- … En voyant les œufs au chocolat lâchés dans l'herbe, les matons seront trop occupés pour nous empêcher de faire une brèche dans le mur avec le fouet de pâtissier. Il n'y aura alors plus qu'à déguerpir, conclut Michael Scofield avec malice.
Réunis dans la cellule 40, les conjurés mettaient au point les derniers détails de leur évasion. John Abruzzi était penché sur le plan de la prison, tout en concentration Sucre savourait cette réunion nocturne comme un enfant violant la règle du couvre-feu imposé par ses parents, les yeux emplis de la luisante jubilation des bambins désobéissants et la bouche béant sur un joyeux sourire. Quant à Dominic Purcell, on n'aurait su dire s'il suivait le débat avec une attention des plus actives ou s'il était simplement endormi. Le reste des détenus, enfin, restait proprement abasourdi par la puissance mentale de ce jeune homme auquel personne n'aurait donné deux jours.
- J'ai tout de même du mal à voir l'intérêt de se déguiser en lapins pour faire tout ça, grommela C-Note, plus utile que jamais.
- Parce que chez toi ce sont les hérissons qui sonnent les cloches de Pâques ? fit une voix traînante, sitôt accompagnée d'une musique vrombissante annonçant l'arrivée d'un nouveau-venu des plus dangereux. Du pas lourd et franc d'un homme de 47 ans dans la fleur de l'âge brisé par la vénérienne fatalité de la vie, Theodore s'avança dans la cellule, un air suffisant masquant le deuil qui l'accablait.
- Qu'est-ce que tu fais là ? s'étrangla Michael. Ouste !
- Vois-tu, comme votre joyeuse chienlit d'hier a conduit à l'élimination de mon garçon, je me suis dit que vous m'en deviez une… et je suis venu fourrer mon nez dans vos petites manigances…
T-bag avait parlé sur un ton élastique sans cesser de s'approcher de l'ingénieur, jusqu'à envahir ostensiblement son espace personnel, les yeux baissés sur le torse parfaitement ciselé dénudé pour les besoins de la cause, les narines frémissant pour capter les effluves d'angoisse à fleur de peau, la lippe friande.
- … et à ce que je vois le pot aux roses est aussi séduisant qu'il paraissait.
Gueule-d'Ange se drapa alors vivement de ses bras, l'œil courroucé.
- N'essaie même pas de guetter, j'ai travaillé trop dur sur ce plan pour que le premier plouc venu tente de me copier ! Personne ne t'a invité, du vent !
- Pour ta gouverne, ma beauté, cette peau bigarrée a achevé d'oblitérer toutes mes capacités de réflexion au moment où mes yeux se sont posés sur elle, susurra Bagwell en levant sur lui des yeux de prédateur.
- … Oh. Oh, alors tu es gay ? s'exclama Scofield avec une pointe d'espoir, en cessant sur le champ de protéger ses abattis.
- Il pourrait remplacer Décoratin ! caracola Sucre.
- Une minute ! bitcha C-note. Ce mec n'est pas gay, mec. Il est raciste, stupide, et pédophile !
Gueule-d'Ange se décomposa sur le champ.
- Non ! C'est impossible, on ne peut pas prendre de violeur d'enfants avec nous ! Ca ne peut pas fonctionner dans une équipe parfaite.
- Je ne suis ni gay ni pédophile : je suis un pédéraste omnisexuel, rétorqua T-bag avec impatience.
Il y eut un silence.
- Vous croyez qu'ça f'ra l'affaire ? questionna Tweener.
- Bien sûr que ça fera l'affaire : ça fait de moi la tolérance sexuelle universelle incarnée.
- … Oui mais quand même… est-ce qu'on peut tout tolérer en matière de sexualité ? souleva Scofield.
- Vous avez bien tout toléré en matière de minorités ethniques, signala le suprématiste en roulant des yeux vers Apolskis. Vous vous êtes même offert un nègre blanc. Si c'est pas anti-naturel…
- C'est pas pareil. Aucune minorité ethnique n'est susceptible de nuire en soi à autrui.
Bagwell se gaussa.
- A ton avis qui brûle les voitures et travaille au noir, mon joli ?
