Chapitre 7
La fureur de Niel :
- Daniel, ne reste pas là à te morfondre comme un idiot alors qu'il se passe des choses dans cette maison !
Daniel ne répondit rien. Et souffla fortement pour lui montrer son ennui. Il n'était pas d'humeur à écouter les commérages de sa sœur. La fille d'écurie l'avait encore repoussé aujourd'hui.
- Daniel tu m'écoute ! S'écria Eliza. Je te dis qu'il se passe des choses. Les domestiques ne veulent rien me dire, mais je les ai entendus chuchoter entre eux à plusieurs reprises. Il semblerait que le grand-oncle est sur le point de faire son retour.
Eliza fulminait en ne voyant toujours aucune réaction chez son frère qui était assis à la grande table. C'était pourtant une nouvelle de taille qui risquait de compromettre la liberté et peut-être même le train de vie auquel ils étaient habitués. Mais cet idiot restait prostré là, le menton appuyé dans les mains comme si ça tête était trop lourde pour tenir par elle-même. '' A qui tentait-il de faire croire ça ? '' Pense-t-elle moqueuse.
Rageusement, d'un coup sec, elle balaya les mains de son frère et elle retrouva le sourire en voyant son menton s'écraser sur la table.
Après avoir poussé un râle de douleur, Daniel se leva le poing serré pour contenir son envie de gifler sa sœur.
- J'ai des affaires à régler bien plus importante que ces commérages de femmes Eliza. Fiche-moi la paix !
Sa curiosité de nouveau en éveille, Eliza arrêta de pouffer dans sa main et se radoucie.
- Des problèmes de jeux encore ? Écoute Daniel, je peux t'aider, on peut s'entre-aider comme on l'a toujours fait. Raconte-moi ce que tu as fait
Après un instant de réflexion, Daniel détourna le regard et tout en rougissant car il savait qu'il n'échapperait pas aux railleries d'Eliza, il marmonna :
- Candy... Elle ne veut pas de moi !
Mais les rires de sa sœur ne vinrent pas. Surpris, il regarda enfin les yeux d'Eliza et n'y trouva que colère.
- Ne me dis pas que tu aimes toi aussi cette fille d'écurie ?
- J'n'en sais rien ! Répondit penaud Daniel. Je la veux c'est tout. Je ne supporte plus qu'elle me repousse. Même ce vagabond qu'elle a recueilli est traité mieux que moi !
Eliza n'avait jamais autant méprisé Daniel qu'à cet instant. Elle n'aurait jamais cru que même lui se ferait avoir par cette orpheline. Bon sang, combien elle la détestait.
Mais bien heureusement, si son frère n'était qu'un crétin, elle était assez futée pour deux dans cette famille. Et son cerveau calculateur était déjà en train d'analyser comment elle pouvait tirer parti de la situation. Candy était après tout la fille adoptive du grand-oncle. Et si son idiot de frère voulait de cette souillonne, cette alliance ne pouvait que profiter aux Legrand. Car si elle avait toujours réussi à manipuler la grande tante Elroy, elle se méfiait de ce vieux croûton qui avait fait rentrer cette orpheline dans la famille. Et qui avait, par la même occasion fait d'elle, l'unique héritière André !
Alors mieux valait s'assurer une alliance avantageuse avant son retour imminent, si en en croyait les commérages. Et Daniel pouvait également être l'instrument de sa revanche contre ce Grandchester qui l'avait repoussé par le passé ...
- Pauvre idiot, je ne comprends vraiment pas tes goûts alors que maman serait ravie de te faire rencontrer des filles de bonnes familles, mais tu es mon frère alors je vais t'aider encore une fois !
Surpris, mais surtout heureux, Daniel lui offrit son plus beau sourire.
- Calme-toi, Daniel ! Ce n'est pas si simple... Si tu faisais plus attention aux commérages de femmes, comme tu dis, tu saurais comme moi que l'aristo anglais est de retour !
