Note : où Jônouchi a peut-être un peu trop l'imagination en ébullition (pour ne pas changer)...
... et où un guest star surprise apparaît...
Jônouchi entrouvrit les lèvres, permettant à la langue chaude de Kaiba de s'insinuer entre elles pour lui ravir la bouche.
C'était tellement mal, en un sens, de fondre ainsi entre les bras de celui qui n'avait pas cessé de le tourmenter depuis deux ans et qui n'avait jamais fait preuve de la moindre bienveillance à son égard, même lorsqu'il l'avait sauvé de la noyade. Jônouchi aurait dû le haïr, comme le lui dictait sa raison, au lieu de se raccrocher à ses épaules en griffant le cuir de son manteau. Il n'aurait pas dû s'enfoncer dans l'illusion d'avoir enfin trouvé la faille dans la carapace de Kaiba Seto, celle qui lui permettrait de connaître le visage qu'il ne réservait normalement qu'à son cadet.
Non, il n'aurait pas dû. Ce n'était ni raisonnable ni sain. Kaiba avait peut-être sincèrement ressenti de l'inquiétude lorsqu'il s'était interposé entre Hirutani et lui, lorsqu'il s'en était pris à ces harpies que Jônouchi avait préféré ignorer pour ne pas leur taper dessus avec une chaise – enfin, s'il en avait eu l'énergie, ce qui n'avait pas été le cas. Il s'était peut-être un peu adouci envers lui, comme il s'était adouci envers Atem puis Yûgi, et peut-être qu'il le considérait un peu plus comme un camarade plutôt que comme l'ancien yankee qu'il aimait traîner dans la boue pour son amusent cruel. Cela ne signifiait pas pour autant que Kaiba l'aimait.
Cependant, Jônouchi voulait être aimé. Il voulait que le jeune CEO soit entièrement à lui, et à lui seul, qu'il n'éprouve ce genre de choses qu'avec lui, ne regarde personne d'autre que lui, le moins que rien, parce que le côté le plus revanchard de sa personnalité estimait qu'il le méritait après avoir enduré chacune de ses humiliations.
Bien sûr, cela signifiait qu'il appartiendrait lui aussi entièrement à Kaiba, mais c'était un sacrifice qu'il acceptait volontiers, surtout en considérant la façon dont le jeune homme lui suçotait et lui mordillait la gorge tout en massant, à travers le tissu de son jean, la bosse formée par son érection. Ce qui était à moitié excitant et à moitié frustrant, en raison de la barrière qui le privait du contact direct avec sa main.
Jônouchi avait envie de dire merde à la patience et aux préliminaires, et de voir Kaiba perdre complètement le contrôle de lui-même, cette fois non pas à cause de la colère, mais à cause du plaisir qu'ils se procureraient mutuellement. Il voulait le voir couvert de sueur, pantelant, tremblant, décoiffé, ses yeux bleus emplis de désir et son visage rougi incapable de masquer son extase. Il voulait le voir enfin vulnérable, accessible, humain. Et, pour ce faire, Jônouchi se moquait d'être au-dessus ou en dessous. Dans les deux cas, il serait pour une fois celui qui dominerait le duel jusqu'à son terme, et Kaiba celui qui perdrait et qui devrait admettre sa supériorité.
Jônouchi fit glisser le manteau des épaules de Kaiba jusqu'à ce qu'il tombe en boule sur le sol, puis lui déchira presque son sweat shirt noir en voulant le lui retirer. Alors qu'il aurait pu savourer la victoire d'avoir Kaiba Seto, torse nu devant lui, les muscles saillants, il ferma soudainement les yeux et gémit de façon presque pathétique en sentant la main du brun ouvrir son pantalon et s'insinuer sous son boxer.
— On dirait que je t'ai bien dressé…
Jônouchi sentit le rictus dans le murmure de Kaiba, perçut aussi le double sens vexant de ses paroles et ne parvint pas à s'en agacer autant qu'il l'aurait voulu, parce que la main de Kaiba glissant et remontant le long de son membre avec une lenteur calculée lui importait bien plus que de lui rappeler avec fierté qu'il n'était pas et ne serait jamais un chien, encore moins le sien.
