Chapitre sept

Ils n'eurent pas à attendre très longtemps. À peine Angelo avait-il rejoint l'endroit où se tenait Saga qu'un grondement se fit entendre. C'était un bruit qu'aucun animal connu n'était capable d'émettre, un roulement de tonnerre qui augurait de la pire des tempêtes. D'abord assourdi, il envahit peu à peu la morne étendue de la plaine. Le sol se mit à trembler sous leurs pieds, la vibration se communiqua le long de leurs jambes, investit leur cage thoracique, resserra son étau autour de leur tête. Saga plaqua ses mains contre ses oreilles à mesure que le son devenait insupportable, en vain. À ses côtés, Angelo demeurait stoïque, et ne cilla même pas lorsque l'ombre gigantesque de la bête apparut devant eux.

Les yeux de Saga restaient fixés sur les énormes griffes qui ornaient des pattes démesurées, recouvertes de poils noirs et hirsutes. Une musculature noueuse et puissante se devinait sous l'épaisse toison. Lentement il leva la tête, et sentit sa gorge se serrer comme il apercevait les trois cous qui supportaient autant de têtes massives. Une triple gueule entrouverte sur des crocs luisants, de larges babines maculées de salive, des iris rouge sang, et des mâchoires capables de sectionner un bœuf d'un simple claquement...

« Cerbère... chuchota-t-il.

— Je te conseille de ne pas faire de bruit, encore moins de t'approcher, avertit Angelo. Il ne te connaît pas, et qui sait si tu ne lui servirais pas de quatre heures si l'envie lui prenait ? »

La menace, proférée sur un ton léger, n'en fut que plus évidente. L'adolescent se fit violence pour ne pas reculer. Horrifié, il ne put que regarder le jeune Italien qui avançait vers le gardien du pays des ombres.

« Salut, mon vieux, dit-il en tendant la main vers Cerbère. Regarde, je t'ai apporté un cadeau. »

Les têtes se penchèrent vers le garçon, et celui-ci gratta l'un des mufles comme s'il s'était agi d'un simple animal de compagnie. Durant une brève seconde, Saga eut l'impression que le monstre considérait le petit Cancer avec un semblant d'affection. Le sentiment disparut cependant très vite, tandis que l'animal tricéphale ne faisait qu'une bouchée du gâteau de miel. Non sans ironie, Saga songea qu'un mets si insignifiant ne pourrait jamais satisfaire l'appétit de Cerbère, qu'il se jetterait forcément sur l'un d'entre eux pour calmer sa faim... et bien qu'il fût réduit à l'état d'esprit dépourvu d'enveloppe charnelle, le jeune chevalier n'éprouvait aucune envie de connaître les dégâts que de tels crocs pouvaient produire sur une âme.

Pendant ce temps, Angelo regardait la bête se repaître de son offrande. Un sourire de fierté étira ses lèvres. D'une voix douce que Saga ne lui avait jamais entendue, il flatta l'animal, murmura de vagues compliments à ses oreilles, et glissa des doigts téméraires dans l'horrible fourrure. Le Gémeau saisit peu à peu toutes les implications du pouvoir que détenait Angelo. Cet enfant au caractère brutal, à l'indomptable énergie... cet enfant était leur seul et unique lien avec l'autre monde. Celui d'Hadès, l'éternel adversaire du Sanctuaire et d'Athéna.

Il eut soudain envie de hurler. Les pièces du puzzle se mettaient progressivement en place dans son esprit. C'était bien cela que Shion leur avait soigneusement caché, n'est-ce pas ? La renaissance de leur déesse, mais aussi et surtout celle du dieu des morts. Pris de vertige sous le coup de la révélation, il trébucha. Deux yeux rouges se fixèrent sur lui.

« Allons, du calme, souffla Angelo en s'interposant entre le monstre et le chevalier. C'est un ami. Il est venu avec moi car il a besoin de consulter Tirésias. Tu veux bien nous amener le vieux devin ? »

Cerbère reporta son attention sur l'Italien. Les trois têtes dodelinèrent en signe d'assentiment. La bête fit demi-tour et bondit dans la direction opposée. Ils la virent longer les eaux noires et sinueuses d'un fleuve, puis disparaître après une longue cavalcade.

« Il va vraiment chercher Tirésias ? » ne put s'empêcher de demander Saga.

Angelo lui lança un regard torve.

