Quand Tegoshi posa un pied dans son appartement ce jour là, quelle ne fut pas sa surprise de constater que les souliers vernis de son colocataire se trouvaient déjà dans le vestibule. Parce que d'habitude, il rentrait toujours après lui. Même quand il ne travaillait pas.

-Tadaima.

La voix joyeuse de Ryo l'accueillit en retour et il esquissa un sourire tout en posant son manteau dans le placard dans l'entrée. Ryo était de bonne humeur, peut être suffisamment pour ne pas le fuir dés qu'il s'approcherait à moins de deux mètres.

La dernière fois qu'ils étaient entrés en contact dans la cuisine pour une excuse totalement bidon, Ryo avait mis au moins 10 bonnes minutes à s'en remettre, avant de s'exiler dans la salle de bain et d'en ressortir une demi-heure plus tard. Tegoshi avait donc mangé seul, assis sur le canapé à regarder la télé, nullement gêné, lui, par ce qui venait de se passer. Parce que Ryo ne l'avait une fois de plus pas repoussé, et qu'il se sentait désormais pousser des ailes à la pensée de tout ce que cela impliquait... Il était entré dans sa vie avec perte et fracas, le poussant à éprouver des choses qu'il n'avait jamais éprouvées auparavant, pour qu'il se pose finalement des questions sur sa petite vie bien rodée au bras de cette Maki insupportable... Et ça, c'était déjà une grande victoire.

Et le sourire de Ryo quand il entra dans le salon, la mine radieuse... Ça aussi, c'était une victoire. Assis en tailleur face à la table basse, Ryo tourna les yeux vers lui pour l'interroger.

-Tu rentres déjà ?

-Ce serait plutôt à moi de te demander pourquoi tu es déjà là, toi...

Ryo sourit en baissant les yeux, et Tegoshi pencha légèrement la tête sur le côté en voyant ce que Ryo tenait dans les mains.

-Tu enquêtes ?

Ryo fronça les sourcils, avant de baisser les yeux sur ses mains et de comprendre le sens de sa question.

-Ah ça ? Non, non, ce sont d'anciennes photos qu'Hiro m'a données cet après midi. J'avais oublié qu'il pouvait avoir la photo facile... Surtout à des moments où j'aurais préféré qu'il m'oublie.

-Des photos dossiers ? Ah, fais voir !

Comme un gamin à qui on viendrait de promettre un tour en manège, Tegoshi jeta sa veste sur une chaise avant de se jeter sur le sol à ses côtés, en tailleur. Leurs genoux se touchèrent et ils s'en rendirent compte tout les deux, baissant furtivement les yeux sur leurs deux corps quasi collés. Mais très rapidement, Ryo repris le contrôle sur ses émotions étranges et tendit une photo à Tegoshi qui l'attrapa entre ses doigts, les yeux brillants.

Photo représentative d'une émotion déjà scellée, elle représentait Ryo et Hiro se tenant bras dessus bras dessous en tenue de travail.

-On venait d'être promus enquêteurs. On aurait dit deux gosses...

Un sourire mélancolique s'afficha sur ses lèvres et il attrapa une autre photo religieusement, du bout des doigts. Comme si la moindre trace pouvait à jamais briser un passé déjà lointain. Un passé des plus heureux d'ailleurs. Du temps où il était encore adolescent. De ce temps où il ne se prenait pas la tête pour des futilités... Comme de la couleur de ses chaussettes par exemple.

Toujours en tailleur, il réprima une grimace pour cette incroyable faute de goût avant de sentir Tegoshi se pencher légèrement vers lui afin de jeter un coup d'œil sur la photo. Une note de parfum boisé virevolta dans l'air autour de lui, alors que son cœur s'accélérait déjà à la promesse d'une telle proximité. Et c'est en tremblant légèrement qu'il reporta son attention sur la photo.

-J'avais 17 ans à l'époque. Je ne savais pas qu' Hiro avait une telle photo de moi, où est-ce qu'il a pu dénicher ça ?

