Après avoir dégringolé la Colline et passé le pont de Lézeau pour tirer le shiriff Grehnard Rostrum du confort convivial de l'auberge du Buisson de Lierre, Bilbo dut endurer cette fois la déposition d'une plainte en bonne et due forme – il est vrai moins laborieuse que sa précédente dictée. Au moins Grehnard avait-il paru le prendre au sérieux, lui donnant sa parole qu'il ferait toute la lumière sur cette fâcheuse affaire. Chaparder une pomme était une chose... dérober le trésor de quelqu'un, surtout lorsque celui-ci était entouré d'une aura de légende ayant depuis peu donné une couleur jusque là inoffensive aux cancans routiniers du bourg, c'en était une autre ! Ca faisait rêver les enfants, et lui il aimait bien les enfants. C'est un Bilbo quelque peu rassuré qui remonta le chemin du trous-du-talus, entre chien et loup.

Deux jours passèrent sans nouvelles probantes. Le shiriff était venu inspecter les lieux, avait mit ses seconds sur l'affaire, avait posé des questions et secoué un brin le jeune Sancho Fierpied sans succès. Quelques personnes s'étaient présentées à Cul-de-Sac mais leurs témoignages, au mieux, ne s'avéraient que bien-intentionnés, au pire, tenaient plutôt de calomnies voilées d'incertitude. Un désespoir grandissant gagnait Bilbo. Lors de sa troisième nuit de sommeil agité, il rêva que Gollum l'agrippait aux jambes et aux frusques de ses grands doigts osseux en pleurant et en l'agonissant d'injures, bientôt suivi de Thorin qui le prenait au collet pour le traiter de voleur... avant qu'une voix bien plus grave encore ne prenne le relais, vibrant jusque dans son ventre, sortant bientôt de l'énorme mâchoire de Smaug, prêt à l'engloutir.

Il se réveilla en sursaut à cinq heures du matin, avec chevillée au corps la résolution d'aller quérir lui-même une aide plus sérieuse. Il avait désormais le sentiment que l'odieux méfait n'était plus confiné à la Comté. Peut-être le voleur venait-il de l'extérieur ? Et si l'on était déjà en train de perdre sa trace ? On ne pouvait pas demander au pauvre Grehnard de résoudre un mystère dont il ne concevait même pas les tenants et les aboutissants. Il lui faudrait quelqu'un de plus dégourdi qu'un simple hobbit pour envisager toutes les possibilités, pister le responsable et lui mettre la main dessus. Des mercenaires, voilà ce qu'il lui fallait !

Il trouva le garçon d'écurie du palefrenier tout juste à son ouvrage lorsqu'il alla chercher son poney. Poden était inhabituellement maigre pour un hobbit, les cheveux brun foncé et l'air doux, presque vacant parfois lorsqu'il conduisait les bêtes. Il ne posa pas de question, n'exprima pas son effarement de voir là Monsieur Baggins avant même potron-jacquet, mais bouchonna, brossa, sella et harnacha sa monture sans s'agacer des signes d'impatience que Bilbo s'efforçait d'étouffer mais laissait pourtant transparaître. Après avoir gratifié Poden d'un généreux pourboire, notre hobbit se mit en route, au pas et en évitant le chemin pavé pour ménager ses voisins en cette heure matinale. Il passa le pont pour atteindre Lézeau et son étang, qui exaltait la clarté lisse des premières lueurs d'un ciel indigo déjà défait de ses étoiles il ne s'autorisa à lancer son poney au trot qu'au sortir du village, lorsqu'il embrancha la grande Route de l'Est. Bofur lui avait enseigné à ne pas tressauter comme un bouchon de liège au ruisseau mais son allure, il l'admettait, était encore quelque peu brouillonne. Il était pourtant résolu à avancer aussi rapidement que ses moyens le lui permettaient – galoper était bien entendu hors question.

Il passa outre la Pierre-des-Trois-Quartiers, haute forme sombre dans l'air embué de pénombre bleue, et regarda le vallon se révéler au soleil qui se levait bien en face. Les collines opalines verdirent doucement et les fleurs sauvages se tintèrent par petites touches. Les volets des rares trous-échoppes bordant la grande route commencèrent à s'ouvrir, et tout éclatait de vie lorsqu'il approcha de La Grenouillère. Il descendit dans le creux de verdure fraîche où était sis le bourg pour échanger son poney contre une monture dispose à l'auberge de la Bûche Flottante, un établissement renommé chez les gens de passage comme celles du coin – il en profita pour avaler un second petit-déjeuner expéditif, histoire de ne pas froisser le patron.

