Un pincement au cœur me prit lorsque ma main se posa sur la poignée, je levai la tête vers le 221b et je souris presque bêtement. J'entrai et je fus surpris par l'authenticité des lieux comme si rien ne s'était passé. Je montais les escaliers et sans plus amplement réfléchir, je rentrais dans notre appartement. La tabatière n'avait pas bougé. Le tapis en peau de tigre non plus sans oublier la tonne de journaux et de lettres entassés sur la petite table du salon. Je m'assis à sa place, dans son fauteuil. La robe de chambre qu'il chérissait et qui ne ressemblait plus à rien était restée intacte, reposant sur le dossier de ce même fauteuil. Je fermais les yeux un instant devant la pagaille qui sévissait devant moi, comme au Diogène Club. J'appliquais ses dites méthodes, sacrifier un sens pour en favoriser un autre. Mon odorat et mon ouïe devraient suffire bien que la vue soit imparable pour la déduction. Mais nous pouvons également voir avec nos autres sens. Je tentais de me refaire la scène. Je n'avais pas été là, mais je l'étais après-en et malgré mon appréhension sur ce vieil homme que j'avais rencontré, je me concentrais un maximum.

Chaque détail de la pièce me revint en mémoire. J'ouvris rapidement les yeux et je me précipitais vers le coffre de mon ami, derrière un tableau. Je fus stupéfait de voir qu'il avait été vidé. Pourquoi ? Par qui ? Scotland Yard aurait-il fait ouvrir le coffre ? Pour y trouver quoi ? Il n'y avait que de l'argent et le dossier de Moriarty qu'il avait construit pendant des années. Je me retournais vers les fenêtres et je me souvins alors d'un détail qu'il m'avait fait parvenir lors de sa visite à mon domicile. Il avait parlé d'un trou dans la fenêtre. Je me plaçais à nouveau dans le fauteuil qui avait du accueillir feu Mme Hudson et je regardais devant moi. Un petit trou dans le mur en chêne m'intrigua. Je m'approchais sans dévier mon regard de ma cible. J'observais. J'attachais à un clou juste au dessus, une ficelle que j'avais pu trouver miraculeusement sur une table près de moi. Puis je me dirigeais vers la fenêtre en parfaite diagonale. Mon fil allait remarquablement bien jusqu'à la fenêtre où je découvris ce fameux petit trou dont Sherlock Holmes m'avait tant parlé, ce n'était un pas un petit trou à proprement parler, mais plutôt un carreau qui avait dû voler en éclat. Une idée me traversa l'esprit comme cette balle avait dû traverser la pièce.

« Alors mon bon Watson ? On s'amuse avec mes méthodes ? »

Mon corps se raidit entièrement et je n'osais pas me retourner. J'entendais ses pas sur le parquet grinçant puis ses mains venir s'abattre sur mes épaules. Les larmes montèrent immédiatement et je ne voulais pas qu'il me voit ainsi. Je n'avais pas pour habitude de pleurer mais c'était inespéré. Mes jambes se dérobèrent sous moi, je me senti tomber, mais rapidement, ses bras s'entourèrent autour de mon poitrail. Je luttais contre l'envie de fermer les yeux.

« Watson ?! »

Je savais qu'il était là et je me laissais aller contre lui, enfin en sécurité.

Je me réveillais sur le canapé sans même savoir comment j'avais pu arriver là. Tout ce que je constatais c'est que j'avais mes jambes légèrement surélevées, j'étais sur le dos, j'ouvris les yeux pour découvrir mon ami Sherlock Holmes, lui-même, me semblait-il être endormi, ses deux mains sur mes membres endoloris, j'avais sûrement dû rester un bon bout de temps dans cette position, assez confortable je dois vous l'admettre. Je me relevais soigneusement assis sans le déranger, je retirais mes jambes de ses cuisses et je me positionnais la tête sur ses jambes, cherchant rien de plus que sa compagnie. Il avait sa drogue comme j'avais la mienne et sans le savoir vraiment.

« Eh bien Docteur, je vous ai manqué à ce point ?

- Ne voyez rien de sexuel dans tout ceci mon ami. Vous m'avez simplement manqué. Lui répondis-je un sourire nerveux en coin néanmoins. »

Il croisa ses bras et regarda devant lui, impassible au possible. Je retrouvais bien là le grand Sherlock Holmes.

« Avez-vous trouvé des réponses ?

- Je ne pense pas. Tout est confus dans mon esprit. Je ne sais pas où donner de la tête. Les journaux, votre disparition. Pourquoi ?

- Pour vous mettre en sécurité.

- Je le suis à vos côtés.

- Figurez-vous que non. Voulez-vous que je réponde à certaines de vos questions ?