Il fronça les sourcils, fouillant dans sa mémoire. Parce que sa mère était assez proche de ses amis, il n'aurait pas été étonné de savoir que la photo venait d'elle. Et elle était assez candide pour penser qu'Hiro ne se moquerait pas de son fils alors qu'il était en salopette bleue assortie à une jolie paire de chaussettes orange.

-Je peux la voir ?

Ryo acquiesça et lui tendit la photo d'une main, les yeux déjà tournés vers une nouvelle trouvaille. Il lâcha la photo et posa son bras sur la table basse, les pensées tournées vers cette période de sa vie où il avait rencontré Hiro, cette charmante tête brune. Ce jeune homme à la joie de vivre communicative et au franc parlé déroutant. Au sourire ravageur et à la sincérité infaillible. Ce jeune homme qui était devenu avec le temps, son plus grand confident et son plus proche ami.

Et c'est donc des pensées plein la tête qu'il émergea soudainement, posant des yeux troublés sur son bras inoccupé. Celui-là même qu'il avait posé sur la table basse et qui recevait au même instant une douce caresse le long de son poignet.

Tegoshi, ses yeux fixant la photo d'un air songeur, faisait lentement glisser ses doigts sur sa peau, sans prendre garde aux frissons qu'il lui prodiguait. Une caresse aérienne, d'une tendresse inégalable. Tellement que Ryo ne pouvait se dégager et qu'il continua de fixer, la respiration rapide, cette main venir doucement sous la sienne pour enlacer ses doigts aux siens.

Et il frissonna, le cœur au bord du précipice, inquiet de savoir comment toute cette histoire allait finir. Parce que même s'il savait que Maki ne lui pardonnerait jamais une telle proximité avec un autre homme, il ne pouvait s'empêcher d'y prendre goût. Chaque minute de la journée, il pensait à Tegoshi et à ses stratagèmes pour se rapprocher de lui. Il pensait à ce qu'il allait bien pouvoir imaginer pour réussir à l'embrasser de nouveau. Et même s'il connaissait les intentions de son colocataire, il ne faisait rien pour les stopper, peut être... Parce qu'il aimait ça.

Cette main douce dans la sienne ne bougeait plus et il fixa de longues secondes ces doigts fins qui encerclaient sa main. Il fixa cette main qui serrait la sienne doucement... Et il jeta un coup d'œil à son propriétaire, surpris de le voir toujours autant absorbé par cette photo de famille. La bouche sèche et la poitrine serrée, il s'humecta lentement les lèvres, sentant qu'il devait briser ce silence en disant quelque chose.

-A... A quoi tu penses ?

Tegoshi leva les yeux vivement et les ancra dans les siens, avant de lui sourire avec toute la sincérité du monde. D'un sourire ravageur et incroyablement innocent.

-Je me disais que tu étais complètement ridicule.

-EEHH ?

-Même à 15 ans je ne portais pas de choses aussi moches !

Et il éclata de rire face à la mine hébétée de Ryo, les yeux brillants et amusés comme un enfant. Et s'il y avait bien une chose que Ryo aimait, c'était voir le sourire de Tegoshi. Parce qu'il n'avait jamais vu sourire aussi éclatant et sincère de toute sa courte vie et que savoir qu'il lui était adressé était un ravissement incroyable.

A son tour, Ryo se mit à pouffer de rire en baissant les yeux. Et il les releva sur Tegoshi quand celui-ci lui tendit sa main libre avec un petit sourire suffisant. Pas très sûr de bien comprendre, Ryo haussa les sourcils ; et c'est quand son colocataire jeta un coup d'œil furtif aux photos qu'il n'avait pas encore vues que Ryo comprit.

-Si c'est pour te moquer de moi tu peux toujours courir !

-Oh le rabat-joie ! C'est pas de ma faute si tu n'avais strictement aucun goût vestimentaire.

Et il ponctua sa remarque d'un petit clin d'œil amusé tout en serrant un peu plus sa main de la sienne. Il appréciait ce contact. Il en avait besoin, il en avait envie. Sentir Nishikido près de lui et pouvoir le toucher dès que l'envie l'en prenait. C'était important pour lui. Et si Nishikido le laissait faire, c'est qu'il commençait doucement à ressentir quelque chose à son tour, ne ? S'il lui souriait de cette façon si douce et si attendrie sans même sans rendre compte lui même... C'était peut être parce qu'il commençait à l'aimer ? Non ?