Par-delà les friches humides et les boqueteaux, au milieu des champs de blé et des prés parsemés de fermettes, Bilbo mit sa bête au pas pour mordre dans un morceau de pain agrémenté de fromage. Les braves habitants de Blancs-Sillons suivirent d'un regard désapprobateur ce malappris qui prenait sa collation de onze heures à dos de poney. Ce n'est qu'au Pont-du-Brandevin que Bilbo prit un déjeuner tardif dans l'auberge éponyme, spécialisée dans l'entretien et l'échange de montures de toutes tailles. Les soigneurs y officiaient sur de petits escabeaux montés sur roulettes et les serveurs, filles et garçons, y faisaient valser d'un pas leste d'énormes assiettes de gratin parfumé pour combler la clientèle abondante et pressée.

Maître Baggins ne s'attarda pas, conscient qu'il devrait parcourir le reste du chemin d'une traite. Il élit donc un beau poney pie noir à l'œil vif et sortit de la Comté, toujours plein Est. Il faisait nuit depuis une heure lorsqu'il atteignit enfin son auberge à Bree. Tout ceci n'était guère raisonnable. Au carrefour du Chemin Vert, ce n'était pas sans frissonner qu'il avait vu le soleil se coucher contre les Hauts-des-Galgals, derrière lui, et n'avait rien tant espéré depuis que la sécurité d'une chambre et la lumière moins menaçante d'un bon feu. Pénétrer au Poney Fringant était déjà la promesse d'un premier refuge le soustrayant aux malandrins de tout poil. Le brouhaha l'arracha immédiatement au suspens de la nuit, de même que les effluves d'alcool et de sueur, un peu trop prenants à son goût. Par chance il obtint sans peine une chambre pour hobbit auprès du plantureux tenancier, Poiredebeurrée. N'ayant pas de temps à perdre et sachant combien l'initiative lui coûterait s'il la soupesait trop longtemps, Bilbo lui indiqua, aussitôt sa clé en poche :

- Je souhaiterais faire une annonce... Est-ce le genre de chose qui se fait, par chez vous ?

- Certainement, Monsieur Baggins ! Répondit-il en ouvrant le haut battant qui menait de l'autre côté du comptoir. J'vais vous dire : venez ici avec moi, que la chalandise vous voie bien.

Bilbo le suivit, pour se voir tout de go saisi par les aisselles.

- Permettez, Monsieur.

Et le voilà perché sur le comptoir ! Devant une assemblée de traîne-les-routes de toute taille, regroupés en grappes de faces cireuses autour de leurs conciliabules à la lueur étouffée des bougies. Les clients les plus proches levèrent vers sa petite personne un œil vaguement étonné, et les plus bruyants eurent tôt fait de gouailler : « Eh ben ! Qu'est-ce que c'est donc que ça ? »

Poiredebeurré fit sonnailler un cruchon à l'aide d'une cuiller à soupe et lança d'une voix forte:

- MONSIEUR BAGGINS, DE LA COMTE !

Et Bilbo, Bilbo qui avait parlé hardiment devant trois peuples et leurs trois rois, fut saisi d'un terrible embarras face à ce salmigondis de courantins aux airs peu engageants. Il régnait ici une atmosphère fort différente de l'aménité désœuvrée des auberges de la Comté : un croisement de desseins s'effleurant et s'accrochant pour un temps sous quelques vieilles poutres en bois sombre. Nécessité faisant loi, Bilbo quitta bien vite sa posture empruntée et annonça :

- Il y a trois jours, un trésor m'a été dérobé : de l'or d'Erebor et une armure à laquelle je tiens beaucoup. Ce trésor, je le récupérerai, d'une manière ou d'une autre, et le plus tôt sera le mieux. C'est pourquoi il me faut des enquêteurs... des personnes de confiance, capables de retrouver sa trace là où personne en Comté n'a réussi jusque là.

- Pas étonnant, avec ces demeurés de hobbits... lança un grand bonhomme pour être entendu.

- La ferme, en répliqua un autre pourtant moins imposant.

- … Si vous me retrouvez ces biens, reprit Bilbo sans se démonter, vous en serez largement récompensés. J'invite ceux qui se sentent aptes à cette tâche à me rejoindre pour discuter des détails... pécuniaires et autres... Je vous remercie.

Bilbo s'inclina brièvement, constata qu'il éta it juché bien haut, mais sauta courageusement à terre pour rejoindre une table inoccupée, suivi de tous les regards, et du sourire amusé de celui qui l'avait défendu. Il s'était gardé d'évoquer le reste du trésor à la cantonade en ces lieux moins sûrs, et les diverses œillades dont il faisait l'objet ne démentaient pas le fondement de cette prudence. Il commanda une bière blonde et un ragoût de chevreuil à la jolie serveuse hobbite qui vint le voir, et attendit.

