Avé citoyens !

Après une semaine de pause, voilà le nouveau chapitre de Virtus et Honnor. Merci encore mille fois pour vos reviews, c'est toujours un bonheur d'avoir des retours sur ce qu'on partage.

Une seule précision : Antinoüs est un jeune Egyptien dont l'empereur Hadrien est tombé amoureux et pour qui, à la mort prématurée du jeune homme, il a organisé un véritable culte.

Bêta : SomeCoolName, EVIDEMMENT. Merci Captain. Pour. Tout.


Le Général Aruns a vérifié chaque camp retranché, chaque tour de garde sur toute la longueur du mur, achevé depuis quelques mois. Egkis, lui, en a dessiné les plans afin de l'informer des avancées des travaux sur ordre de son maître. L'organisation du limes les a obligés à rester sur place et Hadrien s'attend à trouver son ami à son bureau en train de travailler. Cet homme ne fait que ça depuis qu'ils se connaissent. Enfant, il était le plus assidu lors des leçons de leurs précepteurs et ça a continué tout le long de leur carrière.

Hadrien est heureux de revoir Aruns. Cela fait cinq ans que le général n'est pas rentré à Rome. Habituellement, c'est à ce moment-là qu'Aruns commence à montrer des signes d'impatience et à parler de sa villa, demandant des nouvelles de ses domaines et de ses gens. Mais pas cette fois. D'après ce qu'il a pu lire dans ses lettres, son ami a trouvé beaucoup plus lors de cette campagne que le sang et la victoire. L'empereur sourit, content de lui. Il savait que le jeune esclave conviendrait à son ami.

Il pénètre dans le camp, fier sur son pur-sang blanc, cadeau de la cité de Nîmes dans laquelle il a passé quelques mois lors de son tour des provinces. Les gardes semblent étonnés de le voir franchir les portes avec sa garde et ses doutes sont confirmés lorsque Mervius arrive en courant, replaçant comme il peut sa toge d'apparat.

"Avé César. Quel plaisir de te revoir si vite. Excuse-nous de ne pas t'accueillir comme il se doit mais c'est que nous ne t'attendions pas avant la semaine prochaine."

Hadrien descend de cheval et tend les rênes à son centurion. Il s'approche du légat et le prend dans ses bras.

"Mervius, tu n'as pas changé, par Jupiter ! Toujours à t'inquiéter pour un rien. Mon message a dû se perdre, ce n'est pas grave. J'ai écourté mon séjour à Londres, trop impatient de venir admirer par moi-même ce que vous avez construit ces cinq dernières années."

Mervius s'incline, son grand corps élancé se pliant en deux dans une révérence maladroite. Il guide Hadrien à travers le camp après que celui-ci ait demandé à ses hommes d'aller monter leurs tentes. Quatre jeunes hommes l'accompagnent, se tenant quelques pas derrière lui. Ils sont richement vêtus et se démarquent au milieu des légionnaires. L'un d'entre eux, à la peau aussi blanche que le sable de son Egypte natale est le nouvel amant de l'empereur, Antinoüs. Hadrien lui jette un regard avant de reporter son attention sur le légat.

"Où se trouve le Général Aruns ? Il me tarde de l'entendre me conter ses dernières aventures."

"C'est l'heure de son entraînement, ô César. Mais tu peux aller l'attendre dans sa tente. Il n'y verra aucun inconvénient."

"Ou je peux aller le surprendre et voir ce que ce vieil homme vaut encore au combat."

"Mais, César, tu es peut-être fatigué de ton trajet…" essaie le légat.

"Sottises ! Ce n'est pas quelques heures de cheval qui peuvent fatiguer l'empereur. Indique-moi le chemin, je saurai me débrouiller."

Mervius s'incline à nouveau et explique comment arriver au gymnase personnel du général. L'empereur le remercie et, suivi de ses courtisans, rejoint le lieu que lui a indiqué l'autre homme. Il s'arrête souvent, répondant aux salutations de ses légionnaires. Il contourne la tente du général, ricanant de la modestie de celle-ci comparée à celle que ses hommes sont en train de lui monter. Aruns ne sait décidément pas vivre autrement que comme un militaire.

Hadrien entend le bruit des lames qui s'affrontent et des cris étouffés causés par l'effort. Il s'approche en silence. Faire des surprises à son ami alors qu'il déteste ça est un de ces plaisirs qu'il ne boude pas. Mais c'est lui qui est le plus déconcerté quand il voit celui qu'il considère comme son frère à moitié nu, le torse luisant de sueur, combattant un jeune homme dans le même état que lui. Leurs gestes sont habiles et vifs, Hadrien remarque qu'ils ont l'habitude de s'entraîner ensemble car ils semblent percevoir le coup que l'autre va porter avant qu'il ne le fasse.

