Chapitre 7 : Tuer les morts, garder les vivants en vie
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Il ne nous a pas été possible de prendre une sortie d'autoroute, elles étaient toutes fermées, soit gardées par des militaires, soit bouchées par des files de voitures interminables, sur tout le chemin. Nous avons même été forcés de pousser jusqu'à Atlanta. La circulation sur l'autoroute est incroyablement pénible, je n'ai jamais vu autant de monde. Fréquemment, nous avons été pris dans des ralentissements ou des bouchons. Les conducteurs sont très nerveux, et, la fatigue aidant, des carambolages se sont succédés tout au long de la journée, nous avons croisés de nombreux véhicules accidentés, mais pas la moindre ambulance ni véhicule de police.
Dani s'est endormie un long moment dans les bras de Charly, Madame Hermann a somnolé un peu, son siège baissé vers l'arrière. J'ai continué à conduire. Mon ami m'a tenu compagnie, et a bavardé avec moi tout le long, joyeux et volubile. Il ne semble pas du tout se rendre compte de la gravité de la situation, ce qui semble le plus le marquer aujourd'hui, ce sont nos retrouvailles, qui le remplissent de joie. Plusieurs fois, il a répété que je lui ai manqué. Que je leur ai manqué à tous les trois.
Au bout d'un moment, il m'a passé ma sœur, toujours endormie. La tenir contre moi fut l'un des moments les plus heureux de toute mon existence. Je croyais ne plus jamais la revoir, et voilà que nous étions réunis. Ma petite sœur. Ma famille.
Comment ne pas être tenté de remercier la fin du monde ?
Nous avons été forcés de nous arrêter sur une aire d'autoroute bondée et de faire la queue durant plus d'une heure pour de l'essence. Ces voleurs profitent de la situation pour vendre le carburant à des prix exorbitants, plus de dix fois leur valeur. L'essence va ainsi au plus offrant, à celui qui crie le plus fort, joue des coudes le plus violemment, et brandit le plus d'argent liquide – seul moyen de paiement désormais accepté.
Partout sur l'aire, des véhicules ne peuvent plus repartir, faute de carburant, et leurs passagers errent, anxieux, désespérés, réduits à mendier, à tenter de vendre leurs objets personnels.
Je me suis rendu compte avec angoisse que je n'avais pas mon portefeuille sur moi. Mais Charly a résolu le problème. Il nous a dit de l'attendre, et est parti, sans le moindre argent pour payer. Un quart d'heure plus tard, il revenait avec un plein bidon. Je n'ai pas osé lui demander comment il l'avait obtenu. Mieux vaut ne pas savoir.
Entre temps, Madame Hermann et moi avons trouvé quelques dollars dans le vide-poches de la voiture, que nous avons troqué contre un peu de nourriture : une bouteille d'eau et un paquet de cookies, que ma sœur a pu manger.
À la fin de cette bizarre et épuisante journée, c'est le dos douloureux, affligé d'une légère migraine, et avec un seul cookie dans le ventre depuis la veille, que j'ai dû me résoudre à m'arrêter au bord de la route, dans un recoin de forêt où les gens ont improvisé une aire de repos. Plusieurs dizaines de voitures sont garées parmi les arbres.
La nuit est tombée. Nous sommes très proches d'Atlanta, on peut apercevoir la ville de l'autre côté du petit bois, en contrebas, à à peine quelques kilomètres.
Certaines personnes ont allumé des feux, ceux qui le peuvent mangent, des familles passent le temps comme elles peuvent, des enfants jouent, des petits groupes de gens discutent, plusieurs prient, tout le monde s'inquiète.
Chacun reste à l'affût de la radio, mais aucune nouvelle ne nous est parvenue depuis longtemps, les chaînes d'information ne font que répéter les mêmes choses en boucle.
Avec Charly et Madame Hermann, nous nous dégourdissons les jambes, tandis que Danica dort dans la voiture.
Notre vieille amie, qui a toujours été une négociatrice hors du commun, s'est lancée dans un bras de fer commercial avec un redneck têtu qui faisait au moins deux fois son poids. Et elle est parvenue à troquer notre roue de secours contre une couverture et un oreiller pour Dani, des bouteilles d'eau, et une carte routière.
La plupart des gens se rapprochent, engagent la conversation, font connaissance, faute de mieux, par désœuvrement, par anxiété. Pour se sentir mieux, se prouver qu'ils ne sont pas seuls, que nous sommes tous dans la même galère.
Mais nul n'a cherché à m'adresser la parole. Comme toujours, je me retrouve mis à l'écart.
Je me rends compte avec déplaisir que certaines personnes près de nous fument des cigarettes, dont la fumée vient m'agresser. Je déteste le tabac, ça me donne la migraine et la nausée.
Soudain, un vrombissement remplit le ciel, et chacun lève la tête.
À travers les arbres, des lumières filent dans l'obscurité de la nuit. Des hélicoptères. Ils sont des dizaines. Et se dirigent vers la ville.
Un murmure parcourt la foule, et les gens se dirigent vers l'orée de la forêt, hâtent le pas, puis courent. Des cris retentissent, là-bas.
Après un regard de concertation avec mes deux amis, nous suivons le mouvement.
Au fur et à mesure où je m'avance, je perçois une étrange lueur, une lumière rougeoyante.
Et lorsque nous débouchons hors du couvert des arbres, alors je la vois.
Atlanta est en flammes.
Pire qu'en flammes, elle explose, elle s'effondre, elle se tord, elle agonise sous un brasier de feu, si immense qu'il ressemble à l'éruption d'un volcan. C'est un incendie démesuré, montant vers le ciel. Même à plusieurs kilomètres de distance, la chaleur et la lumière des flammes semblent souffler jusqu'à nous.
Encore plus d'hélicoptères nous survolent, et attaquent à nouveau la cité, comme leurs prédécesseurs. Je ne comprends pas ? Que font-ils ? Pourquoi une telle scène de guerre ? Est-ce qu'ils larguent des bombes, ou bien… ?
« Du napalm ! » s'écrie quelqu'un.
Le cri est repris parmi la foule.
« Ils passent la ville au napalm ! »
Des gens pleurent, certains appellent Dieu à l'aide, et se signent, quelques uns sont furieux, d'autres sont à genoux, anéantis. J'entends des cris de douleur, de désespoir. Certains de ces gens espéraient rejoindre leur famille là-bas, dans cette ville sacrifiée.
Il n'y aura pas de camp d'Atlanta.
