Titre : A l'aube de ton jardin

Résumé : Un crime terrible amène le non moins terrible enquêteur Sebastian Michaelis à entrer dans le monde fleuri de Ciel Phantomhive.

Paring : SebastianxCiel

Rating : M pour la fic, un petit peu de sang dans ce chapitre mais pas plus que pendant tes règles. Oui, un peu de poésie ne fait pas de mal.

Disclaimer : Les personnages et l'univers de Kuroshitsuji ne m'appartiennent pas. Je ne gagne pas d'argent en écrivant cette fanfiction.

Playlist : Magic Man (Paris, Texas) pour la première partie, et Gorillaz (Feel Good, Clint Eastwood) pour la deuxième. Y a-t-il vraiment quelqu'un qui écoute les playlists conseillées ? Ceci est un test. Si personne n'y répond, je propose la danse des canards au prochain chapitre. Voire, j'écoute la danse des canards en l'écrivant.

Réponse au reviews anonymes : Nana : Hé oui, la suite est là ! Encore une fois, tu n'y as pas cru ? :p Milles excuses pour l'attente ! Nocchan : La voici, la deuxième rencontre... en espérant qu'elle soit à la hauteur de tes attentes. Makubex : J'avoue avoir un petit faible pour les histoires d'horreur, alors merci pour ce beau compliment !

Commentaire : Merci à tous pour vos reviews/follows/favorite ! J'espère avoir répondu à tout le monde ! Je vous envoie plein d'amour dans vos cœurs ! Plus qu'un petit mois avant que je ne finisse mon année et que je puisse poster des chapitres plus régulièrement...

Merci à Abracadabrah pour ta pré-lecture ! Better late than never !


Chapitre 6

La bibliothèque Plume d'or était une ancienne église abandonnée, qui avait été rénovée grâce aux efforts conjoints de la mairie et de généreux donateurs. Sebastian s'y aventurait peu, puisque la seule bibliothèque à contenir les livres qui l'intéressaient était celle de l'Agence, soigneusement cachée du public. En entrant, l'enquêteur constata que les lieux avaient conservé cette ambiance solennelle si caractéristique des bâtiments ecclésiastiques. D'immenses vitraux représentaient des scènes de l'Evangile, et ça et là quelques statues de Saints avaient été gardées. La bibliothécaire, une petite femme tout en rondeur, et dont le visage était dévoré par les tâches de rousseur, était tranquillement assise derrière son bureau. Réfugiée derrière un immense bouquin intitulé Un amour de Swann, elle lui fit un signe de tête pour le saluer, mais ne brisa pas le silence. Sebastian, qui n'avait aucune raison de l'interrompre dans sa trilogie de Proust, hocha également la tête.

Le chasseur entreprit une vaste recherche au milieu des rayons, et dû se retenir de presser le pas : il ne pouvait pas révéler son excitation, ni rompre le calme sacré qui régnait parmi les livres et leurs lecteurs. L'église était plus haute que large, et pour rentabiliser l'espace des étagères vertigineuses avaient été choisies. Chaque rayon possédait son échelle, permettant d'atteindre l'ouvrage recherché -ou les anges peints au plafond-.

Son premier réflexe avait été de se rendre à la section jardinage, mais il ne trouva personne. Il décida alors de s'y prendre de façon plus méthodique en longeant les rayons un à un. Ne voulant pas attirer la suspicion de la bibliothécaire, il se força à s'arrêter de temps en temps, mimant un intérêt pour un bouquin au hasard. Il parcourut de cette façon plusieurs rangées, traversant des pages et des lignes qu'une vie entière ne suffirait pas à lire dans leur totalité. Son pouls s'accélérait à chaque nouvel essai. Bientôt, il atteint le fond de la bibliothèque. Alors qu'il tentait un nouveau rayon,Sebastian rata un battement de cœur quand il vit, enfin, l'horticulteur au bout de la rangée.

