Blabla pré-chapitre : Bonjouuuuur à tous ! Enfin le nouveau chapitre ! Je vais en profiter pour raconter ma vie : ça y est, j'ai mon appartement, Coloc' et moi allons dire adieu aux cafards, aux treize mètres carrés en sous-sol (vivez-le, notre future cave est plus grande que la taudis qu'on occupe), aux fenêtres qui s'ouvrent pas, aux placards qui débordent, à la salle de bains tellement minuscule qu'on peut utiliser le lavabo, les toilettes et la douche en même temps !
Un superbe appartement quasiment sur les quais de la Garonne n'attend plus qu'une cloison pour être à nous ! Bon, cette grande nouvelle annonce également la mort prochaine de ma connexion internet. Mais bon, c'est pas comme si j'étais très régulière dans mes publications ces temps-ci.

Pour en revenir à ces dernières : le chapitre de la Ligue ne pourra pas arriver avant le chapitre 8 de From Hell.


Chapitre 7 – Code Écarlate

Perdue dans ses pensées, Cécile ne prêtait qu'une attention très réduite au discours de Léo. Elle avait décroché quand il lui avait rappelé à quel point il avait été génial quand il avait pu verrouiller les serveurs du régiment de Carmin-sur-Mer, les coupant ainsi totalement des autres. Il devait donc démultiplier les opérations afin de pouvoir récupérer toutes les informations, à la main, mais il estimait qu'il n'aurait jamais pu avoir une meilleure idée.

Léo aimait les programmes fermés, qui ne laissaient aucune place à la copie, à la modification, ou juste à la lecture des codes. Partager ses trouvailles le répugnait, contrairement à Cécile. C'était un conflit perpétuel entre eux. Elle avait été formée à l'informatique par un amoureux du partage des connaissances, un partage sans rémunération et si elle n'approuvait pas totalement cette idée – travailler pour la gloire ne l'enthousiasmait pas, elle avait une famille à nourrir – elle avait du mal à concevoir qu'il pût y avoir quelqu'un à l'autre extrême. Elle s'autorisa un discret soupir en sortant de ses pensées, en hochant la tête, approuvant elle ne savait quelle idée bizarre. Elle émergea pourtant en entendant la réponse de l'informaticien :

— Ah, je savais que tu serais d'accord, s'exclama Léo. Bon, tu lui demandes quand ?

— Pardon ?

— De t'épouser, tu lui demandes quand ?

Elle cligna bêtement des yeux, le temps de comprendre qu'il parlait du connard en uniforme, avant de se mettre à rougir de colère.

Elle était lasse de devoir se retenir de nier cette soi-disant liaison, elle était fatiguée de contenir un éclat de rire jaune dans ces instants. Comme si elle pourrait entretenir la moindre liaison avec l'homme qui menaçait la chair de sa chair, son fils, son précieux Sacha. Et ce, sans même parler de la Ligue Souterraine et de Psyko, Neko et Artik. Léo se méprit sur ce rougissement et il leva les yeux au ciel.

— Il va bien falloir que tu prennes les devants, le général Sévignan n'a pas l'air d'être un homme très au fait de ce genre de pratiques…

— Altaïr n'est pas un homme tendre et romantique, confirma Cécile avec un rictus forcé qu'elle espérait faire passer pour un sourire doux. Et une quelconque union civile n'est pas réellement dans ses projets dans l'immédiat.

Elle enfonça ses mains dans les poches de sa blouse pour empêcher l'informaticien de remarquer les tremblements de rage qu'elle ressentait. Comme elle détestait mentir sur une telle chose. Léo secoua la tête et pinça les lèvres :

— Ça va finir par nuire à sa carrière, cette liaison.

— Oui, je sais, confirma Cécile d'une voix docte. C'est pour ça, d'ailleurs, qu'elle est secrète. Quoiqu'il en soit, je n'étais pas venue pour ça.

Le rival de Nerd finit par délaisser totalement son ordinateur pour concentrer son attention sur la biochimiste et elle put noter qu'il avait vraiment une sale tronche. D'horribles cernes dévoraient ses yeux et son teint était blafard, preuve que plusieurs nuits avaient défilé sans qu'il quitte son écran, probablement pour tenter de corriger les failles découvertes quelques semaines avant. Ils froncèrent les sourcils d'un même mouvement, elle parce qu'elle n'avait pas pensé qu'elle lui donnerait tant de travail, lui parce qu'il était intrigué.

— Que se passe-t-il ?

Le ton professionnel, la mine sévère, Léo était passé de son rôle de confident autoproclamé à celui d'informaticien de génie en quelques secondes à peine et Cécile apprécia ce trait de caractère. D'un rapide tapotement sur son clavier, il vérifia que tout allait bien sur l'ensemble des ordinateurs de la base, remarqua une irrégularité dans l'influx de données échangées sur celui du lieutenant-colonel Ivanov et fronça les sourcils, classant cette nouvelle information avec les autres concernant l'affaire Sévignan dans son esprit. Pour finir, il se tourna de nouveau vers Cécile.

— Où est le problème ?

Ln sourit.

— Qui a parlé d'un problème ? Non, je voulais juste te prévenir que ce soir, on se réunit chez moi, « tous ensemble », insista-t-elle en mimant les guillemets, pour dîner. Tu es invité à te joindre à nous.

Le geek lui lança un regard torve.

— Tu sais que tu m'as fait peur, là ?

— Oui, rayonna Cécile dans un immense sourire. Mais ne te stresse pas comme ça, tu sais très bien que tous tes écrans se mettraient à clignoter de partout en cas de problème… Pour ce soir, on va faire le point sur nos avancées respectives, pour pouvoir recouper les informations, on pense pas forcément à tout se dire, alors une réunion n'est pas plus mal.

Elle fit une pause et se détourna, pour rejoindre la porte.

— Par contre, pas un mot sur… Enfin… Pas un mot sur ma liaison avec Altaïr, durant cette réunion. Pas même une allusion. Sinon, tu comprendras qu'un virus peut être autre chose qu'un programme informatique néfaste.

Quand elle claqua le battant sans douceur, elle dut retenir avec force une exclamation dépitée. C'était la première fois depuis le début de cette histoire furieusement pathétique qu'elle prononçait les mots « liaison » et « Altaïr » dans une même phrase à l'affirmatif. Et elle ne détestait pas ça. Par contre, elle se détestait de ne pas détester. Et elle allait finir par s'y perdre, avec toutes ces négations et ces négations de négation.

