Prévenue par Oïn et Gloïn, la Compagnie s'était regroupée dans la pièce principale de la suite qu'ils occupaient tous et attendait le retour de Bilbon en commentant l'évènement. Du poison ! Voilà en tous cas qui leur donnait raison sur un point : Kili était hors de cause et n'avait pas fui son devoir comme certains à Erebor s'évertuaient toujours à le croire. Ou en tous les cas à le prétendre. En dépit de quoi d'ailleurs le mystère demeurait entier. Trois fois déjà Oïn avait dû répéter ce qu'il savait : l'ivraie est toujours toxique. Elle devient mortelle en fonction de la dose absorbée. Ce n'est pas à proprement parler un poison violent mais enfin, une absorption massive n'en entraînera pas moins la mort.
- Nous pouvons remercier Bilbon d'avoir mis la main là-dessus, résuma Balin. Nous avons à présent une idée de ce qui est arrivé. Malheureusement, qu'il soit mort ou vivant nous ignorons toujours ce qu'est devenu Kili.
- Espérons que son domestique pourra nous éclairer. Si nous avions ne serait-ce qu'un indice, une idée, on aurait peut-être un espoir de le retrouver.
Chacun y alla ensuite de son hypothèse, exception faite de Gloïn qui continuait à fouiller ses propres affaires en grognant entre ses dents.
- Tu as perdu quelque chose ? s'enquit finalement Balin.
- Oui ! Le pendentif qui renferme les portraits de Runda et de Gimli. Je ne m'en sépare jamais et je viens de m'apercevoir qu'il n'était plus dans ma poche. Ça m'énerve !
Ses amis opinèrent vaguement. Ils savaient tous combien Gloïn tenait à cet objet. Mais malgré leur sympathie, ils avaient tous autre chose en tête.
- Que fait donc Maître Sacquet ? grogna Dwalin au bout d'un certain temps. Voilà un moment qu'il devrait être revenu avec ce gamin, non ?
Les nains s'échauffaient à force de commenter l'histoire du vin empoisonné et de chercher à savoir si cette découverte changeait la donne actuelle. La patience n'est pas le fort des nains. Encore dix minutes plus tard, tous commençaient à s'énerver vraiment. On envoya Bofur aux nouvelles. Le nain au chapeau ne fut absent que très peu de temps : la porte s'ouvrit soudain comme poussé par une tornade, arrachant même Gloïn, de plus en plus renfrogné, à ses recherches. Bofur, livide, s'encadra dans l'ouverture :
- Venez vite ! lança-t-il, essoufflé d'avoir couru pour venir avertir ses amis. Bilbon... il a eu un accident. Une chute. Il est étendu au bas de l'escalier. Je crois qu'il vit encore mais il perd beaucoup de sang. Je n'ai pas osé le soulever. S'il s'était rompu la nuque ou le dos...
Il n'eut pas besoin d'en dire plus. Sans avoir à se concerter, les nains se ruèrent tous en avant, Gloïn y compris.
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Effectivement, Bilbon était encore en vie. Il avait la tête en sang mais sa poitrine se soulevait régulièrement. Oïn l'examina avec soin avant de demander à Dwalin et Dori de le soulever aussi délicatement que possible et de le porter sur son lit. Avec une douceur inattendue de la part de guerriers aux gestes toujours un peu brusques et aux caractères plutôt bourrus, les nains déshabillèrent le blessé de manière à permettre à Oïn de se faire une idée de l'étendue exacte de ses blessures et de le soigner en conséquence. Le guérisseur lui banda soigneusement la tête et lui plaça le bras droit en écharpe car le poignet avait triplé de volume.
- Qu'a-t-il pu se passer ? demanda Ori, qui paraissait ne pas pouvoir quitter le hobbit des yeux.
- Il aura glissé. Ou perdu l'équilibre. J'espère qu'il nous en dira plus en revenant à lui.
- Et le gosse ? demanda Nori.
- Quel gosse ?
- Eh bien, le serviteur de Kili ?
- Bilbon n'a peut-être pas eu le temps de le retrouver.
- Je vais le chercher, moi, grogna Dwalin. Bilbon est en sécurité et nous devons savoir ce qu'il en est de Kili. Le temps presse.
- Je viens avec toi, dit aussitôt Balin. Tu es trop brusque, mon frère. Si nous voulons que ce garçon nous dise ce qu'il sait, il ne faut pas l'effrayer.
