Chapitre 6

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Depuis que la chimiste s'était installée dans l'appartement, ce n'était pas un spectacle inhabituel de voir l'une des deux sœurs passer plusieurs minutes à contempler d'un air mélancolique son propre reflet dans le miroir de la salle de bain, mais c'était bien la première fois que la plus jeune des deux surprenait la plus âgée au beau milieu de cet étrange rituel.

« En temps normal, ce ne serait pas moi qui demanderait à ma soeur pourquoi est ce qu'elle contemple son propre visage avec la même expression qu'une amnésique confrontée pour la première fois à un miroir… »

Akemi poussa un soupir avant de se tourner vers Shiho pour lui adresser un sourire las.

« Mais j'imagine que toi, tu n'as pas besoin de me poser cette question, puisque tu en connais déjà la réponse… »

La scientifique rendit son sourire à sa grande sœur avant de poser un regard énigmatique sur sa sœur jumelle.

« Je n'ai jamais été narcissique, bien au contraire, je ne pense pas que je tomberais un jour amoureuse de la personne qui est en face de moi. Pourtant, personne ne passe plus de temps devant son miroir que moi. Au début, c'était juste pour m'entraîner… »

« T'entraîner ? »

« À devenir comme mon miroir. La plupart des gens finissent par ne plus faire attention à leur propre reflet à force de le voir chaque matin, c'est pour ça que j'ai tout fait pour que les seuls sentiments qui se refléteraient sur mon visage soient les mêmes que ceux de…mes collègues de travail. Il faut croire que j'ai échoué puisqu'au moins l'un d'entre eux a vu que j'étais différente de lui, et loin de le repousser, ça l'a tout de suite attiré vers moi… »

Shiho regarda d'un air mélancolique le sourire narquois que lui renvoyait Sherry.

« Enfin, même si au sein de l'organisation je ressemblais à une étrangère emprisonnée dans un monde qui n'est pas le sien, lorsque je croise mon propre regard, que ce soit dans mon miroir, la vitrine d'un magasin ou tes yeux, j'ai de plus en plus l'impression que c'est celui d'une étrangère. Une étrangère que je connais mieux que personne mais que je n'arrive pas à comprendre pour autant. Et même après l'avoir fixé droit dans les yeux pendant des heures, je n'arrive toujours pas à admettre que c'est mon reflet que je regarde et pas une autre personne.»

Le sourire de la scientifique perdit son pli moqueur pour ne plus exprimer que de la tristesse.

« On dirait bien que je n'arrive à trouver ma place nul part, que ce soit dans un monde d'ombre ou un monde de lumière. Je serais sans doute toujours condamné à rester à la frontière des deux toute ma vie si ça continue. »

Une bulle de silence enveloppa les deux sœurs avant que l'une d'entre elle ne la fasse éclater par un soupir.

« Moi, c'est le contraire, je voudrais que le visage qui soit en face de moi soit celui d'une autre personne, que quelque chose ait changé au point que je ne puisse plus le reconnaître comme le mien. Mais rien n'a changé, absolument rien, tout ce que je vois dans ce miroir, c'est moi. Et c'est bien ça qui me fait peur… »

Le même sourire se refléta sur les quatre visages qui se contemplaient mutuellement.

« Tu souhaiterais échanger ta place contre la mienne, grande sœur ? »

« On peut dire ça, oui… En fait, j'aurais souhaité que nous ayons échangé nos places avant, bien avant. »

« Ce n'est pas nous qui les avons choisies, et si on m'avait donné le choix à l'époque, en prenant la peine de m'expliquer quel en seraient les conséquences, toutes les conséquences, ça n'aurait rien changé, j'occuperais toujours ma place actuelle. »

« Tu n'as pas à te sacrifier pour moi… »

Une légère différence commença à apparaître dans le sourire de la scientifique par rapport à celui de sa soeur, une différence infime mais qui suffisait à briser la complicité qui s'était établi entre elles.