- Ce bâtard de Grandchester ! Cracha haineusement Daniel.
- Lui-même ! Il se produit tous les soirs avec une troupe amateurs sur Chicago. Je te laisse deviner pourquoi il est ici et pourquoi il a quitté la troupe Stratford pour jouer avec des minables dans des établissements de bas étages.
- Il est revenu chercher Candy ! Tu es sûre de toi ?
- Si tu ne me crois pas, je peux même te donner une tracte qui est dans ma chambre. Tu trouveras les dates et lieux où leur pièce se joue. Tu devrais aller le voir ce soir et essayer de lui montrer que tu es enfin devenu un homme ! Tu ne vas tout de même pas rester assis ici pendant qu'il passe du bon temps avec la femme que tu veux ?
Malgré le ton mielleux qu'elle avait tenté de prendre au début de cette conversation, sa voix méprisante avait de nouveau prit le dessus. Frère ou non, il n'y avait aucune place pour l'amour fraternel dans son cœur, et encore moins sous ses conseils. Car qu'il s'agisse de l'éthique comme de la famille, elle acceptait de composer avec, que s'ils lui permettaient d'être un moyen de faire valoir.
Daniel était assis au bar de cette sordide auberge depuis presque une heure. Presque une heure à regarder cette pièce sans intérêt et à constater que son pire cauchemar était de retour ! Eliza ne lui avait pas menti. Ce prétentieux aristo était de bien là ce soir. Et à regarder les yeux pétillants et enamourés des femmes dans la salle, ce pervers exerçait toujours la même attraction sur la gente féminine ! Qu'est-ce qu'elles pouvaient bien trouver à cet homme arrogant qui cachait pourtant même son titre aujourd'hui !
Alors qu'il pensait ne pas pouvoir haïr encore plus fort une personne que ce Grandchester, Daniel avait pourtant réussi à alimenter encore davantage les flammes de la jalousie et de la rage qui crépitaient dans ses veines depuis presque une heure. Et la bouteille de Scotch qu'il venait de finir avait continué d'embraser cet incendie !
Il était là en retrait et dans la pénombre derrière ce bar, titubant sur ses jambes alors que Terry, même dans cette sordide auberge, rayonnait dans son rôle sans avoir besoin d'autres artifices de lumière que celles de la petite scène improvisée que cette miteuse salle offrait !
Daniel était tellement rongé d'amertume ce soir, qu'il se sentait capable de le tuer à mains nues !
Enfin... il s'en sentirait capable dès qu'il aurait fini d'avaler la deuxième bouteille en commande qui venait d'arriver devant lui...
Puis la lumière réapparue dans toute la pièce, et Daniel rabaissa son chapeau sur sa tête en surveillant du coin de l'œil, les remerciements des acteurs sous les applaudissements du public.
Puis il continua de suivre du regard l'anglais qui arrivait vers le bar en direction d'un homme ventripotent et visiblement heureux.
Daniel se resservit alors un verre pour freiner son envie de meurtre tout en tendant l'oreille.
- Fantastique ! Vous avez été fantastique Terry ! S'écria l'homme rondouillard en voyant arriver Terry.
- Merci James ! Richard m'a dit que vous vouliez me parler ? Je peux quelque chose pour vous ?
- Oui en effet ! Mais laissez-moi d'abord vous offrir un verre. Qu'est-ce que vous prenez ?
- Un café fera l'affaire s'il vous plaît. Je me sens fatigué !
Après que son interlocuteur interpella le barman pour passer sa commande, la discussion se fit plus basse, et Daniel dû s'approcher discrètement d'eux pour continuer d'intercepter leurs échanges.
- Écoutez Terry ! Nous allons bientôt devoir reprendre la route vers une autre ville et j'ai besoin de savoir si vous continuez la tournée ? J'avoue que j'ai profité de votre intérêt pour Chicago afin de vous tenter par notre projet. Mais je ne suis pas idiot ! J'ai compris depuis le début que vous nous suiviez que parce que vous aviez des affaires à régler ici. Et cela m'a bien arrangé j'en confesse, car comme je le pensais, vous nous avez offert la meilleure publicité qu'on pouvait avoir. Mais je ne suis pas sûr que vous vouliez poursuive avec nous ! Je me trompe ?