« Évidemment qu'il va le faire, puisque je le lui ai demandé, répondit-il, comme s'il s'agissait de la chose la plus naturelle du monde.

— Mais comment... pourquoi...? »

Son jeune pair soupira.

« Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? fit-il d'un ton ennuyé. Que j'ai passé plus de temps ici qu'au Sanctuaire depuis que j'ai été fait chevalier ? Qu'il m'a fallu un temps fou pour l'apprivoiser ? Que plus d'une fois j'ai failli lui servir de repas ? À ce propos, on a beau être des âmes désincarnées, des crocs de cette taille-là, ça fait un mal de chien. Sans jeu de mot.

— Le seigneur Shion...

— Le vieux barbon est au courant, bien entendu. C'est lui-même qui m'a ordonné de venir ici, pour étudier le terrain, en apprendre les moindres recoins, déceler les éventuelles menaces... Éventuelles, il m'a bien fait rire quand il m'a sorti ce mot ! D'ailleurs, il faut que je te prévienne. Le temps nous est compté, et il ne leur faudra pas longtemps avant de s'apercevoir de notre présence... Ah, le voilà qui revient ! »

Saga n'eut guère le temps d'interroger Angelo plus avant, car Cerbère se dirigeait vers eux d'un pas lourd. Derrière lui suivait la frêle silhouette d'un vieillard. Le monstre retrouva la compagnie du chevalier du Cancer, et tous deux s'éloignèrent tandis que Tirésias poursuivait son chemin.

Ce dernier s'arrêta devant Saga et tourna vers lui ses yeux d'aveugle. Le jeune chevalier s'inclina avec quelque réticence, ne sachant si le devin percevrait cette marque de respect. Le visage parcheminé se plissa d'un sourire ironique.

« Cela fait bien longtemps que je ne m'étais pas retrouvé face à un visiteur du Sanctuaire, dit-il d'une voix caverneuse. Que me vaut ta venue, chevalier d'Athéna ? Peines-tu donc à suivre les sages chemins de ta déesse ?

— Je suis venu... trouver des réponses à mes questions, vénérable devin, murmura l'adolescent d'une voix hésitante.

— Ainsi que tous ceux qui t'ont précédé ! s'exclama Tirésias en s'appuyant un peu plus sur sa canne. Bien peu d'entre eux cependant ont prêté l'oreille à mes conseils, jugeant sans doute qu'ils étaient plus clairvoyants que le vieil aveugle que je suis. »

Saga inspira profondément. Il connaissait les anciennes légendes, et gardait en mémoire les noms de ceux qui, tout comme lui, avaient effectué semblable voyage. Il ne doutait pas que ce dernier avait déjà percé à jour ses intentions et ne serait certainement pas dupe de ses tentatives de tromperie. Inclinant la tête, il observa son interlocuteur, le vieux manteau rapiécé qui couvrait ses maigres épaules, les mains noueuses qui agrippaient le pommeau de la canne de cornouiller, les pieds usés, sanglés dans des sandales qui avaient connu des jours meilleurs. Était-ce ainsi qu'il apparaissait aux yeux de ceux qui se rendaient auprès de lui ? Dans le pays des ombres, tout n'était que mirages, mensonges et faux-semblants... Pourtant, c'était ici même que Saga comptait trouver la vérité.

Je dois être aussi fou que tous ceux qui sont descendus jusqu'ici, songea-t-il en son for intérieur, et les mots brûlèrent au plus profond de son âme d'un feu sarcastique.

« Eh bien, qu'attends-tu ? fit soudain le vieillard. Parle ! »

Saga eut un imperceptible sursaut. Il ouvrit la bouche, mais aucun mot n'en sortit. Tant de questions se pressaient dans son esprit, tant d'incertitudes le privaient de toute velléité d'action ! Il aurait voulu parler de son frère, Kanon, si proche et si lointain à la fois. Des paroles sombres et prophétiques prononcées par la bonimenteuse de Rodorio, suspendues au-dessus de leur tête comme le glaive au-dessus de celle de Damoclès. D'Aiolos et de la compétition secrète qui se jouait entre eux, tandis que l'avenir du Sanctuaire ne s'était jamais fait aussi vacillant qu'en ce jour-là. Des mystères terribles que leur cachait le Grand Pope au sujet de la renaissance d'Athéna. Et de cette absence de foi qui grandissait jour après jour, et le dévorait inexorablement de l'intérieur.

