Chapitre VI

Le Fiel Des Démons… Et Leur Solitude

« Il suffit qu'un seul homme en haïsse un autre pour que la haine gagne de proche en proche l'humanité entière. »
Jean-Paul Sartre

Cela faisait maintenant le quatrième jour que Severus Snape évoluait dans ce monde dit démoniaque, et il n'avait pour l'instant à déplorer la perte d'aucun organe. Pourtant, les occasions n'avaient pas manqué. Partout où il allait, il sentait le regard chargé de haine et de mépris que posaient sur lui les élèves démoniaques. La population de cette espèce avait grandement augmenté au sein de l'école ces derniers jours. Comme l'avait prédit son guide, ils étaient là pour diverses recherches concernant des thèses, ou un approfondissement de leur culture générale. Le professeur Snape sentait qu'il dérangeait, qu'il n'était aucunement le bienvenu. Et si Siana n'avait pas été là, il supposait sans peine qu'il serait déjà mort.

En parlant de la jeune demoiselle, il avait été surpris de voir comment elle pouvait faire détourner le regard malsain d'un des démons rien que par un coup d'œil appuyé et assassin. Elle semblait tellement différente entre l'instant où elle arpentait les couloirs de l'école, et celui où ils se retrouvaient seuls, dans un recoin de la bibliothèque, cachés derrière une montagne de grimoires. Alors que dans le privé elle était plutôt agréable à côtoyer, quand elle se retrouvait à traverser la Dark Academy, elle agissait comme la pire des pestes. Affichant un air clairement prétentieux et hautain, elle dévisageait ouvertement tous les élèves qui se retournaient sur le passage du professeur et simple mortel qui l'accompagnait, les défiant de faire une seule remarque. Le pire, c'est que même si les étudiants en question ne faisaient pas loin de deux fois sa taille et trois fois son poids, c'était eux qui baissaient les yeux, eux qui détournaient la tête, eux qui s'écartaient sur son passage,… Ils s'écrasaient littéralement devant elle. Lorsque Snape lui avait demandé la raison de ce… respect (ou de cette crainte) qu'elle semblait inspirer, elle s'était contentée de lui adresser un sourire mystérieux sans répondre à sa question. Autant dire qu'elle ne voulait, ou qu'elle n'aimait pas aborder le sujet.

Les premiers temps, cette curieuse constatation l'avait troublé, le faisant élaborer les plus folles hypothèses pouvant combler ses questions. Mais très vite, ses interrogations étaient passées au second plan. La première chose qui le fit se détourner de ses préoccupations, fut sans aucun doute la découverte de la bibliothèque de l'école, lieu où ils passaient désormais les trois quarts de leur temps. Des livres par centaines de milliers comblaient d'immenses étagères en ébène couvrant tous les murs de la pièce jusqu'au plafond. Des sortes de passerelles avaient été construites à divers étages des rayonnages, et reliées par des escaliers en bois pour accéder aux différents niveaux. D'autres étagères, plus petites, formaient comme un labyrinthe au cœur même de la bibliothèque. La pièce était en général bien plus chaleureuse que le reste de l'école. Pas de marbre, mais plutôt une grande quantité de bois précieux aux couleurs chaudes, de dorures, de tapis moelleux, en majorité dans des tons chocolat, taupe, ou or… La salle, considérablement plus grande que son équivalent poudlardien, était chauffée en permanence par plusieurs cheminées diffusant une douce chaleur. Les meubles étaient pour la plupart des tables en chêne richement décorées, et des chaises ornées de feuilles d'or et à l'assise et dossier en velours. L'on trouvait cependant dans certains coins plus isolés de la pièce des véritables petits salons, avec canapé de velours, coussins de la même matière ou en soie, table basse acajou, sur laquelle était posés carafe, verres, et coupe de fruits en or.

