Note de l'auteur : Et voilà un...Gros trou dans l'histoire de Gaël et Alessandro pour aller voir ce qui se passe du côté de Matthis ! Bonne lecture !
Matthis était dans un coin de la cour, presque caché, à lire un roman. Les bruits de la cour lui parvenaient et il relevait parfois la tête pour observer les autres. Il avait cru que sa sixième se passerait mieux que ses années de primaire. Naïf. Autrefois, il vivait avec son père et sa mère dans un beau quartier de Paris. Il ne sortait quasiment jamais, restant dans le cocon familial, bien au chaud. Il faisait sérieusement ses études dans une école privée, tout se passait bien. Parfaitement bien.
Et puis, alors qu'il n'avait que sept petites années, la société de son père, leur seule source de revenus, c'était effondrée. Son père avait commencé à boire et à s'énerver pour un rien. Lui contre lequel jamais ses parents n'avaient haussé la voix, ça lui avait fait un sacré choc. Puis, en manque d'argent, ils avaient dû déménager dans un milieu moins coûteux. Et ils avaient atterris dans cette banlieue du 93. Il avait dû finir ses années de primaire dans une nouvelle école. Et il avait très vite compris que la phrase « Je vivais dans Paris même avant » n'aurait jamais dû sortir de sa bouche lorsque la maîtresse lui avait demandé où il habitait avant. Depuis lors, il était le « petit bourge », le bouc-émissaire. Et cette réputation l'avait suivi même au collège.
- Eh, petit bourge !
Matthis gémit intérieurement et releva la tête, ses yeux gris dissimulés derrière sa frange noire qui retombait systématiquement sur son visage.
- Oui… ?
- C'est quoi que tu lis ?
- Germinal…
- Tu me le prêtes ?
Le petit brun tendit son livre à l'autre, sachant pertinemment qu'il n'avait pas le choix. Avec un grand sourire, l'autre ouvrit l'ouvrage et déchira les pages sous les yeux impuissants de Matthis qui ne pouvait que regarder les feuilles voler et retomber à ses pieds. Finalement, son bourreau laissa tomber ce qui restait de l'objet dans une flaque d'eau et s'en alla en ricanant.
L'enfant se mordit la lèvre et ramassa la couverture ainsi que chaque page et les remit tristement dans l'ordre. Chacune de ses journées étaient ainsi. On inondait son casier. On faisait des parties de foot avec son sac. On gribouillait ses cahiers d'insultes et d'obscénités. On l'insultait. On le forçait à faire les devoirs des autres. On l'accusait des bêtises.
Tout ça était à présent rentré dans son quotidien et il ne s'en formalisait presque plus.
Sa journée passa mornement, comme biens d'autres, et il sortit attendre son bus, restant à l'écart comme à son habitude. Il se demandait si les amis qu'il avait avant l'avaient oublié. Sûrement, depuis le temps.
Le car arriva et il attendit que tout le monde soit monté pour grimper les marches à son tour, cherchant une place libre seule ou à côté de quelqu'un à l'air un peu sympathique. Il tenta près d'un garçon qui écoutait de la musique mais le jeune homme posa son sac sur le siège libre. Ben voyons. Il finit par s'asseoir à côté d'une fille en silence. Il l'observa du coin d'œil. Elle était jolie. Et naturelle. Pas comme la plupart des filles de son collège, même de sa classe alors qu'ils n'étaient qu'en sixième.
- Salut ! lança-t-elle.
Il sursauta, complètement perdu.
- Euh…Je…Bonjour ?
Sa voix était chaude, il avait envie de se blottir contre elle. Elle était un peu plus âgée de que lui sûrement.
Elle sourit et lui frotta les cheveux.
- Tu es trop mignon !
Le pauvre Matthis sentit ses joues chauffer et devina sans les voir qu'elles devaient être rouges comme des tomates.
- Je te vois souvent prendre le bus, tu ne te mets pas souvent à côté de la même personne, tu as pleins d'amis ?
- Hum…Aucun en fait, alors je me met là où on veut bien de moi…
- Oh !
La jeune fille l'attrapa et le serra tout contre sa poitrine. Matthis fut complètement retourné tant ça faisait longtemps qu'il n'avait pas eu droit à ne serait-ce qu'une infime marque d'affection.
- Tu es dans quel collège ?
- Barthelemy…
- Moi aussi ! Comment ça se fait que je ne t'ai jamais vu ?
- Je me montre pas trop…Et puis, je suis que en sixième…
- Je suis en quatrième, tu sais quoi ? On se retrouve dans le bus et je reste avec toi au collège !
- C'est…C'est vrai… ? C'est pas pour te moquer… ?
- Mais non !
Le bus s'arrêta à l'arrêt de la jeune fille qui sortit en embrassant Matthis sur le front. Le petit garçon avait l'impression d'avoir loupé un épisode, là. Avait-il bien compris ? Avait-il enfin quelqu'un pour le protéger ? Il n'y croyait pas trop. Cela faisait longtemps que le mot optimisme avait été effacé de son vocabulaire.
Le véhicule s'arrêta à son arrêt et il descendit en soupirant, songeant aux trois kilomètres de marche qui l'attendaient. Trente bonnes minutes lui seraient nécessaire pour arriver chez lui. Surtout qu'il traînait la patte, la plupart du temps.