« Si j'avais été à ta place, j'aurais pensé la même chose que toi, au mot près. »

A présent, la petite fille qu'avait connue Akemi n'avait plus besoin d'un petit cercle de plastique imbibé de savon pour que ce qui s'échappe de ses lèvres entrouvertes donne naissance à une bulle, non pas un bulle brillante et coloré dont la légèreté l'aurait fait s'élever dans les air, c'était une bulle opaque, pesante qui n'arrachait plus de sourire candide aux deux sœurs. Mais les bulles, qu'elles soient façonnées à l'aide de mots ou de savon, qu'elle soit accompagnée d'éclats de rire enfantin ou du silence de deux jeunes femmes, sont toujours éphémères, celle-ci ne fit pas exception à la règle. Celle qui l'avait crée finit par la faire éclater, en l'effleurant non pas avec le doigt timide d'une fillette mais la question d'une adulte.

« Pourquoi est ce que ton propre reflet te fait si peur si tu n'as aucun mal à le voir simplement pour ce qu'il est, ton reflet ? »

« Chaque fois qu'on découvrait qu'un père avait maltraité ou violé son enfant, tout ceux qui l'avaient connu, ses amis, ses voisins, les autres membres de la famille, ils disaient toujours la même chose aux journalistes qui leur posaient des questions auquel ils auraient voulu ne pas avoir à répondre. Qu'il leur était toujours apparu comme un parent modèle qui aimait sincèrement sa femme et ses enfants, un voisin sympathique, un collègue de travail honnête en qui on pouvait avoir confiance, un ami dévoué, quelqu'un qui aurait traversé tout le pays à pied pour venir en aide à son frère ou sa sœur, la fierté de ses parents… Je ne pouvais pas y croire, je ne voulais pas y croire. Je me disais qu'il y avait eu forcément des signes, que cet homme était différent des autres, qu'on ne pouvait pas ne pas le voir, que ces gens avaient pudiquement détourné les yeux devant l'horrible vérité qui était devant eux…Mais maintenant que je regarde mon propre reflet, je n'y trouve rien de particulier alors que je sait mieux que personne ce qui se cache derrière. Mes voisins de palier, mes collègues à la banque, mes amis, s'ils apprenaient la vérité, ils réagiraient exactement comme ces gens que je condamnais parce que c'était moi qui ne voulait pas voir la vérité en face et pas eux. C'est dur d'admettre que les pires criminels ne sont finalement pas si différents de moi, qu'il n'y a même aucune différence entre eux et moi. »

Le désespoir de Shiho n'avait rien à envier à celui qui se reflétait sur le miroir de la pièce, dans les yeux de sa sœur, sa grande sœur.

« Oui, c'est dur d'admettre qu'il n'y a aucune différence entre nous et les criminels. Mais tu n'en es pas une, grande sœur. Tu en aurais sans doute été une si tu avais été à ma place mais c'est tout… Peut-être que pour les autres aimer sa sœur est un crime, mais je peux te dire, en toute connaissance de cause, que cela n'a rien à voir avec un véritable crime. Pourquoi est ce que tu te compare avec un père qui aurait violé sa fille de toutes façon ? Même si tu as sept ans de plus que moi, tu ne m'as pas violé quand j'étais âgé de dix ans et toi de dix-sept, j'avais les moyens de me défendre si je n'avais pas été consentante, et je te rappelle que c'est moi qui t'ai arraché ton consentement au départ, si on peut appeler ça un consentement. »

Un sourire désabusé plissa les lèvres d'Akemi.

« On dit bien qu'une mère est Dieu aux yeux de son enfant, et tu n'as jamais connu de mère, seulement ta grande sœur. Il y a plusieurs façons d'abuser de quelqu'un, tu sais, et c'est sans doute moins cruel d'avoir recours à la force pour arracher ce qu'elle a de plus précieux à sa victime que d'utiliser l'affection qu'elle a pour nous pour la convaincre de nous le donner en croyant que c'est de son plein gré qu'elle le fait. »

« Je ne suis pas ta fille, Akemi, seulement ta petite sœur… »

« Est-ce que c'est si différent que ça ? Etant donné notre situation, je ne pense vraiment pas que les mots grande sœur aient la même signification pour toi que dans une famille normale. »

Détournant les yeux de son reflet, la jeune femme referma ses bras autour de la taille de la scientifique pour l'enlacer tendrement. Et même si sa culpabilité se reflétait sans doute dans la façon dont Akemi appréhendait le monde, la manière dont la chimiste se blottissait doucement contre sa poitrine lui faisait réellement penser à une fillette se réfugiant dans les bras de sa mère plus qu'à une amante voulant sentir le corps de sa compagne contre elle.