Visiblement gêné Terry Répondit.
- Écoutez James, je suis désolé, il est vrai que j'avais des affaires à régler à Chicago et que votre offre de poste tombait au meilleur moment pour moi, mais je n'ai pas fini mon rôle ici et je...
- N'en dites pas plus jeune homme ! Vous n'avez pas à rougir de vos intentions et notre troupe a gagné en notoriété grâce à vous ! A quoi sert de jouer la comédie quand sa Juliette se trouve ailleurs ? Je ne suis pas dupe, j'ai été également jeune et amoureux, alors je ne veux aucune excuse de votre part !
Terry sourit tristement à ce vieil homme encore passionné malgré les années.
- Je suis bien d'accord avec vous James, mais je suis arrivé trop tard ! La jeune femme en question en aime à présent un autre.
- Ne me dites pas qu'il existe un jeune homme plus séduisant que vous a Chicago ? A voir la tête de toutes les femmes dans cette salle, il me semble que vous devez être la réincarnation d'un Dieu grec de l'amour, ou quelqu'un lui ressemblant fortement, non ?
Terry sourit. Il était reconnaissant à cet homme qu'il ne connaissait pourtant pas beaucoup, mais qui essayait tout de même de lui remonter le moral.
- Peut-être, allez savoir... Mais le Dieu grec a perdu son pouvoir auprès de la femme qu'il aime ! Et elle est tombée amoureuse d'un ami qui vit avec elle depuis mon départ. Si je reste, c'est simplement pour m'assurer que tout se passe au mieux avant de repartir pour New-York ! Je veux...
La fin de la conversation était à présent sans intérêt pour Daniel !
Cette orpheline pouvait-elle le mépriser à ce point ? Avoir ce bâtard de Terrence Grandchester comme rival était déjà une idée qui le révulsait, mais un sans-abri, un vulgaire vagabond recueilli dans un hôpital, était le plus affligeant des outrages !
Hors de lui, il empoigna sa bouteille, et sorti de ce bar qui puait la classe inférieure à lui en donner la nausée.
Et malgré le vent qui lui fouettait le visage et les jurons qui déferlaient dans sa bouche imbibée d'alcool, en reprenant la route dans sa voiture, vers l'immeuble de Candy, la folie qui s'était emparée de lui n'avait plus de limite. Jamais il ne permettrait à ce vagabond d'avoir ce qu'elle lui avait toujours interdit !
Alors comment éviter ce drame ? Comment ne pas se rappeler les paroles de sa sœur qui lui avait demandé de se comporter enfin en homme ?
Et la providence était enfin de son côté !
Lorsqu'il arriva vers le vieux pont juste en face de l'auberge où travaillait cet homme blond, qu'il avait à plusieurs reprises vu en compagnie de Candy. Il le reconnu très vite malgré ses yeux hagards d'ivrogne. Il le regarda traverser avec insouciance comme si ce déchet des bas quartiers était devenu le maître de la ville, et le sang de Daniel ne fit qu'un tour. Puis sa vue se brouilla jusqu'à ce qu'il entende son pare-chocs amortir le corps de l'homme et l'envoyer dans la rivière comme une vulgaire poupée de chiffon.
Et enfin délivré d'une partie de sa colère, il continua sa route jusqu'au bas de l'immeuble de Candy !
*******
Il était déjà presque minuit lorsque Terry arriva essoufflé chez Candy la trouvant inconsciente sur le palier de la porte.
Il se rua alors vers elle pour la prendre dans ses bras et la porter à l'intérieur jusqu'à son lit. Après avoir vérifié sa respiration régulière, signe qu'elle allait bien, il alla chercher un verre d'eau et une serviette humide dans la salle de bain. Puis il lui tapota légèrement la joue pour qu'elle s'éveille.