- Eh, la ferme ! piaffa C-note. Ca n'a rien à voir avec le fait de renifler les culottes courtes, espèce de péquenot consanguin.
Les yeux de Theodore s'emplirent alors de larmes et il désigna l'assemblée d'un doigt accusateur.
- Vous et vos foutaises avez tué le seul être qui m'ait jamais accepté pour ce que j'étais vraiment ! C'est votre faute si j'en suis réduit à redevenir le violeur que j'étais ! Alors vous feriez mieux de m'inclure dans le groupe pour racheter vos âmes, sans quoi vous partirez en laissant derrière vous une faute morale qui ne sera jamais réparée, et nous savons tous que ça ne peut pas se passer comme ça.
A ces mots, mû par les réflexes de sa personnalité de sauveteur pathologique, Michael s'avança.
- Nous sommes désolés, T-bag, c'était un regrettable accident. Nous avons été les premiers à en porter le deuil, et soit sûr que nous comprenons ce que tu peux ressen…
Le sociopathe fit deux pas jusqu'à lui pour le repousser, tragique.
- N'approche pas ! Tu ne sais rien de ce que je ressens ! Tu ne t'es jamais réveillé le matin avec ce regard loyal et confiant levé vers toi, ce regard qui disait « merci d'être là pour moi, T… »
La respiration de Scofield s'accéléra tandis que ses sourcils se fronçaient sous le trouble. Il fit quelques petits tours sur lui-même, les mains sur son crâne rasé, puis s'immobilisa. Ses bras redescendirent lentement le long de ses flancs. Sa vie durant il avait tendu la main à tous ceux qui croupissaient dans des bidonvilles, sans amour, vulnérables, sales et méchants. Du mieux qu'il avait pu. C'était sa ligne de conduite que de soustraire ces hommes et ces femmes viciés - ces anges déchus comme il les appelait - à la bourbeuse enveloppe de fange dont la société les avait recouverts. « Tout le monde est gentil, se dit-il, mais sauver mon frère est mon premier écart, car il sait déjà ce qu'être un homme bon signifie. J'ai choisi d'entrer dans cette prison alors que des milliers attendent mon soutien salvateur à l'extérieur. Ma venue à Fox River prend peut être plus de sens dans l'aide que je peux apporter à tous ces détenus, ce bourreau d'enfants en premier ! Oui… Je ne peux que l'aider… Mais je dois savoir si j'en suis capable, s'il est ouvert à une rédemption pleine d'amour et de fleurs. Comme dans le mythique Afghanistan où les gens sont heureux et les enfants jouent en riant près des rivières de chocolat. Je dois savoir… Si son attachement pour ce pauvre garçon était véritable. »
Michael se retourna posément. Son expression pleine d'un sérieux solennel était en train d'être peinte sur son visage par un Sucre minutieux. L'ingénieur leva avec superbe un doigt christique en direction de Bagwell et, dans l'instant où Abruzzi et Tweener le couvraient d'une toge improvisée avec un drap, il dit, transfiguré :
- Theodore Bagwell, sois juge de ton sort ! A ton arrivée, pauvre hère, tu avais commis bien des crimes qui ne seront pardonnés qu'à ta seule mort. Faisant fi du salut qui t'était proposé, tu choisis de t'avilir plus encore, brisant une à une de jeunes âmes sans défense. Mais un jour l'une d'elles, plus que tout ceux et celles que tu avais alors croisés et brisés, retint ton attention et… ton affection, dis-tu.
- Mais quoi ? J'ai toujours été d'une nature très affectueuse, surtout avec les marmots !
Il y eut un long silence gêné. Tout le monde pensait la même chose, mais personne n'osait réellement enfoncer des portes ouvertes en ces lieux où les issues étaient si ardues à mettre au jour…
- Personne ne va donc lui répondre ? demanda Abruzzi, à la fois légèrement outré et lui-même figé dans le désarroi.
- Personne ? Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !... clama C-note en s'avançant vers T-bag qui l'observait, avant de se camper devant lui d'un air fat. Toi… Tu… heu… tu triques trop d'trucs !
- C'est vrai, dit T-bag, gravement.
- Ha ! triompha C-note.