Ils sortirent sans bruit de la pièce. Une heure plus tard, ils n'étaient toujours pas de retour.
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Quand Bilbon reprit ses sens, il rêvait que quelqu'un lui cognait sur la tête avec un marteau de forgeron et les coups résonnaient dans son cerveau en échos à la limite du supportable. Il tenta machinalement de lever la main pour arrêter ça et gémit de douleur quand un élancement aigu lui tenailla le bras.
- Doucement, fit une voix rocailleuse et familière. Restez tranquille.
Bilbon ouvrit les yeux. Il lui fallut quelques instants pour accommoder sa vision. Ce fut difficile, car le décor tout entier donnait l'impression de danser la gigue autour de lui. Mais quel doux réconfort il éprouva alors en voyant -même s'il y voyait mal- les dix nains rassemblés autour de son lit et le regardant avec autant d'inquiétude que de sollicitude ! Il est bien doux de se sentir entouré et de savoir que l'on a des amis.
- Que... qu'est-ce... bredouilla-t-il d'une voix pâteuse.
Oïn le souleva avec précaution et porta un verre à ses lèvres.
- Buvez, dit-il. Doucement. Tout va bien, maître cambrioleur. Vous allez vous en sortir.
Bilbon était assoiffé et le breuvage lui fit du bien. Lorsqu'il fut à nouveau bien installé contre son oreiller, bien que torturé par une migraine atroce il tenta à nouveau de parler :
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Nous espérions que vous nous le diriez, grogna Dwalin.
- Nous vous avons trouvé au bas des marches, vous nous avez fait peur ! ajouta Balin. Sur le coup nous vous avons cru mort. Vous avez glissé ?
- Glissé... je ne sais plus.
Bilbon plissa les yeux, s'efforçant de réfléchir. Il avait horriblement mal au crâne, ça cognait là-dedans, c'était affreux !
- Vous deviez aller chercher le domestique de Kili. Vous ne vous souvenez pas ?
- Si.
Les souvenirs lui revenaient. La coupe. Le vin empoisonné. L'escalier qui n'était pas éclairé. Pourquoi ne l'était-il pas, d'ailleurs ? Ils empruntaient tous cet escalier très régulièrement, il y avait des torches à intervalles réguliers et Bilbon se souvenait avoir aperçu leur reflet plus bas. Tout le haut de l'escalier en revanche était plongé dans la pénombre. Il avait sauté plusieurs marches. Ensuite ?
- J'ai trébuché, dit-il. Ça s'est passé si vite, je ne me souviens pas très bien. Je crois que je me suis pris les pieds dans quelque chose et je suis tombé. Vous avez trouvé le petit ? Qu'a-t-il dit ?
Sa question tomba dans un tel silence que, tout de suite, le hobbit s'affola :
- Pourquoi ne répondez-vous pas ? Que s'est-il passé ? Reste-t-il un espoir pour Kili ?
Les nains échangèrent des regards sombres puis Balin prit la parole :
- Nous ne savons rien de plus, Bilbon. Dwalin et moi avons cherché ce garçon dans tout Erebor sans résultat. Il semble qu'il ait lui aussi disparu.
Bilbon ferma les yeux. Il lui semblait que sa migraine venait de décupler et que vertige allait lui faire perdre connaissance. Non, ce n'était pas possible ! Pas possible ! Le découragement l'envahit.
- Reposez-vous, fit la voix conciliante d'Oïn. Vous avez fait une très mauvaise chute. Vous avez besoin de beaucoup de repos. Du repos et du calme.
- Je ne veux pas dormir, exhala Bilbon dans un souffle, sans ouvrir les yeux. Il faut savoir ! Il faut savoir ce qui est arrivé. Nous devons retrouver Kili. Ce garçon... ce garçon...
Il parlait comme en rêve, presque sans en avoir conscience lui-même.
- Restez tranquille, ordonna sévèrement le guérisseur. Vous n'aiderez pas Kili en aggravant votre état. Si vous ne vous calmez pas, je vous ferai boire un somnifère.
Bilbon se tut. Il avait tellement mal au crâne ! Il garda les yeux fermés et peut-être les nains le crurent-ils endormis. Comme ils ne voulaient pas le quitter, ils s'installèrent tous autour de son lit et continuèrent à parler à mi-voix. Bilbon se trouvait dans une sorte d'état second mais il entendait tout ce qui se disait et son subconscient mémorisait chaque mot.