Cela, tous viennent de le comprendre brutalement.
Je bénis silencieusement Madame Hermann et sa méfiance instinctive des rassemblements de foules. Nous aurions pu être là-bas, ce jour-là.
Nous n'avons plus rien à faire ici. Il serait plus intelligent de retourner à la voiture et de profiter de la confusion pour reprendre la route, et nous éloigner le plus possible de cette ville, avant que quelque chose de pire encore ne s'abatte sur nous.
Et pourtant, nous restons là, immobiles, comme hypnotisés.
Le feu immense a quelque chose de fascinant, de captivant.
Peut-être parce que cette vision nous confronte brutalement à la réalité.
Le monde brûle. Et nous sommes là, seuls et nus dans la nuit. Orphelins.
Est-ce l'Apocalypse annoncée par les Saintes Écritures, ou l'incendie de Babylone ? Rome brûle-t-elle une bonne fois pour toutes ? Une fois notre maison réduite en cendres, serons-nous condamnés à errer dans le froid et l'incertitude ?
À côté de moi, la haute stature de Charly se dresse face à ce désastre. Lui non plus ne quitte pas les flammes des yeux. La lueur puissante de l'immense incendie peint son profil en rouge, créant sur ses traits des ombres mouvantes et inquiétantes. Avec ses cheveux et sa barbe hirsutes, il a soudain l'air d'un démon surgi de la nuit.
Mais un démon se mettrait à rire, d'un rire méphistophélique, il n'aurait pas les traits si figés, si affligés.
Quelques pas devant nous, Madame Hermann se tient droite, comme toujours. Sa silhouette menue se découpe comme une ombre chinoise sur le mur orange de la ville en flammes.
Je devine qu'elle a les bras enserrés autour de sa poitrine.
On pourrait croire qu'elle a froid, et qu'elle cherche ainsi à se réchauffer, pourtant la nuit, en cette saison, est à peine plus étouffante que le jour.
Madame Hermann se tient souvent ainsi, les bras croisés, ou serrés autour de la poitrine. Une posture paisible, pensive, mais aussi une attitude de repli, de protection vis à vis de son corps fragile.
C'est aussi, à mon avis, un vieux réflexe, celui de cacher ses mains, dont elle juge l'aspect disgracieux. Ses doigts courts et fins sont quelque peu tordus à certains endroits, perpétuellement repliés, incapable de s'ouvrir à fond. Ces mains de vieille femme, qu'on dirait prématurément déformées par l'arthrose, l'ont en réalité été dès son plus jeune âge, suite à de multiples fractures des doigts.
Notre vieille amie est atteinte depuis sa naissance d'une maladie génétique, l'ostéogenèse imparfaite, plus connue sous le nom de maladie des os de verre. Elle souffre d'une forme légère de cette maladie, suffisamment discrète pour ne pas en être handicapée, mais assez grave pour l'inciter à une prudence constante.
C'est cette imperfection génétique qui lui rend le blanc des yeux bleuté, et qui la condamne à se mouvoir dans un corps anormalement fragile, dont les os se sont brisés à de nombreuses reprises au cours de sa vie.
Elle souffre d'une légère boiterie à la jambe gauche, séquelle d'un tibia fracturé mal remis. Et nous seuls, ses proches, savons que les très anciennes cicatrices le long de ses deux avant-bras sont le résultat d'opérations chirurgicales, et qu'elles abritent des broches renforçant ses os.
L'ostéogenèse imparfaite entraine également des problèmes de surdité partielle ou totale chez une fraction des malades, et c'est le cas de Madame Hermann.
Sans être totalement sourde, elle a une acuité auditive nettement inférieure à la moyenne. Elle a du mal à percevoir les sons trop faibles, ou correspondants à certaines fréquences. C'est un handicap que la majorité des gens ignore totalement, tant elle s'y est admirablement adapté. Elle porte aux deux oreilles des appareils intra-auriculaires très discrets, quasiment invisibles, qui lui permettent d'entendre presque normalement. Elle a seulement un peu de mal à percevoir les sons, les voix notamment, si son interlocuteur ne se trouve pas face à elle, et elle réagit parfois aux bruits avec un léger temps de retard. Également, lorsqu'elle dort ou se lave, elle est amenée à retirer ses appareils auditifs, et il m'est arrivé plus d'une fois, avec ma distraction naturelle, de faire la bourde de l'appeler ou frapper à la porte, sans résultat, et de me retrouver comme un idiot en me rendant compte de mon oubli.
Mais comme elle le dit elle-même, un avantage de ce handicap, c'est que lorsqu'elle dort, ou pourrait jouer du tambour dans la pièce d'à côté sans pour autant la réveiller.
Nous savons également, sans qu'elle ait jamais eu besoin de le dire, que sa seule autre faiblesse connue, son agoraphobie, découle directement de sa maladie. La foule l'effraie, à juste titre, une foule qui risquerait de la rudoyer, de la bousculer, de la faire tomber, au risque de la briser. Les mouvements de panique collective, et la violence naturelle des êtres humains, sont sa plus grande hantise.
Cette agoraphobie et cette fragilité osseuse ont suffi à faire d'elle une misanthrope et une solitaire, et aussi une femme d'apparence froide et distante, étrangère aux manifestations physiques d'affection.
Sachant cela, nous la traitons avec un soin particulier. Plus spécialement Charly, qui a pris l'expression os de verre au premier degré, et qui la considère secrètement – pour ne pas la vexer – comme s'il s'agissait d'un objet précieux et fragile, comme un vase de la porcelaine la plus fine.
Madame Hermann lui reproche souvent vertement sa brusquerie, voire sa brutalité, mais elle comme nous savons qu'il serait totalement incapable de ne serait-ce que la pousser, même sous l'emprise de ses pires crises de rage.
Et Hermann en est parfaitement consciente, pas une seule fois je ne l'ai vue se troubler face à ses emportements. Malgré le fait que Charly soit un colosse comparé à elle, et la dépasse de plus de trente centimètres, elle ne s'est jamais laissée impressionner par ses colères, qui sont pourtant terrifiantes.
Car Madame Hermann ne craint en réalité aucun affrontement, pour peu qu'il soit verbal et intellectuel.
À la sentence d'un corps trop fragile, elle a opposé un esprit impossible à briser.
Je n'ai jamais connu une personne plus intelligente et cultivée qu'elle, dont la mémoire soit plus infaillible, qui raisonne avec davantage de rapidité et d'efficacité, et qui soit capable de calculer de tête de façon si complexe.
