fou de colère ne lui plaisait guère, mais il savait si bien la contenir qu'elle songea que c'était une alternative envisageable.
« Un nom, donne moi un nom, reprit-il en se stoppant net devant elle.
_ James, ça ne sert à rien, vraiment. McGonagall s'est déjà occupée de...
_ Un nom, répéta t-il obstinément.
_ Et puis quoi, si je t'en donne un ? Qu'est-ce que tu vas faire, exactement ? L'interrogea t-elle. »
James s'apprêta à répondre, mais il referma la bouche comme s'il venait de prendre conscience de la bêtise qui allait en sortir, puis il ferma les yeux, inspira profondément, et les rouvrit. Ils étaient toujours pleins de dégoût, pleins d'indignation, et plein d'animosité, mais il y avait aussi une peine profonde qui troubla Lily.
« Qu'est-ce que tu crois que je vais faire ?
_ Je crois que si je te dis les noms, tu vas les humilier de toutes les manières possibles jusqu'à la fin de l'année quit à te faire renvoyer, répondit-elle en le regardant droit dans les yeux.
_ Les noms ? Répéta t-il, curieux.
_ Arrête. McGonagall s'en est occupée. »
Le jeune homme semblait sur le point de s'arracher les cheveux. S'il y avait bien une chose qu'il n'aimait pas, c'était se sentir impuissant, et c'était ce qu'il se passait. Lily ne voulait pas lui dire ce qu'il s'était passé, elle ne voulait même pas lui dire qui lui était tombé dessus ni pourquoi, et pourtant il pouvait voir que rien n'allait.
« James... Est-ce que tu peux faire quelque chose pour moi ? L'interrogea t-elle avec douceur.
_ Tout ce que tu veux, répondit-il comme si c'était une évidence, attendant ses indications avec impatience.
_ Raccompagne moi à la Salle Commune. »
Il hésita un petit moment, mais il finit par hocher la tête, résolut, et ils quittèrent la salle des trophées. Les couloirs ne semblaient plus si hostiles à Lily lorsqu'elle y déambulait avec James. Il dégageait assez d'assurance pour deux. Elle sentait qu'elle était en sécurité, et elle trouvait cela presque dommage qu'il ne sache pas à quel point il pouvait l'apaiser lorsqu'il n'agissait pas comme un crétin.
« Farandoles ! S'exclama t-il lorsqu'ils arrivèrent devant la Grosse Dame. »
La Salle Commune était presque vide. Deux sixième années discutaient dans un coin, et James supposa que ses trois amis étaient montés dans leur dortoir avec les bouteilles. Tant mieux. Il doutait que Lily puisse supporter de les croiser une nouvelle fois tout en détournant le regard.
« Bon... Bonne nuit James. »
Sans trop savoir pourquoi, ils sentirent une certaine gêne s'installer entre eux tout à coup. James pensa la briser en se penchant pour déposer un baiser sur sa joue, mais ce fut finalement tout l'inverse qui se produisit quand sa bouche effleura sa peau et les yeux de Lily ne quittèrent pas le sol quand son visage s'enflamma.
« Tu ne veux toujours pas lâcher de noms ? L'interrogea t-il lorsqu'elle eut finalement monté quelques marches de l'escalier.
_ Je t'ai dit que tout était sous contrôle.
_ Très bien. Je me débrouillerai, dans ce cas, conclut-il en lui faisant signe de filer. »
Elle soupira bruyamment, puis elle disparut dans le tourbillon de marches. Le lendemain midi, Mulciber, Avery, Lestrange, et Rosier pénétrèrent simultanément dans la Grande Salle pour le déjeuner, fanfaronnant comme des princes, et lorsqu'ils parvinrent à attirer toute l'attention sur eux, un malheur leur arriva. Leurs pantalons descendirent sur leurs chevilles les uns après les autres devant une salle comble qui applaudissait à tout rompre et riait aux éclats.
Tout le monde pensait que la blague allait s'arrêter là, mais des bombabouses leurs tombèrent sur le crâne, et un immense feu d'artifice en forme de cerf les chargea jusqu'à leur exploser au derrière, les faisant trébucher sur leurs pantalons et s'affaler lamentablement sur le sol en pierres. Certains élèves présents affirmèrent même que Mulciber avait pleuré de peur.
Lily observa James du coin de l'oeil, mais il ne la regardait pas, il était concentré sur son assiette. Elle savait qu'il était responsable de cette humiliation, elle le sentait jusque dans ses tripes, mais pour la première fois, elle choisit de feindre l'ignorance pendant que le jeune homme et Sirius Black se lançaient discrètement des sourires complices.
« Tu savais que c'était moi, et tu n'as rien dit, lui fit remarquer James.
_ C'est vrai, admit Lily en lui proposant une tasse de thé qu'il déclina.
_ Alors tu m'aimais déjà, à ce moment là. »
Elle réfléchit un instant, puis acquiesça. Cela ne servait à rien de l'induire en erreur, il avait tellement de mal à trouver le moment exact qui avait tout changé qu'elle devait éliminer quelques pistes. Il pouvait à présent être certain qu'il ne fallait pas qu'il fouille après le mois de janvier de leur septième année.
« Comment as-tu deviné que c'était eux ?
_ Secret de maraudeur, répondit-il en lui adressant un clin d'oeil. »
Elle soupira. Elle ne savait pas comment il s'y était pris, et la préfète minutieuse qui se cachait en elle était toujours en colère qu'il ait fait une telle chose, mais la jeune femme qui avait été blessée et dont la confiance avait été rudement entaillée était fier de savoir qu'un jour, quelqu'un avait osé se dresser devant ces quatre brutes pour défendre son honneur.