- Mais je vous en pris, mon cher Holmes.

- Tout d'abord, je n'ai jamais reçu une quelconque balle, que ce soit de Lestrade ou d'un potentiel ravisseur de Mme Hudson. Elle va parfaitement bien, rassurez-vous. Tout ce que j'ai pu vous raconter et je vous prie de me croire, a été inventé de toute pièce par mes soins et j'espère de tout cœur que vous accepterez mes excuses les plus sincères car je sais ô combien ma « mort » a pu vous affecter au plus profond de vous-même. Je sais ce que j'ai pu vous causer, j'ai vu dans quel état je vous ai rendu, c'est pour cette raison que j'ai décidé de « revenir » d'entre les morts, il m'était insoutenable de vous voir détruis par mon absence. J'agirai autrement pour capturer mon homme. »

Mes yeux s'embuèrent lorsque je l'entendis dire que cela lui était insoutenable de me voir ainsi. Mon rythme cardiaque s'était accéléré sans raison apparente, ma respiration se faisait profonde. Il baissa son regard sur moi, je me senti compressé par cette intense sensation qui me parcourait le corps.

« Watson ? Vous allez bien ?

- Je… J'aurai besoin d'une consultation je pense.

- Vous voulez que je vous ausculte ? Je n'ai pas les compétences vous savez. Tout ce que j'ai pu pratiquer que nous pourrions qualifier de médecine, n'était pratiqué que sur des ca…

- Par pitié Holmes, taisez-vous et faîtes-le ! Le coupais-je. »

Son visage se rapprocha du mien, je sentais sous souffle contre ma peau, je le laissais faire, j'avais confiance en lui. Il examina mes yeux, il avait dû me voir faire de nombreuses fois auparavant. Il fronça, il m'aida à me remettre assis, se retira du canapé puis m'allongea en prenant soin que je ne retombe pas lourdement. Il se plaça à genoux à mes côtés, son torse au niveau du mien, et vînt placer son oreille sur mon poitrail dans le but d'entendre mon cœur battre, ce qui était le plus sûr. Il posa sa main droite sur mon front brûlant, je respirais de plus en plus fortement, produisant un sifflement.

« Watson, calmez-vous. »

Son ton était posé, calme, assuré, sans tremblements. Il prit ma main droite, la posa sur son cœur, et se mit à respirer profondément.

« Callez-vous sur moi, John. Inspirez, expirez »

Je tentais de le suivre, je le regardais, apeuré. Je n'avais pas le contrôle de la situation, je ne reconnaissais en aucun cas ces symptômes.

« Tachycardie, John, il faut vous calmez. Le stress, vous avez attrapé froid, l'alcool, le tout vous a provoqué cette tachycardie passagère. Ayez confiance en moi, calmez-vous et cela ira bien mieux, je ne risque plus rien ici. »

Sa main était toujours sur mon front et il m'observait, mon cœur ralentissait, ma respiration se faisait moins saccadée, je me calmais enfin. Il sourit, et je souris à mon tour. Je lui glissais un « merci » murmuré.

« C'est toujours un plaisir de vous voir Watson. Lâcha-t-il »

Il se faisait tard en ce mercredi de mars, nous venions de passer un agréable moment autour d'un thé lorsque mon ami Sherlock Holmes prit sa pipe et commença à fumer.

« Mon cher Watson, il serait grand temps que vous sachiez tout au sujet de ces trois derniers mois. »

J'haussais les sourcils tout en levant le nez du journal d'aujourd'hui, sans vraiment comprendre pourquoi il allait m'en parler maintenant. Il avait commencé lors de nos retrouvailles et il aurait pu continuer, mais au lieu de cela, je n'avais rien pu savoir d'autre.

« Vous souvenez-vous assez bien de notre passage dans cette usine ?

- Et bien oui, pourquoi ?

- Rien ne vous a frappé lorsque nous l'avons traversée ?

- Vous avez touché des objets, vous me les avez passés pour que nous puissions avoir de la graisse sur nos mains et passer pour de parfaits ouvriers.

- Tous les objets ?

- Il y en a deux que vous avez reposé avant de me les mettre en main.

- Exact ! Une excellente mémoire que vous avez là Watson. Avez-vous lu les journaux récemment ?

- Comme chaque matin, bien évidemment, j'aurai dû remarquer quelque chose ?

- La mort de Ronald Adair, cela ne vous a pas choqué ?

- Pas le moins du monde, il a été assassiné d'une manière étrange, c'est tout ce que je sais.

- Je connais son meurtrier.

- Sans avoir même été sur les lieux du crime ? Holmes mais comment cela est-il possible ?

- Le soir du meurtre, il y avait une réception dans un restaurent, non loin de chez lui. Il a été tué par balle me semble-t-il ?