— Est-ce que je devrais te récompenser pour ça ? ajouta Kaiba, ses lèvres toujours étirées sur un sourire contre l'oreille de Jônouchi.
Oui, voulut-il répondre dans un frémissement.
Hélas, une sonnerie stridente l'obligea à rouvrir les yeux en grand. Après quelques secondes de confusion engendrée par la soudaine absence de Kaiba malgré son érection presque douloureuse et la sueur couvrant son corps, il se rendit compte qu'il avait été victime d'un autre rêve beaucoup trop intense.
Le troisième en trois jours…
En dépit du fait que Kaiba n'avait pas réapparu à l'école après l'incident du mercredi.
— Merde, grogna-t-il tout en se passant les mains sur le visage.
Il essaya d'ignorer son membre turgescent, mais son rêve était encore bien trop présent, bien trop réel pour que les choses se calment seules. Avec un soupir, il ferma les yeux, laissant son esprit convoquer des images excitantes.
Il regardait sans doute trop de porno.
Il n'aurait sans doute pas dû regarde discrètement du porno gay par curiosité.
Il regrettait vraiment d'en avoir regardé, à sentir le désastre humide contre la paume de sa main et dans son boxer.
Mortifié, il se précipita dans la salle de bain en espérant arriver à faire disparaître toute trace de son forfait avant que quelqu'un ne découvre à quel point ses nuits étaient bien trop stimulantes. Il avait assuré à la mère de Honda qu'il pouvait s'occuper de sa propre lessive, mais il était à peu près certain qu'elle voudrait s'en charger par bienveillance à son égard, parce qu'il était leur invité et parce qu'il avait été blessé. Cependant, en allumant la machine à laver après l'avoir remplie avec le peu de vêtements qu'il avait eu l'occasion de salir, il se demanda s'il n'était pas un peu trop évident qu'il avait quelque chose de gênant à cacher…
— Jônouchi ?
En sursautant, il manqua presque de se cogner la tête contre le haut de la machine à laver. Heureusement, il avait pensé à s'enfermer.
— J'arrive tout de suite, Honda ! répondit-il avant d'enfiler un boxer et un t-shirt propres qu'il avait pensé à prendre avec lui.
Quand il rouvrit la porte, son ami bâillait derrière tout en se frottant la nuque.
— Tu parles d'un week-end, grommela-t-il tout en se dirigeant d'un pas mal assuré vers la cuisine. Se lever presque aux aurores pour aller aider Anzu et Ryô à préparer cette fichue fête.
— Il est neuf heures…
— C'est ce que je disais.
Jônouchi poussa un soupir. Parfois, Honda semblait oublier que certaines personnes passaient d'ordinaire leur week-end à travailler. Enfin…
Il remplit copieusement un bol avec le riz resté au chaud dans l'autocuiseur, puis attrapa l'une des deux assiettes posées en évidence sur le plan de travail de la cuisine. La mère de Honda était partie moins d'une heure plus tôt pour un cours d'Ikebana ou un truc dans le genre. Elle avait malgré tout pris le temps de leur préparer un petit-déjeuner. Jônouchi songea une nouvelle fois, tout en s'installant dans la salle de séjour avec son ami, que c'était sans doute à ça que ressemblait une vraie famille japonaise, et non pas ce que lui avait connu, entre sa mère absente et son père alcoolique et violent.
Quelques minutes plus tard, alors qu'ils mangeaient dans le plus grand silence, la sonnerie se fit entendre. Honda, qui était plus habillé que lui, se leva avec un grognement pour aller ouvrir, puis revint accompagné d'Otogi et de Yûgi. Le second avait enfilé un jean noir, et une chemise étonnamment blanche, ce qui lui donnait presque une allure normale, nonobstant le collier-de-chien et les bracelets en cuir noir autour de ses poignets. Le premier était égal à lui-même : le jour où Otogi serait mal habillé n'était pas encore venu. Certes, il avait un look bien à lui, si ce n'était excentrique, mais néanmoins parfaitement maîtrisé, jusqu'au eye-liner qui aurait paru ridicule chez n'importe qui d'autre.