- Tout ça est quand même un peu trop gros pour être un hasard, disait Dori. D'abord Kili. Cette histoire de poison. Maintenant ce gamin qui disparaît à son tour. Et la chute de notre hobbit dans l'escalier. Il y a un assassin à Erebor, nous ne pouvons plus en douter. Et on dirait bien qu'il est tout près de nous.
- Un assassin je ne sais pas, mais quelqu'un de malveillant oui, sans l'ombre d'un doute.
- Comment "tu ne sais pas" ? Et le poison dans le verre de Kili ? Et la chute de Bilbon ?
- Je ne l'oublie pas. Concernant Bilbon, il nous a dit qu'il avait trébuché. Quant au poison, malheureusement nous ne savons pas quelle dose il y avait dans ce vin. On n'a peut-être pas voulu le tuer. Oïn nous a dit qu'à faible dose, l'ivraie provoquait un profond sommeil. Peut-être Kili est-il toujours en vie. Peut-être l'a-t-on seulement enlevé.
- "Seulement" ! Tu as de ces mots !
- Comment savoir ?
- C'est justement ce que, peut-être, son domestique aurait pu nous dire.
- Si Kili était mort, pourquoi avoir fait disparaître son corps ?
- Pour cacher l'assassinat et semer le doute ?
- La question se pose également s'il est toujours vivant : où et pourquoi ? Si l'on avait voulu réclamer une rançon, ce serait déjà fait.
- Pas sûr. Cela fait quoi ? Vingt-quatre heures ? Qu'il a disparu. S'il a été enlevé, ses ravisseurs peuvent encore se manifester.
- Je n'y crois pas. Si c'était l'or qui intéressait le ou les coupables, ils auraient attendu le couronnement. Kili n'était pas encore roi.
- Moi j'ai surtout envie de demander : "qui et pourquoi" ?
- Pensez-vous qu'il puisse s'agir d'une vengeance ?
- Une vengeance ? Mais qui pouvait en vouloir à Kili ? Il n'a encore rien fait pour avoir des ennemis et il est si jeune !
- Il n'était peut-être pas personnellement visé. On pourrait en vouloir à sa famille. Thorin, lui, avait beaucoup d'ennemis.
- Pas parmi les nains.
- Hum… à voir.
- Mais Thorin est mort ! Hélas. Il n'y a plus lieu de vouloir se venger, si tant est que que quelqu'un en ait eu envie.
- Ça ne sert à rien d'échafauder des suppositions qui ne reposent sur rien. Il nous faudrait des certitudes.
- C'est facile à dire. En attendant, il faut bien qu'il y ait un but à tout cela.
- Oui, soupira Balin, naturellement qu'il y a un but derrière tout ça. L'ennui, c'est que nous ne le connaissons pas. Qui et pourquoi ? Voilà ce que nous ne cessons de nous demander mais hélas ! Nous n'avons pas la moindre réponse. Ni même l'ombre d'une réponse.
- Et si le coupable était ce domestique ? Il a préparé ce vin lui-même, il l'a même avoué à Bilbon. Pourquoi chercher plus loin ?
- En quoi un simple domestique pouvait-il avoir intérêt à la mort ou la disparition de Kili ? Et comment, seul, aurait-il pu le faire disparaître ? Réfléchis, voyons !
Bilbon était trop épuisé et avait trop mal à la tête pour parler mais il écoutait ardemment et faisait ses propres réflexions. Coupable, ce jeune Drokki ? Lui aussi rejetait fermement cette éventualité. Il revoyait le visage bouleversé de l'adolescent. Quel âge pouvait-il avoir ? Seize ans ? Ah non, c'était un nain, donc plus que ça. Une petite cinquantaine ? Oh et puis peu importait ! C'était un adolescent, voilà tout. Il n'était pas de haute naissance et faisait partie de "l'armée de maintenance", comme l'appelait Dain. Ceux qui suivant à distance acheminaient les vivres, le matériel, les artisans. Sans doute ce garçon avait-il suivi son père ou ses frères aînés. Comme il avait dû être fier d'avoir l'autorisation de le faire ! Ou pas ? Ou peut-être ne voulait-il pas devenir un domestique ? C'était possible mais de là à le pousser au meurtre... c'était absurde. En outre, Kili n'avait que quelques dizaines d'années de plus que lui (autrement dit, pas grand-chose pour un nain) et sa nature était de mettre les gens à l'aise. Décidément, rien ne collait dans tout ça. D'ailleurs pourquoi Drokki aurait-il admis avoir apporté du vin à Kili, du vin que de son propre aveu il avait préparé lui-même, s'il y avait versé du poison ? Le remords ? Non décidément, Bilbon n'y croyait pas. Et pourtant, ce petit semblait en savoir bien plus long qu'il n'en avait dit.