Mais, ce qui étonne le plus l'empereur est le sourire moqueur qui orne le visage d'Aruns chaque fois qu'il croise le regard de son adversaire. Ce sourire qu'Aruns n'aborde que lorsqu'il se sent pleinement en confiance, qu'il n'est plus obligé d'être celui que tout le monde attend. L'empereur pensait être le seul à pouvoir voir ce visage-là. Quand le jeune homme se tourne face à lui, Hadrien lâche un rire. Il va devoir un peu creuser afin de savoir ce que lui cache le général.

Il attend en silence que le combat prenne fin. Il prend le temps d'admirer les muscles se tendre, la finesse et la ruse avec laquelle ils croisent le fer, cherchant à désarmer l'autre sans le toucher. L'esclave se meut avec prouesse mais le général est plus fort. Son sourire s'agrandit quand, dans un mouvement leste, Aruns bloque le jeune esclave contre son torse, son glaive sous la gorge imberbe avant de l'embrasser de tout son saoul. L'autre se laisse faire et semble même approfondir l'échange, son épée tombant au sol alors qu'il attrape l'avant-bras du général. Hadrien applaudit, obligeant les deux hommes à s'écarter d'un bond.

"Les entraînements qui finissent ainsi me manquent parfois."

Aruns lève les yeux au ciel et le rejoint en quelques pas, l'air heureux de le retrouver. Ils s'enlacent fortement, leurs mains tapant leur dos dans une accolade virile. Lorsqu'ils se dégagent, Hadrien place ses deux paumes sur le torse du général avant de le prendre à nouveau dans ses bras.

"Cinq ans, mon ami. C'est toujours bien trop long."

"Toujours." Aruns s'écarte avec un sourire, récupère sa tunique de coton qu'il a posée sur la barrière encerclant la piste d'entraînement et s'essuie avec. "Je ne t'attendais pas avant six lunes, César. Tes messagers sont toujours aussi inefficaces."

"C'est mon fardeau." répond l'empereur en riant. "Emmène-moi dans ta tente, Général. Nous avons plein de choses à nous dire."

Aruns fait un signe de tête au jeune homme resté derrière lui qui comprend l'ordre implicite et s'active en direction de la tente. Hadrien en fait de même avec ses serviteurs qui retournent voir l'avancée du campement. Seuls, les deux vieux amis mettent à jour leurs informations avec l'aisance que confère l'habitude. Ils pénètrent dans le bureau du général où l'esclave a déjà fait amener des victuailles et du vin. Il se tient droit, dans un coin de la pièce, attendant les ordres.

"Egkis, tu peux nous laisser. Je t'appellerais si nous avons besoin de quelque chose."

"Bien, Maître."

Le général le regarde sortir sous l'oeil goguenard de l'empereur ravi de voir son ami dans cet état.

"Et bien, Général" commence Hadrien en s'allongeant sur le divan et en prenant une coupe de vin, "je vois que tu as enfin su profiter des plaisirs de la vie."

"Je ne vois pas de quoi tu parles, César."

"Ne joue pas ce jeu-là avec moi, Aruns. Tu n'as jamais rien pu me cacher."

Le général rit et rejoint l'empereur. Il prend une grappe de raisin, la tourne dans ses mains, le regard perdu dans ses pensées.

"Il n'y a rien de plus à dire, Hadrien. Egkis me satisfait et je te remercie, une nouvelle fois, pour ce cadeau."

Il prend un grain et le porte à sa bouche. Le regard que l'empereur pose sur lui est compatissant.

"Tu es attaché à ce jeune homme." murmure Hadrien. "Je peux le voir sur ton visage quand tu parles de lui."

Aruns soupire et lève les yeux vers son ami. Il aime lorsque l'empereur s'efface pour laisser la place à l'homme qu'il connaît depuis son enfance, avec qui il a partagé tant d'aventures et de secrets.

"Plus que de raison."

"Je sais ce que c'est, crois-moi. Antinoüs, le jeune homme blond que tu as aperçu tout à l'heure ? Ca dépasse tout ce que j'ai connu jusqu'à présent. Et j'espère que c'est la même chose pour toi. Que tu peux avoir tout l'amour que tu mérites."

"Nous n'en parlons pas. Nous sommes bien ainsi. Nous partageons de belles choses mais il n'est pas totalement heureux et libéré avec moi. Je sais que sa condition d'esclave pèse lourd sur sa conscience…"

"Affranchis-le, alors."

Aruns secoue la tête. Hors de question.

