Chapitre 7
« Certains problèmes sont une question de pauvreté, pas de politique. »
- Les Contes des Mille et Une Nuits
« Mais qui voilà donc ! Des cornes de bouc en permission ! chantonna Tony lorsque le dieu apparut dans son armure la nuit suivante. »
Puis il fut bouche bée.
Loki enlevait son casque et il avait l'air fatigué. Fané. Peu importe ce qu'il avait fait durant les dernières 24 heures, ça avait clairement laissé des traces.
« Gardez vos jeux d'esprit pour vos récits, Tony Stark. Je suis à court de patience et ne souhaite rien de plus qu'un peu de compagnie tolérable et une histoire. Je ne compte pas m'attarder.
— Okaaay. »
Les sourcils de Tony atteignirent presque la racine de ses cheveux lorsqu'il les haussa en avisant le dieu s'installer dans les coussins comme un vieillard. Pas normal ça, et inquiétant. Encore plus lorsqu'un ennemi réputé semblait avoir suffisamment baissé sa garde pour le qualifier de « tolérable ».
Bordel. Même Pepper ne lui avait jamais fait ce coup-là. Qu'avait fabriqué Loki putain ?
Il fit mine de s'affairer dans le salon pour jeter un œil à l'armure à la dérobée, recherchant des traces de sang ou des signes de combat.
« Sinon. Poser des pièges et aller à la chasse au corbeau ça t'a fait une journée bien remplie, mmh ?
— Si on peut dire, éluda le dieu en haussant les épaules et d'une voix bizarrement plate.
— T'as joué les sentinelles toute la journée mais t'es rentré bredouille, c'est ça ? »
Loki le considéra d'un œil torve.
« Asseyez-vous et mangez. »
Tony alla s'asseoir.
« Je suppose que t'as croisé aucune de mes connaissances sur le chemin, car c'était l'anniversaire de Steve y'a pas longtemps. Il a manqué les cinquante derniers tu sais, du coup il est plutôt sensible. Les pingouins, ça n'a aucune considération. J'aurais tué pour lui faire passer une carte.
— Calmez-vous, ordonna Loki, irrité. Aucun de vos précieux Avengers n'est mort. »
Personnellement, Tony sentit que le « pas encore » dans cette phrase ne pouvait être plus palpable. Il observa Loki fixer sa nourriture comme s'il ne parvenait pas à se rappeler de son utilité avant de la repousser, intouchée.
« Est-ce que t'affamer est une nouvelle forme d'expression ? Car je sais de source sûre que la danse contemporaine est un moyen bien plus efficace de parvenir à cette fin.
— Pour ce qui est de telles interprétations, je m'en remets à vous ce soir. »
Tony écarquilla les yeux, le geste presque comique.
« Wow, c'était genre, la réplique la plus nase de tous les temps ; tu commences à m'inquiéter maintenant.
— Un moment de paix, c'est tout ce que je demande, répondit Loki, agacé. Et pourtant vous êtes là à me gâcher l'instant par votre bavardage incessant.
— C'est toi qui m'as enfermé dans une cage pour me titiller et me faire gazouiller. C'est pas ma faute si t'aimes pas toujours mes chanso…
— Assez, claqua la voix de Loki comme un coup de fouet, incendiaire, et Tony battit en retraite, sentant enfin que cette fois il était peut-être allé trop loin. »
Le dieu soupira et ferma les yeux, fatigué, avant de reprendre la parole.
« Quand je suis las, Tony Stark ; quand les jours sont punition et les nuits cruelles et indifférentes ; quand je me sens vide de tout ce qui constitue mon être, je rêve de venir ici. C'est une faiblesse, et pourtant me voilà, comme attiré par une flamme, sommé de revenir à cette tour… Peu importe la distance, je sens sa chaleur dans mon dos. »
Tony s'immobilisa lorsque Loki posa sur lui ses yeux d'extralucide, insondables.
« Tu n'as pas encore gagné ton pain ce soir, conteur.
— Ce sera un poème aujourd'hui, murmura et croassa à moitié le mortel. »
Il se rendit compte qu'il avait peur à cet instant, plus qu'à l'accoutumée – soudainement, l'air se fit rare entre eux, malgré le vent qui agitait les rideaux.
« Très bien, fit le dieu en se renfonçant dans les coussins, ses membres lourds et immobiles, comme reposés, mais Tony ne s'y trompa pas, car dans les yeux de Loki demeuraient le trouble et l'agitation, brûlant d'une avidité insondable. »
Tony les sentait parcourir les angles de son visage, et se fit violence pour ne pas frissonner.
