En rentrant chez elle le soir, elle relut le fameux sms. Il était vraiment impoli de ne pas y répondre n'est-ce pas ? Elle opta donc pour un laconique « je vous remercie pour votre message, mais je n'ai fait que mon travail. Léa » et s'empressa d'appuyer sur la touche « envoi » avant de changer d'avis. Elle mit le téléphone dans son sac à main afin de ne pas être tentée de surveiller une éventuelle réponse puis fila prendre une douche avant de se coucher, fatiguée par une journée bien chargée.
Le lendemain, elle se prépara mentalement à une audition avec Borelli. Elle avait clairement l'intention de garder le nez dans le dossier à tout relire comme c'était son habitude, elle ne répondrait pas aux provocations qui viendraient certainement. Et elle ne fut pas déçue. Et des « le merveilleux commissaire de Bellenay par ci » et des « la sexy Léa par-là », il ne manquait pas de culot ce pervers. Alain lui colla les preuves de son implication sous le nez. D'un accord tacite, ils avaient omis les messages qu'il laissait à chaque attaque de fourgon. Son avocat tentait tant bien que mal de le faire stopper, mais stopper un malade n'était pas chose aisée.
Elle apprit par la suite que l'avocat avait jeté l'éponge, désabusé par l'attitude provocatrice de son client, obligeant Borelli à demander un avocat commis d'office. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle vit débarquer l'après-midi même Maître Grandier ! Il sourit devant sa surprise. Elle fut comme frappée en plein cœur par la nouvelle qu'il allait prendre en main la défense de Borelli. Quelle déception. Finalement il ne valait pas mieux que ces avocats qui ne voyaient que leur réputation et décidaient de faire en sorte d'innocenter les pires ordures que la terre ait portée. Dire qu'elle commençait sérieusement à se demander si le coup de foudre n'existait pas vraiment.
André la vit se renfrogner seconde après seconde. Il savait qu'il prenait ce risque en jouant de ses relations pour être désigné dans l'affaire Borelli mais il ne s'attendait pas à la retrouver si ouvertement hostile. Au fil de l'audition, il réalisa à quel point le dossier qu'il tentait de défendre était en béton armé. Evidemment, c'est elle qui en était chargée. Toutes les preuves étaient accablantes et ne sauraient être démontées. C'était digne du travail d'un juge d'instruction.
Pas le moindre vice de procédure à l'horizon. Et ce Borelli semblait avoir une obsession malsaine sur elle, il n'allait certainement pas l'aider à sortir de prison ! Il fit donc acte de présence, objectant de temps en temps histoire de ne pas faire comprendre à quel point il avait décidé de ne rien faire pour aider son client.
A l'issue de l'audition, durant laquelle la mise en examen pour attaque à main armée avec violence et meurtre avait été prononcée. Léa s'empressa de quitter la pièce, exécrant la présence de Borelli, et refusant de se retrouver en présence de Grandier.
« Commissaire ! » l'interpela pourtant ce dernier. Elle ne pouvait pas faire comme si elle ne l'avait pas entendu, il l'avait fait en plein milieu du hall du commissariat. Elle se retourna donc vers lui, bien décidée à ne pas se laisser charmer.
« Maître Grandier ? » Elle avait la tête des mauvais jours, la tête du « encore un mot et je t'arrache les yeux ! » il avait intérêt à précautionneusement mesurer ses prochaines paroles.
« Je souhaitais vous remercier » commença-t-il.
« Vous l'avez déjà fait, non ? » contra-t-elle sèchement, se retournant déjà pour rejoindre son bureau et se mettre à l'abri de ce charmeur à deux balles.
Il osa l'attraper par le bras, la forçant de fait à se retourner. Il savait qu'il risquait gros à la provoquer de la sorte devant ses hommes. Il l'avait déjà vue se retourner et coller une droite à des hommes qui avaient eu l'outrecuidance de l'attraper ainsi !
« Je voulais dire, en face à face, un message par sms ne suffit pas à vous exprimer toute ma gratitude, » il avait plongé le vert de ses yeux dans l'azur des siens. Mais la magie n'opéra pas cette fois, oh elle était définitivement fâchée. Elle se dégagea rapidement de l'étreinte qu'il avait sur son bras.
« Et vous mettre à défendre un criminel en puissance que je tente de faire mettre en prison depuis plusieurs années, c'est votre façon de me remercier je suppose ? », le ton était polaire, les yeux lançaient des éclairs. Dieu qu'elle était belle ainsi.
« J'ai été commis d'office commissaire, je n'ai pas eu le choix, je ne fais que mon métier moi aussi. » répondit-il aussi calmement que possible, la regardant droit dans les yeux. Il la connaissait, il savait qu'elle allait sonder son âme pour savoir s'il était sincère ou non. Et cela ne manqua pas d'arriver. Elle soupira enfin, s'avouant vaincue.
« Admettons, mais je vous promets que vous ne trouverez rien pour le faire sortir ! » annonça-t-elle farouchement.
Alain, qui avait observé l'échange de lui s'approcha, « et de toute façon, s'il ne tombe pas avec toutes les preuves qu'on a, on en rajoutera d'autres histoire qu'il foute enfin la paix à Léa ! » là, s'il impliquait personnellement la jeune femme dans l'équation, il savait que l'avocat n'aurait d'autre choix que de laisser tomber cette affaire.