-J'aurais bien voulu t'y voir à cet âge-là !

Le sourire de Tegoshi se figea le temps de quelques secondes, pas assez pour que son ami le remarque. C'était trop imperceptible, trop soudain, et il se permit un léger sourire en gonflant le torse une fois qu'il eut retrouvé ses esprits.

-A 15 ans j'étais beau comme un dieu.

Et il éclata de rire devant la mine dépitée de Ryo qui lâcha un faible « baka » tout en attrapant une nouvelle photo entre ses doigts.

S'il était aussi beau à cet âge... Alors Ryo ne doutait pas une seule seconde qu'il ait été incroyablement séduisant à 15 ans. Mais ça, Tegoshi n'avait pas besoin de le savoir.

-Ryo-chan, je vais préparer le dîner.

Les doigts sur sa main se desserrèrent et s'éloignèrent lui laissant une sensation de vide comme il n'en avait jamais connue. Et c'est péniblement qu'il ramena sa main sur ses genoux toujours en tailleur, essayant de garder un peu plus entre ses doigts, la chaleur réconfortante de son colocataire.

Quelques semaines déjà que Tegoshi et lui vivaient ensemble. D'une complicité sans faille, presque aussi stable que celle que Ryo pouvait entretenir avec quelques uns de ses amis, il avait découvert Tegoshi avec patience. Au fil du temps, sans aller trop vite. Et ce qu'il avait découvert avait dépassé tout ce qu'il avait pu imaginer jusqu'à présent. Tegoshi était adorable et incroyablement doux, tout comme il pouvait se montrer drôle et taquin. Chaque trait de sa personnalité, il les avait appréciés avec délice, sentant que ce jeune homme resterait certainement quelqu'un de très important pour lui.

Certes, il n'aurait jamais pensé que cette relation puisse tourner dans ce sens là, mais il ne regrettait pas. Parce que, et c'était très difficile pour lui de l'admettre, il aimait ça et qu'il se surprenait lui même quelque fois à espérer que Tegoshi ne le touche. Quand il le croisait dans l'appartement, quand ils étaient tous les deux dans la même pièce... Il attendait, le ventre serré, que Tegoshi ne fasse un geste vers lui. Il attendait ce moment où son cœur s'affolerait et que son corps entier frissonnerait. Avec impatience et incompréhension mêlées, il en venait même à regretter ce moment où Tegoshi partait se coucher sans avoir rien tenté. Et c'était étrange. Il le sentait.

-Ryo-chan, tu m'écoutes ?

Vivement, il leva les yeux vers Tegoshi qui s'était agenouillé près de lui. Et l'intensité de son regard le troubla une nouvelle fois. Alors il baissa rapidement les yeux, s'affairant déjà à rassembler les photos en un petit tas compact pour les ranger dans la boîte.

-J'ai entendu. Je mettrai le couvert après avoir pris une douche.

Il frotta distraitement ses mains l'une à l'autre, avant de suspendre son mouvement quand un doigt se posa sous son menton pour le forcer à tourner la tête. Et tout se passa tellement vite qu'il avait encore les yeux fermés quand Tegoshi s'éloigna. Parce qu'il venait de déposer un léger baiser sur ses lèvres et que Ryo avait encore du mal à le saisir.

***

Assis tranquillement sur le canapé du salon, Tegoshi ne savait pas très bien comment il pouvait se trouver en ce moment même en train de discuter avec Mizushima-san alors que Ryo n'était toujours pas rentré du travail et qu'ils étaient censés être coéquipier. Quand il était entré, Hiro avait tout de suite mis Tegoshi à l'aise, lui parlant comme à un vieil ami et usant de son humour redoutable pour le faire éclater de rire toutes les secondes. Et apparemment, Tegoshi l'appréciait énormément. Parce que c'était une personne en or et qu'il était heureux de voir que Ryo pouvait compter sur lui en toutes circonstances.