« Je ne pouvais pas comprendre comment un parent pouvait ressentir la moindre attirance pour son enfant, et chaque fois qu'un père prétendait aimer sincèrement la fille ou le garçon qu'il avait traité comme son épouse, je pensait qu'il mentait, qu'il n'avait jamais éprouvé la moindre affection pour son enfant, mais maintenant…Maintenant que je suis dans la même situation qu'eux, je sait qu'ils ne mentaient ni aux autres ni à eux-mêmes. Pour moi, tu es toujours la petite fille que j'ai élevée de mon mieux quand on me donnait encore l'occasion de le faire, et pourtant… Pourtant… »

La main qu'Akemi passait dans les cheveux de sa sœur commença à trembler tandis qu'elle faisait de son mieux pour retenir un sanglot.

« Tu seras toujours ma grande sœur, Akemi. Même si ces mots n'ont effectivement jamais eu et n'auront jamais la même signification pour moi que pour les autres. »

Akemi fût incapable de retenir une larme lorsqu'elle déposa doucement un baiser sur la chevelure qu'elle continuait de caresser.

« Et toi tu seras toujours ma petite sœurs, toujours. Même après ce qui s'est passé, tout ce qui s'est passé. »

Se retournant doucement sans pour autant briser l'étreinte de sa sœur, la chimiste ferma les yeux en frottant doucement sa joue contre celle de la jeune femme.

Une nouvelle bulle de silence s'était formée, mais elle n'avait rien d'une prison dans laquelle l'une des deux sœurs aurait été isolé de sa seule famille, cette fois il s'agissait d'un monde idyllique dont chacune des deux habitantes s'abandonnait au doux plaisir de sentir la présence de l'autre auprès d'elle.

Maintenant un bras enroulé autour de la taille de la scientifique, Akemi se mit à défaire l'un des boutons de la chemise de sa sœur avant de glisser la main à l'intérieur.

Tout en écartant délicatement le sous-vêtement qui s'interposait entre la paume de sa main et les courbes du corps qu'elle pressait contre elle, la jeune femme ouvrit les yeux pour contempler le miroir qui était face à elle.

Même si la tendresse dont elle faisait bénéficier Shiho n'était plus celle d'une sœur, même si c'était la culpabilité et la peur d'être surprise alors qu'elle s'adonnait à un plaisir coupable qui brillaient dans son regard, elle n'arrivait toujours pas à voir celle qui croisait son regard comme une personne différente de celle qu'elle avait toujours connue, et le même problème se posait avec celle qui avait fermé les yeux. Rabaissant de nouveau ses paupières, Akemi s'empressa de fuir le monde des sensations visuelles pour se réfugier dans le monde du toucher qui lui semblait tellement plus attirant. Pendant de longues minutes, la jeune femme demeura figée, laissant la paume de sa main se soulever et se rabaisser au rythme des battements du cœur de sa sœur, des battements qu'elle avait l'impression d'entendre résonner dans la pièce telle une douce musique, une musique qui s'accélérait de plus en plus. Mais peut-être que c'était les battements de son propre cœur qu'elle entendait ? Succombant à la tentation, elle commença à caresser délicatement le sein de sa sœur avant de l'agripper un peu plus fermement, arrachant un gémissement à celle qui était sous son emprise.

Ouvrant de nouveau les yeux, la jeune femme contempla d'un air plus attendrie que mélancolique le sourire extatique qui écartait les lèvres de Shiho, cela faisait des années qu'elle n'avait pas vu sa sœur ressentir un tel bonheur, tellement d'années…

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Appuyant son coude sur son bureau, la scientifique laissa son visage reposer dans le creux de sa main tandis qu'elle contemplait le ciel grisâtre de l'autre côté de la fenêtre.