Le couloir était vide et son soupir résonna légèrement. Passer voir Split devenait urgent. Elle n'arrivait pas à trouver la moindre piste et ressasser tout ça à voix haute, dans un lieu où elle était certaine qu'aucun micro ne l'espionnait, ne serait pas plus mal. Avant toute chose, elle devait absolument aller au laboratoire, au moins pour récupérer de la gaze. Si elle le devinait bien, le prisonnier allait être dans un état lamentable et elle n'aurait pas assez de bandes pour couvrir toutes les blessures.

Évitant d'énumérer exhaustivement tout le mal qu'elle pensait de ces barbares, Cécile pénétra dans le sous-sol et tenta de pousser la porte du premier laboratoire. Cependant, elle s'arrêta quand quelque chose attira son attention. Elle interpella le colonel Hemlock qui venait à sa rencontre :

— Pourquoi le sas du laboratoire 2 est fermé ? s'enquit-elle d'une voix surprise.

Il l'ignora en continuant sa route et elle le retint par le bras.

— Pourquoi prenez-vous de telles mesures ? Que se passe-t-il ? Vous travaillez sur un nouveau poison ? Pourquoi ne m'avez-vous pas consultée ? De quoi s'agit-il ?

— Vous n'êtes pas autorisée à poser ces questions, lieutenant Abille, rétorqua sèchement le colonel.

Faisant claquer sa langue, Ln tenta de l'écarter de son chemin, il la repoussa pour l'empêcher de rejoindre le laboratoire. Elle lui jeta un regard noir, avant de le porter sur la porte du laboratoire. Cette histoire ne sentait pas bon. Pourquoi était-elle écartée de sa spécialité, alors qu'Hemlock avait toujours tendance à venir quémander son aide ?

Elle essaya une fois de plus de passer, il plaqua sa main sur le mur pour lui barrer le passage.

— Lieutenant, cessez ce petit jeu immédiatement. Vous n'êtes pas autorisée à pénétrer dans ce laboratoire ! Si vous insistez, je vous fais retirer le droit de pénétrer dans cette aile de la base !

La voix persiflante du colonel l'incita à se calmer légèrement et à respirer. Elle avait d'autres moyens d'apprendre ce qu'il se tramait là-dedans. Elle demanderait à Léo, piraterait les dossiers, explorerait les archives, les ordres de mission. Rester calme. Quoique ce fût qui se tramait derrière son dos, que ce fût contre la Ligue ou pas, elle le découvrirait. Elle avait probablement un peu de temps devant elle. Un poison était difficile et long à élaborer. Et la semaine précédente, l'accès à ce laboratoire était encore libre.

Finalement, elle jeta une dernière œillade à ce sas, avant de se laisser promptement escorter par le colonel Hemlock dans le premier laboratoire. La patience devait être son maître mot.


Le hurlement déchirant qui résonna dans la pièce quand les orteils volèrent en éclat, gelés par un laser-glace pour les rendre plus friables, vrilla les tympans de Cécile qui hésita à faire demi-tour, ne retenant pas une grimace dégoûtée. Une part de son esprit scientifique nota que la glace n'empêchait pas de ressentir la douleur, contrairement aux idées reçues, et elle s'en voulut de se raccrocher à des observations placides pour se retenir de vomir, de se précipiter et d'intervenir.

Elle s'avança en chancelant un peu, ne pouvant lâcher des yeux les bris de glace qui s'étaient répandus à travers la pièce. Elle savait qu'il s'agissait de chair et d'os, de sang congelé. Le sang de Split. Le sang d'un dresseur souterrain. Éparpillé devant elle. Brillant comme mille éclats écarlates. Un peu de bile remonta dans sa gorge et elle ravala tout dans une déglutition hésitante, écœurée par l'acidité et la brûlure qu'elle ressentait dans son œsophage. C'était monstrueux.

Quand le reste des pieds de Split allait dégeler, ça allait être un bain de sang et, compte tenu du sourire sadique d'Ivanov, tout ceci n'était sûrement qu'une réponse à une énième provocation de l'élève d'Artik. S'approchant de la scène en contenant tant bien que mal une nausée violente, Cécile concentra son regard sur Crush pour la saluer rapidement.

— Je pense que ça va suffire, maintenant, énonça-t-elle d'une voix impassible.

Le général de Spiritomb haussa un sourcil moqueur.

— Oh voyez-vous ça... Et qui êtes-vous, lieutenant, pour décider si ça suffit ou pas ?

Ignorant l'accentuation de son grade visant à la remettre à sa place, Ln repoussa Ivanov loin de Split – non sans frémir, se souvenant terriblement de la dernière fois qu'elle s'était retrouvée confrontée à lui – et aida le prisonnier à se déplacer sans parvenir à fixer ses rétines sur ses blessures. Crush répéta sa question d'une voix sifflante que Cécile savait être dangereuse pour avoir trop souvent expérimenté le retour de bâton. Elle se tourna d'un bloc pour toiser le général :

— Vous allez finir par le tuer et moi, je veux le maintenir en vie. Il a sûrement d'autres choses à nous apprendre. Si vous ne savez pas contrôler vos pulsions sadiques, allez les passer sur quelqu'un d'autre que sur un prisonnier qui peut avoir son utilité.

— Insubordination, railla Crush. Vous êtes le digne petit Caninos de votre précieux général.

— Je vous remercie, je travaille dur pour ça.

Le sourire, le dégagement de la mèche de cheveux qui s'était échappée du chignon, elles ne s'affrontaient plus par les mots. Il ne s'agissait pas de savoir si Crush allait céder – il était évident qu'elle le ferait, les deux femmes n'ignoraient pas que Cécile avait raison – il s'agissait de savoir si elle capitulerait la tête haute, ou le regard baissé.

La dresseuse souterraine n'avait pas envie de détourner les yeux. Ce serait pourtant bien plus sage de ne pas provoquer le général Crush, qui s'empresserait d'affirmer à Sévignan qu'il ne savait pas gérer ses hommes. Cette insulte serait sûrement le plus bel affront qu'elle pourrait lui faire : meneur d'hommes de génie, il était impensable qu'il ne les gère pas à la baguette. Cette atteinte à l'orgueil d'Altaïr retomberait nécessairement sur Cécile, douloureusement, encore et encore. Pourtant, elle ne pouvait pas résister à cette tentation.

