Wakfu
Digne de la Couronne
Chapitre Sept
Chaînes
« Je porte la chaîne que j'ai forgée au cours de ma vie … Je l'ai créée maillon après maillon, mètre après mètre. Je l'ai ceinte de mon plein gré, et de mon plein gré je la porte. »
― Charles Dickens, Un conte de Noël
Il y a quatre piliers au Boufbowl. Premièrement, sois plus fort que ton adversaire. Ils essaieront de te frapper. Frappe plus fort. Deuxièmement, sois plus rapide que ton adversaire. Ils essaieront de te poursuivre. Cours plus vite. Troisièmement, triche. On ne peut pas avoir à la fois l'honneur et la victoire. Quatrièmement, des gens meurent.
Ruel était au fond du trou, dans tous les sens du terme. Étendu au fond d'un puits sombre surplombé d'une grille, avec un seau pour seule compagnie, il attendait le quatrième pilier. Ce n'est pas si mal, songea-t-il. Il avait eu une bonne vie. Mais qu'allait-il advenir de tous ses kamas ? Qui allait en hériter ? Certainement pas sa grand mère. C'eût été une consolation si seulement toutes ses économies n'avaient pas été confisquées pour payer sa 'dette envers la société'. Quel genre d'idiotie était-ce ? La société ne lui avait jamais prêté un seul kama.
Ruel entendit alors des bruits de pas. Au moins trois paires différentes. De toute façon au delà de trois ils devenaient impossibles à distinguer. Quel jour sommes-nous ? Son heure ne pouvait quand même pas être déjà arrivée ?
« Ruel ? Tu es là ? »
Ruel connaissait cette voix. Il se releva, et ses articulations craquèrent à force d'être restées inactives. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son n'en sortit. Il toussa. « Yugo ? Mais qu'est-ce que tu viens faire ici bonhomme ? »
Yugo le regarda à travers la grille, s'agrippant aux barreaux, le visage radieux. Ruel lui retourna son sourire. C'était un bon garçon. A cet instant Ruel pensa lui dire qu'il l'avait inscrit sur son testament, mais pourquoi faire ? Il n'y avait plus rien à hériter. Cependant, Ruel avait très peu d'amis qui comptaient plus que l'or à ses yeux.
« La politesse, c'est toujours pas ça, » ironisa une autre voix. C'était Amalia, la princesse. Est-ce que toute la Confrérie du Tofu était réunie de nouveau ? « C'est toujours incroyable comme tu arrives à te fourrer dans des galères pas possibles. Qu'est-ce que tu ferais si on était pas là à chaque fois pour te sortir du pétrin ? »
Ruel se mit debout au fond de son puits. « Vous êtes là pour m'aider à me faire la belle ? La prochaine patrouille devrait pas passer avant cinq minutes. Si on se dépêche on peut y arriver. »
« J'ai tout entendu, » gronda une troisième voix. Celle du geôlier que Ruel avait appris à connaître depuis le début de son séjour en prison.
« Oh euh, salut Philippe. Je savais pas que t'étais là dis-donc. »
« Ouais, j'allais te dire que tu avais de la visite, mais j'ai pensé que tu préférais sans doute l'entendre directement de leur part, » expliqua le garde.
« C'est trop aimable, » nota Ruel sur un ton embarrassé. « Merci beaucoup. »
« Pas de problème, » dit Philippe.
« On est pas venus pour t'aider à t'échapper, » expliqua Yugo. « Beaucoup mieux, on vient pour te libérer. On va te faire acquitter Ruel. Ça va nous prendre un peu de temps, mais on a une solution, et ton Roi a bien voulu retarder ton exécution d'un mois. On est juste venus pour te dire de pas t'inquiéter. »
Ruel sourit. Yugo était tout comme son père, et ça n'était pas une question de génétique. « M'inquiéter ? » lança Ruel joyeusement. « J'étais pas inquiet du tout. Eh bien, je voudrais pas vous retenir. Bonne chance avec votre solution, mon acquittement, tout ça. »
Yugo hésita. « Tu es sûr que ça va aller là, en-bas ? »
Ruel rit de bon cœur. « Je me suis jamais senti aussi bien. Je peux dormir toute la journée, et la nourriture est excellente. » 'Excellente' était un terme tout relatif, mais savoir que le Roi Aurum payait de sa poche pour chaque repas leur donnait un goût exquis.
« Vraiment ? Bon, d'accord. On y va alors, » dit Yugo, mal à l'aise. Il pouvait parfaitement sentir que quelque chose n'allait pas.
« Prenez votre temps, » appela Ruel après qu'ils soient partis. « Si vous avez besoin de moi, je bouge pas d'ici. » Il s'assit et sourit de nouveau. Yugo était vraiment un bon garçon. Ruel n'avait aucun doute qu'il trouverait bien un moyen de … le faire … acquitter ...