« Comment cela ? » demanda Grandier. La tendresse qui était dans ses yeux une seconde plus tôt avait laissé la place à une ferme résolution. Cela plut à Alain. Cet homme était accro lui aussi.
« Il est totalement obsédé par Léa et l'a régulièrement harcelée et menacée. » continua-t-il sur le ton de la confidence.
« Alain ! Mais ça ne va pas bien ou quoi ? C'est son avocat et tu lui dévoiles toute notre stratégie ! » s'offusqua Léa.
« Je lui fais confiance, et tu devrais faire pareil » répondit-il tout simplement avant de s'éloigner.
« Il a raison vous savez, jamais je ne ferai en sorte de l'aider à être innocenté, surtout maintenant que je sais cela ! » promis André avec force et douceur tout à la fois. « Je refuse qu'il vous arrive quoi que ce soit » continua-t-il encore plus doux. Bon Dieu à nouveau elle se retrouvait prisonnière de son regard, en plein milieu de son commissariat qui plus est ! Sa réaction ne se fit pas attendre.
« Je n'ai pas besoin de vous pour me défendre figurez-vous ! » cingla-t-elle. Elle fila vers son bureau sans un regard vers lui. Il aurait pu se mettre une gifle, ce n'était pas du tout le genre de chose à lui dire, il le savait pourtant. Elle détestait que l'on puisse la prendre pour une faible femme et il venait de se comporter comme un chevalier vis-à-vis d'une demoiselle en détresse, quel imbécile il avait été !
Eh bien ça se serait que partie remise. Il lui plaisait, il le savait. Et malgré l'incroyable stupidité avec laquelle il venait de prouver le contraire, il la connaissait par cœur et connaissait le chemin de son âme. Peut-être devrait-il se faire plus rare, comme au temps du Masque Noir ? Tiens au fait, Bernard faisait-il partie de cette vie ? Et tous les autres d'ailleurs ? Il se dit que fouiller un peu de ce côté lui changerait les idées, et permettrait à sa chère colonel/commissaire de décolérer un peu.
Les jours qui suivirent, il dû répondre à quelques interviews durant lesquelles il expliqua qu'il avait été manipulé et que l'assassin de Stéphanie Delcourt courait toujours. Il s'appliquait à mettre en avant les excellentes qualité d'enquêtrice d'Oscar … enfin de Léa. Il le dosait juste comme il le fallait, lui exprimant sa reconnaissance, sans plus. Il décida enfin de s'octroyer quelques jours de congés pour se promener alentours et redécouvrir les lieux de son ancienne vie. Peut-être croiserait-il d'autres personnes de leur passé ?
Léa de son côté commençait à se demander pourquoi elle avait été si malpolie avec lui lors de leur dernière rencontre. Elle devait avouer qu'il lui manquait. Mais c'était tellement stupide qu'elle refusa d'y faire quoique ce soit. Mais quand même … elle n'avait même pas pris le temps de l'écouter ou d'apprendre à mieux le connaître. Elle se demanda si elle devait le recontacter, ou s'il était préférable d'attendre qu'il remette un pied dans le commissariat.
Et puis dans la minute qui suivait, elle recevait une énième demande d'interview d'un journaliste qui souhaitait rencontrer la fameuse commissaire que Maître Grandier encensait dans la presse. Et à nouveau, la colère contre lui remontait. C'était tellement minable comme technique de drague ! Bon, elle devait admettre que les journalistes en faisaient des tonnes, elle avait vu les interviews, il restait totalement correct. Le reverrait-elle un jour ?
Et après tout … s'il disparaissait de sa vie, cela signifierait sans doute que comme les autres, il n'était pas celui qui lui était destiné voilà tout. Rholala mais elle ramollissait ! « Celui qui lui était destiné ? Pff on aurait cru l'un des romans à l'eau de rose que sa sœur planquait dans sa chambre quand elles étaient ado. Romans que jamais de la vie elle n'avait lus bien entendu. Enfin ça c'était la version officielle. Evidemment qu'elle les avait dévorés, mais pour rien au monde elle ne l'aurait admis ah ça non alors ! Elle ne les avait lus que pour sa culture personnelle, voilà tout. Ça l'aiderait à démasquer les gros lourds et accessoirement, c'était une source inépuisable de moqueries envers sa sœur, ce qui n'était pas négligeable.
Le destin d'évertuait pourtant à systématiquement le remettre sur son chemin. Elle mettait la radio dans la voiture ? C'était l'affaire Delcourt – Grandier non-stop. La télévision le soir ? Interview en boucle. Elle déléguait autant qu'elle le pouvait les passages au tribunal. Il y trainait bien trop d'avocats aux yeux d'émeraude à son goût. Elle avait même fini par accepter une nouvelle invitation de sa mère pour l'une de ses nombreuses œuvres de charité. C'était pratiquement totalement le combo gagnant : pas d'avocat aux yeux verts, une maman contente, et une bonne action, youpi ! Bon ok, elle omettait volontairement le fait de devoir se pomponner, ce qu'elle avait en horreur, et le fait de devoir jouer un peu aux hypocrites … mais ça lui changerait les idées !