- C'est tout ?... interrogea-t-il, imperturbable.
- Mais…
- Ah ! Non ! C'est un peu court, jeune nègre !
On pouvait dire… Tudieu !... de ce membre allègre
Bien des choses en somme – comme par exemple, ainsi :
Agressif : « Moi, monsieur, si j'avais un tel vit
Il faudrait sur le champ me le faire amputer ! »
Amical : « Mais il doit polluer votre thé !
Tel nuage de lait du bout des lèvres on lape ! »
Descriptif : « c'est un cock !... c'est un dick !... c'est un cap !
Que dis-je, le Cap Horn ?… C'est une péninsule ! »
Curieux : « De quoi sert cette tendre férule ?
D'ostensoir, monsieur, ou de porte-manteau ? »
Gracieux : « Aimez-vous donc tant les damoiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
Truculent : « Ca, monsieur, lorsque vous déchargez,
L'humeur vous jaillit-elle de la virilité
Sans qu'un voisin glacé n'hurle au raz-de-marée ? »
Prévenant : « Gardez-vous, votre esprit aiguillé
Par vos pensées plein Sud, d'à tous vents l'égarer ! »
Tendre : « Faites-lui faire un petit col roulé
De peur que son ardeur en hiver ne se fane ! »
Pédant : « L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
Appelait Hypocynolapinogallus
Dut avoir sous le tronc si vorace phallus ! »
Cavalier : « A l'instar de ce conte de fées
Sa longueur trahirait la malhonnêteté ? »
Emphatique : « Un mignon ne peut face à la dague,
L'avaler toute entière excepté le Maytag ! »
Dramatique : « Il vous fit ouvrir plus d'une gorge ! »
Admiratif : « Pour un bambin quel sucre d'orge ! »
Lyrique : « Est-ce une flûte, êtes-vous un satyre ? »
Naïf : « Et cette tour quand va-t-on la gravir ? »
Respectueux : « Il faut, monsieur, s'agenouiller,
C'est là ce qui s'appelle avoir un port altier ! »
Campagnard : « Lookie here ! That, a cock ? No can do !
It gotta be some corn, or the nose of a jew ! »
Militaire : « Armez donc et rentrez-leur dedans ! »
Pratique : « En tétine pour calmer les enfants
Ca ferait le bonheur des pousseuses de landaus ! »
Enfin pour parodier Pyrame en un sanglot :
« Le voilà donc ce vit qui des traits de son maître
Est une allégorie ! Il en rougit le traître ! »
Voilà quelle aurait pu être votre clameur
N'eussiez-vous pas été de race inférieure !
Un long silence perdura quelques instants… puis l'assemblée éclata en un bouquet d'exclamations – excepté Dominic Purcell qui s'était endormi par terre.
- Ah… Ah… La poésie sera notre salut à tous ! chevrota Michael, confit d'admiration.
- Woaw, mec ! Trop la classe ! Dis, ça te f'rait kiffer d'dev'nir mon parolier quand ch'erai dev'nu un grand rappeur célèbre ? s'enthousiasma Tweener.
- … Totalement gay… dut bien admettre C-note.
Varlyn Stroud remonta le son de son petit poste de radio miteux après la chronique de Bernard Guetta, qu'il boycottait systématiquement. Il lui préférait de loin Stéphane Guillon, qui lui donnait toujours envie de se lever le matin pour aller se poser la poire sur les barreaux de la cellule et interpeller le maton de garde en émettant de petits caquètements, avant de lui bailler un air niais dès que le pauvre homme lui accordait de l'attention. Il allait finir par le rendre fou, un jour… En attendant, le détenu tendit l'oreille en entendant la voix aigrelette mais étouffée d'Albert Jacquard qui chuintait timidement dans le transistor.