Au delà même de cette intelligence, c'est son éloquence, son sens inné de la répartie, et surtout son charisme, qui font d'elle une femme terriblement forte, qui a le pouvoir de griller ses interlocuteurs sur place.
Je ne l'ai jamais vu baisser les yeux devant quoi ou qui que ce soit.
Ce soir encore, face à la ville d'Atlanta en proie aux flammes, alors que les gens autour de nous gémissent, pleurent et se désespèrent, Madame Hermann garde son sang froid, et contemple l'enfer calmement.
Je la vois de dos, et je suis pourtant prêt à parier qu'il n'y a pas la moindre trace de peur dans ses yeux clairs.
Elle se dresse là, imperturbable, comme un rempart entre nous et la folie, le chaos qui s'en vient.
Le calme avant la tempête.
Et alors, la tempête éclate.
Soudain, des cris plus puissants que les autres, et une femme qui se précipite en pleurant, terrorisée. Plusieurs personnes la suivent en courant, à moitié à l'aveuglette dans l'obscurité.
L'un d'entre eux passe à quelques centimètres de Madame Hermann et manque de la bousculer. Un instant prise de court, frappée d'un sursaut instinctif, d'un mouvement de recul, elle titube, se réceptionne mal sur sa mauvaise jambe, et chute en arrière.
C'est le bras puissant de Charly qui la rattrape, juste à temps, le rouquin ayant réagi en une fraction de seconde. Passant ses bras autour de ses épaules, il rétablit l'équilibre de la sexagénaire, aussi inébranlable qu'un arbre.
« Connard, tu peux pas r'garder où tu vas putain ?! » explose-t-il, furieux.
L'homme, déjà loin, ne s'est même pas retourné.
« Ça va, vous avez rien ? » s'inquiète Charly, alors que je les rejoints.
Un hurlement coupe soudain la réponse de mon amie.
D'un seul coup, des cris éclatent de tous côtés, d'abord isolés, puis de partout, dans une réaction en chaine. Des cris de peur.
En à peine deux secondes, tout le monde autour de nous court dans tous les sens, dans une débandade générale.
« Ne bougez pas ! » ordonne Madame Hermann. Charly a replacé immédiatement ses bras autour d'elle, à l'affût du moindre choc. Je me place instinctivement devant eux.
Nous sommes face à ce que notre amie redoute le plus au monde.
Une panique collective.
Les gens hurlent et se bousculent dans le noir. Les lampes de poche ou de camping roulent au sol, des corps trébuchent et chutent.
La panique commence à s'emparer de moi aussi, m'enjoignant à fuir. Je ne comprends pas ce qui est à l'origine d'une telle peur.
J'entends soudain d'autres cris. Des cris de douleur, d'agonie.
Je me rends compte qu'il y a deux catégories de personnes dans la foule. Ceux qui fuient, et d'autres, qui les attaquent, se jettent sur eux et les mettent au sol.
J'assiste alors à une scène inimaginable. Une lampe de camping roule par terre et éclaire un spectacle d'épouvante. Une jeune femme hurle et rue, plaquée au sol par un homme qui a ses deux mains sur ses épaules. Et cet homme plonge alors vers le cou de la femme et referme ses mâchoires sur la chair. Elle pousse un cri suraigu, alors que l'agresseur rejette brutalement la tête en arrière, et arrache entre ses dents la gorge, dans une gerbe de sang. La bouche écumante, dégoulinante, l'homme attaque de plus belle, toutes dents dehors, et broie à nouveau les chairs, mordant, déchirant, mastiquant, dans un festin vampirique, animal. Les cris de sa victime se noient dans un borborygme hideux.
Je me sens soudain atrocement mal. Je ne sens plus mes jambes, je ne sens plus rien, j'ai froid. J'ai l'impression que je vais tomber et perdre connaissance.
Tout à coup, un nouveau cri, au loin. Différent de tous les autres. Qui me fait rater un battement de cœur et pousser une exclamation irrépressible.
« Dani ! »
Depuis la voiture, ma sœur hurle de peur, hurle mon nom.
Je me réveille d'un seul coup, et mes jambes se sont mises à courir sans même que je m'en rende compte.
Là-bas, à travers la vitre arrière de la voiture, dont les lumières intérieures sont allumées, ma petite Dani plaque ses paumes contre le verre, m'appelant désespérément.
J'ai à peine conscience que les deux autres me suivent, Charly ne lâchant pas Madame Hermann d'une semelle, prêt à repousser toute menace qui s'en approcherait.
Je zigzag entre les fuyards, me fraye un chemin à toute vitesse, miraculeusement, sans que rien ne vienne me stopper, et je finis par me jeter contre la portière, contre la vitre où se trouve ma sœur, hors d'haleine.
J'ouvre la porte et me précipite vers Danica et la serre contre moi, alors qu'elle fait de même, se jetant dans mes bras, explosant en sanglots terrifiés. Madame Hermann claque sa portière. Charly, qui est entré le dernier, côté conducteur, s'empare de la clé et active la fermeture centralisée des portes.
« Est-ce que tout l'monde va bien ? » halète-t-il.
Nous répondons par des assentiments plus ou moins audibles tandis que le chaos fait rage autour de la voiture, et va même en s'amplifiant.
De toutes parts, des gens courent et crient. Des voitures démarrent et des moteurs rugissent dans une totale confusion.
Charly fait mine de mettre la clé sur le contact.
« Non ! l'arrête Madame Hermann.
- On va pas rester là à attendre de s'faire bouffer ! rétorque le rouquin.
- Nous sommes en sécurité ici ! Participer à la panique est la pire chose à faire ! Reprenez-vous ! »
C'est probablement la première fois que je vois Madame Hermann crier, et Charly est tout aussi saisi que moi par ce phénomène hors du commun.
« Faites ce que je vous dis, et tout ira bien. »
Sa voix est si impérieuse, son expression si ferme et autoritaire, qu'il ne nous vient même pas à l'idée de douter d'elle.
Madame Hermann sait tout. Elle sait exactement ce qu'il faut faire.
Et, ce jour-là, Madame Hermann, par son calme et son sang-froid, nous sauve à tous quatre la vie.
Dehors, c'est un massacre.
Partout, le sol est jonché de victimes, en train d'être dévorées vivantes, ou déjà mortes.
Aux hurlements de terreur, de souffrance et d'agonie, s'ajoutent des bruits hideux, des bruits qui vont s'imprimer dans mon cerveau à jamais. Des bruits de mastication, de déglutition. Chairs arrachées et os brisés.