Se penchant en avant pour poser sa tasse plus vide que pleine sur la table basse, Tegoshi se réinstalla confortablement contre le dossier et posa un pied sur le bord du fauteuil pour ramener son genou près de son torse. Nouant ses mains autour de son genou, il adressa un sourire à Hiro avant de prendre la parole.

-Au fait, comment ça se fait que tu sois déjà sorti du travail ? Tu n'es pas censé avoir les mêmes horaires que Ryo-chan ?

-On a fini tous les deux beaucoup plus tôt. Mais il voulait passer voir sa tante avant de venir.

-Oh je vois. Et tu t'es dit qu'un peu de compagnie me ferait du bien ?

-C'est que je suis prévenant moi, que crois-tu ?

Il répondit à son sourire avec bonheur, bien heureux de partager un temps aussi précieux avec cette personne que Ryo chérissait tant. Bien heureux d'avoir enfin l'opportunité d'accéder à certaines parties de sa vie. C'est avec des yeux intéressés qu'il le regarda quand il sentit qu'Hiro avait quelque chose à dire. Et c'est avec une curiosité toute particulière qu'il tendit l'oreille, inquiet de savoir pourquoi le prénom de sa rivale venait s'immiscer dans la conversation.

-En fait... Je suis venu pour te demander quelque chose à propos de Maki.

-Je t'écoute.

-Depuis quand n'est-elle pas venue ?

Fouillant dans sa mémoire, Tegoshi plissa légèrement des yeux.

-Euh... Une ou... Deux semaines je crois. Pourquoi ?

-Parce que j'ai bien vu que son absence était douloureuse pour Ryo. Mais fier comme il est, il refuse de l'appeler et d'admettre qu'elle lui manque. Je sais plus quoi faire pour lui, il n'accepte aucune aide.

Savoir que leur couple battait de l'aide était une bénédiction pour lui et si Hiro lui demandait de l'aide, il allait devoir refuser poliment. Il ne pouvait pas faire ça pour se compromettre lui-même. Et s'il lui demandait son avis, il serait bien tenté de lui dire que cette Maki n'avait strictement rien à faire dans la vie de son Ryo et qu'elle devait en disparaître. Parce que c'était une pimbêche capricieuse et qu'elle nuisait au bonheur de Nishikido. Et du sien par dessus le marché. Deux vies gâchées par sa faute, c'était déjà bien assez. Mais bon, il n'allait tout de même pas lui dire ça.

-Ryo te parle souvent d'elle ?

Reportant son attention sur lui, Tegoshi secoua négativement la tête. Sentant que s'il ouvrait la bouche, quelques insultes bien senties sortiraient de ses lèvres sans son autorisation. Et Hiro soupira fortement, les yeux dans le vague.

-Je vais devoir l'appeler. Pour lui rappeler que Ryo attend de ses nouvelles. Si lui ne le fait pas alors il vaudrait mieux que je m'en charge, tu ne crois pas ?

Ah non, pas ça ! Surtout pas ! Moins elle donnait de nouvelles, plus Ryo avait besoin de réconfort et plus il se laissait aller à ses avances. Si elle revenait maintenant, elle finirait par tout gâcher.

-Je ne crois pas que ce soit une bonne idée.

-Tu crois ?

-J'en suis même sûr. Parce que Ryo aurait trop peur de lui avoir forcé la main. Et il préfère qu'elle se décide d'elle-même. Sinon il ne pourra jamais savoir si elle tient à lui ou pas.

-Je suis sûr qu'elle tient à lui. Mais à sa façon.

-A sa façon oui... Non, je crois vraiment qu'il faut laisser les choses se faire d'elles-mêmes. Et Ryo-chan est assez grand pour s'en charger lui même s'il en ressent vraiment le besoin.

Le silence lui répondit et il essaya de calmer les battements de son cœur qui s'étaient accentués dans sa poitrine. Comme pour lui rappeler douloureusement que rien n'était encore joué et que Maki pouvait encore le mettre définitivement au tapis.

-Tu as raison, je ne vais pas m'en mêler.