C'était toujours dans un de ces boudoirs que Severus et Siana s'installaient pour éplucher dès la première heure de la matinée quantité de grimoires. Le travail n'avançait pas bien vite. La grande majorité des ouvrages était écrite en langue démoniaque, que le professeur ne savait pas lire. Son accompagnatrice se chargeait donc seule de les étudier, lui laissant le soin de s'occuper des quelques rares livres en langue mortelle. Il avait été frustré de ne pas comprendre un traître mot des écrits démoniaques, car ils contenaient manifestement bon nombre de potions et de sortilèges inconnus. Sans parler de ça, il aurait également voulu pouvoir lire quelques ouvrages sur la culture et l'histoire du Monde Noir, mais cela n'était pas non plus accessible aux simples sorciers. Siana avait fait preuve d'une grande patience à ce sujet. En général, après une journée de recherches, et une fois le dîner terminé, ils se retrouvaient dans la bibliothèque quasiment vide pour qu'elle lui déchiffre les passages qui l'intéressaient, et qu'il notait soigneusement. Cela pouvait aller de la préparation d'une potion à un texte sur les anciens rites démoniaques, ou encore des listes entières d'ingrédients et d'études de leurs propriétés, des traités de sciences occultes et de démonologie, des biographies de grands démons,…

Le maître des cachots était curieux de tout, et se faisait un devoir d'en apprendre autant que cela lui était possible. La jeune semi-démone lui avait appris quelques uns des mots les plus utilisés dans sa langue, mais pas de quoi se lancer dans la traduction d'un texte entier. Il pensait pouvoir dire qu'il… appréciait ces moments où ils se retrouvaient tous les deux loin des regards assassins des autres élèves, sur l'un des canapés, le feu ronflant dans la cheminée, le bruit du bois craquant sous l'effet de la chaleur. La jeune femme s'asseyait à ses côtés, un grimoire ouvert sur les genoux, les jambes repliées sous elle, et commençait sa lecture. Venaient ensuite les échanges d'idées, les discussions interminables qui finissaient par s'essouffler jusque tard dans la nuit, ou plutôt vers le petit matin. Une chance qu'il n'ait jamais été un grand dormeur, et que les démons n'aient pas besoin d'autant d'heures de sommeil que les mortels.

C'était précisément dans un de ces boudoirs qu'ils étaient cet après-midi. Severus était assis dans un profond et moelleux canapé à la chaude couleur chocolatée, calé contre un coussin en velours de la même teinte, et un autre en soie dorée. Siana était assise à même le sol, le dos appuyé contre le divan, à côté des jambes du professeur. Elle avait déposé la coupe de fruits en or massif initialement sur la table basse à sa gauche, et piochait par moment quelques grains de raisin sur une grappe. Elle était plongée dans un grimoire en langue démoniaque qui, d'après ce que le maître des potions avait compris, traitait de sortilèges de guérison basés sur d'anciennes runes du Monde Noir. Snape était lui-même en pleine lecture d'un traité sur des rituels sacrificiels destinés à apporter force et santé à celui qui les perpétrait. Un des rares ouvrages en langue mortelle qu'il avait pu trouver.

Bien que concentré sur ses recherches, ses excellents reflexes d'ancien espion ne purent manquer de lui faire noter du coin de l'œil que la jeune démone à ses côtés s'était soudainement raidie, et observait maintenant les alentours avec un air méfiant. Elle se leva brusquement, laissant son grimoire tomber à terre. Elle sembla un instant humer l'atmosphère autour d'eux. Son regard se porta sur sa droite. Snape, qui ne l'avait pas quittée des yeux pendant son brusque changement d'attitude, tourna la tête vers ce qui semblait avoir attiré l'attention de la demoiselle. Il s'avéra que ce qui se trouvait en ce moment dans son champ de vision était un autre démon, à en juger par sa beauté irréaliste. Avoisinant les deux mètres, des cheveux blonds tombant librement jusqu'à ses omoplates, des yeux noirs et sans la moindre once de chaleur, une peau aussi pâle que le marbre. Il était vêtu richement, d'une chemise d'un bleu profond sur laquelle venait un gilet en satin cobalt brodé de fils d'or, un pantalon de la même teinte que la chemise et des boîtes cavalières noires complétaient l'ensemble. Une longue cape noire également brodée d'or, avait été nouée sur le côté par un fin cordon, de sorte qu'elle ne laissait exposer qu'une moitié de son corps.

Le nouveau venu s'approcha avec grâce, faisant flotter légèrement sa pelisse. Bien que son visage ne soit que perfection, un rictus mauvais semblait vouloir se frayer à tout prix un chemin sur celui-ci. Snape jeta un coup d'œil à Siana. Cette dernière était tendue, la mâchoire contractée, son regard était devenu malsain. Envolée l'innocente jeune femme. Jusqu'à présent, elle n'avait montré qu'une seule face d'elle, sa nature mortelle. Maintenant, il semblait que son côté démoniaque refaisait surface. Alors que le démon s'arrêtait à leur hauteur, le professeur se leva à son tour du divan. Il avait vite appris qu'il valait mieux se montrer cordial envers ses hôtes. Le jeune homme, qui ne devait guère être plus âgé que Siana, s'adressa à cette dernière sur un ton méprisant et empli de colère.