Il avait senti que quelque chose d'affreux se tramait ce soir. Son angoisse avait commencé en voyant l'attroupement dans la rue à cette heure avancée de la nuit. Puis son angoisse n'avait fait qu'augmenter en entendant des hommes parler entre eux et relater l'accident. Et la victime correspondait au signalement d'Albert.
Il avait alors senti un besoin irrépressible de s'assurer que Candy allait bien !
Mais qu'elle peur douloureuse l'avait transpercé en découvrant Candy inconsciente sur le pas de la porte ?! Dieu du ciel, elle allait bien et ne tarderait pas à se réveiller !
Enfin il voyait le vert de ses yeux à travers ses paupières bordées de longs cils s'ouvrirent.
- Candy, je suis là ! C'est moi Terry. Lui murmura-t-il en s'approchant du lit et en prenant sa main.
Candy ouvrit alors grand les yeux. La réalité de la soirée lui revenant tout à coup encore plus douloureuse.
Daniel frappant à coups de poings sa porte et hurlant des choses incompréhensibles jusqu'à ce qu'elle se soit approchée de la porte et avait alors intercepté à travers sa voix pâteuse imbibée d'alcool la nouvelle qui lui avait fait perdre la raison à son tour ! Daniel avait hurlé qu'il venait de renverser Albert. Qu'il venait d'envoyer dans un monde meilleur ce sans abri et qu'à présent elle était enfin à lui...
Incapable d'y croire, tout en sachant que ce soir, il était suffisamment fou pour avoir commis cette folie.
Candy avait revu alors Albert dans chaque pièce de cet appartement. Cette maison qui leur avait servi de refuge pendant plusieurs mois ! Ce canapé où il l'avait bercé dans ses bras, soir après soir. La première fois où il l'avait embrassé après sa demande en mariage et qu'elle s'était sentie si nerveuse, que ses mains en avaient tremblé d'émotions.
Et par la suite, à nouveau ce formidable bonheur chaque soir où il l'avait embrassé après lui avoir murmuré au creux de l'oreille qu'il l'aimerait à jamais. Cet amour indescriptible qu'il mettait dans chacun de ses gestes, à chaque fois que ses mains se posaient sur elle. Et son regard... Dieu son regard... véritable soleil qui réchauffait et redonnait vie chaque matin lorsqu'elle se levait pour simplement partager son petit déjeuner avec lui !
Ce simple regard d'Albert qui la caressait d'un amour si grand que son cœur manquait à chaque fois d'exploser
Tant de souvenirs qui semblaient à présent hors de la réalité.
Candy n'avait pas pu en supporter davantage ! Les yeux aveuglés par les larmes, elle avait ouvert la porte à Daniel et reconnu dans ses yeux en furies, la même colère et la même douleur que celles qui l'animaient. Alors elle avait martelé la poitrine de Daniel et laissé sortir sa souffrance en de longs cris rauques tout en lui hurlant qu'elle le maudissait !
Puis lorsqu'elle fût à bout de force, elle avait perdu connaissance sur le seuil de la porte, laissant un Daniel suffisamment dégrisé pour prendre les jambes à son cou...
- Il est mort ! Daniel a tué Albert Parvint à murmurer Candy en se jetant dans les bras de Terry.
*******
Après avoir gardé toute la nuit Candy dans ses bras. Essayant de la rassurer et de la bercer jusqu'à ce qu'elle finisse par tomber d'épuisement au petit matin, Terry se leva discrètement pour ne pas l'éveiller, et décida de partir aux nouvelles de cet homme. Était-ce réellement Albert ? Daniel avait-il pu aller jusque-là ?
La première chose qu'il pouvait faire était de faire le tour des hôpitaux de la ville, à commencer par la clinique qui était le lieu le plus proche où on aurait pu amener un blessé...
S'il n'était pas effectivement mort !