Celui-ci était monté en haut d'une des échelles et paraissait hésiter entre plusieurs ouvrages, plongé dans ses pensées. Ses traits délicats étaient figés en une expression soucieuse que Sebastian eut immédiatement envie de défaire. Ce visage ne pouvait simplement pas être souillé par des sentiments négatifs. Les anges peints sur la fresque au plafond faisaient pâle figure face à leur concurrent direct. Ses cheveux, qui ne semblaient pas se décider entre le bleu et le gris, paraissait plus doux que jamais, et encore une fois l'enquêteur eut envie d'y passer la main dedans. Son unique prunelle resplendissait par un bleu irrationnel, brillant d'une lueur plus étincelante que les vitraux colorés de l'ancienne église. Des sourcils froncés les surplombaient. Sa peau semblait aussi blanche que la neige un jour de Noël, et ses formes plus douces que celles de Marie elle-même. Aujourd'hui, il avait quitté sa tenue d'horticulteur pour une chemise blanche dont les manches étaient légèrement retroussées, un pantalon classique noir, accompagné par des chaussures en cuir parfaitement cirées. Ciel Phantomhive était plus beau que jamais. Sebastian se rappela qu'il fallait respirer pour rester en vie, et repris ses esprits.

Il s'avança silencieusement vers la créature, cherchant désespérément un moyen de la sortir de ses pensées. Depuis leur première fois, il avait maintes fois imaginé leur seconde rencontre, avant de chercher un plan pour ne jamais le revoir, puis de nouveau changer d'avis. Et maintenant ? A mesure qu'il approchait, il sentait les furieux battements de son cœur qui s'affolait dans sa cavité thoracique, son pouls s'emballer, ses mains devenir moites, sa respiration s'accélérer. L'adrénaline, transportée par la circulation sanguine, s'infiltrait dans l'entièreté de son organisme, n'épargnant aucun organe. Le fleuriste était exactement comme dans son souvenir, mais cette fois, quelque chose avait changé. Comme un déclic. La première entrevue avait été une révélation, une nouveauté brutale qui lui avait férocement éclaté à la figure, et laissé son esprit en mille morceaux. Il ne s'était pas attendu à établir un contact avec une poupée. Mais il a eu du temps pour recoller les fragments, remettre les pièces en place, et se faire à cette fraiche étrangeté. A présent, il avait conscience, il sentait, que cette entité était tout à fait réelle. L'agent Michaelis avait réalisé que la créature était humaine, faite d'os, de chaire, et de sang. Elle ne s'évaporerait pas au contact, ne se briserait pas à la manipulation, on pouvait la toucher sans détruire le charme. A cette idée, l'enquêteur comprit ce qu'il y avait de nouveau : Ciel Phantomhive était désirable.

"Merde !, s'exclama Sebastian, foudroyé par cette révélation."

Le fleuriste surpris par l'interjection, fut brusquement tiré de ses songes et sursauta. Hélas, ce malheureux sursaut lui fit perdre l'équilibre et entraîna sa chute. Ciel n'était pas plus un Ange que Sebastian n'était un Démon, et aucune paire d'aile ne sortit pour que le fragile oiseau prenne son envol. A la place, il tomba directement en direction du sol. Le chasseur se précipita vers lui, et en un bond rattrapa la délicate poupée avant qu'elle n'atteigne la Terre. Le fleuriste écarquilla les yeux de surprise quand il se rendit compte des bras qui l'entouraient.

"Monsieur Michaelis ? murmura-t-il, perplexe."

L'enquêteur ne répondit pas. Les mots se coinçaient dans sa gorge, et il était réduit à observer l'horticulteur, interloqué : Phantomhive était léger. Très léger. Il avait l'impression de porter un chat. Bien sûr que le jeune homme était plutôt petit et élancé. Mais de là à ne rien peser...

"Monsieur Michaelis, merci. Vous pouvez me reposer, maintenant, chuchota le fleuriste dans un souffle." Sebastian ne savait pas dire si la délicieuse rougeur qui colorait les joues de la créature était dû à son regard insistant, la gêne d'être tombé, ou quelque chose de plus énigmatique. Le chasseur s'exécuta et reposa en douceur le fleuriste, comme une œuvre d'art fragile.

"Je suis désolé, souffla Sebastian." Il ignorait également s'il s'excusait pour venir importuner le fleuriste ailleurs que sur son lieu de travail, pour lui avoir fait perdre l'équilibre, pour l'avoir gardé dans ses bras trop longtemps, ou pour ses pensées impures qui s'infiltraient dans sa tête comme un poison maudit. Alors que le jeune homme s'affairait à remettre en place ses vêtements froissés, l'enquêteur se risqua à poser une question : "Vous vous intéressez aux Lumières ?".