- Tu as décidé de déshonorer notre famille Siana ? Tu sais pourtant que les démons et les mortels ne font pas bon ménage ! Ils ne sont que des animaux faibles, et se mettre à leur niveau en s'abaissant à leur accorder notre aide est pire qu'un blasphème envers notre souverain ! Nous, race supérieure et toute puissante, nous mettre lamentablement au service de ces êtres inférieurs ! Tu as perdu la raison ! Tu apportes la honte à notre famille !
- Cesse ces idioties ! Je ne déshonore personne, à part ton orgueil ! J'ai la permission de Père, et il a plus d'autorité en la matière que toi Ronwe !
- Père a toujours été faible en ce qui concernait tes caprices ! Il te laisse passer bien trop de choses à mon goût !
- Il y a beaucoup de choses qui ne sont pas à ton goût me concernant, et le fait que j'aide un mortel n'est qu'une raison de plus pour toi de te quereller. Reste en dehors de ça. Cette alliance a été approuvée par Léonard, par le Grand Juge Adramelech, mise sous contrat par le Maître des Serments Baalberith,… Tu n'as pas ton mot à dire !

Le jeune démon semblait prêt à tuer, seules les paroles évoquant une alliance autorisée et validée par des puissants démons paraissaient le retenir de commettre l'irréparable. Il se passa un phénomène étrange. Le noir des yeux de l'entité démoniaque commença à s'échapper de ses pupilles en de curieuses volutes, comme de l'encre diluée dans de l'eau, et s'étendit à tous ses globes oculaires. Son regard devint entièrement sombre, chacun de ses yeux devenant un onyx parfait. Cela mit le professeur mal à l'aise, car il avait maintenant l'impression qu'il contemplait deux crevasses sur le visage du jeune homme. Il se retourna vers Siana, et constata avec surprise, et un peu d'effroi il dut bien l'avouer, qu'il n'y avait plus non plus la moindre trace de blanc oculaire dans ses yeux, mais qu'ils n'étaient plus que deux orbes de jais brillantes.

- N'oublie pas Ronwe qui je représente pour Père, menaça la jeune démone avec une voix possédant un curieux écho métallique et cruel qui glaça Snape.

Cette phrase en particulier sembla mettre son interlocuteur hors de lui. Mais au lieu de s'en prendre à celle qui lui avait jeté ce qu'il devait considérer comme une insulte, il eut un geste brusque en direction du maître de potions. Levant sa main rapidement à hauteur de son visage, il commença à tracer d'étranges symboles dans l'air. Sa tentative échoua cependant car Siana avait déjà évoqué à elle un ensemble de runes et, lorsqu'elle eut fini son incantation, le dénommé Ronwe rabaissa son bras avec un cri de douleur. Sur toute la longueur de son avant-bras, de profondes entailles s'entrecoupaient, laissant s'échapper le sang le plus sombre que Snape n'ait jamais vu. De rage, et ne tenant manifestement pas à en rester là, il esquissa un nouveau mouvement en direction de Severus. Cette fois, Siana se plaça résolument devant ce-dernier, collant son dos contre son torse, et mettant un bras derrière elle afin d'entourer son corps pour le maintenir fermement contre elle.

- Ne le touche pas ! hurla-t-elle au démon, complètement hors d'elle.

Pour toute réponse, le jeune homme lâcha un grognement dans sa direction, dévoilant ses dents d'ivoires dont les canines supérieures et inférieures avaient grandi et étaient maintenant plus pointues. La jeune femme dévoila elle-même sa dentition qui avait subi la même transformation. Pendant un instant, les deux démons s'affrontèrent du regard, ne prêtant aucune attention aux autres élèves qui avaient abandonné leurs travaux et commençaient à s'attrouper autour du trio. Snape, toujours collé à Siana, retenait sa respiration en attente d'un affrontement encore plus violent. S'il y avait bien une chose que la jeune femme lui avait formellement interdit de faire, c'était de sortir sa baguette et de la pointer vers un démon. Il considèrerait ça comme une insulte, et même elle ne pourrait rien faire pour le sauver. Au cas où la situation dégénèrerait, il ne pourrait même pas se rendre utile.