Leurs regards ne se lâchaient pas. Pleins de morgue et de défi; impassibles et supérieurs; les yeux ne se détournaient que pour suivre une respiration rauque et haletante, emplie de souffrance, que pour analyser rapidement un raclement dû au déplacement d'un objet de torture, d'une chaîne.

Au fur et à mesure que les secondes s'égrenaient dans un silence pesant, Ln savourait cette future victoire. Non, elle ne baisserait pas le regard. Pas devant Crush. Courber le dos et voûter ses idéaux face à Altaïr était une chose presque acceptable au vu de la situation. Mais face à Crush, c'était parfaitement hors de question.

Quand Crush capitula, faisant signe à son lieutenant-colonel de ranger le matériel et de faire place nette dans la cellule, Cécile émit un petit soupir soulagé qui mourut sur ses lèvres quand elle reçut de plein fouet les promesses dangereuses qui luisaient dans le regard du général Crush. Cette femme non plus n'était pas arrivée à son grade par hasard et par concours de promotion-canapé. Elle était dangereuse et Cécile priait pour que la Ligue Souterraine ne la sous-estimât pas.

La bouche pâteuse, Ln tenta d'humidifier ses lèvres en se détournant vers Split, espérant se donner une contenance, de ne pas sursauter et laisser son cœur s'emballer quand la lourde porte claqua dans un grincement hargneux.

Avec une pensée profonde pour Attila – elle savait que le chef de sa famille souterraine ne pouvait pas sous-estimer Spiritomb une seule seconde – la biochimiste s'approcha finalement de Split, prêtant enfin attention aux grognements décousus qui filtraient de ses lèvres, qu'il s'évertuait à garder scellées en présence des militaires qui le torturaient.

— Je sais ce que tu vas dire, articula le prisonnier. « Ils n'y sont pas allés de main morte »…

Ln cligna des yeux et les posa finalement sur les pieds de Split, pour constater avec un mélange d'horreur et de fascination morbide que certains de ses orteils étaient parfaitement intacts. Tant bien que mal, elle repoussa les interrogations scientifiques qui naissaient en elle à ce propos. Ce n'était pas le moment et Split n'était pas un cobaye quelconque, c'était un dresseur souterrain, c'était l'incarnation de la Ligue dans ce repaire de fous furieux.

Doucement, elle pressa un désinfectant sur les moignons, avant de porter une main à sa ceinture, attrapant une petite fiole, qu'elle glissa dans la main de l'autre dresseur souterrain.

— Tiens. C'est mon poison contre la douleur. Je vais te le laisser, au cas où ça deviendrait trop insupportable…

— Ne dis pas ça comme s'il pouvait en être autrement.

Un silence glissa entre eux, durant lequel elle banda les nouvelles plaies, examina la cicatrisation des autres, en laissant ses pensées dériver. Elle avait tout oublié de Split, avant d'avoir besoin de concentrer ses réflexions sur les détracteurs du général Sévignan. Elle avait tout oublié de son calvaire, des tortures, des confessions qui devaient se presser contre ses mâchoires serrées – tant pour retenir les mots qui condamneraient les dresseurs souterrains que pour étouffer les hurlements –, elle avait tout occulté de cet enfermement.

Split mourrait, tôt ou tard. Et Ln pensait de plus en plus à abréger ses souffrances en glissant un poison dans un des maigres repas qu'il recevait, plutôt qu'y glisser du Mé-DP 3, comme elle en avait l'habitude.

— Ton état de santé se dégrade, Idriss. Tu devrais… Tu pourrais… Elle serait moins dure avec toi, si…

Les mots refusaient de s'aligner, de former une phrase, cette phrase, celle qui grincerait une horreur telle que « Tu dois trahir la Ligue ». Cécile ne parvenait pas à les formuler, ces mots. Pourtant, ils flottaient entre eux, comme si elle les avait hurlés, ils semblaient se répercuter sur chaque mur de la geôle. Split leva ses yeux morts sur Ln, devinant aux déplacements d'air où elle se trouvait, interprétant son silence et sa voix agonisante, le léger trémolo qui la brisa.

— Jamais. Je ne vendrai pas la Ligue Souterraine, même pas pour sauver ma vie.

— Crétin sans esprit de conservation.

— Je suis le digne élève d'Artik, sourit Split. À chacun son allégeance.

Il devina que la traîtresse souriait aussi, l'atmosphère parut s'alléger. Finalement, elle s'installa près de lui dans un soupir, alors qu'il bougeait légèrement, tentant de trouver une position un rien plus confortable sur la couchette de béton qui lui faisait office de lit d'hôpital.

— Mes pokémons ? demanda-t-il. Comment…

— Ils vont bien, mentit Ln.

Split n'avait pas besoin de savoir que l'ensemble de son équipe était utilisée comme cobaye dans les laboratoires, qu'elle avait été éparpillée à travers tout le pays. Le seul qui était encore à Carmin-sur-Mer était son Feunard. Mais dans quel état ? De ses neuf queues, symboles de sa puissance et de sa majesté, il n'en restait que deux encore intactes.

Le dresseur souterrain ne fut pas dupe du mensonge de Ln. Cependant, il était bien meilleur dissimulateur qu'elle, elle ne savait mentir qu'en de très rares occasions, comme lorsqu'elle avait dissimulé sa véritable allégeance. Mais il y avait un appui dans sa voix qui sonnait faux. Elle voulait l'épargner. « T'es trop gentille, Ln », pensa Split. « Un jour, ça te causera du tort. »

— Et toi ? Tu en es où dans tes investigations ?

— Nulle part, se lamenta-t-elle.

La tête dans les mains, ses doigts passés dans ses mèches qu'elle avait délivrées – elle ne supportait toujours pas le chignon – Cécile sauta sur l'occasion de changer de sujet, de se reporter sur ses préoccupations égoïstes. Elle s'en voulut un peu de ne pas faire preuve d'altruisme et se rappela finalement qu'elle n'était pas une foutue sainte, qu'elle avait d'autres priorités, comme s'assurer de la survie de son enfant à travers celle de Sévignan.