Les gens encore en vie se jettent contre les voitures, sur lesquelles ils tambourinent en hurlant des appels à l'aide déchirants, dont la plupart reste sans effet.
Dans la panique, les véhicules qui ont réussi à démarrer s'emboutissent les uns les autres, s'embourbent dans la terre humide. Pire encore, les conducteurs fous de peur percutent indifféremment les piétons, agresseurs et fuyards, sans distinction. Les voitures se rentrent dedans, se bloquent et s'immobilisent. Les passagers en jaillissent sans réfléchir, stupidement, trop terrorisés pour faire quoi que ce soit d'autre, et se jettent droit dans les bras des monstres, qui les mettent en pièces.
Quant à nous, nous restons immobiles, absolument immobiles. Spectateurs impuissants de cette folie, figés d'horreur. Préservés.
Madame Hermann fixe la scène silencieusement, parfaitement immobile, ses bras croisés autour de sa poitrine, plus fort que d'habitude. Charly est hébété, tourne la tête de tous côtés, d'un spectacle macabre à l'autre.
« Putain… Putain… Putain… »
C'est tout ce qu'il parvient à prononcer. Ce mot horrifié, stupéfait, incrédule, qu'il répète comme un disque rayé.
« Putain… »
Ma petite sœur sanglote et s'agrippe à moi, poussant un hurlement de frayeur et sursautant à chaque fois qu'une silhouette s'approche de la voiture.
Et moi, moi je tremble de tous mes membres, en état de choc, incapable de faire quoi que ce soit d'autre que serrer Dani dans mes bras. Je pleure moi aussi, à peine conscient des larmes qui dévalent mes joues.
Une voiture percute soudain la nôtre dans sa fuite, et Madame Hermann manque d'être projetée contre le tableau de bord. L'autre véhicule persiste, son moteur vrombit, tandis qu'il pousse notre voiture. Je vois le conducteur hurler des paroles incompréhensibles par delà nos deux vitres, m'insultant sans aucun doute, tout en s'acharnant sur son volant et son accélérateur. Au prix d'un gémissement atroce de métal, il parvient à s'extraire, défonçant son pare-choc et rayant notre propre carrosserie sur presque toute sa longueur.
L'homme, qui était seul dans sa voiture, appuie sur l'accélérateur autant qu'il peut, et, après avoir embouti plusieurs autres véhicules dans sa course folle, va percuter violemment un arbre, où il s'arrête enfin. Le conducteur est passé à travers le pare-brise et ne bouge plus.
Madame Hermann s'est précipitée sur sa ceinture de sécurité, qu'elle a bouclée, de crainte d'autres chocs.
Charly a cessé de marmonner, et s'est retourné vers moi, pour découvrir dans quel état nous étions, moi et ma sœur.
« Oh merde, Jon ! »
Sans hésiter, il se lève du siège conducteur et passe sur la banquette arrière où nous nous trouvons.
D'autorité, il nous attire moi et Dani entre ses larges bras.
« Regardez pas. »
Il me force à enfouir mon visage contre lui.
« Regarde pas ça. T'inquiète pas. Ça va aller. »
Je ne sais pas s'il s'adresse à moi où à Danica, mais je me laisse aller avec soulagement, comme le ferait un enfant.
Pour la première fois, je me sens en sécurité. Charly est là. Il nous protège. Comme il l'a toujours fait.
Car il est invulnérable.
« Ils peuvent pas entrer dans la bagnole, on craint rien. Ça va aller, répète-t-il. Vous inquiétez pas. J'suis là, tout ira bien. »
Je ferme les yeux de toutes mes forces, serrant ma sœur, me blottissant contre mon ami.
C'est un cauchemar. Forcément un cauchemar.
Sous l'effet de la peur, une migraine aussi soudaine que violente a enflé sous mon crâne, au point que mes oreilles bourdonnent.
Je tente de me calmer, de respirer profondément, de faire refluer la douleur.
Les derniers cris, les derniers rugissements de moteur s'estompent progressivement, au bout de quelques minutes qui nous paraissent des heures.
Je relève la tête timidement, pour me rendre compte que le paysage est désormais calme et silencieux.
Je lâche prudemment Dani, et m'écarte de Charly, embarrassé, honteux d'avoir fondu en larmes, d'avoir été submergé par la peur.
« Pardon, soufflé-je piteusement.
- Pas d'souci, c'est rien, réplique-t-il en me frottant gentiment le dos.
- Vous allez bien, Jon ? demande Madame Hermann qui s'est retournée, tout en se défaisant de sa ceinture de sécurité.
- Oui, je crois… ça va. J'ai mal à la tête. Mais ça va.
- Dani ? »
Je me penche vers ma sœur.
« Beruška, ça va ? »
Elle me fait un petit oui de la tête.
« J'ai eu très peur, murmure-t-elle.
- C'est normal, puce, on a tous eu peur, lui dit Charly.
- Même toi ? s'étonne-t-elle.
- Un petit peu, au début », admet le rouquin.
C'est seulement alors que je réalise.
Nous sommes passé très près de mourir. Mais nous sommes vivants. Tous les quatre. Et aucun de nous n'est blessé.
Tout à coup, quelque chose heurte la vitre derrière moi, et Dani pousse un cri perçant. L'une de ces créatures s'est jeté contre la voiture, et tente d'entrer en cognant et grattant le verre.
Instinctivement, nous nous reculons, pour nous éloigner des portières.
D'autres monstres s'approchent et imitent le premier. Mais ils sont incapables de briser la vitre à mains nues, leurs gestes sont mous, vagues, comme des somnambules. Pourtant, ils persistent, ne semblant pas se rendre compte de l'échec de leurs tentatives.
Comme s'ils n'avaient qu'une seule chose en tête.
« Ils veulent nous bouffer, soufflé-je.
- Ah ! crache Charly. Qu'ils essayent ! Hey les connards, allez vous faire enculer, c'est pas aujourd'hui qu'vous nous aurez ! »
Il tend un doigt d'honneur insolent à quelques centimètres de l'une des choses plaquées contre la fenêtre.
« Tiens, Tu l'vois, c'ui là ? Va bien te faire foutre, bâtard !
- Calmez-vous Charly, intervient Madame Hermann, je pense que le bruit les excite. »
Le rouquin obtempère, et observe la créature qui lui fait face.