Lentement, un éclat de haine farouche dans les yeux, le jeune démon se redressa, ses yeux redevinrent normaux, de même que sa dentition. Il lâcha un reniflement de mépris et leur tourna résolument le dos pour sortir de la bibliothèque, détachant sa cape pour l'enrouler autour de son bras meurtri. Siana jeta un regard assassin aux élèves présents, qui ne mirent pas longtemps à regagner leur place. Avant de franchir la porte de la pièce, le belliqueux démon se retourna.

- Drajl ! cria-t-il à l'adresse de la semi-démone.

Celle-ci se raidit, mais ne répondit rien. Elle attendit cependant d'être sûre que leur ennemi soit assez loin pour se décoller du professeur qui soupira malgré lui de soulagement. L'étudiante attrapa une partie de la pile de grimoires qu'elle était censée étudier avec Snape et lui fourra sans ménagement, et sans explication, dans les bras. Pour une fois, le maître de potions préféra se taire, même s'il n'appréciait pas tellement d'être traité de la sorte. D'une part parce que la demoiselle, même si ses dents étaient redevenues normales, avait toujours les yeux entièrement noirs, signe qu'elle devait être encore plutôt énervée. Et d'autre part, parce qu'il ne doutait pas un instant qu'elle venait de lui sauver la vie. Elle prit l'autre partie de la pile d'ouvrages et se dirigea vers la porte de la bibliothèque, le professeur sur les talons.

Pendant tout le trajet, personne ne dit mot. La jeune élève, d'après la teinte de ses yeux, ne semblait pas décolérer. Snape se dit qu'il se dirigeait sans doute vers la salle du dîner, étant donné que c'était bientôt l'heure. Il réfuta l'idée quand ils dépassèrent la dite salle. Il préféra ne pas en faire la remarque. Ils arrivèrent après plusieurs minutes dans une aile de l'école qu'il n'avait jamais visitée. Siana ouvrit une des portes qui s'offrait à eux tant bien que mal avec le coude, ayant les bras chargés. Elle fit un signe de tête à Snape, l'invitant à entrer le premier. Ce-dernier s'attendait à entrer dans une salle faite de marbre du sol au plafond, ou dans une autre bibliothèque plus petite que la précédente, mais sûrement pas dans une pièce telle que celle-ci.

Pour la première fois depuis qu'il était dans cette école, il eut l'impression d'entrer dans un lieu vivant, imprégné de souvenirs, accueillant, et surtout… sécurisant. Contrairement à toutes les autres salles de cette école, il régnait dans celle-ci une chaleur naturelle, et le professeur dut abandonner son éternelle cape pour ne pas trop en souffrir. Siana referma la porte derrière eux, et la verrouilla. Au lieu d'en ressentir de la méfiance ou du danger, Snape en fut presque apaisé. La pièce était très grande, comme la plupart de la Dark Academy. Le sol était fait avec un plancher en bois sombre, mais était couvert de nombreux riches tapis persans moelleux. Sur leur droite s'ouvrait une grande salle-à-manger dans laquelle trônaient une imposante table en chêne entourée de plusieurs chaises du même bois à l'assise et dossier en velours.

En face d'eux, trois marches permettaient d'accéder à une autre partie de la pièce. En se décalant un peu, Snape pu voir qu'il s'agissait d'un salon dont la cheminée allumée laissait le feu qu'elle contenait exhaler sa chaleur, et de curieuses ombres dansantes sur la bibliothèque envahie de livres qui s'étalait de chaque côté de l'âtre. D'immenses tentures en velours, satin, et soie cachaient ce qui se trouvait sur la droite du boudoir. Toute la pièce était déclinée dans des tons chauds caramel, chocolat, taupe, miel, or, avec les matières et tissus précieux que possédaient chaque salle de cette école.

Le professeur se tourna vers Siana, levant un sourcil interrogateur, se demandant où ils étaient.

- C'est ma chambre, répondit celle-ci naturellement, alors que Snape manquait s'étouffer en entendant cette réponse.

Elle déposa sa pile de livres sur un guéridon, ferma les yeux, respira profondément plusieurs fois, puis les rouvrit. Ils avaient repris leur aspect normal.