"Pour qu'il parte et me laisse ? On verra, Hadrien, mais je pense que ça n'arrivera pas. J'ai trop besoin de lui. J'essaie de ne pas y penser pour le moment et j'espère qu'il ne me le demandera jamais vraiment." Il sourit un peu à l'empereur avant de prendre une coupe de vin. "Mais tu n'es pas venu jusqu'ici pour parler de mes histoires d'amour, je me trompe ?"

"D'amour, voyez-vous ça ? Le général Aruns se pâme devant un esclave. Par Vénus ! Les miracles arrivent."

" Gausse-toi de moi autant que tu veux, tu ne sauras rien de plus."

"Tu m'enleverais le plaisir de pouvoir connaître tes exploits dans un lit avec un autre que moi ?"

Aruns envoie un grain de raisin sur César qui rit avant de reprendre des sujets de conversations plus sérieux. Derrière le rideau, Egkis ne respire plus.


Dès le départ, Aruns avait vu comme une très mauvaise idée le fait qu'Hadrien veuille visiter les confins du mur. Et maintenant, alors qu'il vient de planter dans le ventre d'un Scott son épée, il en a la confirmation.

Il a demandé aux légionnaires de se regrouper autour de l'empereur qui, bien que bon escrimeur, s'est empatté depuis leurs dernières campagnes communes et ne tient plus aussi bien une épée. Malheureusement, il a perdu le groupe dans la bataille. Aruns essaie de les retrouver, tuant deux autres ennemis qui attaquent à pieds. Seneca hennit et se cabre, piétinant les corps sous ses sabots. Prêt de lui, Egkis rend les coups aussi vite et puissamment que n'importe lequel de ses soldats. Il ne porte qu'un simple plastron en cuir et Aruns craint pour sa vie.

"Maître, César a été amené sur la colline. Il faut battre en retraite." hurle Egkis, lançant Socrate en avant.

Aruns hoche de la tête et s'élance à son tour, suivant son esclave qui fend la foule de soldats brisés et ensanglantés. Egkis arrive le premier et prend part à la bataille. Il brandit sa javeline et l'abat sur les Scotts, sa bouche s'étirant dans une grimace, son regard à l'affût, ne voulant épargner rien ni personne. Le général en oublie l'empereur et protège son amant en égorgeant un archer qui l'avait pris pour cible.

Soudain, il voit Egkis se jeter à terre. Il le suit des yeux et la scène à laquelle il assiste lui coupe le souffle. Un guerrier scott, sûrement un de leur chef s'il en croit les peintures tribales, menace de sa lame Hadrien, blessé à terre. Avant qu'il ne mette à mort l'empereur, Egkis a déjà planté son glaive dans le flanc du barbare qui s'écroule dans un cri d'horreur. Aruns saute, à son tour, de son cheval et rejoint les deux hommes les plus importants de sa vie. Hadrien a l'air sonné mais vivant. Un centurion l'aide à se tenir debout.

"Egkis, prend Socrate et ramène César au campement. Je vous rejoins quand j'ai pu rassembler les hommes."

Le jeune homme hoche la tête. Ses yeux bleus sont volontaires et tant de courage pousse Aruns à l'embrasser, peut-être pour la dernière fois, ici et maintenant, au coeur de la bataille. Egkis répond au baiser avec force puis récupère son cheval, aide l'empereur à y monter avant de s'installer en croupe et de galoper vers le Sud. Aruns les regarde disparaître et retourne au combat.


La bataille a été gagnée, au prix du sang de centaines de soldats valeureux. Aruns le déplore, prie les dieux pendant de longs jours. Il écrit lui-même les lettres à envoyer aux familles des défunts. Il allume lui-même les bûchers de ses camarades. Tout plutôt que de penser à la cérémonie qui doit avoir lieu. C'est un honneur, évidemment, mais Aruns n'arrive pas à le percevoir.

Et chaque soir, lorsqu'il prend Egkis, qu'il pénètre ce corps qu'il adore, il se dit que c'est la dernière fois. Le jeune esclave en a autant envie que lui, se perdant dans le plaisir que lui offre sans mesure son maître, mais leurs étreintes ont un goût amer. Ils n'en parlent pas et ça fait longtemps qu'un tel silence ne s'est pas installé entre eux. Ils ne dorment même plus ensemble, Aruns quittant la couche après un dernier baiser malheureux.

Durant ces quatre dernières années, il a appris à aimer le jeune homme et à respecter le soldat, malgré leur différence de statut. Si pour Egkis sa condition d'esclave a été une entrave pour s'épanouir dans la relation qu'il entretenait avec lui, Aruns y voyait la certitude malsaine que jamais il ne le quitterait. Et il avait tort.