« C'est quoi ces machins ? Des espèces de camés ? C'est dingue, jamais vu un truc pareil. »
Madame Hermann s'avance jusqu'à sa propre portière, où un autre monstre se presse tout contre la fenêtre.
Elle pose lentement ses deux paumes à plat contre la vitre. Deux mains poisseuses de sang viennent frapper de l'autre côté du verre, quasiment contre les siennes. Les ongles crissent et raclent furieusement la fenêtre, la créature y frappe son crâne violemment, mâchoires claquantes, cherchant à mordre, cherchant à traverser, cherchant à saisir le visage de Madame Hermann, à quelques centimètres à peine de distance.
Mon amie ne bouge pas, ne frémit même pas. Immobile et fascinée, c'est avec un calme absolu qu'elle dévisage le monstre, qu'elle l'observe, l'analyse.
Toute peur étouffée, mise de côté, Madame Hermann arbore une expression d'intense concentration.
La créature continue à se jeter désespérément contre la vitre, dans une rage meurtrière et inhumaine. Son visage est encore barbouillé de sang, celui de ses précédentes victimes. Ses yeux vides ne reflètent pas la moindre émotion. On croirait voir l'un de ces poissons aveugles qui vivent dans les abysses de l'océan, organismes cauchemardesques aux mâchoires démesurées, être primitifs et incompréhensibles.
Car c'est bien de ça qu'il s'agit, comprends-je alors, quelque chose qui, bien qu'ayant forme humaine, nous est en réalité totalement étranger, et n'appartient pas à notre monde.
Une seule vitre, avec d'un côté, mon amie, calme et vivante, scaphandrière sans peur, exploratrice spontanée du monde de l'ombre qui vient sans crier gare de se ruer sur nous. Et de l'autre, l'impensable, et pourtant bien réel.
« Il est mort, dit-elle. Alors c'était vrai. Ils sont tous morts. »
Une invasion des ténèbres.
Notre voiture est un minuscule et fragile sous-marin, et nous venons de plonger dans les abysses noires et glaciales de l'océan.
« Ben merde, on s'croirait à l'aquarium, lâche Charly. Avec des poissons salement moches, par contre. »
Personne ne commente son trait d'humour.
Au milieu du concert de gémissements, de coups et de crissements d'ongles des morts, un bruit se fait alors entendre. Celui d'une voiture qui démarre.
À quelques dizaines de mètres, une Laguna grise manœuvre lentement.
Quelqu'un d'autre a eu la même idée que nous, a eu la présence d'esprit de ne pas paniquer, ne pas bouger et attendre.
Le conducteur – qui s'avère être une conductrice – nous a vu, et elle vient se ranger parallèlement à nous. Autour de la Laguna également, plusieurs morts sont agglutinés, comme des charognards harcelant un gros animal.
Je me glisse jusqu'au siège conducteur, pour me rapprocher.
Derrière son volant, une petite femme noire corpulente au crâne rasé m'adresse un geste de la main. Juste à côté d'elle se trouve un garçonnet à la figure barbouillée de larmes et de morve, et sur la banquette arrière, un grand adolescent et un homme moustachu, tous deux visiblement en état de choc.
Cette femme a le regard fort et résolu de ceux qui n'ont pas le droit de flancher. Ceux sur qui l'on compte, et qui n'ont personne sur qui compter.
Je parcours des yeux le périmètre. Il n'y a plus rien de vivant hormis nous.
Cette mère et nous, sommes les seuls à avoir réagi intelligemment. Les seuls à avoir sauvé notre famille. Les seuls parmi une foule de plusieurs centaines de personnes.
Autour de nous, il n'y a plus qu'un cimetière.
Ni moi ni la conductrice inconnue ne pouvons nous permettre de baisser nos vitres pour communiquer, mais, par gestes, avec son visage expressif, je devine qu'elle me demande si je vais bien. Je hoche la tête et lui retourne la question, à laquelle elle répond par l'affirmative.
Toujours par signes, elle me fait comprendre qu'elle va passer en premier avec son véhicule, et m'invite à la suivre ensuite.
« Sacré bonne femme », fait remarquer Charly, admiratif.
La noire tend une carte et me pointe du doigt la ville de Sandy Springs, puis elle. Je devine que c'est une question.
À regret, je réponds non de la tête. Non, je ne la suivrai pas à Sandy Springs. Je suis Madame Hermann, qui dit qu'il faut éviter à tout prix les villes.
La femme hoche la tête sans plus d'émotion.
Puis elle hausse la voix, détachant chaque syllabe. J'en devine la majeure partie.
Bonne chance.
Je lui fais le même geste.
Vous aussi.
La femme fait un signe de croix et joint les mains, probablement pour dire qu'elle va prier pour moi, ou prier en général, ou bien pour m'encourager à le faire.
Puis elle remet le contact, et manœuvre tranquillement son véhicule.
Alors que la Laguna s'éloigne, les morts-vivants nous quittent pour aller vers elle.
« Ils la suivent tous, s'étonne Charly.
- Le mouvement. C'est ça qui les attire, affirme Hermann.
- Mais elle va se faire coincer, m'inquiété-je.
- Pas en roulant très doucement comme elle fait. »
En effet, la voiture se fraye un chemin à travers la petite foule. Une fois sur l'asphalte, la conductrice accélère progressivement, et laisse petit à petit la meute derrière elle.
La Laguna grise de cette famille inconnue, menée par une mère inébranlable, disparaît à l'horizon, avec la promesse pour moi de ne jamais plus les revoir. J'espère de tout mon cœur que ça va aller pour eux.
« Bon, ben, on n'a plus qu'à faire pareil, avant que les autres abrutis reviennent se coller à nous comme des mouches à merde », déclare Charly.
J'interroge du regard Madame Hermann, qui me donne son assentiment d'un signe de tête.
À peine ai-je tourné le clef dans le contact et mis en marche le moteur, que les morts les plus proches tournent tous la tête, et reviennent immédiatement vers nous, s'agglutinant à nouveau contre la carrosserie, griffant inutilement les vitres.
« Sont pas du genre sportifs, mais quand ils voient un truc, ils ne lâchent plus, constate mon ami.
- Ils ne courent pas, ne font que marcher lentement, et n'ont pas énormément de force, analyse Madame Hermann. Pas assez en tout cas pour briser une vitre de voiture.
- Pis surtout ils sont cons comme des chaises », renchérit le rouquin.
J'appuie doucement sur l'accélérateur.