Il ouvrit le livre sur ses genoux et commença à lire.
« Nulle cape carmin pour se mêler au rouge du sang et du vin (1). »
Loki émit une petite exclamation surprise et il releva les yeux, juste à temps pour voir l'expression du dieu se refermer sur son masque d'indifférence.
« Sur ses mains souillées, sang rouge et vin mêlés ; pris sur le fait, un cadavre à ses côtés : sa pauvre bien-aimée, dans son lit, de ses mains assassinée. »
Loki s'agita devant lui.
« Lisez-m'en un autre.
— C'est dans un costume gris passé qu'il marcha parmi Loi et Assemblée-
— Êtes-vous sourd ou juste insolent ? »
Il sentit le dieu se tendre et s'emplir de colère à ses côtés.
« Je souhaite que vous cessiez. »
Conscient que sa fenêtre d'opportunité se refermait, Tony parcourut la page puis poursuivit d'une voix plus forte.
« Pourtant tout homme tue ce qu'il aime, qu'on se le dise et qu'on l'essaime-
— Tony Stark, articula le dieu d'une voix douce et dangereuse. Est-ce que vous osez m'ignorer ?
— Certains tuent d'un regard flatteur, d'autres d'une parole amère ; apportez l'épée à l'homme d'honneur, mais pour le lâch- »
Tony se retrouva soudainement sur le dos, le visage de Loki bien trop proche. Vraiment trop, trop proche.
« …un mot fera l'affaire, souffla le mortel, l'oxygène lui manquant sous le poids conséquent de Loki. »
Il était grand, bien plus grand et bien plus lourd qu'il ne l'avait estimé.
« J'ai toujours apprécié votre audace, Tony Stark, mais certains jours, vous allez trop loin, et je crains qu'aujourd'hui soit un de ceux-là. Aussi suis-je enclin à vous donner une leçon. »
Dans une position inconfortable, Tony gigota sous la pression du cuir qui semblait s'être insinué entre eux à l'instar d'un être vivant – pensée sur laquelle il n'osa pas s'attarder.
« J'la connais. Tu peux dégager maintenant. »
Des doigts plus forts qu'ils n'en avaient l'air s'emparèrent de son menton et le forcèrent à croiser le regard vert d'acier du dieu.
« En temps normal, je me contenterais de vous écorcher jusqu'à l'os, ou de vous couper une main afin que vous n'oubliiez jamais votre place. Mais pour des raisons que je ne m'explique pas, je ne vous veux aucun mal, et me retrouve à éprouver la plus étrange, la plus ingénue des joies à simplement vous regarder jouer. Mais ne vous avisez pas de mettre ma patience à l'épreuve.
— Patience, déglutit Tony. Pigé. Y'aura encore tout plein…d'joie ingénue quand tu s'ras descendu. »
Loki se contenta de le fixer. À vrai dire, il s'approcha encore plus même. Il songeait à voix basse, comme essayant de déchiffrer un problème alors même que ses yeux balayaient le visage de Tony comme des charbons ardents.
« J'ai à peine touché la surface… Pourquoi donc, Tony Stark, incarnez-vous une telle tentation à mes yeux ? Dois-je vous ouvrir la poitrine pour en sonder les tréfonds ? Peut-être que votre cœur et votre cerveau me soumettraient vos secrets si je les mangeais... »
La colère s'évanouissait du visage du dieu au fur et à mesure qu'il parlait, laissant place à un air de confusion et d'amusement amer. Tony croisa les pupilles fendues de Loki, en train de se dilater à la lumière du feu, probablement sous l'effet de l'excitation.
« Oh non. Non non non non-, commença-t-il à marteler, des notes hystériques commençant à poindre dans sa voix. Hé là, hé là, qu'est-ce que tu- t'as écouté beaucoup trop d'histoires- ça se dit pas des trucs comme ça-
— Vous êtes une saveur inédite, Tony Stark. Inhabituelle, brûlante, mordante. Une pure…addiction. »
Tony se recroquevilla encore plus contre le sol.
« Gentil chat, Tony va t'raconter une histoire- »
Loki eut un rire guttural, ravi.
« Vous êtes tellement adorable. La branche qu'est Midgard finira peut-être en cendres, mais je vous garderai pour l'éternité, Tony Stark, comme le rossignol dont vous avez parlé une fois. »
Tony se sentait mal. Oh bordel faites qu'il n'ait pas mouillé son pantalon, autrement plus de pantalon il n'y aurait.