« La semaine dernière, les auteurs avaient introduit le fait qu'ils ne décriraient absolument pas les différentes péripéties qui conduiraient les prisonniers hors du pénitencier. Nous les retrouvons donc à l'extérieur de Fox River, alors qu'ils se sont évadés il y a de cela quelques heures. Ce qui peut paraître un peu surprenant de prime abord est que, vu d'hélicoptère, eh bien ces détenus ont la curieuse allure de petits lapins de Pâques détalant dans la nature. Il ne faut pas s'y laisser prendre, cependant, car en dépit de ces anodines queues en pompons blancs caractéristiques, il s'agit bien là de criminels activement recherchés par la police. Je profite de cette remarque pour faire une très courte digression, en signalant que le fait que nous les survolions actuellement laisse entrevoir la possibilité d'une collaboration féconde entre les médias et les forces de l'ordre, bien qu'aucun pas n'ait été fait dans ce sens par l'actuel ministère de l'intér… »
Varlyn Stroud coupa le sifflet au transistor, bouillonnant de rage à la seule idée que sa chère radio, en suivant de près toutes les affaires d'intérêt qui se passaient dans ce fichu pays, puisse se transformer en suppôt de la Loi. La seule perspective lui faisait monter des sueurs au dos. Il n'y avait plus qu'une chose à faire dans ces conditions : il devait éliminer Philippe Val, le président du service public radiophonique. Gravement, Varlyn Stroud se leva et alla se poster aux barreaux pour recommencer son petit manège matinal au nez du gardien qui assurait le service de l'après-midi. Ce dernier, interloqué par une prestation dont il n'avait pas l'habitude, s'approcha vivement dans la ferme intention de remettre le détenu à sa place d'un bon coup de matraque bien senti sur les doigts. Mal lui en prit. Véloce comme un rat d'égout, Varlyn Stroud le saisit par le cou et ses gros doigts épais eurent tôt fait d'achever de l'étrangler, avant de s'emparer de son trousseau de clés d'un geste gourmand et fébrile.
Plan large. Début de soirée. Une petite ville tranquille aux halos orangés et aux falots badaudant. Des petits vieux au sourire paisible promènent fifi qui fait sa crotte avant de rentrer chez eux, bienheureux, pour attendre la mort en mangeant un biscuit. Le dernier tram rentre à vide. Des quelques panonceaux routiers « attention à nos enfants » émane le sentiment normalisé et bienveillant de la protection communautaire. Au loin, surplombant la ville, au haut de la colline sur laquelle s'écharpent les dernières lueurs d'un coucher de Soleil zinzolin, quelques ombres se dressent, hiératiques. Légèrement au-devant d'elles, une silhouette haute surmontée de deux longues oreilles se mit à fredonner avec emphase quelques notes cristallines :
- Quand tout le monde dort tranqui-ille…
Ses compères, eux aussi travestis en lapins, lui répondirent par un chœur de fond sourd et guttural. Michael reprit :
- Dans les banlieues-dortoi-ars… C'est l'heure où les taulards descendent sur la viiille… Qui est-ce qui viole les fi-illes… ?
Scofield tira brusquement sur la menotte qui lui ceignait le poignet droit pour ramener à lui un Theodore par l'odeur d'une petite écolière de passage alléché.
- … le soir dans les parkings… ou qui pille les drive-in ? C'est toujours les taulards. Alors… c'est la panique sur les boulevards…
Sucre redressa la tête de son repas de trèfle et de pâquerettes, l'instinct que lui avait rendu la vie sauvage lui indiquant qu'une chute dramatique allait poindre. Celui-ci ne le trompa point : dans un rugissement qui déchira l'air vespéral, Michael clama :
- QUAND ON ARRIVE EN VILLE…
A ces mots, les autres évadés aux grandes oreilles – excepté T-bag qui lui était menotté – bondirent par deux fois devant lui, comme pour éclairer son passage, avant de se mettre à dévaler complètement la colline par petits bonds primesautiers et affamés de liberté. Ils déferlèrent tous sur la ville, arrachant leurs costumes de lapins pour révéler des ensembles de cuir clouté, pourchassés par une superbe cloche géante enrubannée de rose qui s'avérait n'être autre que Dominic Purcell subtilement déguisé et qui vacilla cahin-caha avant de trébucher et de se mettre à rouler à flanc de colline. Soudainement, T-Bag s'arrêta net. Un rictus émerveillé apparut sur son visage.
- Vous entendez ça ?