De justesse, il retint son soupir de soulagement. Il était passé très près du drame, et avec son besoin de protéger Ryo, Hiro avait failli tout briser. Après tous ses efforts, il n'avait aucune envie de laisser tomber maintenant et d'abandonner Ryo entre les mains de cette vieille sorcière. Non, le mieux à faire était désormais de la laisser s'éloigner d'elle-même. Maintenant qu'elle avait fait sa part du travail, Tegoshi avait une petite idée quand à la suite des évènements. Et il mettrait tout en œuvre pour qu'elle se réalise. Et le plus vite possible.

Il savait comment faire. Il allait même s'en charger dès le lendemain.

-Tadaima !

La porte claqua, le réveillant de sa torpeur et presque immédiatement après, Hiro se redressa de toute sa hauteur, la tête tournée vers la porte.

-22, v'la les flics !

Il ne put retenir son éclat de rire sincère et il se laissa tomber en arrière dans le canapé, les bras entourant son ventre contracté par l'effort. Ryo riait aussi de son côté, tout en se débarrassant de sa veste, et il serra la main de son ami avec camaraderie, le sourire aux lèvres.

-T'es encore là toi ?

-Encore là ? Ça veut dire quoi ça ?

-Ca veut dire que je te supporte déjà au bureau, et il faut en plus que tu me suives jusque là.

Dépité, Ryo souffla exagérément et attrapa son manteau d'un geste souple du bras, se tournant vers Tegoshi qui s'était relevé et posant brusquement sa main sur son épaule. Manquant de s'affaisser sous le choc, Tegoshi resta difficilement débout, riant toujours aux éclats.

-Je te souhaite bien du courage. Ce mec est infect.

Avec un sourire amusé, Ryo se tourna de trois quarts pour le regarder partir, et une fois la porte fermée, il reposa son attention sur Tegoshi qui souriait toujours le vide. Hiro avait toujours eu le don d'apporter le rire et la bonne humeur là ou il passait. Et avec un Tegoshi plus que réceptif à toute cette joie de vivre, il n'était pas étonnant que celui ci l'apprécie autant.

Le fixant toujours avec tendresse, Ryo porta ses mains à sa cravate pour la dénouer lentement, tout en prenant la parole d'une voix douce.

-Tegonyan... Il y a du courrier pour moi ?

Leurs regards se croisèrent pour la première fois depuis son retour et le plus jeune secoua négativement la tête, l'air pensif. Encore cette histoire de courrier. Ca en devenait intriguant. Tant que Tegoshi brisa la glace, emportant avec lui sa curiosité légendaire.

-Tu attends une lettre importante ?

-Oui. Quelqu'un qui compte pour moi.

-Tu parles de Maki-chan ?

-Non.

Et son visage se crispa douloureusement au son de son prénom.

-Je parle d'un jeune ami qui a passé de nombreuses difficultés. On s'envoie des lettres assez régulièrement, mais je n'ai plus de nouvelles depuis récemment. Je m'inquiète un peu.

-Je ne pense pas que ce soit si grave. Il a peut être eu un empêchement.

-... Peut être.

Et il se massa lentement la nuque, le regard dans le vide. Cet ami comptait apparemment beaucoup pour lui. Et plus que de la curiosité, Tegoshi ressentit le besoin d'en savoir un peu plus.

Doucement, il réduisit l'écart entre eux et attrapa sa cravate entre ses doigts, tremblant soudainement sous la proximité de leurs deux corps. Leurs visages à quelques centimètres à peine l'un de l'autre, il sentait déjà la respiration de Ryo défaillir et ses yeux se faire hésitants. Il sentit son corps se crisper alors qu'il remontait lentement, doucement, amoureusement ses mains jusque son cou. Et il plongea ses yeux brillants dans ceux de son vis-à-vis, les lèvres entrouvertes d'impatience.