A cette pensée un frisson de peur le parcouru et sa respiration devint douloureuse.
Alors qu'il se dirigeait d'un pas pressé jusqu'à la clinique, il fit ce qu'il n'avait pas fait depuis très longtemps ! Il pria de toutes ses forces que Dieu protège son ami !
Et en arrivant devant la clinique, il interrompit ses pas en reconnaissant un visage familier du passé. L'homme brun avait quelques années de plus, mais il reconnut immédiatement le charisme et l'élégance française qui l'avait déjà interpellé chez cet homme. C'était le même homme qui avait fait la traversée sur le Mauritania avec Candy lorsqu'il l'avait rencontré pour la première fois !
Cet homme était au service de la famille André. Il en était sûr !
Il le regarda de loin saluer le docteur Martin puis s'engouffrer précipitamment dans la luxueuse voiture.
Il continua alors sa route jusqu'à la clinique et après avoir interrogé le docteur qui ne voulait rien lui dire, hormis que l'homme renversé allait bien et qu'il ne s'agissait pas d'Albert.
Pourtant Daniel avait prétendu le contraire, et la présence d'un homme de main de la famille André, ainsi que l'air gêné du Docteur qui fuyait ses réponses, lui donna alors la certitude qu'il devait aller au manoir s'il voulait faire la lumière sur cette histoire, avant de rentrer rassurer définitivement Candy !
Dès son arrivée au manoir et après qu'il se soit présenté en demandant au majordome de prévenir de sa visite Monsieur William André, Terry fut introduit dans un petit salon. Et à peine cinq minutes plus tard, l'homme qu'il avait aperçu le matin devant la clinique et qui répondait au nom de Georges Johnson vint le chercher pour le conduire jusque devant le bureau du chef de famille.
Après avoir donné trois coups. Une voix familière l'invita à entrer et Georges lui ouvrit la porte avant de partir par le même couloir par lequel ils étaient arrivés.
Perplexe, Terry s'avança dans la pièce et referma la porte espérant avoir enfin ses réponses.
- Albert...C'est bien toi ! Dieu du ciel, tu es en vie ! S'écria Terry après quelques secondes de stupéfaction.
Puis il s'avança vers son ami pour l'étreindre avec émotion.
- Bonjour Terry ! Je suis heureux de ces retrouvailles plus chaleureuses que la dernière fois. Répondit Albert avec le sourire.
Terry se recula pour le détailler des pieds à la tête. Encore perturbé et essayant de raccrocher les wagons de cet imbroglio.
L'homme face à lui était très différent de celui qu'il avait retrouvé à son arrivée à Chicago.
Pourtant, malgré les cheveux coupés, et en bataille comme s'il venait de passer la nuit à se passer les mains dans sa crinière blonde en proie à une crise intérieure, et malgré qu'il ait remplacé la sérénité habituelle de ses traits par une fatigue évidente et un sourire triste, il n'avait rien perdu de sa beauté sauvage. Le costume noir taillé sur mesure sur ses larges épaules, et sans aucun doute de la meilleure étoffe, rajoutait même à son allure de guerrier nordique qu'il avait toujours admiré chez cet homme.
Après quelques secondes de surprise à le dévisager, Terry voulait à présent des réponses.
- Que fais-tu là ? Je... ne comprends pas !
- Assieds-toi, je vais t'expliquer si tu le veux bien ?
Albert lui montra le fauteuil vide, puis fit le tour pour aller prendre place derrière son bureau.
Et il attendit que Terry se décide à s'installer avant de poursuive.
- Je t'offre un whisky ?
- Non merci, j'ai arrêté de boire. Si tu pouvais juste m'expliquer. Répondit Terry plus durement qu'il l'avait voulu, car la lumière commençait à percer dans son esprit.
- Très bien. Commençons par de vraies présentations alors.
Albert chercha d'abord ses mots pour tenter de trouver la meilleure façon d'aborder son identité, mais n'en trouvant aucune, il décida d'aller droit au but.