Un froid immense le saisit, qui n'était ni physique ni véritablement réel. Une main de glace se referma lentement sur son cœur, tandis que le vieillard en face de lui se laissait aller à un rire silencieux qui secouait sa misérable carcasse.

« Ah chevalier, maintenant je comprends qui tu es, déclara-t-il tout en dardant sur lui ses yeux voilés. Malheureux mortel, je lis dans ton âme comme dans un livre ouvert. Je vois ce désarroi qui te retient prisonnier, j'entends l'écho de ces doutes qui t'assaillent, je ressens ce désir qui est le tien de dénouer les fils du destin. Mais ce que tu demandes, chevalier, causera ta perte et celle de tous ceux qui te sont chers. Es-tu bien certain de vouloir entendre mes prédictions ?

— Je dois savoir, murmura Saga avant d'affermir sa voix. Je dois connaître la vérité. Ma volonté fera le reste. »

Tirésias secoua la tête, désabusé.

« Combien sont-ils... combien sont-ils, ceux qui ont eu l'arrogance de croire qu'ils pourraient réagencer le tissu de leur destinée ? Ils sont venus dans le royaume des morts, ils ont bravé les monstres qui le peuplent et le régentent en attendant le retour de leur maître. Tout comme toi ils m'ont interrogé. Certains ont refusé de donner foi à mes paroles, d'autres ont cru pouvoir déjouer les les nœuds tissés par les Parques. Veux-tu que je te dise une chose, chevalier ? Tous ont échoué. Jusqu'au bout le destin forgé par les dieux s'est accompli.

— Je ne suis ni Ulysse, ni Œdipe, répliqua l'adolescent en serrant les poings. Je suis Saga, chevalier d'or des Gémeaux, et je ne laisserai aucun dieu, fût-il Zeus en personne, me dicter chaque pas de mon existence.

— Pauvre fou ! En quoi serais-tu supérieur à tous les autres ?

— C'est parce que je vais écouter attentivement vos paroles, noble devin. Je les garderai précieusement dans ma mémoire, et le moment venu, je dénouerai les pièges semés par les dieux sur mon chemin.

— Tu l'auras voulu, chevalier. Ton propre orgueil sera ta chute ! annonça Tirésias d'une voix terrifiante. Le démon a déjà investi les méandres de ton esprit, cet Hybris qui a perdu tant d'autres avant toi. Tous ont succombé à ses assauts, et voici ma première prédiction : tu ne feras pas exception. Toi qui te dépeins sous les traits d'un héros, tu te dresseras contre les dieux mais à la toute fin, tu ne seras que l'instrument de leur vengeance. Quant à l'âme maléfique qui se terre au plus profond du labyrinthe, tu auras beau essayer de la détruire, toujours elle reviendra te hanter. Tu portes le blasphème sur chaque parcelle de ton être, chevalier. »

Le jeune Grec tremblait à mesure que les mots s'insinuaient dans son esprit, se logeaient en lui comme autant de parasites s'accrochant dans les tours et les détours de sa mémoire. Il tremblait de fureur, de folie aussi, ainsi que de l'inextinguible désir de faire ravaler chaque parole proférée dans la gorge noueuse du devin. Ses doigts se serraient et se desserraient convulsivement, avides de frapper et d'étrangler.

« Je sauverai le Sanctuaire, dit-il d'une voix tendue. Je le délivrerai de l'emprise des dieux, j'ouvrirai les yeux de tous ceux qui sont tombés sous la coupe de divinités fallacieuses.

— Tu précipiteras sa destruction, répliqua l'âme du devin. Ainsi que tu l'as deviné, le retour d'Athéna au Sanctuaire signifie également le réveil imminent du roi des morts. Une nouvelle Guerre sainte approche... »

Ainsi, il avait eu raison. Une future bataille se préparait, un danger plus grand et plus périlleux que tous ceux qui avaient jalonné ces derniers siècles. Et le Grand Pope, le seigneur Shion... Il ne faisait aucun doute aux yeux de Saga que le vieil homme était au courant des événements imminents. Même si la mémoire des hommes avait oublié la signification du retour d'Athéna, le Pope, lui, avait accès aux connaissances délivrées par le Mont Etoilé. Dire qu'il leur avait caché une information si cruciale... Le jeune chevalier songea qu'en fait de réjouissance, la résurrection de la déesse portait en réalité la promesse des malheurs à venir.