Phantomhive redressa la tête et se figea. Le chasseur prit soudainement peur qu'il était allé trop loin. Après tout, cela ne le regardait pas. Cela l'avait juste surpris de trouver le fleuriste dans un rayon consacré à aux livres historiques, hésitant entre deux ouvrages consacrés au XVIIIème siècle. A son grand soulagement, la créature choisi de lui répondre, un sourire indéchiffrable collé sur ses lèvres charnues.

"Je suis d'origine anglaise. Je m'intéresse à mon pays d'expatriation."

Sebastian accueillit la nouvelle avec surprise: l'horticulteur n'avait pas le moindre accent, et il n'aurait pas pu deviner ses origines s'il ne les lui avait dévoilées. Alors que le jeune homme se baissait pour récupérer trois livres mis de côté, l'enquêteur lui reconnut une certaine classe typiquement british.

"Alors, Monsieur Michaelis, demanda Ciel, que puis-je faire pour vous ?"

Le chasseur le contempla un instant, essayant de se rappeler des évènements qui l'avaient porté jusqu'au fleuriste Phantomhive. Le jeune horticulteur serrait ses bouquins contre sa poitrine et attendait patiemment une réponse que Sebastian peinait à trouver. Ah, oui. L'enquête. La carte. L'orchidée. Il fallait qu'il comprenne comment un Démon pouvait en venir à choisir une telle fleur parmi tant d'autres, qu'il intègre son cheminement de pensée, qu'il déchiffre son raisonnement. Le plus simple serait de tout raconter au fleuriste -en omettant bien sûr la nature démoniaque du criminel-: une fois les tenants et les aboutissants révélés, celui-ci serait plus apte à l'aider. Mais voilà le jeune homme à le fixer de son unique prunelle fantastique. Son corps petit et frêle semblait taillé dans du cristal tellement il paraissait fragile en cet instant. La lumière passant à travers les vitraux les éclairait de dizaines de couleur, et la peau blanche de Ciel accueillait ses différentes teintes comme une page blanche peinte à l'aquarelle. Pouvait-il vraiment souiller un être si délicat ?

"J'ai besoin de cours." Il prit réellement conscience des mots prononcés quand le visage de son interlocuteur porta l'expression d'une pure surprise.

"Des... cours ?", répéta le jeune homme, abasourdi.

"C'est ça. Des cours. Des leçons. Sur les fleurs. Je, hum..." Alors que Sebastian s'empêtrait dans ses explications, il fut interrompu par un rire cristallin. Les traits soucieux qu'il lui avait trouvé au début s'étaient évaporés, et l'hilarité qui flottait sur le visage de Ciel était l'une des images les plus fascinantes qu'il eut vu jusqu'à alors. A ses oreilles, ce rire sonnait comme des centaines de petites clochettes. Il était partagé entre l'humiliation de se faire rire au nez, et la fascination qu'il avait pour ce spectacle -dont il était le malheureux provocateur-. Chaque exclamation était comme un rayonnement électromagnétique qui traversait sa peau jusqu'à ses entrailles. L'horticulteur était légèrement penché, et tenait fermement ses ouvrages dans les bras, comme pour s'accrocher à quelque chose. Une lueur amusée dansait dans son iris bleutée, son nez était adorablement retroussé, ses lèvres charnues étaient étirées en un sourire moqueur, dévoilant des dents parfaitement blanches et alignées. Quel Dieu avait donc créé la créature Phantomhive, et surtout, pourquoi ? Quelle entité mystique avait façonné cet être pour qu'il paraisse à la fois aussi instable et inaltérable ? Pourquoi l'avoir fait aussi intrigant, aussi attrayant, pourquoi avait-il autant envie de s'emparer de ce visage parfait et de l'embrasser jusqu'à l'étouffer, de le saisir dans ses bras jusqu'à casser ses os ? Et pourtant, quelle force le prévenait de n'en rien faire ? Quelle impulsion le poussait à vouloir protéger cet individu dont il ne connaissait rien ?