— Ils t'ont offert un nouveau nez ? questionna Jônouchi en constatant que le bleu qu'avait arboré son ami avait disparu.
— Fond de teint. Et si j'en juge par vos mines de zombie, vous en auriez bien besoin.
Honda, qui s'était remis à manger selon sa règle « le petit-déjeuner est sacré », s'étouffa dans sa bouchée de riz.
— Je crois que ça veut dire « non, merci », fit Jônouchi tandis que Yûgi prenait place à sa droite et Otogi à sa gauche.
Il leur offrit du thé avant de focaliser à nouveau son attention sur son bol de riz. Avec le silence qui s'était installé entre eux, difficile pour lui de ne pas repenser, avec toujours une honte aussi cuisante, aux quelques minutes de plaisir solitaire qu'il s'était accordé, dans la chambre improvisée située à quelques mètres de là seulement, juste au bout du couloir.
— J'espère que vous avez pensé à votre tenue.
Honda dévisagea Otogi comme si une seconde tête venait de lui pousser.
— Non.
Yûgi laissa échapper un petit rire en voyant l'expression horrifiée du jeune homme aux cheveux corbeau.
— Mais il y aura plein de filles ! Entre autres…
Jônouchi replongea le nez encore plus nerveusement dans son bol de riz en constatant qu'Otogi le fixait avec un peu trop d'insistance.
Un mauvais pressentiment fit naître un frisson désagréable le long de sa colonne vertébrale.
Que voulait dire ce « entre autres », au juste ? D'accord, d'un point de vue purement extérieur, ses relations avec Kaiba s'étaient un tantinet réchauffées, mais de là à conclure que… Et, par ailleurs, pourquoi Otogi aurait-il une idée pareille ?! Ce n'était pas comme s'il était écrit sur son front « je viens de me masturber en pensant à toutes les choses que Kaiba pourrait me faire ou que je pourrais lui faire », n'est-ce pas ?
Jônouchi sentit ses joues lui brûler et avala rapidement une gorgée de thé.
Ou peut-être que si. Peut-être qu'il était évident qu'il avait quelque chose à se reprocher. Peut-être qu'Otogi avait une sorte de gaydar ou bidar ou peu importe le nom et qu'il lisait en lui comme dans un livre ouvert.
Ou peut-être qu'Otogi était gay ou bi et que… Non, il n'essayait quand même pas de lui signifier son intérêt pour lui et son envie de le voir mieux habillé que d'ordinaire, tout de même ?
Jônouchi se sentit pâlir, cette fois. Il n'avait pas de problème avec le fait qu'Otogi soit ou ne soit pas gay – ou bi –, et de son côté il admettait qu'il n'était pas uniquement attiré par Kaiba étant donné l'effet qu'avait eu sur lui certaines de ses, euh, recherches. Cependant, même s'il admettait volontiers ne pas exactement savoir où s'arrêtait ladite attirance, il était à peu près certain qu'il n'allait pas avoir de sitôt de rêve érotique mettant en scène Otogi. Question parangon de l'arrogance, il en avait déjà plus qu'assez avec Kaiba.
— Après, je dis juste ça en imaginant que vous en ayez assez d'être célibataires, ajouta Otogi d'un ton moqueur.
Jônouchi déglutit avec peine, puis s'inquiéta à l'idée que son angoisse grandissante se lise sur son visage, ce qui, bien évidemment, le rendit un peu plus fébrile encore. Assez pour qu'il songe à trouver une excuse valable afin de s'enfuir loin de la salle de séjour, si possible dans la salle de bain, où il pourrait se mettre en boule dans un coin et ruminer un peu plus toutes ces possibilités effrayantes.
On sonna encore à la porte. Jônouchi, oubliant qu'il avait été blessé, essaya de bondir sur ses pieds pour aller ouvrir. Il grogna quand la douleur lui vrilla ses côtes et jeta un regard presque désespéré à Honda en le voyant disparaître dans le hall. À peine une seconde plus tard, un boulet de canon aux cheveux aussi noirs que ceux d'Otogi tacla presque Jônouchi au sol. Il n'eut pas besoin d'y regarder à deux fois pour remarquer qu'il s'agissait de Mokuba, même s'il avait du mal à comprendre ce qu'il faisait là.