« T'as vraiment besoin de tirer un bon coup, Loki. Il te faut une copine. Une centaine de copines. Bordel. Je…je vais- ARRÊTE ! ordonna Tony dans un hurlement embarrassant lorsqu'il trouva les doigts du dieu sur les boutons de sa tunique. J'suis un mec, j'suis un mec putain ! »
De toute évidence cela ne dissuada pas Loki. Ses mains restèrent sur son torse, à jouer avec le tissu trop fin, ses doigts passant de bas en haut dans son cou et provoquant des ratés dans sa respiration.
« Cela a-t-il la moindre importance ? Les dieux ne voient que la personne, Tony Stark. Ils plongent leur regard dans le puits de l'âme et s'abreuvent de son eau sans se soucier de son réceptacle. Je me moque de ce qu'il y a entre vos jambes tant que nous jouissons tous deux des fruits de l'enveloppe qui vous a été accordée.
— Eh ben ça te va bien de te donner des grands airs, mais peut-être que j'suis pas gay. »
Tony médita rapidement sur cette phrase et s'empressa de corriger :
« Ou plutôt, c'est sûr que j'le suis pas. »
Mais Loki se contenta de froncer le nez comme s'il lui avait roté à la figure.
« Gai ? Je n'ai que faire de la condition de votre bonheur, Tony Stark.
— Oh putain c'est une blague, fit le mortel en se laissant retomber dans les coussins, trop fatigué pour en avoir encore quelque chose à faire. C'est quoi cette vie de merde ?!
— Si vous n'avez jamais connu les délices du corps-à-corps masculin, je me ferais une joie de vous les enseigner. »
Son cœur battant à tout rompre, Tony réessaya.
« Tu peux pas me prendre contre mon gré, Loki, ça constituerait une violation des droits de l'homme.
— Alors il est heureux que vous soyez sur le point de partager la couche d'un dieu.
— Pitié Loki. Pitié. Je sais que les choses diffèrent d'un monde à l'autre mais maintenant je t'aime bien tu sais. Enfin parfois. D'accord très rarement, mais ouais. Ne change pas les choses, parce que sinon...tu foutrais tout en l'air. »
Loki le scruta avec une intensité à peine supportable. Impossible de dire ce qu'il pensait. Il avait les yeux vifs, mais heureusement lucides. Attentifs, pas…fous. Tony espérait que cela suffirait.
Le dieu finit enfin par s'éloigner, le laissant respirer.
« Je ne te briserais pas pour le seul but de me repaître de ton corps, conteur. Ton esprit vaut bien plus que cela.
— Kestuveudire me briser ? Je suis Tony Stark put- ok laisse tomber. Tu sais quoi, comme tu veux.
— Que voudriez-vous que je fasse ?
— Me…me lâcher, pour commencer. »
Tony prit une inspiration tremblante quand Loki le libéra enfin. Ne dis rien. Juste, ferme-la pour l'instant. Ferme-la pour aujourd'hui et vis pour reprendre le combat demain.
« M'embrasseriez-vous dans ce cas, Tony Stark ?
— Je… »
Il ne rougissait pas. Il ne rougissait pas.
Loki fronça les sourcils.
« Dois-je vous apprendre l'art du baiser également ? Les fables de vos exploits sexuels ne sont-elles pas correctement exploitées ?
— Ah…
— Ou peut-être…peut-être mes yeux me jouent-ils des tours ? »
L'amusement peignit les traits du dieu alors qu'il regardait le mortel se tortiller, ne sachant plus où se mettre.
« Par les Nornes, votre timidité serait-elle avérée, Tony Stark ? »
Se lécher les lèvres n'avait peut-être pas été l'idée du siècle, lui murmura son cerveau une fraction de seconde avant que Loki ne se penche.
Il était foutu. Foutu.
Notes de la Traductrice :
(1) : Le poème que récite Tony existe vraiment ; il s'agit de la Ballade de la geôle de Reading d'Oscar Wilde, qu'il a écrite après sa sortie de prison (il avait été incarcéré après des accusations d'homosexualité). Vous trouverez de très nombreuses traductions en français, mais sachez que pour les besoins du contexte de la fic, il s'agit ici de la mienne (oui je me fous pas de votre gueule). Donc ne vous étonnez pas de ne pas retrouver exactement le même texte (surtout qu'il n'est pas du tout entier ici, il ne s'agit que de quelques vers pris à dessein) si d'aventure vous voulez aller y jeter un oeil.