"Un peu de silence, s'il vous plaît !" pesta la bibliothécaire, qui s'était levée pour rejoindre le bruyant duo. Sebastian se retourna et la perça de ses yeux accusateurs. Comment osait-elle les interrompre ? N'y avait-il pas une sentence divine pour ce genre d'hérétiques ? Les mains sur les hanches, elle lui renvoya un regard tout aussi furieux. "La bibliothèque est un temple silencieux de la littérature, dit-elle en insistant férocement sur le "silencieux", vous êtes priés de respecter la quiétude de ces lieux."

Ciel, qui ne riait plus du tout, se contenta de hausser un sourcil, une expression insondable sur le visage. "Par littérature, je suppose que vous entendez le magasine people que vous cachez dans votre livre ?" demanda-t-il d'une voix traînante.

A ses mots, la bibliothécaire perdit quelques couleurs. "Je, euh..." commença-t-elle en paniquant, mais le fleuriste ne lui accorda pas de droit de réponse:

"Oui, j'ai vu, soupira-t-il de lassitude. Vous utilisez un chef d'œuvre de la littérature pour abriter ce que l'histoire a connu de pire en termes d'écriture. Vous souillez les mots d'un des plus grands écrivains par de ridicules commentaires sur la réussite du régime d'une quelconque célébrité." La femme pâlit encore plus, et ce fut comme si ses innombrables tâches de rousseurs tombaient à ses pieds. Et Ciel marchait dessus. "Je suppose que vous faites donc partie de cette pseudo-élite intellectuelle, qui s'enorgueillit de posséder une culture qu'elle ne comprend même pas, mais qui, secrètement, se jette sur la moindre ordure éditoriale qu'elle trouve." Elle laissât ses bras tomber le long de son corps. "N'avez-vous pas honte, vous qui représentez mieux que personne la culture livresque, de trahir cette image pour dévorer ces poubelles intellectuelles en même temps que votre crédibilité ? A moins que cela ne fasse partie d'une sorte de plaisir malsain, une revanche sur le rôle conventionné de la bibliothécaire, dans lequel vous vous serait noyée ?" Ses yeux s'écarquillèrent, et Sebastian se doutait qu'elle voulait répondre quelque chose, mais les mots semblaient coincés au fond de sa gorge. La poupée humaine continuait, implacable, impitoyable, insensible.

"Ce n'est pas très honnête, pour une fervente catholique, de s'adonner à la contemplation de jeunes acteurs en maillot de bain, dans ce qui fût auparavant la maison même du Seigneur... Bien qu'il y en a qui ne se gênent pas pour apparaître en slip, ajouta-t-il en jetant un regard ironique vers une statuette de Jésus sur la croix." La bibliothécaire ne releva même pas le blasphème, le visage blême.

"Désolée, murmura-t-elle d'une voix piteuse", et Sebastian se demanda si elle baissait la tête pour cacher ses yeux rouges.

Ciel soupira une nouvelle fois, comme un professeur devant l'un de ses élèves les plus perturbateurs. "C'est bon. Retournez vous asseoir", ordonna-t-il d'une voix lasse, tout en la congédiant d'un geste de la main princier. Elle se contenta de hocher la tête, et s'enfuit aussi vite que ses petites jambes rondes la portaient.

Sebastian pris quelques instants pour se remettre des évènements. Ciel Phantomhive avait donc la capacité de faire s'excuser les gens qui venaient lui exiger des excuses. C'était un pouvoir assez effrayant.

"Je n'avais pas remarqué le magasine caché, ni la croix autour du cou, admit Sebastian. On peut dire que vous avez des yeux de lynx."

"Non, on ne peut pas vraiment dire ça, répondit instantanément le fleuriste.", et le chasseur compris son erreur à l'instant où l'unique œil du jeune homme le dévisageait. Sebastian se retint de se frapper la tête contre la première surface dure rencontrée. Comment pouvait-il être aussi... stupide ? Et depuis quand était-il stupide, d'ailleurs ? Pourquoi personne ne l'avait prévenu que chaque rencontre avec Phantomhive divisait ses capacités intellectuelles par dix ? Néanmoins, il ne s'excusa pas. Cela revenait à s'abaisser au niveau de la bibliothécaire, et évidemment il valait mieux que ça.