Elle était seule dans l'appartement pour l'instant, Akemi était partie à la banque où elle travaillait, le congé qu'elle avait pris pour passer un peu de temps avec sa sœur venant de prendre fin.

La chimiste se sentait légère, si légère à présent qu'il n'y avait plus le moindre secret pour lui peser sur le cœur, est ce que c'était ce sentiment là qu'on appelait du doux nom de bonheur ?

Sherry ne souffrait plus devant sa sœur de la culpabilité que lui faisait ressentir ses crimes, Shiho ne se sentait plus seule et isolée au beau milieu de cette bande de corbeaux qui l'avait pris sous son aile depuis si longtemps. Elle pouvait enfin porter en permanence des vêtements d'une autre couleur que le noir ou le blanc, des couleurs plus vives, chaudes, qui exprimaient autre chose que du cynisme ou une objectivité froide qui ne laissait pas la moindre place aux émotions. Si la situation pouvait demeurer telle qu'elle était, elle pouvait difficilement rêver de mieux, du moins si elle se limitait à des rêves qui avaient une chance d'être concrétisés un jour.

Oui, si ses recherches pouvaient continuer de ne lui apparaître que sous la forme d'équations sur son écran d'ordinateur et de rapports qu'elle recevait ou envoyait aux laboratoires du syndicat, ses victimes n'être plus qu'un ensemble de données abstraites à prendre en compte, ses seuls contacts avec ses collègues se limiter à celui à qui elle remettait en main propre les fruits de ses travaux, la culpabilité et la mélancolie qu'elle récoltait de son travail ne disparaîtraient sans doute pas mais se maintiendraient au moins à un niveau supportable.

C'était sans doute égoïste et cynique de voir les choses ainsi, mais les bons samaritains qui lui auraient adressé ce genre de reproches n'avaient jamais eu le choix entre une famille bien vivante, même si elle se limitait à une seule personne, et la mort d'inconnus qu'ils ne verraient et ne rencontreraient jamais pour la plupart, elle se souciait donc fort peu de leur point de vue. Ceux qui exigeaient des autres qu'ils se sacrifient et sacrifient leurs proches pour le bien de tous étaient rarement ceux qui avaient à se sacrifier pour le bonheur de leurs semblables. Sa sœur l'avait accepté pour ce qu'elle était et continuait de l'aimer sans la juger, c'était suffisant pour la chimiste.

Pour peu qu'Akemi ne lui pose plus de questions sur son travail, tout serait parfait, enfin aussi parfait que son quotidien pouvait l'être.

La vie et l'amour qu'elle partageait avec sa sœur lui apporteraient leur lot de souffrances, mais également plus de joie que tout ce qu'elle avait pu imaginer jusque là, et puisque cette joie semblait également partagé par celle qui en était à l'origine…

Sa rêverie plus mélancolique qu'autre chose interrompue par le bruit strident de la porte d'entrée, la scientifique se leva pour aller accueillir le visiteur qui avait signalé sa présence. Est-ce que sa sœur avait oublié les clés de son domicile ? Ce serait bien la première fois qu'elle serait victime d'une étourderie pareille, peut-être que l'évolution subite de leur relation laissait des traces. Un soupir s'échappa des lèvres de la chimiste lorsqu'elle poussa le loquet de la porte.

S'attendant à faire face au visage gêné d'Akemi, la chimiste fût doublement surprise par celui qui la fixait d'un air narquois, au point que l'espace d'un instant, elle fût incapable de lui dissimuler la terreur qu'il avait suscité chez elle.

Le premier réflexe de Shiho fût de refermer brusquement la porte qu'elle n'aurait jamais du ouvrir, mais son visiteur avait apparemment anticipé sa réaction puisqu'il avait déjà glissé son pied en travers de la porte entrouverte pour la bloquer.