« Vous ignorez de quoi je suis capable, dit-il.

— Je n'ignore rien de toi, au contraire. Ni de ton frère, ton étoile jumelle, aussi perdue et damnée que la tienne.

— Vous mentez... souffla-t-il, ses yeux bleus agrandis par la colère.

— Tu dis chercher la vérité, mais tu la refuses comme telle lorsqu'elle t'est présentée. Tu n'es en rien différent des autres, chevalier des Gémeaux. Je dirai même que tu perpétues la longue lignée de ton signe maudit !

— Menteur ! » hurla Saga avant de se jeter sur le devin, fou de rage.

Il le percuta de tout son poids, du moins en eut-il l'impression. Les deux âmes tombèrent à la renverse, Tirésias chuta lourdement dans le champ de scories, laissa échapper un gémissement lorsque Saga se retrouva agenouillé au-dessus de lui. Et se mit à le frapper, encore et encore, ponctuant chaque coup d'un « menteur ! » où se devinait l'ombre de son désespoir et de son impuissance.

Alerté par le tumulte, Angelo délaissa Cerbère et se précipita vers son pair.

« Saga, tu es devenu fou ! s'écria-t-il. Arrête ça tout de suite ! »

Il agrippa les épaules du Gémeau, voulut l'écarter de la victime de sa rage. Sans lui accorder la moindre attention, son aîné continuait à faire pleuvoir une grêle de coups sur le devin. La voix du jeune Italien se fit suppliante.

« Arrête, Saga ! Arrête, s'il te plaît. Elles vont nous voir, elles vont nous entendre ! »

Mais le chevalier demeurait sourd à ses implorations, et continuait à frapper le vieillard aveugle alors même que l'apparence de ce dernier se délitait peu à peu. Son visage s'effritait, ses membres se fondaient dans la poussière qui recouvrait la plaine, ses râles s'évanouissaient dans le silence lugubre des lieux. Bientôt il ne resta plus rien, et le poing de Saga s'enfonça dans le sol en soulevant un nuage de cendres.

Angelo s'accrochait toujours à lui, le secouait faiblement tandis qu'il répétait toujours le même mot à son oreille.

« Arrête, arrête... »

Haletant, Saga cessa enfin, et contempla ses mains vides et impuissantes.

« Ce n'étaient que des mensonges... murmura-t-il à part lui. Tout cela n'arrivera pas. Je ne commettrai pas d'erreur. »

Le rire incrédule d'Angelo résonna derrière lui.

« Qu'est-ce que tu racontes ? fit-il d'un ton légèrement hystérique. Tu viens déjà de la faire, ton erreur. J'entends qu'elles arrivent. »

L'autre chevalier se tourna légèrement vers lui.

« Elles ? Mais de qui parles-tu ? »

Le visage d'Angelo, habituellement goguenard, s'était paré d'une gravité inquiète qui étonna le plus âgé. À son tour il se sentit envahi par une sourde angoisse. Sur le qui-vive, il se redressa, focalisa son attention sur les environs. Soudain, Cerbère émit un grondement aigu qui transperça leurs esprits. Loin au-dessus de leurs têtes, dans ce semblant de ciel rougeoyant où tourbillonnaient des nuages noirs, un bruissement métallique se fit entendre.

« Elles arrivent, dit simplement Angelo, le regard fixé en l'air.

— Qui...

— Les Kères.

— Angelo, qui sont-elles ? demanda Saga d'une voix insistante.

— Ce sont les gardiennes du pays des ombres. Elles sont chargées de traquer les intrus qui s'attardent dans un monde qui n'est pas le leur. Elles ont découvert notre présence... c'est trop tard, Saga. »

Comme pour faire écho à ses paroles, Cerbère poussa un long hululement qui leur glaça le sang. D'un bond formidable, il abandonna les deux garçons au sort que leur réservaient les Kères. Angelo ne les avaient jamais croisées jusqu'à ce jour. Chaque fois qu'il ouvrait le Praesepe, il gardait en tête les rares conseils que lui avait prodigué son maître. Offrir un gâteau de miel au monstre à trois têtes pour entrer dans ses bonnes grâces. Ne pas invoquer les âmes des chevaliers défunts. Ne pas rôder près des rives du Styx. Ne jamais, au grand jamais, s'attarder aux enfers plus que de raison, sous peine d'attirer à soi les terribles Kères. Ces antiques créatures peuplaient le royaume des morts bien avant l'avènement des dieux olympiens. On les disait filles de la Nuit éternelle, celle qui avait régné sur le monde alors que Gaia ne s'était pas encore unie à Ouranos. Même Hadès, le souverain légitime de l'outre-monde, ne s'était jamais risqué à les dépouiller de leurs prérogatives sur ses propres terres.