"Nous parlions de cours, donc..."reprit le fleuriste, comme si les dernières minutes ne s'étaient jamais passées.

Sebastian retint sa respiration, attendant sa réponse. A l'intérieur de ses gants de cuir, ses mains suaient, à l'intérieur de sa poitrine, son cœur cognait. A quoi réfléchissait donc la créature à ce moment ? Quelles pensées s'agitaient derrière cet œil bleu ? Pourquoi le regardait-il comme ça ? Et surtout, quels songes troublaient ainsi son regard ?

"Ça va vous en faire, des fleurs chez vous, Monsieur Michaelis", finit-il par répondre, scellant leur destin par ces quelques mots.

Un rare sourire sincère vint éclairer le visage de de l'agent. Il allait recevoir des leçons sur les fleurs. Lui, Sebastian Michaelis, l'un des meilleurs agents de l'Evil Trackers Organisation, le démon, la bête, allait suivre des cours sur des végétaux, et il était tellement enthousiaste à cette idée. Et peu importe comment il en était arrivé là.

Soudain, une sonnerie vint troubler son allégresse. L'agent Michaelis maudit son téléphone mais, professionnalité oblige, dût se résoudre à décrocher. Si la bibliothécaire était outrée par un nouveau trouble du silence, elle n'osa pas en dire un mot. Elle ne put cependant retenir un regard courroucé. Il lui semblait même que les anges le fixaient avec reproche. Il s'excusa auprès du fleuriste et s'éloigna de quelques mètres, bouillonnant de rage. Qui osait donc le déranger à un tel moment ?

"Michaelis ?, répondit-il d'une voix irritée."

"Sebby d'amooour, ici ta dulcinée à l'appareil !" La voix stridente de Grell Stucliff raisonnait dans l'appareil. Le chasseur soupira d'exaspération.

"Stucliff. Qu'est-ce que tu veux ?"

"Tu pourrais donner un coup de main à l'équipe de nettoyage dans le quartier de la vieille ville ?"

Déconcerté, l'enquêteur jeta un coup d'œil à sa montre.

"Stucliff... Il n'est que 17 heures, s'alerta le chasseur."

"Exact ! Sebby-zarre, n'est-ce pas ? Les jeunes sont un peu débordés, et on a dépensé pas mal d'argent dans leur formation donc ça ne serait pas très rentable s'ils mourraient tout de suite. Et puis, si ça se trouve, ces pauvres enfants n'ont même pas encore connu l'amour, et en tant que descendante directe de Vénus je ne PEUX pas permettre ça, de plus..."

"Donne-moi une adresse plus précise, l'interrompit Sebastian avec agacement."

"Sebby-ien gentil mon chou ! Aux alentours de la rue Saint Octave. Je t'embrasse avec tout mon amour, Sebby-isous bisous !"

L'enquêteur ne le gratifia pas d'une réponse et raccrocha directement, préoccupé. Les Démons étaient des créatures nocturnes. Quelques-uns plus enhardis que les autres apparaissaient au crépuscule et s'attardaient jusqu'à l'aube, mais la majorité s'activait la nuit. Il s'agissait de monstres de ténèbres, d'enfants de l'ombre. La nuit était aux Démons ce que le quartier des prostituées était à Jacques L'Eventreur : un terrain de jeu. Pourtant, ces derniers mois avaient été marqués par des interventions d'agences d'exorcisme de plus en plus tôt dans la soirée. Les Bêtes s'aventuraient hors de leur zone de confort et s'exposaient davantage à la lumière du jour. Et voilà qu'ils se manifestaient en plein après-midi.

"Monsieur Michaelis, tout va bien ?" s'inquiéta Ciel Phantomhive, qui était sagement resté à l'écart.

L'enquêteur se retourna pour observer le ravissant mortel qui se faisait du souci pour lui. Son regard s'attarda sur ses yeux inquisiteurs, sa bouche tordue en une petite moue adorable, ses mains pâles et délicates qui tenaient toujours les livres serrés contre lui, comme des objets précieux.

"Seulement un peu de travail supplémentaire, le rassura-t-il. Je vais devoir vous laisser."