« Ce n'est pas très aimable de ta part de vouloir claquer ta porte au nez d'un de tes collègues quand il s'inquiète sincèrement pour toi après ces deux longues semaines sans aucune nouvelle de toi. »

Il n'avait même pas pris la peine de prononcer ces paroles avec un ton faussement peiné et il n'y avait pas la moindre trace d'inquiétude, même feinte de manière exagéré, sur son visage tandis qu'il écartait brutalement le panneau de bois que la chimiste avait voulu interposer entre lui et elle, seulement de l'amusement.

« Navré mais je n'ai pas pour habitude de garder contact avec mes collègues de travail, et même s'il me prenait l'envie de le faire, tu serait bien le dernier dont je voudrais subir la présence quand elle n'est pas nécessaire. »

Si la scientifique s'était mise à adresser un sourire à son visiteur, il n'exprimait pas la sympathie ou même l'amusement, seulement du mépris.

« Vraiment ? Pourtant il t'est arrivé d'avoir des contacts très intimes avec moi il n'y a pas si longtemps. »

Le teint de la chimiste n'avait plus rien à envier à celui d'un linceul tandis qu'elle se retenait de ne pas porter la main à sa bouche pour refréner la nausée qui l'avait gagné, mais à la plus grande déception de son collègue, ce moment de faiblesse ne dura pas plus de quelques secondes.

« Ce qui m'a donné encore plus de raison d'en avoir le moins possible avec toi. »

« C'est bien dommage dans la mesure où, pour ma part, ça m'a justement donné envie d'en avoir encore plus. »

Un frisson parcourût l'échine de la scientifique tandis qu'elle s'efforçait de garder son air blasé face à celui qui ne cherchait même pas à lui dissimuler qu'il la déshabillait littéralement du regard. Elle avait cru que le petit jeu qui s'était établi entre elle et l'assassin prendrait fin à partir du moment où il aurait obtenu d'elle ce qu'il voulait, tout ce qu'il voulait, la pensée que la plus grande erreur de sa vie n'avait fait que nourrir un peu plus l'obsession de celui qui en était à l'origine l'envahissait d'une terreur aussi intense que celle qu'elle avait ressenti jadis à l'idée que sa sœur découvre son secret.

« Vraiment navrée pour toi, mais la seule manière pour toi de profiter encore un peu plus de ce corps qui te fait tant envie serait de le réduire à l'état de cadavre. »

« L'idée n'est pas déplaisante en soit. »

Est-ce qu'il était sérieux ? Elle préférait ne pas le savoir.

« Je ne crois vraiment pas que notre cher employeur apprécierait les conséquences de ce petit caprice. Il a encore besoin de moi au cas où tu l'aurais oublié. »

« Tu sait très bien que nul n'est plus doué que moi pour effacer proprement ses traces quand il a éliminé sa cible. Si jamais il me prenait l'envie de te prendre au mot, ma belle, personne ne retrouverait le magnifique cadavre que tu comptes m'offrir, et la seule conclusion qu'en tirerait nos collègues ce serait que tu t'es décidé à t'enfuir pour te mettre hors de portée de tes bienfaiteurs comme la petite ingrate que tu es. Je pourrais même proposer au boss de me confier la délicate mission de te retrouver, je suis certain qu'il accepterait et ça me faciliterait un peu plus les choses.»

Ce n'était pas du bluff, elle savait qu'il serait capable d'aller jusque là. Est ce qu'il voudrait réellement le faire ou est ce qu'il cherchait uniquement à l'effrayer ? Si la deuxième réponse était la bonne, il avait atteint son but même si elle ne l'aurait reconnue devant lui pour rien au monde. Que faire ? Le défier de mettre ses menaces à exécution ? Le risque pour qu'il en soit capable était trop élevé. Pour autant, elle ne pouvait pas garder le silence, si elle faisait preuve de faiblesse face à lui en donnant l'impression d'être intimidée par ses paroles, il ne manquerait pas d'en profiter.

Savourant le désarroi de sa collègue, le tueur glissa la main dans la poche de son long manteau noir, plongeant sa victime dans un accès de terreur qui ne s'était pas tout à fait dissipé tandis qu'elle pouvait constater que ce n'était pas un revolver que le criminel tenait en main.