Le bruissement s'était rapproché. Il emplissait à présent leur environnement immédiat. Crissements, sifflements, claquements, crépitements, un véritable maelström sonore enveloppait les deux chevaliers. Serrant les dents, Saga tenta de se boucher les oreilles, avant de réaliser que les discordances suraiguës le paralysaient tout entier, lui ôtaient la possibilité de mouvoir le moindre muscle, ne fût-ce qu'en pensée.

Privés de toute capacité de réagir, Angelo et lui ne purent qu'assister, totalement impuissants, à l'arrivée des effroyables démons.

« Trop tard, c'est trop tard... » fredonnait le petit Cancer de sa voix rauque, les yeux exorbités par la terreur.

Le plus âgé trébucha lorsque trois immenses paires d'ailes occultèrent les cieux. Les Kères s'abattirent sur eux, pareilles à de gigantesques oiseaux de proie, plus effrayantes encore que les croquemitaines de ses cauchemars d'enfant. Elles se turent, replièrent leurs ailes sombres, aux bords déchiquetés, et dardèrent sur leurs proies un regard luisant de haine. Deux longues cornes partaient de leur front, vrillées et tordues. Des lambeaux de peau peinaient à dissimuler les os saillants de leur visage, et leurs lèvres putréfiées laissaient apercevoir l'anarchique rangée de leurs crocs. Elles se redressèrent lentement, tendirent en avant des mains décharnées dont chaque doigt portait une griffe aiguisée. Leurs jambes maigres se terminaient par des serres crochues, qui grattaient la terre poussiéreuse avec une avide impatience.

D'instinct, Saga parvint à poser une main tremblante sur l'épaule de son cadet et le tira en arrière. Il songea un bref instant à invoquer son armure, mais elle se trouvait dans le troisième temple. N'importe lequel de ses pairs, voire Shion lui-même, ressentirait l'appel du chevalier des Gémeaux. Par ailleurs, il ignorait s'il serait capable de faire passer l'armure du monde des vivants à celui des morts, tant ses sens lui paraissaient affaiblis et son cosmos étouffé par l'écrasante présence des Kères. L'une d'elles se mit à feuler, et ce fut le signal pour les deux autres qui se jetèrent sur Saga et Angelo.

Au prix d'un incommensurable effort, le premier attrapa son camarade et roula sur le côté. Angelo, incapable du moindre mouvement, se retrouva plaqué contre la poitrine de son aîné, qui poussa un hurlement douloureux lorsque l'une des Kères lui lacéra le dos de ses griffes. Il se releva péniblement, tourna la tête juste au moment où la deuxième créature s'élançait vers eux. Nouant un bras autour du jeune Italien, il poussa sur ses jambes et se mit à courir.

Le rire des Kères claqua dans l'air immobile avant qu'elles ne les prennent en chasse.

« Angelo... Angelo ! appelait-il sans jamais ralentir sa course. Bon sang, réveille-toi ! Il faut que tu nous ramènes au Sanctuaire...! »

Une ombre les dépassa. Le troisième démon atterrit presque à ses pieds, mettant un terme brutal à sa fuite. Saga tomba à la renverse et lâcha Angelo. Aussitôt les deux autres bondirent sur le garçon et l'emprisonnèrent dans leurs serres. Déployant leurs ailes, elles emportèrent leur macabre butin sous les yeux horrifiés de l'adolescent.

« Non non non ! »

Son cri frénétique se perdit dans l'immensité nue des enfers. Il voulut ramper hors de portée de son assaillant, mais celui-ci planta ses doigts griffus dans sa jambe. Une douleur fulgurante le transperça, irradia chaque parcelle de son esprit. Ainsi cloué au sol, il put à peine se retourner pour faire face à la Kère, qui le considérait à présent avec une expression de malsaine gourmandise. Il devina que, semblable à tous les monstres, elle se nourrissait de sa souffrance et de sa peur. Glissant un regard en direction des deux autres, il constata avec effroi qu'elles avaient commencé à se repaître de l'âme d'Angelo, déchiquetant l'imitation de ses chairs et aspirant son énergie vitale.