— Il n'y a rien de logique, dans toute cette histoire. Le message codé, le contrat refusé par Olympe, le fait que ça se retrouve dans la base… Même si je reste convaincue qu'Ivanov n'est pas innocent dans cette histoire, je ne comprends pas. Je n'arrive pas à saisir le fil conducteur, ce qui pourrait me faire relier Ivanov – et ses probables complices – à ce contrat, pas plus que je ne sais identifier d'où il vient. Hélas, Autrui contrôle bien trop l'origine des contrats, il est difficile de pouvoir remonter à sa source pour un initié, alors pour moi, je ne t'en parle même pas. Dans ces moments-là, je regrette de ne pas avoir le petit sous la main.

Split fronça les sourcils. Il n'avait pas la moindre idée de la signification de la moitié du charabia de la biochimiste. Toutefois, il avait la chance d'être passionné par les films d'espionnage – et savoir que Cash était l'un des plus grands espions industriels de tous les temps l'avait quelque peu déçu, il aurait espéré mieux, physiquement, mentalement; de façon générale, le frère de Neko ne ressemblait pas du tout aux idoles de Split, il était bien plus, enfin, il était moins… Il n'avait pas l'envergure d'un James Smith ou d'une Mata Gari – ce qui lui permettait d'avoir quelques idées productives.

S'il comprenait bien – et Ln lui confirma d'un raclement de gorge que c'était le cas – il existait une association qui centralisait des contrats à destination d'un certain nombre de voleurs, assassins, espions et autres illégales professions. Cette organisation avait reçu une demande de mise à prix de la tête d'Altaïr Sévignan, qui avait été refusée parce que l'assassin qui gérait ce genre de cas avait élu le général au rang d'ennemi personnel. Ne mélangeant jamais plaisir et travail, June l'Insaisissable – un lien avec Neko, peut-être ? – avait rejeté cette demande, qui avait été interceptée et s'était retrouvée sur le serveur hyper sécurisé et isolé du reste des serveurs de l'armée. Léo et Ln avaient donc décrypté le message, en apprenant plus sur le complot. L'évidence lui sauta aux yeux.

— Un groupe de paramilitaires reconvertis en mercenaires, ricana-t-il.

— Pardon ?

— Ou pas nécessairement paramilitaires. Peut-être des militaires encore en activité.

Ln secoua la tête. Elle approuvait, pourtant, le raisonnement de Split. Mais pourquoi accepter un tel contrat, qui pourrait mettre en péril tout ce qu'ils avaient construit ? N'importe quel soldat savait qu'il était dangereux de provoquer Altaïr Sévignan sans être sûr de pouvoir le terrasser. Et personne ne s'y était risqué – hormis Crush et June. Une telle tentative relèverait plus du suicide que de l'affrontement régulier, à moins de connaître le général par cœur, de savoir en détails quelles étaient ses faiblesses en combat : la moindre endurance de ses pokémons, outre Voltali, ou encore l'immense sensibilité au froid qu'il avait. Drake avait eu beau l'entraîner, le conduire dans les montagnes pour l'endurcir, Altaïr était resté incroyablement frileux. Le froid le paralysait plus sûrement que la paraspore la plus puissante.

Elle écarquilla soudain les yeux et si elle n'était pas assise, la révélation qui jaillit dans son esprit l'aurait probablement jetée sur le béton.

— Un des hommes de Reshiram a trahi le général Sévignan.

L'horreur de cette phrase, qui résonna à travers la cellule, alors que Split arrivait en même temps qu'elle à cette conclusion, la glaça de part en part. Elle ne pouvait pas imaginer qu'un des militaires qui riaient avec elle pendant son incorporation eût pu poignarder Altaïr dans le dos, c'était pour elle inconcevable.

Ces hommes aimaient leur général. C'était un blasphème de penser qu'un d'entre eux eût pu mentir et cacher son jeu. Cependant, c'était l'explication la plus logique, la plus évidente et la seule à être réellement viable : être mercenaire rapportait beaucoup d'argent et la mort de Sévignan, en plus de promettre un monticule assez conséquent de billets, pourrait rapporter du pouvoir. S'il venait à mourir, qui prendrait sa suite ?

Un temps, ça aurait pu être Drake. Mais Ln repoussa avec force l'idée que Drake fût derrière tout ça. Déjà parce qu'il avait choisi la Ligue, ensuite parce que le pouvoir ne l'intéressait pas. Qu'avait dit Altaïr, déjà ? La trahison de Drake, l'absence de Reshiram lors de l'opération de la plaine n'était pas un hasard. Ils avaient été évincés. Quelqu'un avait volontairement souhaité écarter Drake de la prise de contrôle de Reshiram – en tant que second de Sévignan, il aurait été le prochain à diriger le commando, en cas de décès de son actuel meneur. C'était une question de pouvoir, une querelle intestine. Qui avait remplacé Drake aux côtés d'Altaïr ?

— Priest, gronda Ln. Par le caleçon de Mewtwo, quel connard !

Être catapulté second n'avait pas semblé lui plaire, au début. Au début. Sans doute avait-il pris goût au pouvoir et avait-il souhaité en acquérir plus. La notoriété du commando numéro dix n'était plus à faire, elle dépassait même les frontières et certains tueraient pour pouvoir en faire partie – Ln sourit de l'ironie de cette pensée.

Se levant, elle fit les cents pas. Priest et Ivanov. C'était plausible. Un peu surprenant, mais pas tant que ça, au final. Sa main se serra d'instinct sur la cordelette de chanvre et elle se força à ne pas s'emballer, à ne pas sauter aux conclusions. Ce n'était pas des déductions reposant sur des faits tangibles, ce n'était qu'une somme conséquente de spéculations – auxquelles elle prêterait toute son attention, faute de mieux. Mais il était plus qu'important de ne pas se laisser embrouiller, ni de laisser la place à son impulsivité. « Garde l'impulsivité pour ta vie privée et déchaîne-toi au lit », disait feu le père de Mini-Terreur et c'était peut-être une des rares choses qu'elle conservait précieusement : ses conseils avaient toujours été inestimables.

Elle souffla fortement, Split tendit la main pour mêler leurs doigts dans une pression réconfortante que la biochimiste ignora parfaitement.