« Je pourrais aussi avoir recours au poison que tu as eu la gentillesse de nous offrir… Après tout, je t'ai observé tellement de fois en train de faire rouler une de tes gélules dans le creux de ta main d'un air rêveur que je suis certain que l'idée de goûter à ta propre médecine t'a déjà traversée… Ce serait une joie pour moi de t'aider à concrétiser ton rêve le plus cher puisque tu n'as pas le courage de le faire toute seule.»

La scientifique se mordilla les lèvres en plissant les yeux dans un regard rageur face à cette intrusion de son pire ennemi dans ses pensées les plus intimes. Ainsi il l'avait observé discrètement dans ces moments où la tristesse que sa disparition causerait à Akemi avait été la seule chose qui l'avait empêché de pousser jusqu'au bout l'impulsion morbide d'en finir avec cette existence qui lui pesait de plus en plus.

Ouvrant la boite métallique d'un geste sec, l'assassin saisit l'une des gélules qu'elle contenait entre le pouce et l'index avant de la presser doucement devant les lèvres que sa collègues s'efforçait de maintenir closes.

Si Gin fût pris déjà de cours lorsque la scientifique enroula brusquement sa langue autour de la capsule contenant son propre poison, le baiser fougueux qu'elle lui arracha ensuite le priva totalement de ses moyens. Même si son premier réflexe fût de repousser sa collègue et de recracher immédiatement la pilule que sa langue essayait de pousser jusqu'à fond de sa gorge, il parvint non seulement à se retenir mais il poussa également le vice jusqu'à essayer de rendre la monnaie de sa pièce à la chimiste en poursuivant le petit jeu qu'elle avait initié. Un petit jeu qui devenait de plus en plus excitant au fur et à mesure qu'il sentait la gélule fondre sous l'action de leurs salives respectives. Lorsque l'un des deux participants finit par briser le contact pour s'empresser de recracher la capsule qui avait été sur le point de libérer son contenu, le sourire narquois avait définitivement changé de côté. Gin serra le poing de rage face à l'expression provocatrice de son ennemie personnelle.

« Dans ces circonstances particulières, ça ne me déplairait pas d'avoir des contacts intimes avec toi. Mais peut-être que tu es moins déterminé de ton côté ? »

Le tueur referma sa boite métallique d'un geste sec lorsque les doigts de sa collègue commencèrent à se tendre vers son contenu. Il ne tenait pas à risquer de mourir aussi stupidement, quand bien même il aurait eu la satisfaction d'entraîner cette petite garce avec lui en prolongeant leur baiser lorsque l'une des minuscules boite de Pandore où elle avait enfermé ses espoirs d'échapper définitivement à son emprise se serait finalement ouverte.

« J'ai toujours veillé à ce que mon plaisir n'empiète pas sur mon travail, même si ça ne me déplairait pas de joindre les deux dans ton cas. Et nous avons encore besoin de toi...pour l'instant. »

Cette petite lueur d'amusement dans ses yeux… Elle n'avait même pas besoin de lui demander si son professionnalisme était vraiment la raison qui le poussait à reculer, la question purement rhétorique se lisait pratiquement dans son regard.

« C'est réciproque, crois moi. Pour une fois, ça ne m'aurait pas déplu d'assister à un test de ma création. Et ça n'aurait pas été uniquement à cause des données que cela m'aurait permis de recueillir. »

La colère visible du tueur accrût la joie de la scientifique, pas seulement parce qu'elle éprouvait de nouveau le plaisir malsain de tenir en son pouvoir son pire persécuteur, mais également parce qu'il semblait sur le point de s'éloigner enfin de cet appartement, en emportant avec lui les sensations contradictoires que sa présence ne manquait jamais de provoquer chez elle.

Malheureusement pour Shiho, sa propre sœur rentra dans son domicile à ce moment précis, apportant sans le savoir au pire ennemie de sa petite sœur l'instrument de torture le plus approprié pour tourmenter sa proie favorite.