Quelques semaines plus tard...
En quittant le Tibet, Matt a longtemps tergiversé sur sa prochaine destination. Indécis et inquiet quant à son avenir, il n'a toujours aucune réponse. Pas la moindre ombre d'une piste pour l'orienter. A-t-il fait tout cela en vain? S'il a franchi une étape vers une certaine stabilité dans ses pensées, la vulnérabilité de son état n'en reste pas moins un stress permanent. Or, un jour quelqu'un le reconnaîtra. C'est inévitable. Sa photo et les vidéos virales de Seattle n'ont cessé de prendre d'assaut le net et tous les médias existants. Il a pu le constater avant-hier en lisant un entrefilet du journal. Ce n'est plus qu'une question de temps. Quelles options s'offrent à lui? Fuir indéfiniment? Où donc?
Jonglant avec ces questions obsédantes, Matt fait l'inventaire de son sac. Il a réussi à se vêtir plus convenablement, c'est déjà une bonne chose. Sans être impeccable, il fait plus attention depuis l'incident de la ruelle. Encore une fois, il se demande comment les choses auraient tourné sans l'intervention de la mystérieuse voix. D'autres détails le tourmentent également. Ses souvenirs sont vagues et flous, toutefois il se rappelle avoir fait quelque chose dans l'esprit de Jack. Et quelque chose aussi à l'homme qui l'a sauvé ensuite. Mais quoi? Chaque fois qu'il essaie de s'en souvenir avec plus de clarté, son esprit se rebelle et un mal de tête commence à lui marteler les tempes. Pourtant, il doit savoir. Il a touché quelque chose cette journée-là chez Jack, effleuré subrepticement une zone précise du commerçant de la même manière pour ensuite...Une douleur aiguë au talon droit interrompt brutalement son dialogue interne.
Il lève le pied pour regarder sous sa semelle passablement élimée. Un caillou a perforé sa chaussure d'un trou d'environ un demi-pouce. Il l'enlève et la secoue pour faire sortir l'indésirable intrus. Tout en se frottant le talon douloureux, il se dit qu'une nouvelle paire ne serait pas du luxe. Il lui reste bien quelques dollars en poche. Il regarde autour de lui et se demande si le risque en vaut la récompense. Au nombre de kilomètres que ses pieds avalent, il se dit que oui. L'entreprise devrait être simple. Tu entres, tu prends les souliers, paies et ressors, se dit-il. Pas sorcier, non?
Il s'élève et se dirige vers la ville la plus près. Il se pose avec soin dans un endroit discret. Il attend un moment et tout semble tranquille. Il ressort de l'autre côté de la rue et boîte donc lentement vers la première boutique qu'il croise. Le carillon tinte joyeusement lorsqu'il ouvre la porte du commerce. Le caissier lui fait un signe de tête poli auquel il répond. Tout en repérant la section des souliers, il sent la sueur lui perler le long du dos. Heureusement, l'allée est déserte. Il s'empresse de prendre ce qu'il est venu chercher et attache solidement les lacets de son nouvel achat. Nerveux, il prépare son argent en marchant vers la caisse. Le préposé au comptoir lui tend sa monnaie et son reçu quand le sol se met à gronder. Ça ne dure pas plus de quelques secondes, juste assez pour que le malaise s'installe. Déconcertés, ils échangent un regard lorsque le phénomène se répète. La sensation est désagréablement nette et le ciment tremble sous leurs pieds.
'' – Mais qu'est-ce que...? bredouille le vendeur.
À peine ces mots pénètrent-ils l'esprit de Matt qu'il aperçoit le plafond se lézarder dans un craquement sinistre. La fissure s'élargit au-dessus de leurs têtes juste avant de se rompre soudainement. Sans réfléchir, Matt visualise instinctivement le dôme autour d'eux et celui-ci se matérialise aussitôt. Les poutres chutent et le crépitement assourdissant du bois qui se fend sur la bulle protectrice les oblige à se couvrir les oreilles de leurs mains.
Accroupis, ils attendent que la pluie de planches brisées cessent. Lorsqu'ils se relèvent enfin, il ne reste plus rien de la boutique hormis le bleu caractéristique du bouclier de Matt qui scintille avec intensité. Sentant sa nuque le picoter, il se retourne lentement. Un petit attroupement s'est formé dans la rue. Leur peur momentanément oubliée devant l'incrédibilité de ce qu'il voit. Ça ne devait être qu'un simple arrêt, a-t-il tout juste le temps de penser avant que le sol ne vibre à nouveau.
Et cette fois-ci, il ne devait plus s'arrêter avant un moment interminable et l'horreur de cette journée perdurerait bien longtemps après la fin de cette catastrophe. Les hurlements reprirent et retentirent de partout en même temps. La poussière soulevée par le séisme était tenace et pénétrait profondément dans les voies respiratoires. Les cris et les quintes de toux étaient partiellement effacés par le vagissement guttural de la déchirure de l'écorce terrestre.
– Tremblement de terre! s'époumonait quelqu'un qui courait dans la rue en se tirant les cheveux, le regard fou.''
Matt tenta d'y voir quelque chose, le chaos et l'anarchie avaient fait place dans la rue. On tentait de s'accrocher à ce que l'on pouvait, d'autres priaient ou pleuraient simplement. À genoux, couchés par terre, dans les bras d'un être aimé ou d'un parfait inconnu. Aucune loi ni tabou n'avait plus cours ici. Que la sauvage et primitive peur de l'homme sans défense. La fragilité de la vie et d'une furtive seconde écoulée, dans laquelle tout peut basculer.