Comment pourrait-elle dire une telle chose à Altaïr ? Il refuserait probablement de la croire. Et il aurait raison, ça paraissait tellement surréaliste. Le prisonnier tenta de la réconforter, passant une main dans son dos, alors qu'elle laissait ses yeux se voiler et ses pensées sombrer. Que ferait-elle ? Que pouvait-elle faire ? Même si elle savait pouvoir compter sur Tony et Nico pour sauver la peau du général, il exigerait des informations, des détails, ce complot prenait une ampleur qui l'effrayait. L'idée de laisser faire les choses l'effleura. Altaïr devrait mourir un jour, et, si elle préférait que ce fût de sa main, n'importe quelle façon de lui faire passer la pokéball à gauche serait plus que bienvenue.

Pourtant, à peine avait-elle fini de penser cette possibilité qu'elle la rejeta avec force. Non. Elle refusait de le laisser mourir ainsi. Ce n'était pas possible, ce n'était pas dans son caractère. Elle avait décidé de l'aider à se sortir de ce mauvais pas et elle le ferait, quoiqu'il pût arriver. Et la vie de son fils était liée à celle de ce connard. S'il calanchait, Sacha aussi. Sacha. Elle frissonna de nouveau. De toute façon, l'idée de la mort du général était inconvenante et dérangeante.

Ce ne fut que quand Split la serra dans ses bras pour la consoler qu'elle réalisa que des sanglots secouaient ses épaules.


Était-ce immoral de coucher avec un prisonnier ? Ln pinça les lèvres en observant son reflet dans une des vitres d'un commerce du centre-ville, devant lequel elle devait passer pour rentrer dans son appartement. Rien ne semblait montrer qu'elle venait juste de s'envoyer en l'air, si ce n'était cette petite lumière qui ne quittait pas le fond de ses rétines, un mélange entre le dégoût et la culpabilité.

Bien entendu, Split était consentant – et diablement consentant, bon sang, elle avait rarement connu un tel empressement – et ça leur avait fait du bien, à tous les deux, de s'oublier un temps dans des bras amis, à défaut de réellement éprouver du désir l'un pour l'autre.

Et l'oubli était venu, elle avait laissé de côté tout le reste l'espace de quelques instants volés. Et jamais elle n'aurait cru qu'elle pourrait connaître de nouveau des mains posées sur son corps, avec cette nécrose écœurante qui dévorait son ventre. La cécité de l'élève d'Artik avait aidé. Et puis, il n'était qu'un homme, elle simplement une femme en relative bonne santé et la phase d'euphorie n'avait pas arrangé les choses.

Ce cocktail molotov d'émotions contradictoires et complémentaires avait fini par lui exploser au visage. Non, tout ça, elle le comprenait et passer un peu de bon temps dans ces moments difficiles était plus que bienvenu. Si, au passage, elle avait pu apporter un rien de plénitude à Split, alors c'était plus que parfait.

Ce qu'elle ne s'expliquait pas, par contre, c'était la culpabilité dévorante qui roulait dans ses veines. Elle avait l'impression d'avoir trahi Altaïr, de l'avoir trompé et ça la dégoûtait profondément.

Elle était toujours perdue dans ses pensées, gênée par la tournure qu'avaient pris les événements dans la cellule de Split et les sentiments horripilants qui en découlaient, quand un mouvement dans la ruelle attenante attira son attention. Elle s'avança sans prudence et, avant d'avoir pu réagir, elle se retrouva plaquée face contre terre, de cette façon propre à Reshiram, qu'elle reconnaîtrait entre mille.

— Aïe. Par les couilles de Jirachi, un simple bonjour aurait suffi ! pesta-t-elle avec force.

— Salut Ln. À ce que je vois, ta traîtrise ne t'a pas rendue moins vulgaire.

Drake ne la lâchait pas, sa main droite toujours fermement appuyée sur la nuque, l'autre ayant saisi ses poignets. Elle sentit deux mains tâter ses cotes, lui faire les poches et s'assurer qu'elle était désarmée. Cécile n'eut aucune difficulté à deviner qu'il s'agissait de Levrette, il ne pouvait en être autrement, ces deux-là étaient toujours ensemble. Résistant à l'envie de les supplier de la lâcher, de s'en aller, de leur demander pourquoi ils étaient venus se jeter dans la gueule du loup, elle retint une exclamation quand Drake la plaqua encore plus durement sur le mur.

— Parle, qu'est-ce qu'ils projettent ?

— J'te dirai rien, je trahirai pas le général, moi. Arg.

La réaction de Drake était à la fois dans l'objectif de la faire parler et dans le but de lui faire payer l'insinuation de sa phrase. Dans un mouvement d'animal blessé, elle se débattit, Drake raffermit sa prise, sans se laisser démonter. Cécile toussota, suffoquant à moitié, ainsi plaquée contre le mur. La sensation d'être prise au piège par Drake était bien plus désagréable que la sensation d'être coincée entre les pattes d'Altaïr. Elle se pencherait sur ça plus tard. Bien plus tard. Il fallait qu'elle trouve une solution, une parade. Jouer son rôle et aider la Ligue Souterraine, l'air de rien. Drake reposa sa question, elle couina :

— Je ne trahirai pas !

Levrette ricana, s'arrachant quelques secondes à la surveillance de la ruelle pour braquer sur Ln un regard furieux. Drake secoua la tête, et reposa la question. Les mêmes gestes, les mêmes phrases se répétèrent pendant plusieurs minutes, la voix de Ln se faisant faible. C'était douloureux. Le spécialiste des dragons avait de la poigne, il savait comment faire mal. En tant que sous-officier, il avait dû apprendre des rudiments de torture sous l'égide de Crush, elle en dispensait de temps à autre. Il savait blesser sans faire couler le sang. Elle allait encore être couverte de bleu. À force, elle finirait par se prendre pour un Qulbutoké. Ça lui épargnerait bien des soucis, qui plus est.

Elle cria grâce :

— D'accord ! Reshiram n'est pas sur cette opération avant juin, donc je ne sais rien, capitaine !

Elle heurta le mur une nouvelle fois et sa tête tourna désagréablement. Clignant des yeux pour tenter de reprendre une contenance, pour redescendre sur terre, à moitié sonnée, elle s'entendit en dire plus qu'elle ne l'aurait voulu.

