The substitute
Fernando Sucre poussa un râle de bête blessée, plaqua ses deux mains sur son œil gauche et s'écroula sur le sol goudronné du terrain de basket. La partie s'interrompit. Essoufflés, Lincoln, Michael et LJ, qui tenait le ballon calé sous son bras, s'approchèrent de leur ami qui geignait en se tortillant de douleur.
- Ça va ? demanda prudemment Lincoln.
- Tu m'as explosé l'œil ! rugit Sucre.
- Je suis désolé.
Et réellement Lincoln l'était. Dans le feu de l'action, son coude était venu percuter violemment mais bien involontairement l'arcade sourcilière de Sucre.
- Viens, lève-toi, l'encouragea Michael en se penchant pour attraper le bras de son ami et l'aider à se remettre debout. Tu vas pas rester couché sur le milieu du terrain.
Sucre réussit à se remettre sur ses pieds sans ôter sa main de son visage meurtri mais sonné par le choc, il tangua et Michael et Lincoln restèrent à ses côtés pour le soutenir et le diriger doucement à l'extérieur du terrain.
- Je saigne, gémit Sucre.Je sens que je saigne.
- Euh oui… un peu, confirma Michael.
Un peu c'était pour qu'il ne panique pas car en vérité, c'était un torrent de sang qui semblait jaillir de sa blessure aux vues des filets de liquide rouge qui s'écoulaient entre les doigts de sa main et venaient tacher son tee-shirt.
Dans Grant Park, l'immense jardin public situé en plein cœur de Chicago, le soleil donnait généreusement en cet après-midi de juin. Entouré de Michael et Lincoln et suivi d'LJ, Sucre se laissait guider dans les allées gravillonnées du parc. Bientôt le convoi quitta le sentier et s'engagea sur la vaste étendue d'herbe pour aller retrouver Sara, Veronica et Maricruz qui étaient restées à l'ombre des arbres, à l'endroit même où ils avaient tous pique-niqué à l'heure du déjeuner. Les trois femmes, allongées sur la pelouse verte et moelleuse, se redressèrent d'un même élan et relevèrent leurs lunettes de soleil pour regarder avec effroi la main ensanglantée plaquée sur le visage de Sucre.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demanda aussitôt Maricruz.
- Burrows a encore essayé de me tuer ! vociféra Sucre tandis que Lincoln et Michael l'aidaient à s'allonger sur la nappe de pique-nique, entre le panier et la glacière.
- N'importe quoi ! Je l'ai pas fait exprès ! se défendit l'accusé.
Sara s'était approchée de Sucre et, penchée au-dessus de lui, elle lui souleva doucement la main pour prendre la mesure du carnage. Elle eut une légère grimace.
- Bon, il va falloir te recoudre, annonça-t-elle. On va t'emmener à l'hôpital…
- Euh… non, intervint Maricruz avec embarras. Il est entre deux jobs, il a pas de couverture sociale en ce moment, murmura-t-elle.
- Ah… bon, bah je vais m'en occuper.
- Merci.
- Tu vas pouvoir venir jusqu'à l'appart' ? demanda Sara à Sucre.
- Non, je crois pas, marmonna-t-il. J'ai la tête qui tourne quand je suis debout.
- Et on va pas le porter jusque là-bas ! protesta Lincoln avant même que l'idée soit émise.
- Ben dans ce cas… à la guerre comme à la guerre, déclara Sara. On va faire ça ici. Michael, tu vas chercher ce qu'il faut…, commença-t-elle en sortant les clefs de l'appartement de sa poche pour les lui tendre avant que LJ n'intervienne.
- Non, moi je peux y aller, je cours plus vite !
- T'insinues quoi ? Que je suis vieux et rouillé ? se vexa Michael.
- Non, je dis juste que je cours plus vite, c'est tout.
- Bah oui Mike, les aptitudes sportives, dans la famille, c'est pour les Burrows ! se vanta Lincoln.
- Peut-être mais moi je sais jouer au basket sans démolir le visage de mes adversaires ! rétorqua Michael en adressant une grimace revancharde à son frère tandis que Sara envoyait les clefs à LJ.
- D'accord, approuva-t-elle, vas-y. Dans la salle de bain, dans le placard à droite du miroir, tu vas trouver une petite mallette blanche qui contient tout le nécessaire, tu la prends, et dans la cuisine, tu cherches dans le petit tiroir à gauche de l'évier, doit y avoir un briquet, tu me le ramènes aussi.
- Ok ! Je suis de retour dans dix minutes maxi !