Les morts ne s'écartent pas d'eux-mêmes, c'est la voiture qui les pousse. L'un d'entre eux s'acharne tant à vouloir nous atteindre que le rétroviseur côté conducteur le déséquilibre et le fait tomber. La roue lui passe ensuite sur le corps, sans qu'il ne fasse rien pour se protéger.
Je grimace et ferme les yeux, frissonnant à la sensation de la voiture lui roulant dessus, comme s'il s'agissait d'un dos d'âne.
« Ouais, vraiment très cons », commente Charly.
Son petit moment de désarroi et de panique à la vue des morts s'est maintenant totalement estompé. Il a retrouvé sa décontraction habituelle, et ne semble pas avoir le moins du monde peur des créatures. Il semble même se moquer légèrement d'elles.
J'envie leur réaction, à lui et Madame Hermann. On dirait que rien ne les effraie.
Mais moi, je ne suis ni un héros comme lui, ni un esprit surdoué comme elle.
Moi, je suis terrorisé.
Je sens mes bras trembler tandis que mes mains agrippent le volant, et j'ai l'estomac complètement retourné. Je ressens d'ailleurs l'urgence de m'éloigner au plus vite d'ici, d'abord pour ne plus voir ces horribles choses, mais aussi pour pouvoir sortir de la voiture et vomir ma peur sur le bas-côté.
Nous finissons enfin par nous arracher à la horde de morts-vivants, à mon immense soulagement. Je résiste à peine à l'envie pressante d'écraser l'accélérateur et de rouler pied au plancher pour m'enfuir de ce lieu le plus vite possible.
Durant quelques minutes, tout est silencieux dans la voiture.
Madame Hermann est perdue dans ses pensées, Danica est encore tétanisée, Charly la serre dans ses bras et lui passe les doigts dans les cheveux, et moi je lutte contre les larmes qui me montent aux yeux, conséquence de mes nerfs qui commencent à se relâcher.
Évidemment, c'est Charly qui finit par poser une question, la question, celle qui est au final la plus importante, la seule chose vraiment cruciale à comprendre si nous voulons vivre.
« Comment est-ce qu'on fait pour tuer un putain d'mort ? »
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Danica a délaissé son petit bouquet de fleurs dépareillées, qu'elle a fourré dans une de ses poches, pour consacrer ses deux mains à la nouvelle coiffure de Charly. Elle s'applique à lui dresser les cheveux sur la tête, à tournicoter des mèches sur elles-mêmes avant de les nouer ensemble, comme elle l'aurait fait de deux bouts de ficelle. La tignasse du rouquin est dans un tel état de saleté que les nœuds tiennent sans effort. Dani tente ensuite de confectionner des tresses, comme je lui ai appris récemment, mais ses gestes sont encore malaisés, et les nattes que Charly arbore désormais parmi les nœuds sont copieusement biscornues.
Si la situation n'était pas si dramatique, je pourrais sourire à la vue de la tête dont mon meilleur ami est en train d'hériter. Lui, bien évidemment, n'émet aucune protestation, et n'a pas l'air de se rendre compte à quel point les prouesses capillaires de ma sœur lui donnent un air ridicule.
Au moins, ça a le mérite d'occuper Danica, tandis que nous traversons le quartier résidentiel à la recherche d'une voiture.
Mais, comme souvent dans ces zones, il n'y en a plus aucune.
Les centres-villes se sont rapidement transformés en enfers, mais les banlieues, comme celle-ci, ont pu se vider de leur population avant que la mort ne frappe, chacun emportant des bagages plus ou moins utiles, bourrant la voiture familiale, fuyant les lieux, pour aller de toute évidence mourir plus loin, probablement dans l'un ou l'autre des nombreux camps de réfugiés, qui furent tous contaminés en très peu de temps, submergés, anéantis.
Tout bon Américain qui se respecte foncera toujours vers sa sacro-sainte automobile en cas de danger. Et vers son armurerie personnelle.
Plus d'une arme à feu par personne. Un des ratios voitures/habitants les plus hauts au monde .
Ce qui a expliqué les centaines de kilomètres de bouchons immobilisant le pays moins de 24 heures après le début de l'épidémie, et les innombrables cas de fusillades. Une pénurie de carburant quasi immédiate, et des milliers de victimes collatérales.
L'Amérique espérait que son culte des voitures, des armes et des militaires l'aiderait à survivre à cette crise majeure. Ce fut l'inverse. L'armée a perdu le contrôle à une vitesse proprement hallucinante. Le doigt sur la gâchette était trop nerveux, trop pressé de tirer. Des armes automatiques, dans les mains de tireurs automatiques. Ils ont fait feu sur tout ce qui bougeait, criblant vainement de balles des innocents et des morts-vivants invulnérables. Le temps qu'on comprenne qu'il fallait viser la tête, il était trop tard, la nation était atteinte en plein cœur. La peur de la mort a fait de nous des meurtriers.
Je suis prêt à parier que des pays moins civilisés que nous s'en sont mieux sorti.
Les rares véhicules que nous croisons ne sont que d'inutiles carcasses de métal, sans une goutte d'essence. Il nous faut pousser plus loin, nous avancer vers l'intérieur de la ville.
Jusqu'ici, nous n'avons pas croisé de rôdeurs.
Mais Charly et moi savons que ça ne va pas durer. Les villes sont comme d'immenses carcasses pourrissant à l'air libre, dans lesquelles la vermine pullule.
Mon ami ne tarde pas à enlever ma petite sœur de ses épaules, et à me la passer.
Il va avoir besoin d'être libre de ses mouvements.
Il sort de ses poches son arme de prédilection juste après son revolver : des gants en cuir sombre, et une paire de poings américains, qu'il enfile soigneusement.
Encore plus dangereux que des poings américains ordinaires, les siens son équipés de lames à cran d'arrêt, dissimulées dans l'armature d'acier. Je ne veux même pas savoir où il a pu trouver de telles horreurs, ni quelle sorte de sociopathe dérangé peut produire et commercialiser des « armes » pareilles.
Je grimace involontairement. Je déteste le voir se battre avec ça.
Charly est l'unique personne que j'ai jamais vu faire face aux rôdeurs directement au corps à corps. Pour venir à bout d'un mort-vivant de cette façon, il faut développer une force et un degré de sauvagerie qui me glace le sang à chaque fois que je vois mon ami la mettre en œuvre. Je ne l'ai jamais vu hésiter une seule seconde, à partir du moment où nous avons compris qu'il fallait détruire le cerveau de ces créatures pour les arrêter définitivement. Il les empoigne une par une et leur frappe le crâne jusqu'à ce qu'il se fende, où leur brise le visage au point de leur enfoncer leurs propres os dans la cervelle. À vrai dire, il utilise rarement les dagues, préférant user de ses poings. J'ai déjà vu plusieurs fois mon ami parvenir à achever son adversaire en un seul coup, tant Charly est doué pour la violence.