— Est-ce que tu vas bien, Jônouchi ?
— J'en suis plus vraiment sûr maintenant que tu m'as sûrement fêlé une autre côte…
Le garçon se recula avec un sourire d'excuse, et Jônouchi palpa la zone concernée en grommelant. Heureusement que le frère de Kaiba n'avait pas beaucoup grandi en un an et demi.
Le frère de Kaiba…
Son cerveau faillit court-circuiter à nouveau à la pensée de ce que Mokuba pourrait dire ou faire s'il se rendait compte qu'il en pinçait pour son aîné. Il le détesterait peut-être. Et si, soyons fous, Kaiba avait la moindre attirance pour lui, il ne choisirait certainement pas Jônouchi au détriment de son précieux petit frère.
Heureusement, Yûgi parvint à le tirer hors du cycle infernal de ses réflexions intérieures en faisant la remarque la plus censée qu'il ait entendue depuis son lever.
— Mokuba, pourquoi tu es ici ?
Le garçon focalisa aussitôt son attention sur lui et lui adressa un large sourire qui révéla ses dents blanches.
— J'suis venu vous chercher, c'est évident, non ?
À en juger par la façon dont Yûgi fronça les sourcils avec un mélange de curiosité et d'inquiétude, il devait se demander si Kaiba se trouvait en ce moment même dans la voiture, bras croisés et en train de bougonner après les caprices de son cadet beaucoup trop proche du groupe d'imbéciles avec lequel il ne tenait pas être associé le moins du monde.
— Hum, tu es venu seul ?
Bingo…
Le sourire de Mokuba devint plus large encore, ce qui relevait de l'exploit.
— Oh, non, Seto est au travail depuis au moins trois heures !
— Un samedi ? s'étonna Honda, qui avait enfin achevé son petit-déjeuner.
— Bien sûr ! Il y a tellement de projets à finir ! Mais je peux pas vraiment en parler…
En disant cela, le sourire de Mokuba diminua un peu et ses yeux perdirent en éclat. Cependant, Jônouchi n'eut guère le temps de s'en inquiéter. Le garçon irradia à nouveau de joie dès qu'Otogi lui demanda s'il serait présent durant leur fête.
— Il faut bien quelqu'un pour surveiller Seto !
— Je pense plutôt que Seto va nous surveiller, corrigea Otogi avec un clin d'œil.
— Tout le monde surveillera tout le monde, alors !
— Je suis certain que tout se passera bien, déclara Yûgi tout en reposant sa tasse vide.
— J'espère bien, parce que sinon mon frère risque d'avoir vos têtes.
Voyant Honda grimacer et Yûgi se redresser avec nervosité, Mokuba s'empressa de corriger avec embarras :
— J'veux dire, métaphoriquement parlant. Pas comme… Peu importe…
— Ouais, peu importe, microbe, reprit Jônouchi tout en frottant le crâne de Mokuba.
Le garçon parvint à se soustraire à sa main et lui jeta un regard noir qui ne dura que le temps que Yûgi détourne à nouveau son attention sur un autre sujet. Le temps que Honda revienne de la salle de bain, Jônouchi les écouta distraitement discuter d'hologrammes et d'un nouveau projet de KC dont le blond avait vaguement entendu parler au journal télévisé.
Honda revenu, il le remplaça. Une fois rentré, il savoura la tranquillité qui régnait dans la salle de bain. Au moins, il ne se sentait pas aussi submergé par les conversations que lors de son premier jour au lycée après l'hôpital. Cependant, il avait toujours l'impression d'osciller entre « épuisé » et « éreinté », et le bruit tendait à lui donner la migraine ou à le déconcentrer plus que d'ordinaire. Au moins, il reprenait figure humaine, même si son visage arborait encore des nuances de bleus par endroit.