Demain matin, Egkis recevra des mains de l'empereur Hadrien son affranchissement pour lui avoir sauvé la vie et Aruns sait que sitôt le glaive apposé sur ses épaules, le jeune Grec partira. Il se l'est promis. La Liberté est une maîtresse plus attirante que l'Amour.

Le général pose sa tête entre ses mains, les coudes sur son bureau, et souffle un grand coup, la tristesse s'abattant sur ses épaules. Il n'arrive pas à enlever le goût de bile qui envahit sa bouche à chaque fois qu'il pense au départ prochain d'Egkis, aux milliers de regrets qui l'assaillent et à ce corps dont il veut profiter une dernière fois.

Et c'est dans cette position que le trouve le jeune homme qui entre sans bruit dans la tente de son maître, une dernière fois. Il tousse pour dévoiler sa présence. Le général ne relève pas les yeux, s'acharnant à contempler le stylet de bois qu'il tient entre ses doigts.

"Maître, je…"

"Je ne le suis plus, Egkis. Tu n'as plus besoin de m'appeler ainsi."

"Vous l'êtes encore ce soir, Maître."

Sa voix tremble et il ne peut pas l'en empêcher. Il a aimé et aime encore cet homme qui lui a rendu sa dignité, son honneur par des mots respectueux puis par des gestes sensuels. Il a aimé ce temps près de lui, à le servir et à se sentir utile, pour la première fois de sa vie. Il n'a compris qu'entre les bras du général Aruns ce qu'est véritablement le sens du devoir et la loyauté. Et il ne le remerciera jamais assez pour cela. Il est un homme meilleur et plus libre qu'il ne l'a jamais été. Grâce à lui.

Le général se lève d'un coup et vient le prendre dans ses bras. Ils s'effondrent tous les deux au sol, leurs mains pressant leurs corps l'un contre l'autre. Leurs bouches se trouvent, s'embrassent longtemps. C'est un baiser d'adieu, assoiffé et violent. Ils essaient de se dire ce que les mots ne peuvent décrire, ils essaient d'exprimer par des gestes implorants tous les sentiments qui les unissent mais qu'ils doivent désormais taire. Egkis se dégage doucement, laissant son front contre celui de son maître qui halète.

"Je voulais vous…"

"S'il te plaît, Egkis, ne dis rien."

Aruns reprend ses lèvres délicatement, lui faisant oublier son beau discours. Il voulait le remercier, lui faire comprendre qu'il a été le seul homme qui ait jamais compté mais qu'il a besoin de partir, de retrouver son foyer et sa famille. De grimper la colline qui surplombe ses champs et voir le soleil se coucher. De s'égratigner les mains en ramassant les olives, le corps en sueur et de pouvoir respirer l'air marin du port de Nauplie. Egkis a besoin de vivre. Mais avant cela, il doit lui dire qu'il chérira pour toujours le souvenir de leurs étreintes, de leurs conversations et le son de son rire. Alors que les murmures apaisants d'Aruns lui parviennent à travers le bruit de sa respiration trop rapide, Egkis se rappelle de ce que disait Socrate : l'Homme aime posséder ce qui est bon pour lui et cherche ensuite à le posséder toujours.

Et Egkis a toujours voulu obtenir sa liberté.

Il plonge son regard dans celui plus sombre de son maître. Dans d'autres circonstances, dans une autre vie, cela aurait pu marcher. Le sourire triste qui apparaît sur le visage d'Aruns l'en convainc.

"Va, maintenant. Sors d'ici. Passe une dernière nuit avec tes amis. Fais leur tes adieux et fête ta future liberté. Tu n'as plus besoin de t'occuper de moi à présent ."

Egkis hoche la tête, ses mains s'accrochent à la cuirasse du général, la respiration lourde. Ils savent qu'Aruns ne sera pas là demain matin, qu'il n'assistera pas au départ de son amant. Voilà leurs adieux.

Le jeune homme se relève, aidant l'autre à se mettre debout lui aussi. Ils se dressent l'un face à l'autre et le fossé entre eux n'a jamais été aussi grand. C'est fini. Egkis se retourne, se dirige vers la sortie. Cependant, avant de partir, sans jeter un regard en arrière, il tend la main à sa ceinture et en décroche une bourse qu'il pose sur la mensa près de la porte.

"Ce sont toutes mes économies. Il y a assez pour payer mon affranchissement et vous racheter Socrate. Je ne veux pas avoir de dette envers vous." Aruns essaie de l'interrompre mais Egkis est plus rapide. "J'ai la somme depuis un an déjà..."

Par-dessus son épaule, Egkis jette un dernier regard au général bouche bée.

"Adieu, Aruns."