Aulnay-sous-bois…Sa demeure. Il se rappelait, étant petit, avoir vu à la télévision que cette cité avait été classé parmi les zones les plus dangereuses et criminogènes par la Police. A chaque fois qu'il faisait ce trajet arrêt de bus-maison, le long de cette route ombragée par de sombres immeubles, cette phrase ne cessait de tourner dans sa tête. Il tenait son sac contre lui, resserrait son manteau et se faisait tout petit en se répétant que rien ne pouvait lui arriver, que la violence des banlieues était exagérée dans les films, que ce serait quand même un sale hasard qu'il se trouve dans la même rue qu'un taré au même moment…
Finalement, il reconnut son immeuble, enfin le numéro, tous les bâtiments étaient identiques…Il entre et se mit à monter les escaliers crades. Il contourna un couple qui s'embrassait allongé l'un sur l'autre, en plein milieu des marches. Il ne put s'empêcher de penser à la fille du bus et secoua la tête.
Une fois à son étage, il ouvrit tout doucement la porte. Une bonne chose, c'était ouvert. Parfois, son père trouvait qu'il tardait trop. Pour le punir, il fermait à clé et lui devait passer la nuit sur le paillasson, sans manger. Oui, son papa chéri avait bien changé depuis le début de leurs ennuis.
Il vit la télé allumé et eut un léger soupir de soulagement. Pour une fois qu'on ne l'attendait pas bras croisés pour lui passer un savon avec tout le discours sur le fait qu'il ne servait à rien à part à avoir les allocations alors il pourrait au moins faire un effort pour ne pas arriver à des heures impossibles. Il se faufila jusqu'à sa chambre et s'installa sur son petit lit, contre le mur, pour sortir ses affaires de cours. Il fit soigneusement son exercice de maths en s'aidant de la méthode indiquée dans son manuel et révisa son histoire pour le contrôle. Une fois assuré d'avoir mémorisé tout le chapitre, il prit son rouleau de scotch et son roman dépouillé, mit la couverture à sécher et commença à recoller les pages entre elles, mettant de larges bandes transparentes lorsque les pages étaient coupées en deux ou plusieurs morceaux.
On l'appela pour manger. Il laissa ce qu'il était en train de faire et se rendit dans la cuisine pour mettre la table. Quand on « l'appelait pour manger », c'était plutôt qu'on l'appelait pour qu'il mette la table, fasse cuire la pizza et fasse la vaisselle ensuite.
Docilement, il sortit les couverts et les disposa, faisant de même avec les assiettes, prenant bien garde à n'en briser aucune. Il n'osait imaginer ce qui lui arriverait sinon.
Ignorant, les commentaires de son père à son égard, il adopta la même attitude que sa mère. Silencieuse. Docile. Il mangea sa part de pizza et débarrassa, s'installant devant l'évier pour faire la vaisselle.
- Matthis ! Apporte-moi une bière !
- Oui, papa…
Il ouvrit le frigo et soupira.
- Il y en a plus…
Tout en parlant, il commença à opérer un retrait stratégique vers sa chambre.
- Va en racheter !
- Il est presque vingt-deux heures, le magasin le plus proche est à une demi-heure, je…
- Je te demande pas de me faire des maths, je te demande d'aller racheter des bières !
- Et moi je t'explique que c'est pas possible parce que tout sera fermé…T'as qu'à aller dans un bar…
- Ne me parles pas comme ça ! Petit con insolent !
Il s'enferma dans sa chambre de peur que son père ait une mauvaise réaction. Une réaction…Regrettable. Surtout pour lui.
Il l'entendit sortir dehors en claquant la porte.
Il éclata en sanglots.
Matthis s'installa à une place seule dans son bus, observant ce qui se passait par la fenêtre. La fille d'hier lui avait dit qu'elle le retrouverait dans le bus. Il avait complètement oublié de lui demander comment elle s'appelait d'ailleurs.
Le bus s'arrêta à l'arrêt où était sortie la fille. Le petit garçon attendit, un peu anxieux, et sourit en la voyant monter. Elle chercha quelque chose du regard quelques instants. Il se demanda si c'était lui mais n'osa pas bouger. Les yeux bruns de la fille finirent par tomber sur lui et elle vint s'asseoir sur le siège libre.
- Je te voyais pas, tu étais caché derrière les sièges !
- Pardon…
- Meuh t'excuses pas ! Je m'appelle Alexandra, et toi ? Sinon je vais t'appeler petite boule de poil trop mignonne !
- Oh, euh…Matthis…Enchanté, Alexandra…
- TROP MIGNON !
La jeune fille lui sauta dessus pour le serrer contre elle et lui frotter les cheveux. Le petit brun devint une fois de plus rouge comme une tomate mais lui rendit l'étreinte, heureux de constater qu'elle était revenue.
L'heure d'histoire se termina et Matthis ramassa ses affaires, satisfait de son contrôle. Il sortit de la classe et chercha Alexandra du regard. Ils auraient peut-être dû convenir d'un endroit où se retrouver avant d'aller en cours. La cour était plutôt grande, il se demandait s'il parviendrait à retrouver la tête blonde aux cheveux courts de son amie.
- Tiens, un petit bourge ! Tu cherches quelqu'un ? Un ami peut-être ?
Le petit brun se retourna et tomba face à face à trois types de sa classe. Ils rigolèrent. Il préféra ne pas répliquer, ayant très bien compris que pour son propre bien, la meilleure chose à faire était de baisser la tête et se taire.
- T'auras beau chercher, t'en trouvera spas, personne veut d'un bourge comme ami, ici !
- Je suis étonné que y'en ait qui veulent d'un crétin comme toi comme ami.
Matthis releva la tête et sourit. Alexandra passa à côté des trois types, bien plus grande qu'eux, et le prit contre elle.
- Oublies-moi tous ces petits crétins, allez viens. Ca s'est bien passé ton contrôle ?
Matthis : ...Que les deux autres viennent pas se plaindre parce que je crois que c'est moi qui ait la pire situation là.
Review ? :3