— Il se passe quelque chose d'étrange en sous-sol dans le laboratoire numéro deux. Je n'ai pas le droit d'y entrer.

Sa voix se brisa, à moitié étouffée par la pierre contre laquelle elle était plaquée. Finalement, Drake la lâcha et elle se laissa glisser le long du mur, crachotant, toussotant, toujours à moitié sonnée, réalisant qu'elle devait faire un mouvement pour retenir Drake, pour faire semblant de ne pas le laisser s'échapper si facilement. Elle leva une main molle en regardant les deux dresseurs souterrains. Quand elle tenta de se redresser, elle tangua et retomba sur les fesses, sous les yeux moqueurs de Levrette.

— Je ne comprends pas comment elle a pu entrer dans un groupement aussi élitiste que Reshiram, lança la jeune femme. Elle est si faible...

« Je t'emmerde » La réflexion se coinça dans sa gorge et elle ferma les yeux pour reprendre une contenance. Quand elle les rouvrit, Drake et Levrette avaient disparu, elle avait mal à la tête et dix minutes s'étaient écoulées. Elle jura longuement. Se faire avoir de cette pitoyable façon était tellement indigne de Reshiram et de la Ligue !

Elle se releva, frotta les traces de poussière qui salissaient ses vêtements. Il lui fallait une parade pour justifier son retard, tout du moins dans l'immédiat. Pour les marques de coups qui allaient immanquablement fleurir sur tout son corps, elle provoquerait le connard en uniforme, ça devrait suffire. Dans un soupir, elle fit demi-tour et retourna vers le centre-ville. Elle détestait les périodes de soldes, mais elle n'avait guère le choix.


Quand la porte lui résista, Altaïr se souvint de la manie de Cécile de verrouiller la porte de sa chambre à clé, parce qu'elle y stockait dans un coffre des fioles de poison. Elle avait pris cette habitude en vivant à Clémentiville, son fils ayant rapidement compris comment déjouer la surveillance de son ordinateur intelligent du nom de Serge.

Il n'aimait pas ce qu'elle avait fait de l'appartement qu'il lui avait prêté. Les étagères pleines à craquer de livres de chimie le dérangeait sans qu'il ne pût savoir pour quelle raison, il n'aimait pas le désordre ambiant, ni la cuisine surchargée de vaisselle sale, il n'aimait pas l'odeur de tabac imprégnée partout, il n'aimait non plus l'odeur de ses cosmétiques qui planait dans la salle d'eau. Même s'il ne vivait plus dans cet appartement depuis des années, il aurait préféré le retrouver tel qu'il l'avait abandonné. Et voir qu'elle s'était appropriée les lieux, qu'elle avait empli sa geôle de sa présence avait un petit quelque chose de malsain. Cet appartement était à présent celui de Cécile. Et c'était dérangeant.

Il soupira en délaissant la poignée résistante pour se tourner vers Tony et Nico qui était installés dans le canapé, visiblement peu à l'aise de se retrouver ainsi confrontés à leur supérieur, dans un cadre beaucoup moins formel. Le silence régnait. Léo avait saisi un livre, mu par une curiosité maladive, et le feuilletait sans vraiment comprendre de quoi il traitait. Tony avait souri en reconnaissant celui qu'il avait empoigné en venant « Des cytolysines », la thèse doctorante du lieutenant. Nico gigota à côté de lui. Elle était en retard dans son propre appartement alors qu'elle avait elle-même fixé l'heure de rendez-vous.

— Il lui est peut-être arrivé quelque chose de grave ? suggéra Tony d'une petite voix.

— C'est vrai que ce ne sont pas ses habitudes, d'arriver en retard, renchérit Nico en secouant légèrement la tête. Elle considère ça comme le huitième péché capital.

Léo toussota.

— Non, le huitième péché capital, c'est la couleur rose portée par un homme. Le neuvième, c'est les blonds. Le retard arrive en numéro dix.

Altaïr soupira de lassitude, en passant une main sur son visage. Effectivement, l'absence de sa subordonnée était quelque peu inquiétante. Mais pas assez pour qu'il soit nerveux. Et s'il faisait les cents pas, incapable de faire autrement, c'était juste parce qu'il était prodigieusement énervé. Pas inquiet.

Quand la porte de l'appartement claqua, il ne put s'empêcher de se sentir légèrement mieux tout de même. Il retint un petit sourire soulagé et s'exclama :

— Lieutenant, vous êtes en retard !

Elle émergea du couloir dans une moue contrite, désignant d'un geste le sac en papier qu'elle tenait à la main.

— Les soldes, mon général. J'avais absolument besoin de nouvelles chaussures.

Alors qu'elle déposait sa nouvelle paire de chaussures de sécurité sur la table, elle leva les yeux au ciel, à l'abri des regards. Cette phrase, sortant de sa bouche, paraissait surréaliste. Elle se sentit obligée de rajouter :

— J'ai brisé les miennes, la dernière fois, en faisant tomber une pièce en fonte d'une dizaine de kilos. Rassurez-vous, j'ai juste un ongle en moins. Mais bon, j'ai besoin de chaussures de sécurité, c'est important, ça peut toujours servir. Et puis, c'était irrésistible, une telle marque, à moitié prix, à ma pointure... Vous savez comment je galère pour trouver des chaussures potables à me mettre ?

— On s'en contrefiche, lieutenant. Vous êtes en retard.

Cécile sursauta et se retourna. Elle n'avait pas entendu le général approcher. Elle le regarda droit dans les yeux alors qu'il tendait la main vers ses achats, vérifiant qu'elle avait bien acheté ce qu'elle avait annoncé. Sa méfiance à son égard la choqua un peu, avant qu'elle ne se souvînt qu'elle était parfaitement justifiée. Elle bénit mentalement cette précaution quand elle le vit se détendre et retirer du sac la note.

— Le pot de lubrifiant était-il obligatoire ?

— Il était vendu au quart de son prix. Du lubrifiant, ça peut toujours servir. C'est du lubrifiant industriel, c'est génial et super efficace pour les mécanismes un peu grippés.

