10
Cameron et Chase s'octroyaient une pause café, assis sur un banc un peu en retrait du parking de l'hôpital. Nullement dérangés par les va-et-vient incessants des patients, ambulances et voitures de police, ils partageaient le contenu d'un énorme gobelet de capuccino en carton. Chase avait passé son bras autour des épaules de Cameron, et entre deux gorgées, il ne se privait pas de parcourir son visage de petits baisers sonores. Cameron le repoussait d'un air faussement outré. On aurait pu les prendre pour deux étudiants qui se seraient planqués pour se bécoter en cachette.
« Dis moi que tu n'es pas de garde, ce soir ? Demanda Chase à la jeune femme, avec une expression suppliante qui la fit fondre.
Du bout des doigts, elle remit un peu d'ordre dans la tignasse ambrée de son fiancé et frôla au passage son visage avec une infinie tendresse. Son fiancé. Cette expression la fit intérieurement sourire. La manière dont leur relation avait commencé n'aurait jamais rien laissé présager d'une telle suite. Et pourtant, Cameron autrefois réticente nageait aujourd'hui en plein bonheur. Chase avait le don d'être là quand il le fallait, tout en respectant sa liberté. Dans le déroulement d'une même journée, il pouvait être amant, confident, protecteur ou confrère, et tous ces rôles, il les menait avec brio. Cameron admirait profondément Chase pour ces raisons là.
- Mes gardes sont affichées sur le réfrigérateur, monsieur l'étourdi ! Lui répondit-elle en lui tirant légèrement l'oreille.
- Le réfrigérateur ? Mais ma bonne dame je ne vais jamais jusque là ! C'est le domaine exclusif des femmes ! »
Elle rit en le traitant de misogyne et approcha son visage du sien pour lui voler un baiser. C'est alors qu'elle le sentit se crisper, il ôta précipitamment son bras de ses épaules et scruta une silhouette qui se rapprochait d'eux. Elle suivit son regard.
« House ! » S'écrièrent ils ensemble.
Il atteignit péniblement le banc en claudiquant. Cameron sentit son cœur se serrer en constatant son état pitoyable. House semblait avoir pris dix ans, ses côtes apparaissaient sous son t-shirt et ses hanches se dessinaient sous son pantalon. Il fit mine de les chasser du banc à coups de canne.
« Petits chenapans ! Vous n'avez donc aucun civisme ? Railla House. C'est à moi, le grand invalide, que revient ce banc dorénavant ! »
Et comme ils lui cédaient la place de bon cœur, House en profita pour arracher le gobelet des mains de Chase.
« Vraiment heureux de vous revoir ! dit Chase avec un large sourire.
Cameron nota l'admiration qui brillait dans les yeux de Chase. En fait, Chase s'effaçait toujours face à House. On aurait dit un gamin confronté à son super héros préféré. Elle en aurait presque été agacée s'il ne s'était pas agit de House, justement. Impossible d'évoquer le diagnosticien sans aborder la fascination qu'il exerçait autour de lui. Elle-même avait fait les frais de ce charisme. Lorsque House arrivait quelque part, il prenait subitement toute la place et il était quasi impossible de ne pas lui accorder toute son attention.
- Je vous cherchais, les enfants ! Leur lança House sur un faux ton de reproche. Oh je me suis bien douté que je vous retrouverais entrain de faire des cochonneries dans un coin… Tout le monde à Princeton a entendu parler du caractère insatiable de Cameron ! Du moins, si personne n'en a encore entendu parler, je vous assure que les rumeurs se répandent aussi vite que l'anthrax !
- Vous avez maigri, constata tristement Cameron, sans prêter attention à ses sarcasmes.
- Vous pas ! Répondit-il en retour. Mais je dois avouer que ces deux trois petits kilos sur votre tour de hanche vous vont à ravir.
- Combien avez-vous perdu ? Insista Cameron, qui avait appris à ne jamais lâcher prise au contact de House.