Tout le monde s'immobilisa et tendit l'oreille hormis la cloche qui tournoyait sur elle-même, désemparée, dans l'espoir (ou plutôt dans une tentative désespérée) de capter autre chose que son bourdonnement perpétuel.
- Qu'est-ce qu'il y a ? ronchonna un C-note bougon.
Rompu à des dizaines d'années d'entraînement intensif, T-Bag leur lança un simple « suivez-moi, jeunes hommes » avant de s'élancer dans les ruelles de la cité, emportant Michaël à sa suite tel un cerf-volant. Au fil de leur course, une musique celtique diffuse aux accents mignards et enjoués tintinnabulait. Ce n'est qu'à bout de souffle qu'ils les retrouvèrent devant un petit van surmonté d'un immense cornet vanille-fraise devant lequel s'extasiait un T-Bag réjoui, la lippe friande.
- Un marchand de glaces ! caracola un Sucre extatique qui manqua de renverser le van en tambourinant à la vitre du serveur. Ce dernier, baissant la vitre, eut tôt fait de se faire entreprendre par le mafioso et la minorité ethnique.
- OK pour le véhicule mais on risque de se faire facilement repérer dans un tel attirail, nota doctement Michaël après qu'ils eurent tassé le pauvre homme dans le cornet surmontant le van. Tout en finissant de revisser les boules dudit cornet avec un certain enthousiasme, la toque du glacier trônant déjà sur sa houppette, T-Bag argua :
- T'inquiète pas ma belle, j'ai tenu des années là-dedans et crois-moi, j'avais tout le temps de vivre !
Il ceignit son buste du tablier.
- Et l'espace aussi d'ailleurs, acheva-t-il l'œil rêveur, la salive perlant presque, ce que les autres prisonniers tentèrent en vain d'ignorer.
La petite route menait à Rieux-la-pape. Les évadés fixaient gravement le bitume qui défilait, craignant l'apocalyptique apparition d'un barrage routier à l'horizon. Michaël en était à s'endormir, bercé par la lénifiante musique du marchand de glace, lorsqu'un Sucre boudeur lui tapota l'épaule :
- Eh Papi, tu veux pas me remplacer à shifumi avec le môme ? Il arrête pas de gagner !
Sucre partit vers l'avant du van, contournant péniblement la cloche.
Michaël resta confit de stupéfaction.
- Le… môme ?
Il se retourna brusquement et son sang ne fit qu'un tour : T-Bag avait manifestement emporté en douce un bambin d'une huitaine d'années avoisinant le camion à leur arrivée et le faisait à présent sauter sur ses genoux, tenant lubriquement un double cornet fraise sous son nez et minaudant d'une mièvrerie dégoulinante et carnassière.
- Lo-rsque le sucre d'o-rge pa-rfu-mé à l'a-nis…
- Nii rugit le bambin devant un Théodore attendri.
- … cou-le dans la go-rge d'A-nnie
- Nii !
-E-lle est tau pa-ra-dis !
L'ingénieur soupira en se massant les yeux, éprouvé de fatigue.
- Tu ne peux pas garder cet enfant, Théodore.
Nullement impressionné, ce dernier joua la déconfiture :
- Awww… Alors qu'on allait lui faire prendre l'avion pour la première fois… Tu sais que le p'tit veut devenir pilote, pas vrai marmot ?
- Oh, oui !
- Tonton Michaël est un peu vieux jeu, cowboy ! Mais sous ses dehors sévères…
Sans prendre la peine d'achever sa phrase Théodore écrasa la glace sur la joue du gamin avec une maladresse feinte.
- Oups ! Et moi qui ai laissé ma boîte de mouchoirs à la maison…
Il adressa une œillade navrée à Michaël. Ce dernier, désabusé, se contenta de pousser une longue plainte pleine de commisération.
- Qu'est-ce qui a pu faire, dans ta vie, qu'aujourd'hui tes désirs se portent sur des êtres aussi inachevés et innocents que nos chères têtes blondes ?
- Cherche pas mec ! glissa C-Note, saisissant l'occasion. Son bouseux de père lui est passé d'ssus une centaine de fois ! Théodore se glaça, lapant encore voluptueusement la joue du garçonnet. Quittant le cockpit, le gros noir s'approcha pour mettre en place un petit projecteur et sortit un film en super huit de son costume clouté avec un air goguenard.