- Je préfère que nous dînions ici, expliqua-t-elle. Nous ne serons pas tranquilles dans la salle-à-manger commune. Excusez le comportement de Ronwe, il fait partie de ces démons qui vivent encore dans le passé, avec cette guerre entre nos communautés toujours présente à l'esprit.
- C'est ce que j'ai cru comprendre en effet, répondit Snape. Quel était le dernier mot qu'il vous a dit avant de partir ? « Drajl » je crois ?
- Ça veut dire « fille de putain » dans ma langue, lâcha l'étudiante la mâchoire crispée.
- Ah ! se contenta de dire le maître des potions plutôt gêné. Le mieux à faire est de ne pas y prêter attention. Il ne vous connaît sans aucun doute pas depuis longtemps pour vous juger ainsi, tenta-t-il de se rattraper.
- Pas depuis longtemps ? ricana la semi-démone. Ronwe est mon demi-frère ! Nous avons le même père mais lui, sa mère était une succube, il est donc entièrement démon. Le terme « drajl » est donné à ceux qui comme moi sont nés semi-démons, et qui ont du sang mortel dans les veines. Nous ne sommes d'ordinaire pas très bien vus par les démons purs, surtout quand nous bénéficions des mêmes avantages qu'eux.

Une fois la nouvelle traitée et emmagasinée par son cerveau, Snape jugea bon d'arrêter là le massacre, d'autant plus que cette histoire de pureté du sang et des origines lui rappelait de mauvais souvenirs. Finalement, quelle que soit la communauté, s'il y avait bien une chose qui ne changeait pas, c'était ces histoires de racisme. Il posa à son tour sa pile de livres sur le guéridon. Il se retourna pour voir que son guide se dirigeait vers le petit salon. Il lui emboîta le pas. L'étudiante s'écroula sur le canapé et se mit à fixer les flammes ondoyantes de l'âtre d'un air absent. Le professeur se mit lui aussi à observer un point quelconque dans le feu, restant debout près du divan.

- Je vous jure que des fois je regrette cette part démoniaque qui est en moi, murmura la jeune femme.
- Il y a du bien et du mal partout. Pourquoi votre demi-frère vous hait tant ? Il me semble que tout n'est pas une question de rancune liée à la guerre.
- Non. Ce qu'il faut savoir, c'est que la communauté des démons est très hiérarchisée, un peu sur le principe des monarchies mortelles d'autrefois. Nous avons des marquis, des ducs, des comtes, des princes, des rois,… et leur homologue féminin aussi bien sûr. Mon père est très bien placé dans cette hiérarchie, et je suis sa favorite.
- Sa… favorite ? demanda Snape l'air écœuré.
- Ne vous méprenez pas. Ce mot n'a pas la même signification dans notre monde. Cela veut simplement dire que je suis son héritière légitime et unique, même s'il a d'autres enfants. S'il est tué par un autre démon, ou qu'il en a assez d'assumer sa fonction, je suis appelée à l'occuper à sa place, à hériter de tout ce qu'il possède. Et cela concerne aussi bien ses titres, que ses richesses, et les légions de démons ou de cohortes démoniaques qu'il commande. Vous voyez cet écusson ? questionna-t-elle en montrant celui sur lequel figurait le cheval blanc se cabrant. C'est celui de mon père. Seuls les enfants dits favoris peuvent porter les armes de leur famille.
- Et Ronwe ?
- Ronwe devrait être à ma place. Pensez donc, je suis la dernière née, une fille, même pas démone en totalité,… Et je lui ravis tout ce qu'il désire. Je ne suis même pas en âge de commander des cohortes de démons. Il faut avoir 18 ans pour ça, je n'en ai que 17. Lui, il a l'âge qu'il faut.
- Et votre père ne peut rien faire ?
- Il lui a déjà donné dix-neuf cohortes infernales pour le calmer, et l'a nommé comte et marquis.
- Je vois. Et vous, quel est votre rang dans la hiérarchie démoniaque ?

La jeune semi-démone parut se concentrer de nouveau sur la réalité. Elle détourna son regard des flammes et le posa sur le professeur.

- Vous avez faim ? éluda-t-elle.