- Je suis William Albert André, l'unique héritier et chef de cette famille.
Le regard menaçant de Terry était assez éloquent pour faire comprendre à Albert qu'il n'appréciait pas s'être fait mener en bateau depuis toutes ces années.
- Je vois ! Et comment dois-je t'appeler à présent ? Albert le millionnaire, Tonton Will ?
- Ne prends pas cet air alors que je n'ai pas fini de t'expliquer Terry ! Je ne te donne pas du Monsieur Graham, ni du votre Grâce, alors s'il te plaît, comprends que je suis toujours Albert même avec ce costume.
- Excuse-moi tu as raison. Continue, je t'écoute.
Albert soupira longuement puis poursuivi :
- Je n'ai pas eu le choix que de rester dans l'ombre depuis mon enfance. On ne m'aurait pas permis de révéler que le Grand-oncle William était trop jeune pour gérer lui-même ses affaires. Depuis le décès de mes parents, on m'a préparé à ce rôle, mais il a toujours été convenu que je devrai attendre ma vingt-cinquième année pour être introduit officiellement. Je devais attendre d'être à un âge avec suffisamment de crédibilité dans ce monde des affaires. Et jusqu'à mon amnésie, je n'étais pas pressé d'endosser ce rôle et laisser s'échapper ma fragile liberté !
- Alors tu as retrouvé la mémoire ?
- Oui, on va dire que tu m'y as aidé !
- Je t'ai cogné si fort que ça ? Demanda Terry avec son sourire en coin.
- Pas vraiment, ne t'enorgueillis pas trop vite l'ami ! Ta droite ne s'est pas beaucoup améliorée depuis l'Angleterre. Répondit Albert d'une voix amusée.
- C'est parce que mon éducation de gentleman m'empêche de frapper trop fort les personnes âgées.
Albert éclata de rire cette fois.
- Toujours aussi arrogant le petit jeune !
Puis reprenant un visage sérieux, Albert s'interrompit.
- Mais je ne cache pas que lorsque je vous ai vu... Toi et Candy, vous embrasser, tu m'as porté un coup dont j'ai eu du mal à me relever ! Et cette scène à certainement été le déclencheur qui m'a ramené ma mémoire. Mais je veux que tu saches que je ne serai pas un obstacle pour vous.
- Tu te trompes Albert ! Ce que tu as vu, n'était...qu'un rêve... Elle t'a choisi. Elle t'aime vraiment. Comment as-tu pu disparaître comme ça ? Elle a été dévastée par ton départ.
Une lueur d'espoir amer traversa un instant le regard azur d'Albert. Mais très vite il retrouva son air impassible.
- Non, elle n'a jamais cessé de t'aimer Terry. Je crois que je l'ai toujours su, c'est pourquoi j'ai eu si peur en te voyant de retour. Pardonne mon comportement à ton arrivé dû à ma lâcheté. J'avais peur de la perdre. Je lui avais demandé de m'épouser, et elle avait accepté. Et pendant quelques jours j'ai touché du doigt le paradis mon ami. Mais je dois l'oublier. Candy est une femme de cœur et elle doit croire qu'elle me trahie en revenant sur son engagement.
Je veux plus que ça pour elle ! Plus qu'une vie d'obligations... Je veux son bonheur, elle...
- Elle t'aime et elle est anéantie ! S'emporta Terry. Tu crois que cela n'est pas suffisamment difficile pour moi de l'admettre ! Mais je l'accepte car je n'ai pas le choix ! Parce que je veux aussi son bonheur et parce que je comprends depuis ton départ quand je regarde ses yeux vides, combien cela a dû être difficile pour toi aussi lorsqu'elle est revenue de New-York ! Je l'ai fait souffrir. Ne lui fait pas ça à ton tour !
Le front d'Albert se plissa de douleur et ses yeux brillants d'émotion exprimaient parfaitement son combat intérieur.