Ciel leva un sourcil circonspect mais ne posa pas de questions.

"Je prends mes pauses entre midi et deux, dit-il seulement."

Malgré l'urgence de la situation, l'enquêteur se sentit flotter. L'horticulteur l'invitait à le rejoindre pendant une de ses pauses !

"Merci beaucoup, répondit le chasseur avec un enthousiasme qu'il ne se connaissait pas."

Le jeune homme haussa les épaules et s'éloigna de l'enquêteur pour retourner vers d'autres ouvrages.

"Business is business. Ça vous coûtera cher, affirma-t-il d'une voix détachée."

Sebastian reçut cette réponse avec brutalité, comme giflé, mais il ignora ce pincement au cœur et se contenta d'un au revoir poli avant de rejoindre la sortie en vitesse. Le fleuriste ne répondit pas, déjà absorbé dans son monde de lecture. Le chasseur n'eût pas le temps de s'en formaliser : aujourd'hui, des monstres étaient sortis goûter aux rayons du soleil. Il était temps de les faire retourner à leur place.

La bibliothèque récupéra la tranquillité perdue à l'arrivée de l'enquêteur. Les livres retrouvaient le calme qui les avait toujours protégés, et leurs lecteurs la sérénité pour les savourer. Alors qu'il caressait la reliure d'un ouvrage consacré à la Révolution française, les traits angéliques du jeune garçon s'assombrirent, et il murmura de cette voix si grave pour un corps si frêle :

"Je vous aurai prévenu, Monsieur Michaelis."


Qui a-t'il de pire qu'un Démon ? C'est une question embarrassante. Qui a-t'il de plus vicieux, de plus malsain, de plus tortueux, qu'un Monstre ? Ils sont l'incarnation de nos cauchemars, les tourments de nos nuits, la personnification de nos peurs. Ils nous dissuadent de mal agir, car nous avons peur de les rencontrer une fois condamnés dans les flammes de l'enfer. Pourtant, ce sont eux qui souillent nos meilleures intentions et nous guident sur les chemins du Mal. Ils sont le souffle qui nous murmure les pires tentations au creux de l'oreille. Ils vivent de nos craintes et se nourrissent de nos pêchés. Les Démons sont les mains maudites qui poussent les humains dans les profondeurs des ténèbres. Nous les craignons, car ils nous connaissent aussi bien que nous-même alors que nous ne savons rien d'eux. Ils se faufilent dans nos ombres et s'immiscent dans nos pensées. Leurs langues enflammées lèchent nos frêles chevilles et une fois que nous flanchons, nous nous faisons dévorer.

L'être humain est né ni bon ni mauvais, et est condamné à être tiraillé des deux côtés tout le long de son existence. C'est pour cela que nous redoutons ces Monstres autant qu'ils nous fascinent, et que nous les fuyons autant qu'ils nous attirent. C'est aussi pour cette raison que nous sommes aussi sensibles à leur charme: car nous sommes modulables, malléables comme de la mie de pain, souples comme du caoutchouc. Nous changeons en permanence : chaque expérience, chaque mot, chaque souffle, nous modifient. Comme il est facile pour un Démon de nous susurrer les mauvais choix, des pensées inconvenables, des idées malsaines... Et les poupées que nous sommes évoluent docilement entre leurs griffes, jusqu'à être corrompues jusqu'à la moelle.

Hélas, notre âme tourmentée n'est pas toujours suffisante pour leur appétit diabolique. Parfois, leur soif ne s'étanche que par le sang et leur faim ne se calme que par la chaire. Nous les traitons de bêtes, mais c'est bien nous qui sommes leur bétail. Pire encore, certains ne tuent que pour le plaisir du meurtre, sans but alimentaire. Ils se délectent de nos supplications, de nos derniers cris, ils jouissent de notre douleur, puis ils cueillent notre ultime souffle comme nous cueillons une jolie fleur.