Paralysé par cette abomination, Matt regardait, impuissant, les édifices s'écrouler autour de lui. Il n'avait pas le pouvoir d'arrêter ce cataclysme. Il n'avait pas le pouvoir de protéger tous ces gens. Plus les pleurs et les hurlements s'intensifiaient, plus il sentait sa colère sourdre violemment sous sa peau. Il absorbait la terreur de tous sans pouvoir rien y changer. Bouillonnante, sa fureur palpitait à ses tempes. Le destin n'en aurait-il jamais terminé avec lui?
Quelque part au fond de cet enfer, un écho retentit dans la rue. Comme si elle lui répondait, la terre produisit un bruissement infernal et le bitume se souleva en son milieu. Deux voitures furent happées par la déchirure ainsi engendrée. Tout ce qui suivit se déroula dans une rapidité effarante et quand il se remémorerait cet instant, il n'y aurait que la résonance des cris et l'effroi qu'il avait ressenti. À moins que ce ne soit celle des habitants. Il n'en était plus certain.
Toutefois, quand la route continua d'avaler aveuglément tout ce qu'il y avait sur son passage, Matt attrapa tous ceux qu'il pouvait près de lui et les fit reculer par une ligne de démarcation luminescente qu'il attacha d'un bout à l'autre des deux côtés du boulevard. C'était un peu comme l'arc azuré de son bouclier, mais légèrement différend. Plus vaste, plus défini. Il ne prit pas le temps d'y penser, il aurait peut-être le temps plus tard. Pour l'instant, la ville continuait de trembler sous le coup du séisme et une maison implosa à droite d'où était naguère la boutique où il était entré pour acheter une simple paire de souliers.
La charpente menaçait de fendre le crâne de ceux qui s'étaient abrités en dessous. Il propulsa son dôme juste à temps, soutenant les fragments assez longtemps pour qu'ils puissent se dégager. Avec un cri d'effort, Matt les souleva ensuite et les projeta plus loin, sans danger. Il fit léviter un enfant qui tentait imprudemment de rejoindre sa mère de l'autre côté du ravin. Lorsque le précipice, affamé, réclama d'autres âmes dans son antre meurtrier, Matt déploya une sorte de lasso mental et les fit remonter quand il n'en attrapait pas au vol lui-même. Il ne réfléchissait pas à ce qu'il faisait. Le monstre attaquait, il réagissait aussitôt. Le temps cessa d'être une notion précise pour revêtir le brouillard flou d'un rêve éphémère à demi perdu. Il travailla comme ça d'arrache-pied sans penser à demain ni aux conséquences. L'aurait-il fait, l'espace d'un bref instant, que cela n'aurait probablement pas eu d'importance de toute façon.
Le seul fait notable qu'il se souviendrait serait leurs regards, l'expression qu'il lisait dans leurs yeux. Un cauchemar d'hystérie et de panique qui ne semblait jamais vouloir finir. Cependant, le présent commence à réclamer ses droits. Il ne sent plus son corps et commence à avoir de la misère à se concentrer. Peu à peu, la douleur reflue dans ses membres. Un sentiment confus de patauger dans un liquide gluant et collant. Le silence inquiétant qui l'étouffe. Peu à peu, le sol cesse de trembler. Les secousses sont terminées, le fléau naturel a achever son oeuvre. Mais quelque part, elle n'a pas dit son dernier mot. Comme pour souligner l'inutilité de ce qu'il a accompli, un horrible craquement se répercute au fond de la rue, aussitôt repris en chaîne tel un crescendo qui descend la rue. Un sifflement bestial provenant des profondeurs noires de la terre cracha un nuage épais de fumée âcre. La foule retient son souffle dans l'avenue maintenant trop calme. Tout à coup, sans autre avertissement, le trois-quarts des habitations, commerces et autres fondations gémissent et s'effondrent de part et d'autre sur tous les gens qu'ils vient de sauver. Une barrière, il doit former une barrière, vite! Il n'en a jamais fait de si grande. Étourdi, son pied glisse dans la substance poisseuse et écarlate qui adhère à ses chaussures. Surpris et déséquilibré, il ne comprend pas. Peu importe, il n'a pas le temps. Il reprend son équilibre et réajuste son angle de visée. Le dôme commence à se former. Beaucoup trop lentement. Tout son être proteste sauvagement à l'élargissement extrême de son élastique mental. Des débris tombent en s'échappant de la barrière naissante aux pieds des personnes à quelques mètres à sa gauche. Ce n'est pas assez efficace. Et il ne pourra la soutenir indéfiniment. Que faire d'autre? La panique le gagne. Le sang coule et tombe par goutte rejoindre la mare à ses pieds. Il ne réussira pas. Pour que ça marche, il faudrait...tout emporté. D'un coup. Comme un vent transversal vers la plaine à l'est où il n'y a personne à blesser. Il le visualise très bien. Avant de savoir ce qu'il fait, la bourrasque pénètre dans la ruelle. La pression atroce dans sa tête est proportionnelle à l'intensité de la rafale qui augmente en force. Tout son corps tremble sous la tension. Visualise, c'est tout. Et oublie tout le reste. Un puissant tourbillon se forme au milieu de la tranchée béante et tous les fragments se font éjecter en large salve à l'est. Il hurle alors qu'il sent la déchirure dans son corps, sa vision se brouille. Le bourdonnement dans ses oreilles est insupportable. Je ne réussirai pas. Il tombe à quatre pattes et le liquide chaud gicle autour de lui en l'aspergeant. Il se concentre une dernière fois. Les hurlements ont repris, il les entend comme s'ils venaient de très, très loin. L'élastique se rompt soudainement et l'obscurité envahit son champ de vision. N'ai...plus...la force. Et il sombre dans le néant.