Terry poursuivi :
- Et imagine sa réaction hier soir lorsque Daniel lui a hurlé à sa porte, ivre mort, qu'il t'avait tué. Ce salaud doit certainement le croire d'ailleurs car un pauvre homme qui répond à ton signalement s'est retrouvé dans la rivière après avoir été percuté par un automobiliste fou. Et si je suis venu ici aujourd'hui, c'est parce que j'ai reconnu l'homme brun avec la moustache qui travaille pour votre famille sortir de la clinique du docteur Martin ce matin. Ne me dis pas que tu couvres les méfaits de ce fou de Daniel malgré ce qu'il a fait à cet homme, malgré ce qu'il a fait à Candy et voulu te faire ? S'écria Terry en se levant et en posant ses deux mains sur le bureau.
- Pour qui me prends-tu ? S'écria à son tour Albert en se levant. J'étais là hier soir. J'ai vu ce qu'il a fait ! J'ai réussi à sauver ce pauvre homme, mais c'est aussi moi qui suis responsable de son sort. Je lui avais donné mon sac avec toutes mes affaires en quittant Chicago. Joe est un ami... Je ne pardonnerai pas ce que Daniel lui a fait.
J'étais sorti hier soir en espérant juste apercevoir Candy. Je l'ai observé de loin rentrer jusqu'à l'appartement. Et lorsque je t'ai vu partir, je suis resté longtemps en bas à réfléchir. Si tu savais comme il était tentant de frapper à sa porte et de la serrer encore une fois dans mes bras ! Mais je n'ai pas eu le courage de le faire. Je n'en avais pas le droit ! J'ai marché un long moment et mes pas mon amené jusqu'à devant l'auberge. J'ai vu Joe de loin avant de voir arriver la voiture de Daniel lui foncer dessus et l'envoyer dans la rivière. J'ai sauté à mon tour dans l'eau pour remonter son corps. Grâce au ciel, il n'était pas mort et je l'ai emmené à la clinique pour le faire examiner par le docteur. Puis je l'ai amené ici. On peut dire que c'est un dur à cuire. Je lui ai demandé de rester au manoir jusqu'à ce qu'il se remette sur pied. Georges était partie régler ses soins ce matin. J'imagine que c'est à ce moment où tu l'as rencontré devant la clinique. Quant à Daniel... J'avais prévu d'appeler les autorités dès ce matin pour qu'ils viennent le chercher, mais Joe m'a suggéré une solution beaucoup plus séduisante pour lui finalement ! Je t'expliquerai ce que j'ai en tête et crois moi, je crois qu'il aurait préféré croupir dans une cellule.
- Très bien, je te fais confiance, et je suis soulagé pour cet homme ! Maintenant peux-tu m'expliquer ce qui t'empêche de retrouver Candy et de la rendre heureuse ? Laisse-moi au moins repartir en regardant son sourire sur son visage. Tu me dois au moins ça tu ne crois pas ?
La colère dans les yeux de Terry, mêlée à son chagrin était difficile à affronter. Albert savait parfaitement ce que c'était que d'aimer une personne sans être aimé en retour, être incapable de lui rendre le sourire.
Et face ce regard impuissant, la tristesse regagna immédiatement le visage d'Albert. Il s'assit comme si on lui avait de nouveau remit un fardeau bien trop lourd sur ses épaules. Il se passa les mains dans les cheveux et ferma les yeux quelques secondes avant de poursuive la voix enrouée.
- Je suis désolé Terry ! Je n'avais pas prévu de tomber amoureux de Candy... Et encore une fois, ce n'est pas si simple ! As-tu compris ce qu'impliquait mon nom ? Je l'ai adopté ! Légalement, je suis son tuteur...
- Et bien annule cette adoption !