Alors, qui a-t'il de pire qu'un Démon ? Sebastian avait sa propre réponse : un Démon inintéressant. Le spécimen en face de lui en était un parfait exemple. Deux mètres, une allure humanoïde, le teint rose pâle, des bras plus longs que le corps, d'une maigreur laissant apparaître des côtes saillantes et un bassin pointu, trois rangées de canines, quelques épines sur les jambes, et surtout, une balle entre les deux yeux grâce aux bons soins de l'agent Michaelis. Le very low-ranking s'effondra aux pieds du chasseur, qui ne lui accorda pas la grâce d'un dernier regard. Autour de lui, le chaos agitait les Démons et les chasseurs. Il avait rarement vu une telle densité de Monstres, et remercia leur chance que leur affrontement ait lieu dans un quartier peu fréquenté. C'était toujours une plaie d'avoir des témoins.

Quelque chose ressemblant vaguement à une gargouille se jeta sur lui, mais fut arrêtée en plein saut par une balle agilement envoyée dans sa poitrine. Celle-ci traversa le corps disgracieux du Monstre et un étrange liquide entre le sang et la lymphe aspergea les alentours. Sebastian rechargea son arme en soupirant d'ennui. Bien sûr qu'il aimait mettre fin à l'existence démoniaque de ces bêtes. Mais son palais s'était habitué à bien mieux, et la saveur d'un medium ou d'un high ranking n'avait rien à voir avec l'assassinat d'un insipide very low-ranking. Il était devenu fin gourmet. Un simple tir ne valait en rien le goût unique d'une traque de longue haleine pour finalement aboutir à un Démon de haute gamme. Comment retourner au fast-food, une fois que l'on a été illuminé par la cuisine gastronomique ?

Habituellement, le travail de nettoyage, destiné à purifier les quartiers la nuit, était sous la responsabilité des nouveaux agents. C'étaient à eux de chasser les Démons qui se promènent dans nos rues et veulent entrer dans nos maisons. Ils étaient les garants de notre tranquillité, héros silencieux et anonymes. La plupart du temps il s'agissait de lutter contre des very low-ranking ou des low-ranking, à la portée des nouvelles recrues. Les proies les plus importantes, celles qui représentaient les trophées de chasse des agences d'exorcisme, étaient les medium ou high-ranking. Ce genre de chasse était strictement réservée aux plus doués et expérimentés, à savoir les agents comme Sebastian Michaelis. Les traqueurs de high-ranking constituaient l'élite de l'exorcisme.

Hélas, les récents évènements relataient des apparitions démoniaques de plus en plus nombreuses et persistantes. Pour quelle raison les Monstres, qui avaient toujours évolué au clair de lune, venaient à présent caresser les rayons du soleil ? Quelle était l'origine d'un tel changement ? Jusqu'où cette évolution s'arrêtera-t-elle ? Que se passait-il donc en Enfer ? Les élites comme l'agent Michaelis étaient alors appelés pour renforcer les troupes, au grand désespoir de ce dernier. Lui qui avait trouvé une proie magnifique se retrouvait à présent avec des espèces d'excuses de Démons, sans saveur ni parfum.

Un grognement s'éleva dans son dos, et le chasseur se baissa avec agilité pour éviter un curieux mélange entre un chien et un aye-aye. L'animal referma sa monstrueuse mâchoire en un bruit sec, n'obtenant que du vide. Il n'eut pas le temps d'atterrir sur ses pattes qu'une balle le traversa de part en part. Il couina de douleur et chuta lourdement. Le Démon essaya de se relever avec difficulté, mais glissa sur son propre sang. Sebastian hésita un instant entre abréger les souffrances du Monstre mais gâcher une de ses précieuses balles, ou le laisser agoniser dans cette mare rouge grandissante. Il se réprimanda pour cette question idiote, s'accroupit au niveau de la Bête, et lui murmura de sa voix de velours :

"Quelle chance tu as, la soirée va être courte pour toi. Pour moi elle ne fait que commencer."


Bon les gars, parlons peu, parlons bien, parlons (de cul) d'amour : quelqu'un sait où en est la politique de ? Certaines scènes désapprouvées par Christine Boutin sont prévues dans l'histoire, mais je ne souhaite pas voir cette fic supprimée... J'ai vu certains auteurs se créer un compte Deviantart pour publier ces parties-là. Savez-vous ce que je dois faire ?

J'espère que ce chapitre vous a plu ! Donnez-moi donc vos impressions, qu'on papote un peu !