- Ma foi, c'est cela.

- Pouvez-vous m'expliquer comment dans ce cas précis, personne n'ait entendu un seul coup de feu ?

- Je ne sais pas, mais vous allez sans doute me l'expliquer, n'est-ce pas ?

- Il faudra d'abord me suivre.

- J'irai où vous souhaiterez. »

Mon ami se leva, et alla dans sa chambre qu'il n'occupait que très rarement. Il revînt avec un corps qui me semblait très rigide. Ce ne fut que lorsqu'il me montra le mannequin que je compris qu'il s'agissait d'une réplique quasi parfaite de lui, j'en fus impressionné.

« Bon Dieu Holmes, où avez-vous eu ceci ? M'étonnais-je.

- J'ai un ami qui travaille la cire, il m'a gentiment donné un coup de main pour cette affaire en échange d'un service que je lui avais accordé. C'est fou ce que de nos jours, nous sommes capable de faire. »

Il le plaça dans son fauteuil, devant la fenêtre, et me prie de le suivre dehors. Je n'avais pas la moindre idée de ce qu'il se tramait, mais cela restait néanmoins important pour lui. Son visage était fermé, impassible comme à l'accoutumer. Nous descendîmes les escaliers, et je passais voir Mme Hudson pour l'informer de notre sortie. Elle ne fut pas surprise, elle était habituée. Holmes lui donna une feuille avec quelques indications. Une fois dans la rue, Holmes marcha tranquillement à mes côtés. Nous nous rendîmes dans le parc.

« Il y a dans cette ville, le digne successeur de feu le professeur Moriarty et je compte bien l'arrêter.

- C'est lui, qui vous avait blessé ce soir de nouvel an ?

- Lui-même, il ne vous est pas inconnu pour autant.

- Le colonel Moran ? La balle dans notre appartement, le carreau brisé, Ronald Adair…

- Ces deux affaires ont un lien, en effet. Vous n'êtes pas sans savoir, que lorsque nous étions à la poursuite de Moriarty, il l'accompagnait dans ses moindres déplacements. Votre mentor, le Docteur Hoffmanstahl, a été tué par Moran, d'une toute nouvelle arme qu'il fit construire par l'ingénieur allemand Von Herder.

- Il est arrivé le premier janvier de cette année à Londres !

- Et dans cette usine, il fabriquait ses armes en grande quantité. Ce petit cylindre que j'ai tenu dans ma main était en réalité un canon de fusil, et un percuteur d'une nouvelle génération. Il est l'innovateur du fusil à vent. Une assez bonne porté, une grande puissance et aucun bruit ne sort de cette arme, le rêve de tous tireurs d'élites, n'est-ce pas ?

- Von Herder travaillait déjà pour Moriarty.

- Il a construit le premier fusil à vent pour le Colonel Moran, il s'en est servit avec certitude au moins trois fois. Le Docteur Hoffmanstahl, à l'hôtel du Triomphe à Paris, puis en Suisse sur le frère de Mme Simsa, René.

- Une balle, deux fléchettes de curare.

- Exactement. Et aujourd'hui, il est de retour avec un esprit de vengeance, il veut m'abattre.

- Et il a bien failli réussir, je vous rappelle.

- Ce n'est pas nécessaire de me le remémorer mon cher. A propos, j'ai oublié de vous remercier de m'avoir accueillit le soir du nouvel an, cela vient de me revenir à l'esprit.

- Je n'allais tout de même pas vous laisser mourir de froid un soir pareil, Holmes.

- Il est vrai, vous êtes bien trop bon pour agir ainsi, néanmoins, nous avons un tireur à arrêter, et mon plan se met doucement en place, il m'a fallu certes quelques mois pour y parvenir mais il avait disparût de cette ville et je n'en entendais plus parler, me faire passer pour mort a dû le mettre en appétit.

- Il a sans doute pensé que vous mort, plus personne à Londres ne serait capable de le retrouver et de l'arrêter.

- Il travaillait bel et bien avec le plus grand criminel de cette génération, c'est ainsi que vous le qualifiez si je ne m'abuse, mais il n'a cependant pas l'intelligence de ce dernier. Il est bien trop impulsif pour cela.

- Et c'est de cette manière que vous comptez l'avoir ?

- En quelques sortes oui, il n'ira pas vérifier si je suis bien dans l'appartement et c'est là, qu'il commettra son erreur. Même Lestrade serait assez intelligent pour venir toquer et me tirer dessus afin de m'abattre.

- C'est ce que vous m'avez fait penser.

- Il ne l'a pas pratiqué de cette manière puisque c'est moi qui suit entré et que…

- Peu importe Holmes. Le coupais-je.

- Et je le regrette fortement mon bon Watson. »