Butée, elle croisa les bras sur sa poitrine alors qu'il lui jetait un regard mi-amusé mi-sceptique. D'un geste, il l'incita à se rendre dans le salon, où l'ambiance s'était détendue. Tony discutait d'actualité avec Nico, et Ln esquissa un sourire, qui se figea sur son visage quand elle entendit le détail de leur débat.

— Le violeur au taffetas a fait une victime supplémentaire, se lamentait Tony dans un frisson d'horreur.

— Ah... Ah bon ?

La voix de Léo était hésitante. Cécile n'avait pas besoin de le distinguer vraiment pour savoir qu'il ne se sentait pas à l'aise sur ce sujet. Elle s'arrêta de marcher, sentant le sang déserter son visage, la main tendue vers la porte. Son bras retomba. La conversation continua.

— Oui. Comme toujours, la victime a été violée, presque déchirée de l'intérieur comme si ce monstre ne savait pas se contrôler, puis étranglée et abandonnée sur les lieux. Pas d'indice, pas d'ADN, le tueur est passé maître dans l'art de masquer ses traces.

— C'est répugnant, commenta Nico.

Ln repoussa la porte entrouverte, la faisant claquer doucement, avalant la fin de la réplique de Nico, avant de se retourner vers Altaïr, qui la fixait, un petit sourire sur les lèvres.

— Et en plus, tu es satisfait ? feula-t-elle à mi-voix

Le regard qu'il lui lança en passant devant elle lui fit peur. Elle tenta de mettre cette frayeur de côté, pour le saisir par le bras, l'empêcher de s'avancer, le faire se justifier, s'excuser, éprouver un minimum de remord.

— Tu es monstrueux, chuchota-t-elle.

Le sourire s'accentua, elle retira sa main et frissonna de pied en tête, horrifiée. Quand il ouvrit la porte pour passer, supprimant ce rictus orgasmique de ses lèvres, elle sentit ses jambes se dérober sous le poids de la terreur. Cet homme lui faisait peur. Elle s'écroula sur la chaise qui était près d'elle, le temps de souffler quelques instants, de se reprendre. Pourquoi attendait-elle autre chose de lui ? Elle le savait, pourtant, qu'il était un horrible psychopathe et que sa mère aurait dû avorter quand elle était tombée enceinte. Elle ferma les yeux et expira profondément, prêtant une oreille distraite à la voix de Tony qui lui demandait de faire du café, tant qu'elle était dans la lancée.

Secouant la tête, elle s'évertua à reprendre le contrôle. Elle portait un masque. Jouait un rôle. Ce meurtre n'avait aucune importance. Elle arrivait bien à côtoyer June sans sourciller, elle-même était loin d'être blanche comme neige – que ce soit de sa main, ou juste par l'intermédiaire de ses poisons, elle avait tellement de sang sur les mains qu'elle avait parfois l'impression de le distinguer à l'œil nu –, il fallait, le temps qu'elle se sorte de là, qu'elle fasse abstraction des viols qui précédaient. Ce n'était pas important. De parfaites inconnues. Son fils et la Ligue Souterraine avaient bien plus d'intérêt pour elle. Ouvrant le placard, elle exécuta quelques gestes rapides et bien calculés, préparant une cafetière pleine, se mettant à la recherche de la tisane préférée du général, elle devait en avoir un sachet quelque part. Rester calme. Tout ceci n'avait aucune importance.

Quelques minutes plus tard, un léger sourire sur les lèvres, elle débarqua dans le salon avec un plateau chargé, qu'elle posa sans douceur sur la table basse.

— Comptez pas sur moi pour faire le service, lança-t-elle. Démerdez-vous. Je suis biochimiste, pas serveuse.

Dans sa brusquerie habituelle, seul le général put distinguer quelques traces du malaise qui l'avait secouée. Leurs regards se croisèrent et s'accrochèrent pour se sonder, s'examiner, pendant que les autres se servaient en discutant joyeusement. Quand toutes les tasses furent pleines, Ln secoua la tête, reposa la sienne sans même tremper ses lèvres dedans. Elle était toujours un peu nauséeuse. Inconsciemment, elle resserra les cuisses, avant de se lancer dans le vif du sujet.

— Qui commence ?

Elle jeta un regard sur le général qui cligna des paupières, dévia sur Léo qui secoua la tête. Nico et Tony haussèrent les épaules. Elle soupira.

— Très bien. J'ai eu une idée. Une idée qui ne me plaît pas beaucoup, mais comme toute cette histoire sent mauvais... Enfin... Le contrat sur votre tête, mon général. Et s'il était exécuté par quelqu'un d'autre que June l'Insaisissable ?

— C'est un fait établi, commenta-t-il.

D'un geste de la main, elle le fit taire, dans une habitude prise avec certains dresseurs souterrains qui avaient tendance à glisser des commentaires quand elle parlait sérieusement.

— Oui, pour nous. Mais pas pour eux. June Foehn n'est pas responsable. Ça, c'est certain. Elle n'aurait aucun intérêt à faire ça. Et surtout, jamais Léo – elle le désigna de la main – n'aurait retrouvé ce contrat dans les serveurs. Deux questions sont nées de cette affirmation : comment et pourquoi ? J'ai pas la réponse au comment. Par contre, j'ai une idée sur le pourquoi.

Elle laissa passer un silence. Les autres la fixèrent pendant qu'elle s'assurait qu'elle avait leur attention.

— Un groupe de mercenaires assimilés à des paramilitaires. Des hommes en service.

— C'est ridicule, s'exclama Tony. À Carmin-sur-Mer ? Des mercenaires ?

Nico fronça les sourcils. L'idée se tenait. Altaïr se contenta de garder les yeux rivés dans ceux de sa subordonnée. L'expression de son visage était indescriptible et Cécile baissa le regard, incapable de supporter davantage l'examen auquel il la soumettait. Elle reprit d'une voix plus faible :

— Je sais que ça paraît fou. On sait tous que le général est quelqu'un d'extraordinaire. Qu'il est génial et pratiquement invincible.

— Voilà, claironna Tony. Ton raisonnement ne tient pas debout ! Pour vaincre le général, il faudrait être une sorte de surhomme et il n'y en a pas, à Carmin-sur-Mer.

Nico avala une gorgée de café, reposa sa tasse dans un cliquetis agaçant, puis il secoua la tête, se tournant vers Altaïr.