- L'ivraie est un poison végétal, fit Gloïn. Nous devons bien admettre que les nains ne sont pas familiers de ces substances, si l'on excepte ceux qui s'en servent pour soigner - je ne dis pas ça pour toi, mon frère, tu le sais- Qui pourrait utiliser un poison végétal ?
- Les elfes, gronda une voix.
- Ce Thranduil ne m'inspire aucune confiance...
- Son fils non plus. De plus, nous sommes en hiver. Quand pousse cette plante empoisonnée, Oïn ?
- En été. Avec le blé.
- Il fallait donc en avoir une provision.
- Les elfes pouvaient avoir bien des raisons d'éloigner Kili du trône. Ce sont nos ennemis de toujours.
- Ils doivent avoir du mal à accepter que nous leur ayons échappé.
- Thorin nous a dit que leur roi était obsédé par ces pierres...
- N'oubliez pas la fille !
Il y eut un silence.
- La fille ? émit quelqu'un d'une voix prudente.
- Oh, Dori, tu es aveugle ou quoi ? Cette fille rousse. L'elfe. Kili en était très épris, tu ne l'as pas remarqué ?
- Kili a toujours eu des goûts un peu spéciaux en matière de femmes...
- On s'en fiche, idiot !
- Tu n'as pas vu que le fils du roi elfe était jaloux ? Il devait avoir des vues sur elle, lui aussi. Et elle est morte. Morte pour sauver Kili. Tu ne crois pas que ça fait un bon motif de vengeance ?
- Vous croyez ?
- Oui mais le gamin ? Je veux dire, le petit qui a préparé le vin ?
- Et s'il s'était laissé acheter par les elfes ? Thranduil possède d'énormes richesses, auxquelles son fils a certainement accès.
- Un nain qui accepterait de se laisser acheter par des elfes ?!
Il y eut un long silence.
Bilbon de son côté poussa un long soupir intérieur. Les elfes. L'amour d'un prince pour une jeune femme qui en aime un autre. Motif de meurtre. Que venait faire Drokki là-dedans ? Se serait-il vraiment laissé acheter ? Quelque chose clochait, Bilbon en était conscient, mais il était trop faible et trop dolent pour mettre le doigt dessus. Il avait besoin de dormir. Dormir, dormir...
O0O
Quand il s'éveilla, son mal de tête quoique toujours présent avait diminué. Ses amis étaient toujours là, près de lui, et lui adressèrent des sourires plein de sympathie. Bilbon voulait prolonger cet instant de grâce et ne pas penser maintenant à des choses désagréables. Il se tortilla pour trouver une position plus confortable et soudain sentit quelque chose de dur dans la poche de son pantalon. Il envoya une main tâtonnante explorer les profondeurs de sa poche, en tira un objet inconnu qu'il regarda d'un air un peu hébété, enfin se souvint.
- Au fait, fit-il lentement, car parler lui était encore difficile, j'ai trouvé ça.
Comme il n'était pas encore très bien éveillé, il ne réalisa pas tout de suite qu'un silence de mort avait couronné ses paroles à priori innocentes.
- Où l'avez-vous trouvé ? fit alors Gloïn, la voix altérée.
- Dans les appartements de Kili. J'ai l'impression d'avoir déjà vu cet objet, mais...
- C'est à moi.
- A vous ?
Le nain s'empara de l'objet et l'ouvrit. Les portraits de son épouse et de son jeune fils apparurent.
- Oui, c'est bien le mien.
Manifestement gênés, les nains paraissaient ne plus oser regarder leur compagnon. Quant à Bilbon, il avait rougi et aurait souhaité être à cent lieues de là.
Dwalin, toujours direct, lança alors :
- Tu penses l'avoir perdu quand ?