- Je me suis arrêté de compter à sept. Oh, Chase, puisque nous y sommes, il faudra penser à vous faire expliquer par ce brave Foreman que le noyau ventro-médian de l'hypothalamus ne se trouve vraiment pas très loin du faisceau de Vicq-D'azyr… Vous avez simplement coupé la fonction « appétit » de mon cerveau, en réinitialisant ma mémoire. On ne devrait jamais confier du matériel de pointe à des premières années, ceci dit. Ils font du bon boulot sur les cadavres et les rats, mais quand il s'agit de viande fraîche...
Un pager sonna et Cameron et Chase fouillèrent frénétiquement leurs poches.
- Zut, je dois y aller ! S'exclama Chase. Il fit un signe de main à House, se tourna vers Cameron, hésitant.
- Allez y, embrassez là ! Ironisa le diagnosticien. Je vais juste détourner mon regard une seconde.
Chase se contenta de sourire, et il prit le chemin de son service au pas de course, en lançant un « A ce soir ! » à la cantonade. Cameron le regarda s'éloigner d'un air attendri, puis elle revint prendre place sur le banc, à côté de House, qui suivait aussi Chase des yeux.
« La plupart des couples ne passent pas le cap des trois ans, énonça t-il comme si c'était parole d'évangile. Vous êtes conscients de ce qui vous attend ?
- Vivre seule sans attache ne constituerait pas une alternative plus rassurante, répondit-elle du tac au tac, sans se départir de son sourire. La peur n'a jamais évité le danger.
- Quel discours plein d'amertume ! »
Il vida le contenu du gobelet et appréhenda une poubelle, à quelques mètres du banc. Cameron le regarda évoluer péniblement autour d'elle, en prenant fortement appui sur sa canne. Il se campa à proximité et elle dut lutter intérieurement pour qu'il ne perçoive aucun apitoiement dans le regard qu'elle posait sur lui.
« Vous savez que Wilson revient jeudi ? » Risqua t-elle.
Elle regretta aussitôt d'avoir abordé le sujet. Les yeux de House s'assombrirent tout à coup tandis qu'il scrutait le vide. Sa main gauche fouilla fébrilement la poche de son jean, et – d'un geste entièrement mécanique – il happa deux comprimés. Cet incident ne dura que quelques secondes, mais elle comprit qu'elle venait d'ébranler profondément House. Elle se sentit stupide. Elle l'interpella avec douceur :
« House ?
- Je n'en savais rien, merci. Trancha t-il d'une voix sans timbre.
- Vous voulez dire que vous n'avez pas de nouvelles ?
Il secoua négativement la tête et Cameron comprit alors que ce qui la déstabilisait le plus, dans le fond, c'était d'avoir à faire à un House inconnu. Un tout nouveau House qui ne cherchait pas à masquer son désarroi.
- Pas depuis … »
Il n'acheva pas sa phrase mais se détourna un peu, lui offrant le spectacle du profil d'un homme, pâle, diminué, et en proie à une vive émotion. La gorge de Cameron se serra, elle se leva instinctivement et posa une main sur son épaule. Il ne chercha pas à fuir le contact. Elle fouillait désespérément en elle pour trouver quelque chose à dire. Qu'aurait-elle pu dire d'ailleurs ? Tout ce qui lui venait à l'esprit semblait futile et creux. Vous n'êtes pas responsable, House, vous avez fait votre possible. Wilson a besoin d'un peu de temps pour s'en remettre. Il ne faut pas vous en vouloir. Wilson reviendra vers vous, c'est un homme intelligent et vous êtes son ami. Amber n'aurait jamais souhaité que ça se passe ainsi…
Elle se contenta d'accentuer la pression sur son épaule.
« Ca s'arrangera, House… » Murmura t-elle simplement.
Elle se sentait impuissante, et ce sentiment lui avait toujours été insupportable. House ne lui avait il pas dit un jour qu'elle n'obtenait de satisfaction que dans l'illusion d'être capable réparer le mal ? Lorsqu'elle accrocha à nouveau le regard du diagnosticien, l'extrême douleur qu'elle y décela ne fit qu'accentuer ce sentiment d'échec.
« J'ai du boulot. » Dit-il, comme une excuse.
Ils regagnèrent l'hôpital en silence. Elle calqua son pas sur le sien pour rester le plus possible à ses côtés.