Il attendit... Un hobbit du coin se contenta de venir poser quelques questions. Un gaillard en capuchon se présenta bien alors qu'il finissait son dîner, mais Bilbo l'éconduisit rapidement en constatant qu'il était incapable de fournir le moindre gage de ses prétendues compétences en matière de pistage. Alors il attendit. Et à force d'attendre et de quêter dans l'assemblée des signes d'intérêt, il finit par remarquer que l'homme de tout à l'heure lui souriait toujours par intermittence, d'un sourire fiérot et mutin glissé en coin. Ses compagnons de tablée semblaient plutôt enjoués, et se bousculaient parfois sans méchanceté, comme le font les jeunes gens. Ce gars-là doit s'amuser du manque de succès de ma petite offre, songea Bilbo en sirotant sa deuxième bière. Toutefois, après quelques coups d'œil effilés, le hobbit se redressa, saisi d'une sorte de doute qui ne lui avait plus traversé l'esprit depuis quelques temps. Il braqua son regard, pour en avoir le cœur net. C'est le moment que choisirent un nain et un homme déjà quelque peu aviné pour venir lui soumettre leur misérable candidature.

Lorsqu'il parvint à les faire déguerpir, Bilbo eut à peine le temps de se lamenter intérieurement que le fripon de tout à l'heure se tenait déjà près de sa table, en cape et une épée à la ceinture.

- Puis-je ? Demanda-t-il poliment.

- Certainement ! Répondit le hobbit en rassemblant en hâte ses idées.

Il l'observa avec intérêt tandis qu'il prenait place : sans doute une fois et demi sa taille, des cheveux châtain plus longs que les siens mais moins bouclés, des joues tout aussi glabres mais des traits beaucoup plus fins. Se pouvait-il seulement ?

- Mélor, fils de Mélété, pour vous servir, annonça son nouvel hôte en inclinant la tête.

- Bilbo, fils de Bungo, à votre service, répondit-il en s'alignant sur cette présentation plutôt aristocratique – que ne contredisait pas le gilet de brocard.

- Soirée peu concluante ?

- Oui, on peut dire que j'ai fait chou blanc jusqu'à présent, dit Bilbo. Mais j'espère que vous allez changer ça !

- Moi ? se gaussa le jeune homme en faisant signe à la serveuse de lui apporter une bière. Je vais vous décevoir : je ne suis bon qu'à manier la rapière. Je ne suis venu vous voir que dans un geste de sympathie. Vous sembliez bien éploré.

- Et à juste titre, soupira Bilbo. Mais votre réconfort est apprécié.

Il lui adressa à son tour un sourire affable. Les yeux de Mélor étaient clairs le port était audacieux mais la physionomie tendre... Il déglutit, pour un temps totalement distrait de la poursuite de son trésor perdu.

- Et vous, qu'est-ce qui vous amène à Bree ? s'enquit le hobbit.

Mélor se lança dans une histoire de Grand Tour de l'Eriador dont Bilbo comprit qu'il était destiné à essuyer ce qu'il lui restait de lait derrière les oreilles. Il s'étonnait toujours de voir à quel point les hommes exigeaient de leurs jeunes une maturité précoce, et se félicita d'avoir pu profiter d'une longue irresponsabilité hobbite, non pas que son propre voyage l'eût réellement tiré de cette innocence-là, à dire vrai. Et pourtant, cela faisait une poignée d'années qu'il n'avait plus joué à croiser les yeux doux avec les petits gars gris des fins de soirées comtoises. Une certaine lassitude de cet exercice périlleux... Regarde-toi, Bilbo Baggins ! En pleine gaudriole alors qu'on t'a dépouillé de ce qui t'est le plus cher... et avec une grande personne, maintenant ! Pourquoi faire simple, n'est-ce pas ?

- … Je serai amené à rester quelques temps dans cette contrée. J'en profiterai pour faire circuler la nouvelle et peut-être qu'un bon limier se présentera chez vous un de ces jours. Et d'ailleurs...

Mélor baissa d'un ton et se pencha plus près pour se faire entendre – la vaguelette entre son nez et sa bouche était si douce qu'elle piqua les lèvres de Bilbo.

- … comment êtes-vous entré en possession d'or en provenance d'Erebor ? Etiez-vous présent lors de la démise de Smaug ? Seules de vagues rumeurs sont pour l'heure descendues du Nord-Est.

Un sourire prometteur éclaira le visage du hobbit.