— Connaître vos faiblesses suffirait à vous vaincre. Si quelqu'un est assez brillant pour parvenir à réunir tous les éléments pour les retourner contre vous toutes à la fois, vous seriez au tapis, ou pire, dans la tombe.

Se répugnant à approuver, Altaïr se contenta de pincer les lèvres. Cécile ferma les yeux, alors que Tony riait.

— Mais personne ne connaît les faiblesses du général, en dehors de Reshi...ram... Non...

La voix brisée, les yeux écarquillés, Tony ne parvenait pas vraiment à saisir la réalité de la pensée qu'il venait d'avoir.

— Si. Quelqu'un, au sein de Reshiram, a trahi le général. Pour de l'argent.

La voix de Cécile jeta un froid. Léo pinça les lèvres et leva la main.

— Je... Je pense qu'il s'agit de votre second. Priest. Il échange des données avec Ivanov. Trop de données. Trop de données cryptées. Ce n'est pas normal. C'est étrange. Je l'ai noté tout à l'heure, je voulais en parler, justement. Le cryptage de ces données est bien trop complexe pour être parfaitement innocent, je veux dire... Personne ne peut être parano à ce point-là !

« Ben tiens », pensa Cécile, se promettant de lui présenter Cash, un jour. Pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de l'approuver. Les individus paranoïaques avaient nécessairement quelque chose à cacher. Autant dans le cas du petit espion de la Ligue Souterraine, c'était tout à fait justifié, autant pour Ivanov et Priest, ça ne l'était pas. Trop de choses coïncidaient et elle ne croyait que moyennement aux coïncidences. Altaïr l'approuva d'un mouvement de tête, incitant Léo à reprendre, avec une foule de détails, à propos du « comment ». Il avait compris comment ils avaient pu détourner ce contrat et il l'expliqua, en long, en large et en travers, usant de son jargon tant que faire se peut.

Pendant ce temps, il en profita pour dérouler un écran et y projeter une image de son ordinateur, dressant ce qu'il supposait être la composition de la milice ennemie. Ses résultats se basaient entièrement sur des spéculations mais bien malgré eux, les militaires étaient suspendus aux lèvres du génie de l'informatique. Il avait tellement bien réfléchi à tout ça que rapidement, une organisation pyramidale se dressa sur l'écran. Développant son argumentation, Léo plaça Priest et Ivanov en haut de l'échelle – hauts-gradés, appartenant à deux commandos réputés, ils étaient les mieux placés pour contrôler les autres – expliquant qu'il y avait forcément d'autres membres dans cette milice. Plusieurs fois, il incita tout le monde à la plus grande prudence concernant ce dossier, rappela qu'il était génial et que Ln l'avait un peu aidé.

Il ne se tut que quand son pokédex vibra furieusement dans sa poche, dans un tressautement continu et agaçant.

Interrompu en plein milieu de son discours, Léo baissa les yeux sur son pokédex. À l'instar de Nerd, il avait synchronisé tous ses ordinateurs avec ce gadget, afin de savoir en temps réel ce qu'il se passait sur ses serveurs. Et pour une fois, il ne savait pas s'il devait bénir cette prévention, ou s'il devait s'enfuir en courant.

Pâlissant considérablement, il trembla, n'entendant pas le général l'interpeler, lui demander d'expliquer la raison de ce silence brutal et inquiétant. Cécile passa une main sur son épaule, se penchant à son tour sur l'écran, pour pouvoir réveiller l'informaticien.

— Léo ? Il y a un problème ?

Comme dans un rêve, les yeux écarquillés d'horreur, il hocha lentement la tête et ouvrit une première fois la bouche. Un gémissement étranglé en émana, il la referma et secoua la tête pour se reprendre et recommencer :

— Oui. C'est... Général Sévignan, c'est un code écarlate.

Le général pâlit avant de jeter un regard du côté de lieutenant, pour constater qu'elle était aussi blanche que lui, qu'elle tremblait légèrement, incrédule.

Le code écarlate était la pire de toutes les choses qui pouvaient avoir lieu sur la base. Il s'agissait d'une alerte signalant une attaque chimique incontrôlable et dévastatrice. Cécile secoua la tête. Ce n'était pas possible, il n'y avait rien qui pourrait déclencher une telle chose, elle n'avait pas connaissance d'une telle possibilité, les laboratoires de l'armée étaient les mieux équipés du monde, aucun poison, aucune maladie, aucune arme biochimique ne pouvait filtrer de là.

Le souffle coupé, elle dévisagea Altaïr, puis Tony et Nico sans réellement les voir, avant de saisir Léo par les épaules, ses doigts s'enfonçant dans les omoplates du génie de l'informatique.

— Où ?

Léo secoua la tête et ferma les yeux.

— Il s'étend sur tout le régiment. Les laboratoires un et deux sont contaminés.

Le juron qui échappa à Ln fut long, vulgaire et écœurant. Le général releva la tête, prêt à l'inciter à la bienséance. Il fut interrompu par une sonnerie stridente et exaspérante provenant de l'ordinateur du lieutenant. Elle se leva d'un bond, bouscula Léo pour se frayer un chemin jusqu'à son écran, pour accepter l'appel visio provenant du laboratoire. Le visage angoissé du colonel Hemlock fut projeté sur l'écran qu'ils avaient déroulé pour faire le point, recouvrant ainsi l'organigramme présumé de la milice paramilitaire.

Cécile le foudroya du regard mais le laissa parler. D'une voix faible, empreinte de peur – faible écho de la terreur sourde qui brillait dans ses rétines – il prononça :

— Docteur Abille, il faut que vous veniez au plus vite nous avons un problème.

— Lequel ? Je veux des détails.

Il y eut un silence durant lequel le colonel parut hésiter. Un hurlement vibra derrière lui, faisant se redresser le général qui s'approcha, veillant bien à ne pas être dans le champ de la caméra. Il fronça les sourcils en reconnaissant le décor d'un des laboratoires. Le colonel soupira et cessa d'hésiter, mais pas de fuir le regard de Ln.

— Le Cyanhydre a échappé à notre contrôle.


Léger changement de ton par rapport au chapitre précédent et... Flûte, un cliff ! Voilà, voilà, j'vous dis à bientôt pour de nouvelles aventuuuuuures !