- Je ne m'en sépare jamais ! ajouta-t-il, hilare, avant de mettre en marche l'appareil.
Tandis que les images défilaient, C-Note commenta le petit film en s'esclaffant régulièrement :
- Papa et maman Bagwell se sont bibliquement connus lorsque l'aîné décida de violer sa sœur attardée à ses quatorze ans. Neuf mois plus tard, le plus bel étron blanc de l'Alabama voyait le jour à l'arrière du pick-up familial ! Si débile qu'il fut ainsi qu'une chimère abandonné de tous, excepté de son père qui lui prodigua dès l'âge de neuf ans des soins déjà de haut vol ! Théodore ! Tu parles d'un cadeau des dieux ! Quelques amis de la famille en avaient la garde lorsque le père, les lendemains de paye, allait cuver sa cuite et souiller ses culottes dans quelque caveau du cimetière où il travaillait. A dix ans le petit Teddy incendia la bicoque de son professeur ce qui lui valut son premier séjour en maison de correction – C-Note essuya une larme de joie – et son premier contact avec les hérissons. Un peu piquant, pas vrai, Mister KKK ? A sa sortie, comme tous les puceaux trop laids, ses premiers jeux de touche-pipi eurent lieu avec son cousin James – récemment abattu par les potes à Fusilli dit-il avec un hochement de tête à l'adresse d'Abruzzi. Puis s'enchaînèrent les boulots minables, monsieur ayant toujours été refusé à l'université pour son accent d'épis de maïs ! La criminalité lui tomba dessus comme la petite vérole sur le bas clergé : du vandalisme à la voie de faits, il s'intéressa de trop près aux pralines des girls-scouts. Ce qui lui valut une fréquentation presque fervente des établissements pénitentiaires, jusqu'au jour où il s'évada.
A ce moment, C-Note revint vers le cockpit pour remplacer le doux tintinnabulement du camion par le générique enjoué de Dexter, une série B notoire. Sur cet air frivole, C-Note reprit :
- Alors qu'il tentait de se ranger, il rencontra Susan Hollander et ses marmots, belle innocente. Ce fut le coup de foudre immédiat et le pédophile d'élever de la marmaille à l'image du bon père de famille. Jusqu'au jour où le Théodore repentant fut trahi par sa madone salvatrice ! Eh oui ! Elle le jeta comme une vieille chaussette dans les bras aimants de ce cher Brad !
Michaël n'entendait plus l'accablante litanie. Tous ses sens s'étaient émoussés. Il n'y avait plus que Théodore, ce petit être décharné, dépouillé de tout. Le spectre d'un enfant brisé planait sur son visage. Ses épaules tombaient, ses yeux confus et alarmés fixaient sans comprendre le spectacle de sa déchéance existentielle offert à ses tortionnaires. Sa main même avait quitté la croupe du bambin. Et dans l'autre, le cornet dégoulinait comme une larme, inutile. Michaël, submergé par un excès de compassion, vint à lui et lui saisit la main. Les yeux hagards de Théodore, embués de larmes, se levèrent vers l'ingénieur qui s'agenouilla paternellement à ses côtés et le regarda avec tristesse. Ce déluge de malheur avait bouleversé Michaël. Théodore fut surpris de voir cet être immaculé, imprenable par les stratagèmes les plus vils et les plus tortueux, à présent penché sur sa personne, touché par sa seule essence. L'espace d'un fugitif instant, il déposa les armes aux pieds de cet archange inespéré, ébloui par la beauté transcendantale qui émanait de cette magnificence qu'il avait admiré dès le premier jour de son incarcération. Une brûlure trouble déferla le long de son dos et Michaël s'empourpra légèrement. La température venait de monter d'un cran dans le van. La glace fondait à présent sur la main de T-Bag.
- Oh mon Dieu mais quel drame ! s'exclama le garçonnet qui observait la scène. Mais c'est terrible ce qui vous arrive, monsieur ! Tenez, voilà le numéro de mon médecin personnel, il pourra vous être utile.
C'est à ce moment que retentirent les sirènes de police.