Les yeux de Jônouchi s'arrondirent quelque peu à la vue des dragons holographiques qui décrivaient des cercles concentriques en frôlant le haut plafond du hall de KaibaCorp. Puis il renifla, un peu blasé. Kaiba avait fait installer trois statues du dragon blanc aux yeux bleus sur la place entourant le building, alors qu'il en projette à l'intérieur même de celui-ci n'était guère surprenant.
Détachant son regard des images, il balaya le vaste espace du regard. Ce jour-là, la plupart des employés n'appartenant pas au service de sécurité de KC avaient été priés de ne pas venir au travail, ce qui n'avait guère suscité de protestation d'après ce que leur avait dit Mokuba.
Isono et ses hommes les observèrent pendant une bonne partie de la matinée comme s'ils s'attendaient à ce que l'un d'entre eux commette un crime quelconque contre KaibaCorp. Heureusement, ou pas, Isono se retrouva aussi distrait la moitié du temps par Mokuba, qui courait d'un bout à l'autre du hall, telle une véritable pile électrique, afin d'aider, conseiller ou diriger quiconque semblait en avoir le besoin. La plupart du temps, cela se finissait par un « Kaiba-san, ne faites pas ça… » et Mokuba fuyant déjà vers son prochain crime.
— Je ne sais pas où il trouve l'énergie, finit par dire Ryô en rejoignant Jônouchi, qui s'était retrouvé à devoir dresser avec Otogi le comptoir circulaire de l'accueil reconverti en buffet.
— Le café ? Les boissons énergisantes ? La cocaïne prise sur le bilan mensuel du CA de KaibaCorp ? suggéra ce dernier avec cynisme.
— On parle de Mokuba, pas de Kaiba, répliqua Ryô avec un gloussement.
Jônouchi arqua un sourcil, surpris d'entendre l'albinos prendre à la légère la remarque, mais fut rapidement distrait quand Otogi se pencha par-dessus la table du buffet avec un froncement de sourcils. Ryô se recula légèrement, les yeux arrondis.
— Quoi ?
— C'est un nouveau collier ?
— Un nouveau… ?
Jônouchi cessa aussitôt ce qu'il était en train de faire – disposer des chocolats sur un plateau – et jeta un regard sur le côté pour observer Ryô, plus alarmé qu'il ne l'aurait reconnu devant quiconque. Otogi, plus curieux qu'anxieux de son côté, tendit la main et tira sur une cordelette en cuir à peine visible sous le col du sweat shirt rayé de Ryô.
— Oh, ça ! s'exclama Ryô lorsque le pendentif retomba sur son torse. Non, je l'ai depuis longtemps. C'est une rose des sables.
Il souleva dans ses mains l'étrange pierre aux arrêtes ciselées qui ressemblait effectivement à une fleur.
— Je pensais vraiment que vous l'aviez déjà vue, ajouta-t-il en glissant à nouveau le pendentif sous ses vêtements.
— On risque pas vraiment de la voir si tu la caches tout le temps, rétorqua Jônouchi, qui ne s'était pas encore remis de sa peur à l'idée horrible que Ryô soit parvenu à retrouver l'anneau millénaire.
— C'est un porte-bonheur. Je ne vois pas pourquoi je devrais la montrer à tout le monde.
— Peut-être parce que tu as une certaine expérience avec les objets possédés ?
Jônouchi regretta aussitôt la dureté de son ton et de ses mots en voyant le visage de son ami s'effondrer. Il ne voulait pas le blesser, loin de là, mais l'idée que l'autre puisse revenir d'une façon ou d'une autre le hantait constamment, même s'il était censé avoir été vaincu pour de bon, cette fois.
— Je suppose que maintenant plus personne ne me fera jamais confiance, fit tristement Ryô.
— Bakura ? s'enquit Yûgi, qui s'était entre-temps approché.
Le jeune homme pivota aussitôt vers lui et força un sourire sur ses lèvres.
— Je leur montrais la rose des sables, et certains s'imaginent déjà qu'elle est maudite.