LJ pivota et partit en courant vers la sortie du parc.
- Un briquet ? Pourquoi il te faut un briquet ? s'alarma Sucre.
Sara le regarda avec un petit sourire.
- Ben parce que je vais devoir brûler ta plaie pour la cautériser.
- Quoi ? hurla-t-il d'une voix suraiguë.
- Je plaisante, c'est pour stériliser l'aiguille. Relax !
Sara se tourna et chercha dans le panier de pique-nique une serviette en tissu qu'elle donna ensuite à Sucre.
- Tiens, en attendant plaque ça fermement contre ta blessure pour stopper l'hémorragie, ordonna-t-elle.
- L'hémorragie ? répéta Sucre tout en s'exécutant. Oh mon dieu ! Je suis en train de me vider de mon sang, geignit-il. Je vais mourir.
- Dis pas n'importe quoi ! L'arcade c'est impressionnant parce que ça saigne beaucoup mais ta blessure est superficielle.
- Je suis du groupe A positif, je te le dis au cas où il faudrait me transfuser.
- Non mais t'exagères pas un peu là ! rigola Sara.
- Oh mais ça c'est tout Fernando ! intervint Maricruz. Au moindre bobo il faut toujours qu'il en fasse des tonnes ! Y a quelques années, quand il s'était tordu la cheville, pour une malheureuse petite entorse de rien du tout il voulait louer un fauteuil roulant !
Veronica pouffa de rire.
- Te marre pas toi ! lui somma Sucre. Femme d'assassin !… Je suis défiguré, j'en suis sûr ! Bébé, tu m'aimeras quand même si je suis défiguré ? demanda-t-il en tendant sa main vers Maricruz.
- Mais tu vas pas être défiguré, soupira Sara. Dès que LJ sera revenu je vais te faire deux points et il n'y paraîtra plus rien.
Elle releva brusquement la tête et perdit dans le vide un regard paniqué. Le rapprochement venait de se faire dans son esprit. Elle se tourna vers Michael.
- Michael ! LJ, la salle de bain !
Il fronça les sourcils en signe de réflexion et une demie seconde plus tard écarquilla les yeux avec affolement lorsque lui aussi fit le tragique rapprochement.
- Merde, lâcha-t-il avant de pivoter à 180 degrés pour se lancer à la poursuite de son neveu.
- C'est quoi le problème ? interrogea Lincoln, perplexe.
- Euh… je… je me suis trompée, j'ai donné une mauvaise indication à LJ, improvisa Sara. Il va pas chercher dans le bon placard, il va pas trouver la mallette.
- Et Mike a compris tout ça sans que tu le lui dises ?
- … oui.
Lincoln reporta un regard incrédule sur Veronica qui agita sa main pour lui signifier qu'il ne devait pas chercher à comprendre, sachant depuis longtemps que Michael et Sara avaient leurs codes pour communiquer, des codes qui bien souvent échappaient à tous les autres.
Michael avait failli percuter un couple de septuagénaires qui, bras dessus bras dessous, entraient dans Grant Park pour leur promenade dominicale au moment où lui en était sorti. Il était lancé à une telle allure qu'il savait que ce serait un véritable carnage s'il venait malencontreusement à se prendre un pied dans l'autre. Mais il ne pouvait pas ralentir la cadence, il fallait absolument qu'il parvienne à intercepter LJ avant qu'il ne rentre dans la salle de bain. Parce que l'adolescent ne pourrait aucunement rater ce qui traînait sur le bord du lavabo. C'est ce que Sara avait réalisé et ce qu'il avait immédiatement compris, sachant que l'objet compromettant était resté à cet endroit. Le matin même il s'était lavé les dents sans le lâcher des yeux.
Alors il fit le vide dans sa tête pour ne se concentrer que sur sa trajectoire semée de promeneurs et laissa ses pieds fouler le bitume avec la maîtrise et la légèreté d'un sprinter. Quoiqu'en dise son frère, il n'était pas si mauvais athlète que ça.
Sous un soleil de plomb, slalomant entre les badauds qui le regardaient passer avec perplexité, s'excusant auprès de ceux qu'il frôlait d'un peu trop près, Michael remonta Michigan Avenue sur plusieurs centaines de mètres avant de traverser la voie pour rejoindre Randolph Street où il apprécia de se retrouver à l'ombre des buildings. À mi-chemin, il s'engouffra dans Clark Street, remontant toujours plus au nord. Il passa sous la ligne du métro aérien et bientôt déboula sur Wacker Drive qui longeait la rivière Chicago. Encore quelques mètres et il arriva devant les portes de son immeuble. En nage, les poumons en feu, il alla pour taper le code d'accès sur le clavier du digicode mais dut d'abord cligner des yeux pour chasser les quelques étoiles qui lui brouillaient la vue.