En être témoin m'épouvante, car il semble tuer avec un tel naturel, qu'il est difficile de croire que ce talent lui est seulement venu spontanément avec l'arrivée de la fin du monde. Mais j'ai trop peur de lui poser la question. Un jour, il a admis, presque distraitement, que c'était à force de se bagarrer et de donner des coups de poings avec ses bagues imposantes, en constatant les dégâts que ça faisait, qu'il a eu l'idée de se munir d'un poing américain.
Parfois, je me demande si, malgré toutes ces années d'amitié, je connais réellement Charly. Ce qui me fait le plus peur, je crois, plus que de voir qu'il est capable de tels actes, c'est de voir qu'il y prend un plaisir certain.
Comme si tuer était un sport, ou un jeu. Il tue avec une spontanéité, une candeur d'enfant, qui me glacent jusqu'aux os.
Un jour, alors que je demandais à Madame Hermann pourquoi le comportement brutal de Charly ne la rebutait pas, elle a eu cette réponse :
« Si je devais choisir quelqu'un pour me rassurer, alors je choisirais comme ami la personne la plus effrayante possible. »
Je me suis tout d'abord demandé pourquoi la si logique Hermann soutenait une thèse aussi antinomique. Puis j'ai compris à force de voir Charly se déchainer, se transformer ponctuellement en bête sauvage, pour notre survie à tous.
Les rôdeurs me font moins peur, depuis que j'ai découvert que mon meilleur ami était bien plus terrible qu'eux.
Alors que nous longeons une avenue qui descend en pente douce vers ce qui semble être un carrefour formé de rues commerçantes, les premières silhouettes titubantes apparaissent, et se dirigent vers nous.
La peur prend immédiatement naissance dans ma cage thoracique, et se propage le long de mon épine dorsale.
Contrairement à ce que Madame Hermann et Charly avaient prédit au début, je ne me suis jamais habitué à la vue des morts-vivants. Ils me font toujours aussi peur.
Danica enfouit son visage dans mon cou, avec un petit gémissement anxieux.
« N'aie pas peur Beruška, Charly va s'en occuper », chuchoté-je avec foi.
Comme s'il m'avait entendu, le rouquin roule les muscles de ses épaules, et fait craquer ses jointures et son cou, comme pour l'échauffement.
Puis il marche à pas rapide vers le premier rôdeur, et la tuerie commence.
Les poings de Charly volent, lestes comme des oiseaux, et frappent, puissants comme des marteaux.
Un rôdeur tombe, puis un autre. Il éclate la boite crânienne d'un troisième contre le bitume.
Les morts sont peu nombreux, à peine une dizaines pour le moment, espacés. Il les combat par un ou par deux, sans peine, sans peur. Presque joyeusement.
Il réussit l'exploit d'empoigner deux rôdeurs à la fois par les cheveux, et de leur fracasser le crâne simultanément, l'un contre l'autre.
Il pousse une sorte de jappement de joie, fier de sa performance.
On dirait que rien ne lui fait jamais peur. Je ne l'ai pas vu vaciller une seule fois face à un rôdeur. Au contraire, souvent il rit, il se moque d'eux. Je trouve qu'il n'y a pas de quoi rire.
Par delà la peur qu'ils m'évoquent, ces pauvres morts m'inspirent une immense tristesse. Je ne peux pas m'empêcher de continuer à les voir comme des êtres humains, des êtres à qui il est arrivé quelque chose d'effroyable, et dont la souffrance a dû être inimaginable. Quand je les vois gémir et se promener à l'aveuglette de leur pas trébuchant, j'ai pitié d'eux, et je prie sincèrement pour que leur âme soit totalement morte, et pas, d'une façon ou d'une autre, prisonnière de leur corps ressuscité d'aussi atroce manière.
Et surtout, pensé-je une fois de plus, alors que je vois mon ami briser des os, broyer des crânes, j'espère qu'ils ne ressentent rien. Qu'ils n'ont pas mal.
Par pitié, faites qu'ils n'aient pas mal.
Charly ouvre la route, trace un sillon sanglant semé de cadavres, et je le suis, quelques pas derrière, ombre timide et silencieuse, serrant nerveusement dans ma main ma batte de baseball inutile, portant dans mes bras une Danica figée, cachant son visage. Contre ma poitrine je sens son cœur qui bat à toute vitesse, même à travers les couches de vêtements. Elle a remonté spontanément le col de son pull sur son visage pour y disparaître, et plaqué ses mains sur ses oreilles. Ne pas voir, ne pas entendre. C'est ce qu'elle fait toujours. Je l'envie un peu de pouvoir fuir la réalité. Parfois j'aimerais bien avoir cinq ans moi aussi.
Nous tournons dans une rue, et un peu plus loin, plusieurs voitures sont abandonnées au milieu de la chaussée. Mon ami prend de l'avance et sautille d'un véhicule à l'autre.
« Ici ! » m'appelle-t-il.
Je le rejoins, pour découvrir un Chevrolet rouge tape-à-l'œil. Charly pointe du doigt les clefs sur le contact. Je hoche la tête.
Ses poings américains, tout comme ses gants, sont désormais poisseux, dégoulinants de sang, de fluides, collés de lambeaux de peau, de cheveux arrachés emmêlés entre ses doigts.
Il les retire et les frotte sur les vêtements du dernier cadavre, avant de les remettre dans les poches de son pantalon de treillis, sans se soucier de leur état de saleté. Il essuie ensuite le bout de ses doigts sales sur ses cuisses.
Charly prend ensuite ma sœur et la pose sur la banquette arrière, accompagnée de quelques phrases rassurantes.
Entre temps, je me suis glissé derrière le volant. La voiture démarre, après quelques tentatives, mais la jauge d'essence m'offre une mauvaise nouvelle.
« On est déjà sur la réserve.
- Tant pis, on fera avec », répond le rouquin en montant à côté de moi.
Lorsque j'appuie sur l'accélérateur et que la Chevrolet prend de la vitesse, nous éloignant du centre-ville, le nœud de peur qui me contracte l'estomac se relâche un peu.
Danica se faufile entre les siège et s'installe sur les genoux de Charly, se blottissant contre lui sans un mot.