Jônouchi aurait juré que Yûgi s'était crispé l'espace d'un instant. Puis il leur adressa à Otogi et à lui un regard où se lisait un reproche égal. Jônouchi aurait enquêté plus en détail si un éclat de voix n'avait pas attiré son attention. Mokuba, perché sur une échelle, semblait avoir décidé d'arranger les décorations à son goût – une énième bêtise de plus après avoir failli s'électrocuter avec la sono, enfin, d'après son malheureux baby-sitter. Ce dernier se tenait justement au pied de l'échelle avec Anzu pour lui ordonner puis le supplier de descendre, ce que le garçon finit par faire, jusqu'au moment où il fut assez bas pour sauter directement au sol.
— Mokuba, est-ce que tu essayes de te tuer ? s'exclama Anzu, à la fois furieuse et horrifiée.
— Je vais devoir appeler votre frère, Kaiba-san, prévint Isono.
La menace lui valut de se faire tirer la langue.
— Oh, ouais, fais ça, Isono. Peut-être qu'il quittera enfin son bureau.
Mokuba se dirigea vers l'une des machines à purikura qui avait été déposée un peu plus tôt dans la matinée sans que personne ne les ait commandées – puisque Kaiba ne leur aurait sûrement pas fait un tel cadeau, Jônouchi soupçonnait une autre manigance de la part du trop jeune vice-président de KaibaCorp.
— Vous croyez que Kaiba-kun viendra ? questionna Yûgi en se tournant vers eux.
Otogi croisa les bras dans une pose songeuse.
— Il envoie des messages conflictuels, en ce moment. Hum… Je suis sûr qu'il va se montrer si on l'appelle en prétendant que Jônouchi a été kidnappé par des yakuza.
Ryô laissa échapper un rire nasal tandis que le principal intéressé blêmissait.
— Qu'est… qu'est-ce que c'est supposé vouloir dire !
— Que ces derniers jours, il semble toujours là quand tu as un souci. Peut-être que Kaiba se dit qu'il aurait bien besoin d'amis, finalement. T'es pas d'accord avec moi, Honda ?
Honda, qui venait juste d'arriver avec une caisse de soda – un autre cadeau mystérieux de KaibaCorp, apparemment –, considéra Jônouchi apparemment trop éberlué pour réagir, puis regarda Otogi avec une certaine appréhension.
— D'accord avec quoi ?
— Que Kaiba cherche à faire ami-ami avec Jônouchi.
Honda se rembrunit un peu plus et posa brutalement la caisse sur le comptoir.
— Otogi, ferme-la, grommela-t-il.
L'autre, piqué au vif, s'apprêta à répliquer. Cependant, sa phrase mourut dans sa gorge quand son attention fut divertie.
— Oh, dites-moi que j'hallucine ?
Ses amis suivirent son regard jusqu'à l'entrée, où se tenait un jeune homme familier à la peau sombre et aux cheveux aussi blond que le sable. Bras croisés sur son torse, il posait un regard furieux sur l'agent de sécurité de KaibaCorp qui l'avait intercepté, visiblement dans le but de l'éconduire.
— Marik ? s'étonna Yûgi. Tu l'as invité ?
— Non, répondit Ryô dans un murmure. Je n'ai pas reparlé avec lui depuis… la cérémonie.
— Tu n'as jamais parlé avec lui durant notre voyage même lorsque lui a essayé de te parler, corrigea Otogi avec son absence de tact habituelle.
— J'ai de bonnes raisons, répliqua sèchement Ryô.
Jônouchi les écouta distraitement tout en déballant les bouteilles de soda. Lorsqu'ils s'étaient rendus en Égypte, il avait réussi à mettre le passé derrière lui, pour le bien d'Atem. La cérémonie était essentielle, il ne pouvait pas courir le risque de tout ruiner en évoquant ce qui s'était passé durant le tournoi de Battle City, et il avait été plutôt aisé de garder pour lui les reproches qui lui brûlaient les lèvres grâce à la pensée qu'il ne reverrait jamais Marik de sa vie – ou pas avant fort longtemps – et que, par ailleurs, ils en avaient fini tant avec l'autre Bakura qu'avec son alter ego maléfique à qui il fallait apparemment imputer la majorité de ses exactions.