Au même moment, sept étages plus haut, LJ, qui venait de pénétrer dans l'appartement, arpentait le couloir en direction de la salle de bain. Le souffle quelque peu raccourci par les centaines de mètres qu'il avait lui aussi engloutis au pas de course, il entra dans la pièce et se dirigea vers le placard désigné par Sara.
Dans le hall de l'immeuble, Michael se rua vers l'ascenseur qu'il appela en appuyant frénétiquement sur le bouton. Mais en levant la tête, il découvrit sur l'écran situé au-dessus des portes que la cabine se trouvait actuellement au vingtième et dernier étage du bâtiment. Le temps qu'elle arrive, il allait perdre de précieuses secondes, et davantage encore si quelqu'un venait à l'intercepter en cours de descente. Alors Michael courut jusqu'à la porte donnant sur la cage d'escalier et commença à enjamber deux par deux les dizaines de marches.
LJ jeta un coup d'œil au reflet que lui renvoyait le miroir et replaça machinalement ses cheveux ébouriffés par sa course. C'est lorsqu'il posa sa main sur la petite poignée de la porte du placard que son attention fut attirée par un objet qui ressemblait vaguement à un gros stylo blanc avec son capuchon bleu, posé sur la paillasse en marbre gris, entre le bord du lavabo et un flacon de gel nettoyant pour les mains. Il n'en avait encore jamais vu en vrai mais sut parfaitement ce que c'était. Il hésita une petite seconde puis le saisit pour l'observer de plus près. Et parce qu'il ne fallait pas avoir fait maths sup. pour comprendre comment ça fonctionnait, il esquissa un petit sourire.
Son escalade terminée, Michael ouvrit la porte de la cage d'escalier à la volée pour surgir dans le couloir du septième étage où il courut jusqu'à son appartement. Il vit que la porte était entrouverte.
- LJ ! appela-t-il en pénétrant précipitamment dans l'entrée.
Il trottina vers le couloir mais en apercevant son neveu dans la salle de bain, à l'autre bout du corridor, il comprit que c'était trop tard. Il s'avança, vaincu, vint se poster dans l'encadrement de la porte, appuya la paume de ses mains de part et d'autre du chambranle et tenta de reprendre son souffle tandis qu'LJ se retournait pour lui faire face en pinçant ses lèvres dans un sourire désolé. Il se doutait que Michael aurait voulu arriver à temps pour l'empêcher de découvrir cette information, mais ce qui était fait était fait.
- J'espère juste que c'est pas un garçon, déclara alors l'adolescent en désignant le test de grossesse qu'il avait dans la main.Parce que ça va être moins pratique pour nos parties de basket si on se retrouve en nombre impair… Enfin sauf si papa continue à martyriser Sucre, dans ce cas un remplaçant ne sera peut-être pas inutile.
Michael eut un petit rire puis il secoua la tête, résigné.
- C'est génial, félicitations ! ajouta LJ avant de reposer le test là où il l'avait pris.
- Merci mais… c'est tout récent, on veut pas s'emballer trop vite alors… faudra pas en parler pour l'instant. Tu penses que tu pourras essayer d'oublier que tu le sais ?
- Oui, je vais faire comme avec mes cours de maths. Je laisse entrer l'info pour la laisser ressortir aussi sec, promit LJ avec un petit clin d'œil.
- D'accord, s'amusa Michael.
La mallette de soin et le briquets récupérés, Michael et LJ quittèrent l'appartement ensemble.
- Faut qu'on se dépêche, Sucre doit déjà être en train de réciter sa propre oraison funèbre, prédit LJ en passant les portes de l'immeuble pour se retrouver dans la rue. On fait la course ? proposa-t-il ensuite à son oncle avec un sourire défiant au coin des lèvres.
- Euh… non. Vas-y toi, pars devant je…
LJ interrompit Michael d'un ricanement moqueur.
- Alors cette fois je vais pas l'insinuer, je vais le dire : t'es vieux et tout rouillé et tu te dégonfles parce que tu sais que tu vas perdre ! fanfaronna-t-il avant d'éclater de rire et de partir en courant.
- Espèce de petit morveux, grogna Michael qui s'élança à sa poursuite avec toute l'énergie qui lui restait pour une seconde course dans les rues de Chicago.