Cela ne pouvait se finir ainsi. Il s'était promis de changer les choses, il s'était juré de tous les protéger... Pris d'un regain de détermination, ignorant la terreur qui le pétrifiait tantôt, il se redressa sur ses coudes. Son cosmos crépita au bout de ses doigts, remonta le long de ses bras, enfla jusqu'à l'explosion. Le souffle d'énergie rejeta la Kère en arrière, libéra le jeune chevalier de son emprise. Il se remit debout, tituba sur quelques pas avant de retrouver son équilibre.

Le cosmos flamboyait autour du troisième gardien, qui brûlait d'une force renouvelée. Luttant pour maîtriser le flot d'énergie, Saga parvint enfin à le concentrer vers son ennemi, avant de le canaliser dans son attaque la plus dévastatrice.

Le coup atteignit le démon de plein fouet et le traversa de part en part. Il lui arracha un cri suraigu, laissa un trou béant au milieu de sa cage thoracique. L'attaque, mortelle pour toute autre créature, fut malgré tout suffisante pour mettre la Kère hors d'état de nuire durant quelques secondes. Recroquevillée sur elle-même, elle ne put que pousser des râles sifflants avant de s'effondrer au milieu des volutes de cendre.

Saga en profita pour se porter au secours du chevalier du Cancer. Ce dernier ne réagissait plus aux crocs qui se refermaient sur son corps. Penchés au-dessus de lui, ses deux bourreaux arrachaient l'un après l'autre des morceaux de chair sanguinolente.

« Angelo ! » hurla Saga.

Il courut vers le cadavre de l'Italien, tituba plusieurs fois avant de tomber à son tour.

Derrière lui, la troisième Kère rassemblait ses forces. Sa blessure achevait peu à peu de se ressouder. Elle se releva, fit claquer ses ailes dans son dos. Un grondement jaillit de sa gueule et elle se dirigea vers Saga, bien décidée à lui faire payer au centuple l'affront dont il venait de se rendre coupable.

À genoux dans la poussière, le chevalier tourna la tête, vit les griffes démesurées qui s'apprêtaient à le frapper...

Cette fois, c'est la fin, songea-t-il en serrant les mâchoires. Il se força à garder les yeux ouverts, opposa au monstre un regard étincelant d'une dernière lueur de défi.

Un rai de lumière traversa les ténèbres.

« Galaxian Explosion ! »

L'attaque frappa directement la Kère, à l'endroit même où Saga avait porté la sienne. Le manteau noir fut déchiré, laissant le corps décharné à nu, et bientôt l'énergie déployée transperça celui-ci, le consuma jusqu'à ce qu'il n'en restât plus rien.

Médusé, Saga eut à peine le temps d'apercevoir son sauveur, sa silhouette élancée sanglée dans une armure sombre, tandis qu'il le dépassait d'un bond afin de mettre un terme à l'agonie du Cancer. De son poing brandi fusa une nouvelle attaque, dispersant une première Kère. Son cosmos, différent de tous ceux auxquels Saga était habitué, ressemblait à un puits sans fond qui annihilait la présence même des Kères. La dernière fut bientôt mise en déroute. Fuyant à la suite de sa compagne, elle traîna sa carcasse blessée vers les tréfonds du pays des ombres.

Le chevalier providentiel se pencha vers Angelo, posa une main sur son torse ensanglanté pour lui insuffler une partie de son énergie vitale. Avec un immense soulagement, le Gémeau sentit la vie reprendre à nouveau ses droits chez le jeune Italien.

« Merci... souffla-t-il d'une voix frémissant d'épuisement autant que de gratitude. Vous nous avez sauvé la vie.

— Jeune imbécile ! cracha la voix du sombre chevalier, tranchante comme une lame et indéniablement féminine malgré ses accents graves. Est-ce ainsi que tu suis les conseils que l'on te donne ? Lorsque je t'ai dit de te rendre ici-bas pour consulter Tirésias, c'était pour t'ouvrir les yeux sur la malédiction qui pèse sur toi, et non pour t'aveugler plus encore dans tes folles ambitions. »

Lentement il se releva et marcha en direction du jeune Grec. D'un mouvement de tête, il rejeta en arrière ses longs cheveux noirs.

Saga reconnut le visage de Mantô, la diseuse de bonne aventure.