Mais à le voir étaler toute la grandeur de son arrogance dans le hall de la tour KC, toisant Isono comme s'il envisageait de l'éventrer comme un poisson, Jônouchi commençait à avoir de sérieux doutes sur la soi-disant rédemption de l'Égyptien, ainsi que sur sa propre capacité à ne pas lui exploser le nez s'il faisait quoi que ce soit de travers.
— C'est moi ou il semble en colère ? demanda Yûgi.
— J'espère que c'est toi, fit Honda avec un froncement de sourcils.
Otogi haussa les épaules avant de poursuivre l'installation de la fontaine de chocolat comme si de rien n'était.
— Oh, qu'est-ce que ça peut bien faire ? Il s'est débarrassé de l'autre, non ?
— Ce n'est pas toujours aussi simple.
Ryô se mordilla les lèvres avec nervosité, Jônouchi eut le sentiment alarmant qu'il lui manquait vraiment des pièces au puzzle et Yûgi, fidèle à lui-même, sembla prêt à rejoindre Marik avec son visage le plus avenant, sans doute pour lui demander s'il voulait se joindre à eux et, aussi, lui suggérer de ne pas étrangler Isono qui ne faisait que son travail. Toutefois, Mokuba surgit à nouveau comme un diablotin hors de sa boîte et se planta devant Marik. L'expression du jeune homme s'adoucit un peu lorsqu'il baissa les yeux sur lui. Après avoir échangé quelques mots, ils disparurent tous les deux dans l'ascenseur privé qui, Jônouchi le soupçonnait, devait mener directement à l'étage où se trouvait le bureau de Seto.
— Hum… C'est pas que je veuille vous inquiéter, commença Otogi, mais la dernière fois qu'un Ishtar a discuté avec Kaiba, ce n'est pas comme ça que le bordel de Battle City a eu lieu ?
— Merci du rappel, grommela Jônouchi avec un frisson.
Yûgi se tourna vers lui, un sourire qui se voulait rassurant sur les lèvres.
— Je suis sûr que ce n'est rien.
— Ouais, c'est sûrement pour « rien » qu'Isono voulait l'empêcher de passer et que Marik avait l'air près de le transformer en kebab ou je ne sais quoi, marmonna Jônouchi entre ses dents.
Il se détendit à peine quand Honda lui donna une tape sur l'épaule et l'aida à aligner correctement les bouteilles de soda, parce qu'il était trop nerveux pour y parvenir seul.
— On teste les purikura ?
Le visage de Ryô s'éclaira à la proposition de Yûgi. Si quelqu'un lui avait proposé une partie de Monster World, il n'aurait pas eu l'air plus joyeux. Honda leva les yeux au ciel après les avoir regardé filer vers l'une des machines.
— Les enfants, je vous jure…
— Au moins, Ryô a l'air d'aller bien mieux que mercredi.
— Tu veux dire, après que tu lui as demandé s'il était encore possédé ?
Otogi, nullement désolé, se gratta pensivement la tête.
— Il fallait bien que quelqu'un le fasse, non ?
Jônouchi plissa les paupières tout en observant Yûgi et Ryô se chamailler à propos du décor qu'ils voulaient employer pour leurs photographies, le premier souhaitant quelque chose d'amusant et le second, évidemment, ce qu'il y avait de plus sinistre.
— Vous pensez pas vraiment qu'il pourrait l'être, hein ?
Marik ne réapparut qu'un peu avant l'heure du midi, alors que le groupe d'amis s'apprêtait à quitter temporairement les locaux de KaibaCorp pour une pause bien méritée au Burger World. Le jeune Égyptien, blouson en cuir sous le bras, semblait à la fois sombre et tendu, tandis que Mokuba, qui le raccompagnait, leur adressait un sourire presque nerveux en constatant qu'ils étaient attendus.
— Hé, Marik ! J'ignorais que tu venais au Japon !
— Bonjour, Yûgi… Je suis désolé de ne pas t'avoir prévenu. C'était un voyage imprévu.
Jônouchi étudia soigneusement le visage de Marik à présent qu'il les avait rejoints et salués d'un signe de tête. Sa mauvaise humeur avait fondu pour laisser place à un entrain d'autant plus suspect que le sourire étirant ses lèvres n'atteignait pas vraiment ses yeux violets soulignés de khôl.