Mais comment allait-il faire pour obtenir un acquittement ? Ça n'était pas du tout une question de culpabilité, il n'y avait rien à espérer de ce point de vue là, les preuves étaient aussi nombreuses qu'accablantes. Ruel réalisa alors la seule chose que Yugo pouvait faire, la chose que seul Yugo pouvait faire. Yugo était un très bon Boufbowleur, sauf qu'il ne savait pas tricher. Et surtout, il ne connaissait pas la valeur de l'or.
« Yugo, attends ! » appela-t-il. La seule réponse fut son propre écho. Yugo était déjà loin. Ruel fulmina de frustration. Cela allait nécessiter un nombre de kamas complètement obscène de le faire acquitter. Mais si Ruel parvenait à s'échapper, par ses propres moyens, avant que Yugo ne revienne ... alors personne n'obtiendrait rien, et surtout personne ne perdrait quoi que ce soit.
Mais que pouvait-il bien faire ? Il n'avait rien d'autre à sa disposition que les vêtements sur son dos, les chaussures à ses pieds, et un seau littéralement plein de merde. Qu'allait-il pouvoir faire en un mois ?
Puis un sourire s'étendit lentement sur son visage. Avec un mois entier devant lui, que ne pouvait-il pas faire ?
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Plus tard ce jour là, Yugo et Adamaï construisirent la première moitié du Zaap qui les ramènerait de l'île d'Oma. Ils n'étaient pas certains d'en avoir besoin, mais les voyages maritimes pouvaient s'étendre en longueur, et le Zaap leur permettrait de réduire leur temps de trajet de moitié.
Ensuite, ils perpétuèrent une tradition de la Confrérie du Tofu : chercher un bateau. Le royaume Enutrof était trop loin de la mer pour posséder un port en eau profonde, mais la rivière Dorure passait à proximité, fréquentée par les marchands assez masochistes ou désespérés pour vouloir commercer avec des Enutrofs. Les trois compagnons arpentèrent les docks, cherchant quelqu'un qui voudrait bien les emmener.
« Attendez voir, » fit Amalia. « Cette femme là-bas … elle ne vous paraît pas familière ? » Elle pointa son doigt vers une femme aux longs cheveux blancs, avec des oreilles pointues.
Yugo la regarda longuement. « Je pense pas l'avoir déjà vue, » admit-il. La femme était en discussion animée avec un Enutrof. Elle était calme au début, mais devant l'insistance de son interlocuteur, elle devint de plus en plus agitée.
Amalia fronça les sourcils, concentrée. « Je sais que je la connais. Je n'arrive juste pas à ... » La femme dégaina son sabre et le leva d'un geste menaçant. A ce moment Amalia claqua des doigts. « C'est ça ! Capitaine ! »
« Capitaine qui ? » demanda Adamaï, intrigué.
Confronté à un sabre, l'Enutrof se rappela qu'il avait mieux à faire et s'enfuit précipitamment. « Non, juste Capitaine, » expliqua Amalia. « Elle nous a emmenés au Zaap de Sadida pendant que vous étiez partis chercher le Dofus de Grougal. Venez, elle va nous aider. » Ils s'approchèrent du Capitaine, et Amalia la salua. « Holà Capitaine ! Vous avez des problèmes avec les gens du coin ? »
Le Capitaine soupira avec un air théâtral. « Juste un autre roi de l'esbroufe. Cet endroit en est infesté. Il a voulu m'imposer une taxe de mise à quai. Ah ! Il a dû croire que j'étais née de la dernière pluie. Quand il s'agit de kamas, les Enutrofs n'ont aucun scrupule. »
« Je suis surprise de vous voir commercer avec les Enutrofs, » admit Amalia. « Si c'est pour vendre de la marchandise, le royaume Enutrof est le dernier endroit où j'aurais pensé aller. »
Le Capitaine rit. « L'astuce, jeune Sadida, c'est de savoir que les Enutrofs ne sont des pingres que quand ça concerne l'or. Vous voyez ces montagnes ? Elles abritent les plus grandes mines d'or du monde, mais que se passe-t-il quand ils remontent du cuivre ou du fer par erreur ? Si ça n'est pas de l'or, ça ne sert qu'à prendre de la place, donc ils le vendent à prix cassé. J'arrive à avoir de très bons prix sur ces métaux semi-précieux contre de la laine de bouftou que les Osamodas auraient jeté, et je vais vendre le tout au royaume Feca, ou même à Brakmar si j'ai le courage d'aller jusque là-bas. » Le Capitaine regarda Amalia, l'examinant minutieusement. « Mais trêve de bavardages. Nous nous sommes déjà vues ? Je n'arrive pas à vous situer, mais vous me rappelez bien quelque chose. »
« Vous ne vous souvenez pas de moi ? » Amalia savait qu'elle ne devait pas s'en formaliser. Elle portait un manteau de fourrure à ce moment, et Ruel s'était occupé des négociations. « Vous m'avez transportée avec trois de mes amis au Zaap de Sadida, il y a de ça quelques mois. »
« Vous pouvez être plus spécifique ? »
« Nous avons été attaqués par des pirates, et nous les avons repoussés. »
Le Capitaine fronça les sourcils et secoua la tête. Manifestement être attaqués par des pirates pendant le voyage n'était pas assez spécifique.