- Et pour lui offrir quoi ? Tu la connais tout comme moi ! Je n'ai qu'une vie dans une cage dorée à lui offrir ? Elle acceptera certainement car elle fait toujours passer le bonheur des autres avant le sien, mais combien de temps lui faudra-t-il avant de regretter ? Elle n'est pas un oiseau qu'on peut mettre en cage. Elle aime trop sa liberté et je ne veux pas voir sa flamme s'éteindre à petit feu et regretter son choix ! Comprends-tu Terry ?
J'ai laissé l'héritage de mes parents et ma famille depuis trop longtemps. Georges n'avait pas la légitimité pour agir comme il le fallait et certains en ont bien profité. Les parents Legrand ont fait des placements désastreux qui ont vidé les caisses de nos Entreprises étrangères. Et les caprices de leurs enfants nous ont donné une image encore plus pitoyable dans la ville. Je dois aujourd'hui réparer tout ça. Mais comme personne ne me connaît, je n'ai pas le carnet d'adresse nécessaire pour que s'ouvre devant moi les portes pour rétablir la situation. Or dans les affaires se sont les relations qui font la différence. Georges me conseille de faire de la politique afin d'évoluer rapidement dans ce milieu et me forger une crédibilité. Et après maintes réflexions, je n'ai pas eu le choix que d'être d'accord avec lui !
Albert fit une pause, pour lui laisser le temps d'assimiler toutes ces informations.
- Vois-tu comment Candy pourrait être heureuse au milieu de tout ça ? La seule chose que je peux lui offrir, c'est ma protection, comme je l'ai toujours fait à distance. En restant ma fille adoptive, elle peut bénéficier de mon nom sans les contraintes d'une épouse ! Je ne veux pas l'enchainer à la vie à laquelle je me prépare.
- Tout ce que je comprends, c'est que vous êtes bien les mêmes tous les deux ! Vous vous sacrifiez en prenant les décisions pour deux. Je comprends ce que tu essaies de faire Albert. Toutefois, c'est à elle de faire ce choix ! Et par expérience, je t'assure qu'il n'y a pas de meilleur endroit que celui où se trouve la personne que tu aimes !
Maintenant fait comme tu veux, tu peux toujours tenter de revenir près d'elle plus tard, en espérant pour toi qu'il ne soit pas trop tard... Mais elle a au moins le droit de savoir que tu vas bien et qui tu es vraiment. C'est la seule chose que je te demande Albert !
- Bien sûr, Georges doit aller la chercher tout à l'heure pour l'amener au manoir. J'avais prévu d'attendre encore une semaine jusqu'à la veille de mon intronisation et le jour de son dix-huitième anniversaire pour avoir cette discussion avec elle. Mais aux vues des événements d'hier, je ne peux plus repousser. J'avais de toute façon prévu de la rencontrer aujourd'hui. Reste manger avec moi ce midi et parle-moi à présent de toi comme on le faisait avant si tu veux bien. J'aimerais savoir quels sont tes projets puisque tu parles de ton départ. Et après déjeuner, Georges pourra t'emmener en ville en allant chercher Candy.
Terry regarda son ami. Il ne pouvait pas finalement lui en vouloir. Comment Albert aurait-il pu échapper à l'attraction solaire que Candy avait inconsciemment exercée sur tous les hommes de son entourage. Il ne voulait pas essayer de juger cet homme qui l'avait accepté pour ce qu'il était par le passé. Albert resterait à jamais un ami cher.
- Avec plaisir ! Je ne peux pas refuser de déjeuner avec le futur président du pays. Mais Président ou pas, n'oublie pas que je reste le premier homme qu'elle a aimé ! Le nargua Terry avec son sourire en coin.
- En fait, désolé de te décevoir, mais ce n'est pas tout à fait exact. Candy l'ignore encore et je ne sais pas si elle t'a déjà parlé de lui, mais je suis également son prince des collines ! Répondit Albert amusé par ce petit jeu de coqs.
- Le garçon de la broche de son enfance ? C'est donc toi ?
- En chair et en os !
- Je vois ! Alors finalement, je comprends qu'on n'échappe pas à son destin !
A suivre... (Glynda)