— Qu'est-ce que vous faites ici, d'ailleurs ? demanda Marik tout en jetant un regard par-dessus son épaule pour considérer le hall métamorphosé en salle des fêtes un peu trop colorée à son goût.
— Une soirée pour la Saint-Valentin, expliqua Anzu.
L'Égyptien reporta son attention sur elle en étrécissant légèrement ses paupières avec une évidente perplexité.
— La Saint-Valentin ? Uh… ça sonne… bizarrement chrétien. Je crois ?
— La fête des amoureux, insista Anzu.
— Si tu le dis.
— Elle est mondialement connue, Marik !
Le sourire de l'Égyptien s'effaça, mais le commentaire sarcastique qui ne demandait qu'à se frayer un chemin hors de ses lèvres fut désamorcé par l'intervention rapide de Ryô.
— Tu pourrais rester… ou au moins déjeuner avec nous… ?
Les pendants en or que Marik portait toujours à ses oreilles étincelèrent quand il tourna la tête vers le jeune homme avec un mélange de surprise et de scepticisme. Il soutint le regard de Ryô pendant un court instant avant d'enfiler avec une moue son blouson par-dessus un débardeur noir trop léger pour la saison. Jônouchi soupçonnait Marik d'être au moins aussi attaché à son apparence qu'Otogi, si ce n'était plus. Il suffisait de voir comment ses vêtements soulignaient chacun de ses muscles en instillant une certaine impression de danger malgré ses yeux maquillés, ses cheveux longs et ses nombreux bijoux.
— Je n'ai personne dans ma vie, commenta-t-il presque sèchement. Et les serveurs de la plupart de vos restaurants me regardent comme un criminel quand je demande un plat sans viande.
— Je suis sûr que nous pourrions trouver un endroit où…
Yûgi n'eut même pas le temps d'achever sa phrase. Après avoir dégagé ses cheveux de son col et remonté celui-ci sur sa nuque, Marik se contenta de franchir les portes vitrées de KaibaCorp sans même un mot d'excuse ou un au revoir.
— Ok, je pense que vous pouvez le rayer de la liste des invités de vos futurs mariages, fit Jônouchi avec un rire nerveux.
À vrai dire, il était tout aussi choqué que les autres par l'attitude glaciale de Marik. Certes, il comprenait tout à fait que l'Égyptien n'ait pas forcément envie de devenir super pote avec l'ancien hôte du pharaon au nom de qui sa famille avait été condamnée à des siècles d'isolement et de traditions cruelles, ou avec celui qui avait abrité l'esprit du mal absolu. Lui non plus n'avait pas vraiment envie d'être super pote avec le garçon qui avait utilisé un objet millénaire pour lui laver le cerveau, en plus du reste. Cependant, Marik s'était toujours montré courtois lors de leur séjour en Égypte et un minimum intéressé par leurs conversations.
À croire qu'il n'avait agi ainsi que parce qu'il espérait se voir débarrassé au plus vite d'Atem…
Cela n'empêcha pas Yûgi de se tourner vers Mokuba avec souci.
— Est-ce qu'il s'est passé quelque chose avec ton frère ?
Le garçon émit un rire nerveux.
— Les Ishtar ont un léger différend avec KaibaCorp à cause d'un projet de… construction. Et ni Seto ni Marik ne sont très diplomates. Hum… Si on allait manger ? Parce que moi je ne dirais pas non à un hamburger !
Note : pendant un moment, je me demandais d'où pouvait venir l'idée que Marik soit végétarien (voire vegan). En lisant le character book du manga, j'ai remarqué qu'il est effectivement indiqué qu'il déteste tout plat comportant de la viande. Ceci dit, cela ne dit pas si c'est un simple dégoût alimentaire ou s'il est réellement végétarien (ou plus), ni pourquoi il l'est (a priori, pas à cause des traditions, car Isis et Rishid qui sont sans aucun doute bien plus respectueux de celles-ci n'ont pas cet interdit alimentaire).