« Nous avons payé la traversée avec une carte qui parle. »
« Pardon ? » demanda Yugo.
Le visage du Capitaine s'éclaira. « Oh, oui, exact, je me rappelle maintenant. Pardonnez-moi, quand on voyage beaucoup c'est difficile de se souvenir de tout le monde. C'était quoi votre nom déjà ? »
« Amalia Sheran Sharm, et voici mon ami Yugo et son frère Adamaï. »
Le Capitaine jeta un coup d'œil rapide au garçon — il avait un visage honnête, inspirant la confiance — mais elle étudia Adamaï plus attentivement. Le dragon avait pris forme humaine, mais il avait tout de même une peau blanche comme l'ivoire, pas suffisamment de doigts, et des … sabots. « Tu n'es pas un mime quand même ? »
Adamaï jeta à Yugo son regard qui signifiait 'tu vois pourquoi je déteste avoir affaire aux humains' et dit, « si j'étais un mime, est-ce que je vous parlerais ? »
« Ça se tient, » admit-elle. « Bien, s'il n'y a rien d'autre ... »
« En fait, si, » dit Amalia. « Nous voudrions nous rendre sur l'île d'Oma. »
Le Capitaine fit de grands yeux. « Aucune chance. Tout le monde dit que cette île est gardée par un monstre des mers, et qu'il détruit tous les bateaux qui s'approchent de trop près. »
« Vraiment ? » gloussa Adamaï. « Ce, euh, monstre des mers comme vous dites, il ne vit plus là-bas maintenant. »
« Ah bon ? Que lui est-il arrivé ? »
Amalia et Yugo répondirent au même moment. « Il est mort. » « Il habite chez mon père. »
Le regard étonné du Capitaine passa rapidement de l'un à l'autre, plusieurs fois. « Quoi ? »
« Il est mort, et ensuite il est allé vivre à l'auberge de mon père, » expliqua Yugo.
« Mais il est mort, » clarifia le Capitaine.
« Par le passé, oui, il était mort, » rectifia Yugo. « Dans tous les cas, il ne garde plus Oma. »
« Tu es absolument sûr de toi ? »
« Oui, » dit Yugo fermement.
« Eh bien c'est d'accord, » conclut le Capitaine. « Par contre sachez que je n'accepte plus les paiements par carte. »
« Et que pensez-vous d'un trésor enfoui ? » offrit Amalia. « Nous en avons laissé un énorme sur place, et nous pouvons vous en offrir une part. »
« Ça te dérange pas Ad' ? » demanda rapidement Yugo à son frère.
Adamaï secoua la tête, l'air dépité. « Au point où on en est. »
« Un trésor enfoui vous dites, » songea le Capitaine. « Caché sur une île maudite. Bien sûr je sais que je ne devrais pas m'embarquer dans ce genre d'histoire, mais comment résister ? »
Ils prirent la mer le même jour. A chaque fois qu'ils avaient hissé les voiles vers l'aventure, Yugo avait regardé loin vers l'avant. Mais pour une fois, il regardait vers l'arrière, vers le port, vers le royaume Enutrof, vers les montagnes d'Etiryp.
Vers la prison où se trouvait toujours Ruel.
On revient très vite Ruel, pensa Yugo. On va te sortir de là, tu verras.
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a/n J'aimerais remercier Touristism pour avoir écrit une surprenante étude en profondeur du personnage de Ruel, que vous pouvez trouver à l'adresse suivante : www point wakfu point com slash en/forum/30-fan-art/66875-ruel-stroud-mighty-miser (Ndt : c'est en anglais, mais je recommande aussi). Techniquement il y a cinq piliers du Boufbowl. Si vous comptez la Surprise du Public alors le dernier pilier est d'être préparé à toutes les éventualités. Mais quand vous êtes au fond du trou, quel besoin de s'appesantir sur des détails techniques ? Je m'attends toujours à avoir quelque chose d'important à mettre ici, mais en fait non, alors j'aimerais juste dire un grand merci à tous ceux qui lisent et qui suivent cette histoire.