« T'es un vrai pot d'colle, aujourd'hui, la puce », plaisante-t-il en passant un bras autour d'elle.
Elle a à nouveau son petit bouquet de fleurs à la main.
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Alors que nous revenons en direction de notre maison, j'aperçois soudain un cadavre en plein milieu de la route, et je ralentis.
Voir des corps est devenu si courant que je ne devrais normalement même pas y faire attention, mais la vue de celui-ci m'a coupé le souffle, l'espace d'un bref instant, j'ai cru que…
Alors que je ralentis à sa hauteur, la bulle de panique éclate et disparait. Non, je me suis trompé, ce n'est pas ce que je croyais.
« La vache ! s'exclame Charly, qui a de toute évidence eu le même réflexe que moi. Putain, j'en reviens pas, c'est quasiment… »
Je dévisage la personne gisant sur le bitume. Une coïncidence pareille, c'est presque incroyable.
Mon ami fourrage parmi ses cheveux, et passe la main dans sa barbe, pensif, avant de m'adresser un grand sourire.
« Hey… Ta nouvelle copine, son sabre, elle y tient beaucoup ? »
Je sais exactement à quoi il pense, et seul Charly pouvait avoir une idée aussi tordue.
« Elle n'acceptera jamais de s'en séparer ! m'exclamé-je.
- À elle de voir, rétorque mon ami avec un haussement d'épaules. Si elle y tient plus qu'à sa vie, c'est son problème. »
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Nos maigres affaires sont déjà dans la Chevrolet, où m'attendent mes amis.
Je porte le sac de Michonne sur les épaules, et l'aide à marcher, son bras valide passé par dessus mon épaule. Sa blessure à la cuisse n'est pas suffisamment guérie pour lui permettre de porter son poids dessus normalement, et je veux lui éviter autant que possible d'avoir mal.
J'essaie de faire de mon mieux pour donner l'impression d'être un homme costaud, solide, sur lequel on peut s'appuyer sans souci. Je me demande si elle est dupe de ma pathétique tentative de virilité. Ça m'étonnerait fort. Mais elle a la gentillesse de ne pas refuser mon aide, ce qui me touche.
La descente de l'escalier est un petit parcours du combattant, puis nous traversons le couloir et descendons les quelques marches du perron.
In extremis, je retiens le geste de me retourner pour regarder une dernière fois la maison. Je me sens triste de devoir la quitter si vite, elle et sa merveilleuse bibliothèque, sa cuisine lumineuse, son fauteuil confortable où ma sœur et moi aimions nous réfugier pour lire des histoires. Je regrette de n'avoir pas eu le temps d'emporter quelques livres.
Mais alors, je me sermonne mentalement pour mon immaturité. Comment puis-je avoir en tête ce genre de considération, digne d'un caprice d'enfant gâté, alors même que je sens le poids – au sens propre comme au sens figuré – de Michonne sur mes épaules ? La vie de cette femme est bien plus importante que mon petit confort personnel !
Lorsque nous débouchons dans la rue, Charly nous escorte, scrutant la route des deux côtés, son revolver en main. Je constate que Madame Hermann a laissé à Michonne le siège passager, pourtant sa place habituelle. Je devine qu'il s'agit-là d'un geste de courtoisie de sa part, pour permettre ainsi à la blessée d'étendre sa jambe plus aisément, et peut-être bien aussi pour lui éviter une trop grande proximité avec Charly, dont l'inimitié – réciproque – n'est plus à prouver.
Ce dernier prend place après moi dans la voiture, à côté de ma sœur, laquelle pousse un cri outré :
« Les fleurs !
- Oups, désolé, fait le rouquin en retirant le bouquet accidenté de sous ses fesses.
- Oh non, elles sont toutes mortes !
- Mais non, mais non, elles sont juste un peu aplaties, c'est rien. »
Charly essaie tant bien que mal de redresser les tiges, mais il faut bien avouer qu'après tout ce qu'il a subi, le pauvre bouquet de fleurs inspire plus la pitié qu'autre chose.
Dépitée, ma petite sœur l'offre quand même à Madame Hermann.
« C'était pour te faire plaisir, mais il est tout pas beau maintenant, déplore-t-elle.
- C'est vrai qu'il n'est pas terrible, admet notre amie, mais ça me fait quand même plaisir. »
Danica jette ses bras autour d'elle, dans un câlin spontané. La veille dame la laisse faire, raide mais bienveillante, avec un sourire tranquille.
Ce petit moment de légèreté nous permet de partir le cœur moins lourd.
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Tandis que je roule au hasard, Michonne regarde le paysage sans décrocher un mot. Sur la banquette arrière, Charly et Madame Hermann sont tout aussi silencieux. Dani se trouve sagement entre eux, ses petites jambes se balançant, tapotant doucement la banquette. Charly a pris soin de boucler sa ceinture de sécurité, chose qu'il ne fait pourtant absolument jamais pour lui-même.
Madame Hermann dévisage le grand rouquin, plus particulièrement sa chevelure, désormais dressée sur son crâne en un incroyable canevas saugrenu de nœuds et de tresses irrégulières, tenant seuls grâce à la saleté. Il a l'air d'un punk qui se serait pris la tête dans une essoreuse à salade.
« Qu'est-ce qui est arrivé à vos cheveux ?
- Je suis passé chez la coiffeuse.
- La coiffeuse c'était moi ! déclare Dani triomphalement.
- Je vois, dit-elle avec un léger sourire. Vous comptez défaire ça comment ? Avec une cisaille ? »
Le rouquin hausse les épaules.
« On verra bien. »
Michonne finit par se tourner vers moi.
« C'est quoi, cette odeur ? »
J'espérais qu'elle ne la remarquerait pas, mais elle est en définitive bien plus forte que ce que j'espérais.
« Et bien, c'est… heu… le coffre. »
Charly ricane devant mon embarras.
« Jon… qu'est-ce qu'il y a dans le coffre ? me demande Michonne avec un regard appuyé, suspicieux.
- C'est une idée de Charly », me défends-je.
Le concerné éclate de rire, et Madame Hermann se tourne vers lui.
« Qu'est-ce que vous avez encore inventé ?
- Vas-y, Jon, explique-leur », me lance mon ami, ravi de son petit effet.
Je cherche mes mots, hésitant, mais soudain, c'est ma petite sœur qui prend la parole, annonçant de son ton le plus innocent :
« C'est une madame qui est morte qu'il y a dans le coffre. »