O0O
De toute sa courte vie, jamais Kili n'avait connu pareil lendemain de cuite. Non pas d'ailleurs qu'il ait une grande expérience en la matière : sa mère lui aurait dévissé la tête s'il était rentré ivre chez lui et Thorin n'aurait pas forcément apprécié non plus. Le garçon se souvenait d'une fois, au cours d'une expédition... Les affaires avaient été bonnes et les nains avaient pris le chemin du retour chargés de marchandises, la bourse pleine. Oui, les transactions avaient été fructueuses. Pour fêter ça ils s'étaient arrêtés un soir dans une auberge. La fête avait duré la moitié de la nuit et Kili avait bu plus que de raison ce soir-là. Lorsqu'il avait voulu se lever de table, il titubait tellement qu'il s'était effondré à quatre pattes, riant bêtement. Il ne pouvait pas se relever et riait de plus belle quand soudain il s'était senti empoigné par le col et remis sans ménagement sur ses pieds :
- C'est du beau ! avait sifflé son oncle (Dwalin et lui tenaient l'alcool comme personne, c'était fou, on aurait dit que ni la bière ni le vin n'avaient d'effet sur eux et lorsque les autres roulaient sous la table, eux chancelaient à peine et parlaient encore à peu près normalement). Je ne peux donc pas te quitter des yeux une heure ou deux ?! Si j'avais vu que tu buvais autant...
Bref, Thorin l'avait traîné dehors et malgré les protestations avinées de son neveu il lui avait plongé la tête dans l'eau glacée tirée du puits. L'horreur ! Le lendemain n'avait pas été folichon non plus : une migraine affreuse, des nausées, l'impression qu'une bûche avait remplacé sa tête... oh oui, ç'avait été une sale expérience. Eh bien, c'était encore pire aujourd'hui. Kili éprouvait la sensation que le sol tournoyait, l'emportant avec lui à lui donner des hauts le cœur. Il lui semblait qu'une créature malveillante s'était glissé derrière ses globes oculaires et, à coups de pied, s'efforçait de les faire sauter hors de leurs orbites. Chaque fois qu'avec difficulté il tentait de soulever ses paupières, il devait les refermer promptement car des éclairs acérés lui transperçaient les yeux. Il tenta de bouger : ses membres étaient de plomb, raides comme après des heures et des heures d'entraînement. Même ses oreilles bourdonnaient désagréablement, à croire qu'un million d'abeilles zonzonnait autour de sa tête.
Il se passa longtemps, très longtemps avant que tout cela commence à s'atténuer et Kili ne fut conscient que par intermittence. D'ailleurs il préférait somnoler, c'était moins pénible. Le sommeil était doux et confortable, l'état de veille douloureux et difficile. Des heures passèrent et finalement son malaise commença à s'atténuer, ses esprits à lui revenir.
- Faut que je me réveille, pensa-t-il vaguement. Avant que Mère et Thorin me voient comme ça.
Il ne comprit pas tout de suite pourquoi son cœur se serrait de la sorte mais il lui semblait que quelque chose de grave était arrivé. Quelque chose de très grave. Il eut soudain la certitude que ni sa mère ni son oncle ne viendraient le réprimander pour avoir trop bu. Pourquoi ? Tous les souvenirs jaillirent en même temps : la Quête et tout ce qui en avait découlé. La bataille. Et les morts. Kili gémit de douleur mais cette fois c'était moral. Morts. Tous morts. Thorin et Fili. Et... oh là là, et le couronnement qui devait avoir lieu, oh misère... dès aujourd'hui. Eh bien, il allait faire bonne figure, vraiment ! Quelle idée d'avoir bu autant ?
Kili tenta de remuer, voulut se lever mais n'y parvint pas, à défaut se tortilla et se tourna sur le côté. Oui, il n'aurait pas dû... euh... Il était en train de chercher à se remémorer ses excès de la veille, sans y parvenir. Il avait bu très modérément en mangeant, il en était d'autant plus sûr qu'il se souvenait que l'angoisse et l'incertitude lui avaient coupé l'appétit et que rien ne passait. Non, il ne pouvait pas être aussi mal en point à présent pour le peu qu'il avait avalé. Kili fronça les sourcils, ce qui déclencha un élan de douleur dans sa tête, et s'efforça de rassembler ses souvenirs. Ah oui, il y était : Drokki lui avait apporté une coupe de vin chaud. Il ne l'avait pas demandée et pensait que l'adolescent s'était définitivement retiré, le laissant à son anxiété et ses doutes, quand il était revenu avec cette boisson.
- Du vin chaud, Majesté. J'ai pensé que cela vous ferait du bien. Ma mère prépare toujours du vin chaud quand quelqu'un est nerveux ou quand ça ne va pas.