Le maître des potions la regarda d'un air surpris en haussant un sourcil. Son visage afficha ensuite clairement qu'il était contrarié. Il devint ensuite méfiant quand il vit Siana afficher une expression de soulagement devant le fait qu'il ne posait pas plus de questions. Il porta ses yeux sur la table basse. Un échiquier sur lequel une partie était déjà manifestement en cours trônait dessus. Les cases étaient d'ambre et d'ivoire véritables et séparées par de fins traits d'or. De même, des motifs curieux également en or, mélange de divers symboles runiques et d'arabesques celtiques, couraient sur tout le tour du jeu. Les pièces étaient aussi en ambre et en ivoire, et l'on voyait qu'elles avaient été longuement travaillées. Le ciselage était parfait, et conférait un magnifique réalisme aux figurines. Siana suivit le regard du professeur.

- J'y joue quand j'ai le temps. Moi contre moi. Vous avez du remarquer à quel point les élèves ne se mélangeaient pas entre eux, que se soit dans la bibliothèque, dans la salle-à-manger,… Encore cette maudite hiérarchie. Tout est une question de compétition ici. On cherche toujours à être le meilleur, jusqu'à aller poignarder un de nos camarades dans le dos. Plusieurs élèves sont déjà morts. Des « accidents ». Tout le monde ferme les yeux, parce qu'il n'y a pas de place pour les faibles. C'est marche ou crève. La majorité est à 10 ans chez nous, parce qu'il est très rare d'arriver à survivre jusqu'à cet âge.

Snape avança vers l'échiquier. Il se pencha légèrement, se saisit d'un fou d'ambre et le déplaça.

- Echec, annonça-t-il à la jeune femme.

Celle-ci se laissa couler du divan jusqu'au sol et s'assit en tailleur sur le tapis.

- Je n'ai pas dit mon dernier mot, répliqua-t-elle en déplaçant un de ses cavaliers d'ivoire pour protéger son roi.

Au bout de quelques minutes, ils étaient tous les deux assis au sol et finissaient la partie commencée. Après une demi-heure, Siana remporta le jeu. Sans se concerter, ils replacèrent les pièces et entamèrent un autre duel. Ils ne prirent même pas le temps de s'arrêter pour dîner. Un silence religieux régnait dans le boudoir, uniquement brisé par le crépitement des flammes et les respirations concentrées des deux adversaires. Trois parties suivirent encore puis, quelque part, sonna minuit.

Severus et Siana levèrent la tête au même instant de leur jeu. Elle n'avait pas envie de se coucher. Curieusement, lui non plus. Ils décidèrent de se remettre à l'étude des grimoires. Snape s'installa dans le divan, tandis que la semi-démone restait sur le tapis, juste devant la cheminée. Quelques heures de plus passèrent durant lesquelles aucune parole ne fut échangée, mais cela ne semblait pas déranger le duo. Bien au contraire, il avait l'air de simplement se contenter de la présence de l'autre.

Siana finit par se lasser de ses recherches infructueuses. Elle jeta un coup d'œil au professeur. Ce-dernier avait manifestement déclaré forfait depuis longtemps. En effet, il dormait à poings fermés sur le divan, laissant juste une main posée en travers de la page du grimoire qu'il lisait. Grimoire qui ne demandait qu'à rejoindre le sol. La jeune femme se leva et s'étira. Elle s'approcha ensuite silencieusement du maître des potions.

- Ce n'est pas sérieux tout ça Severus, murmura-t-elle à son intention en faisant mine de le gronder. Si vous aviez été en présence de n'importe quel autre démon, il vous aurait vidé de votre sang avant même que vous puissiez réagir. Il ne faut pas s'endormir sur ses lauriers trop rapidement et être confiant de la sorte.

Elle lui enleva le livre des mains et le posa sur la table. Elle lui étendit ensuite les jambes sur le divan et le mit dans une position plus confortable. Elle disparut ensuite derrière les tentures qui masquaient en fait toute la partie de sa chambre qui comportait son lit, sa salle-de-bain,… et revint quelques secondes plus tard avec une grande couverture caramel, chaude et moelleuse qu'elle déposa sur le professeur. En se penchant au-dessus de lui, elle lui murmura un simple mais reconnaissant « Merci » au creux de l'oreille. Le maître des cachots marmonna quelque chose d'inaudible et se tourna de l'autre côté.

La jeune femme raviva le feu, éteignit les bougies, et partit se coucher.