Il avait dit cela timidement et lui avait tendu la coupe d'un geste hésitant. Kili lui avait souri, conquis par sa gentillesse.
- Merci. Tu sais, tu peux m'appeler Kili. Pas besoin de faire tant de manière avec moi.
Le garçon avait violemment rougi :
- Oh ! Oh non, je n'oserais pas !
- Avec un peu d'entraînement, tu devrais y arriver, l'avait taquiné Kili.
Le vin était très parfumé et son odeur capiteuse l'avait un instant apaisé. La chaleur du breuvage épicé lui avait fait du bien, il s'en souvenait. La mère de Drokki avait de bonnes recettes, s'était-il dit. Mais on en revenait toujours au même : une coupe de vin ne pouvait pas avoir suffi à l'enivrer !
Kili continuait à se creuser la tête pour se souvenir de ce qui était arrivé. Oui, après avoir bu, il s'était senti un peu plus calme mais pas suffisamment pour que ses angoisses le laissent en paix. Il avait continué à arpenter sa chambre de long en large et c'est là que ça avait commencé : il avait le vertige, il titubait et... il avait mal ! Des courbatures dans tout le corps. Et ensuite, il... et ensuite ? S'était-il endormi ?
- Qu'y avait-il dans ce vin ? grogna le jeune nain à voix haute.
Kili inspira à fond et pour la première fois se demanda où il se trouvait et pourquoi il faisait à la fois si noir et si froid. Une chose était certaine, il n'était pas dans son lit. Il étendit la main et à tâtons explora les alentours. Il se trouvait étendu sur un sol de pierre. Bizarre.
- Pourquoi est-ce que je n'arrive pas à ouvrir les yeux ? Que m'arrive-t-il ?
Il lui fallut un moment pour se convaincre que ses yeux étaient grands ouverts. Pourtant il ne voyait rien. Mais ce qui s'appelle : rien. Autour de lui, les ténèbres étaient totales. Ce ne fut qu'à cet instant que Kili réalisa qu'il n'y avait pas que l'obscurité qui l'entourait, mais aussi le silence. Un silence écrasant. Un silence de fin du monde. On n'entendait RIEN ! Ni un murmure, ni un souffle, RIEN ! Kili frissonna. A mesure qu'il reprenait ses sens, il réalisait qu'il avait très froid. Il fallait dire qu'il n'avait pas grand-chose sur le dos : seulement son pantalon et sa chemise. Il n'avait même rien aux pieds et il se rappela que son malaise augmentant la veille, il avait entrepris de se dévêtir pour se coucher. Qu'est-ce que tout cela voulait dire ?
Toujours à tâtons, les membres encore flageolants, Kili s'efforça de reconnaître les lieux alentours. Il régnait ici une odeur de roche et de renfermé. Une grotte ? Certes, les cavernes ne manquaient pas à Erebor, mais pourquoi y serait-il ? Sa main finit par rencontrer une paroi. Ah. Une paroi de roche taillée et égalisée, aurait-on dit. Rassemblant ses forces, le jeune prince s'efforça à nouveau de se lever. Il allait réussir à s'asseoir quand bing ! Sa tête heurta quelque chose de dur. Levant les mains, il constata la présence d'une roche compacte au-dessus de lui également. Il devait y avoir environ soixante-dix centimètres de hauteur entre le sol et le "plafond". Que signifiait donc cela ? Une idée terrifiante vint à l'esprit de Kili, qui cependant la repoussa énergiquement. Allons voyons ! Du sang-froid et tâchons d'en savoir plus. Les mains étendues autour de lui, se déplaçant tant bien que mal en rampant, ou à quatre pattes, Kili découvrit des angles, quatre en tous, bien trop nets pour être naturels. Bien, il se trouvait donc dans une sorte de "niche" rectangulaire d'environ deux mètres carrés. Mais pas très haute puisqu'il ne pouvait se redresser entièrement, ni même s'asseoir. Sous ses doigts, le prisonnier découvrit soudain quelque chose qui ne pouvait tromper un nain, peuple de la pierre : ce qui l'empêchait de se lever était une lourde dalle taillée, parfaitement emboîtée entre les parois.
Kili ne manquait pas de bravoure mais là, il sentit tout son sang refluer vers son cœur et une sueur glacée lui dégoulina tout le long du corps. Il venait de comprendre. L'évidence lui sautait désormais aux yeux.
Il se trouvait dans une niche funéraire et il avait été enterré vivant.