Autour d'eux déjà, plus rien n'avait d'importance. Et son cœur hurla un peu plus fort dans sa poitrine quand ses mains rencontrèrent la peau douce de Ryo avec tendresse. Hésitation presque. Parce que toucher la peau de Ryo était une sensation électrisante, grisante. Et qu'elle le transportait toujours un peu plus haut parmi les étoiles. Face à lui, Ryo respirait difficilement. Mais il ne cherchait pas à s'enfuir. Son corps entier était parcouru de frissons incontrôlables. Mais il n'avait aucune envie de l'arrêter. Et quand Tegoshi serra sa nuque entre ses doigts... Quand il approcha son visage du sien... Il ferma automatiquement les yeux, impatient de se laisser entraîner une nouvelle fois dans ce tourbillon d'émotions. Désireux de fondre sous les caresses expertes de son colocataire.

Un homme, oui.

Mais un homme qui avait su éveiller de nouvelles couleurs en lui. Des couleurs si belles, si vives, qu'il se demandait encore si elles avaient fait partie de son monde avant de faire sa connaissance. Et patiemment, il attendit. Il attendit de sentir de douces lèvres se poser sur les siennes. Il retenait déjà ses gémissements. Sauf qu'au lieu de ses lèvres, ce fut un front qui se posa contre le sien avec tendresse. Et doucement, il rouvrit les yeux, se perdant soudainement dans toute la passion que pouvaient dégager les yeux de Tegoshi. Se perdant dans cet océan d'un noir de jais et ne souhaitant même pas s'en sortir. Souhaitant par dessus tout qu'on le laisse s'y noyer.

Et alors qu'il s'accrochait aux coudes de Tegoshi, il entendit sa voix douce retentir à ses oreilles.

-Ne t'inquiète pas, tu auras certainement bientôt de ses nouvelles.

Et n'y tenant plus, Ryo se pencha légèrement en avant. Il n'avait même pas écouté ce qu'il venait de lui dire. Seul le mouvement de ses lèvres l'avait hypnotisé. Et c'est en une incroyable explosion de couleurs qu'il l'embrassa de son plein gré. Les lèvres de Tegoshi s'étirèrent en un sourire malicieux et pour le faire cesser, il devint vite plus entreprenant. Ryo, de plus en plus grisé par ce baiser, mordilla les lèvres de Tegoshi, les forçant à s'ouvrir. Et c'est avec un gémissement de surprise – parce qu'il ne l'avait pas habitué à tant d'ardeur – que Tegoshi entrouvrit les lèvres, sentant déjà sa langue rejoindre sa jumelle. Ses mains s'accrochaient désespérément au cou de Ryo. Son corps essayait par tous les moyens de se coller au sien. Et il gémissait de plus en plus à mesure que le baiser s'intensifiait. Parce que Ryo forçait toujours sur ses lèvres pour en avoir toujours plus. Parce qu'il laissait ses mains s'agripper aux bras de Tegoshi avec beaucoup plus de force. Et que leurs lèvres ne se séparaient que pour reprendre leur souffle avant de repartir à l'assaut.

Son corps tremblait, sa peau frissonnait. Et alors qu'il mordillait doucement les lèvres de Tegoshi, les mains qui se trouvaient sur sa nuque descendirent lentement le long de son torse. Et alors qu'il aspirait ses lèvres entre les siennes, deux mains brûlantes se glissèrent sous sa chemise, lui procurant de délicieux frissons.

Et il paniqua.

Parce que c'était un homme, parce que ce n'était pas Maki... Ou peut être les deux. Toujours est-il qu'il s'éloigna avec précipitation, la respiration sifflante et les lèvres rougies d'avoir été tant sollicitées. Face à lui, Tegoshi le regardait désormais avec angoisse. Et il parla.

-Je suis désolé Ryo-chan. Je suis désolé.

-Non je... C'est moi... Je suis pas... Je suis pas prêt pour ça. Je suis pas prêt.

Il allait se détourner, mais Tegoshi l'en empêcha. Il attrapa son visage entre ses paumes et l'embrassa furtivement sur les lèvres. Une première fois. Puis une deuxième. Une troisième... Avant de se séparer à contre cœur et de reculer légèrement.

Il s'était laissé emporter par le désir. Il était allé beaucoup trop vite et il avait failli le faire fuir. Ryo n'était pas prêt à beaucoup plus qu'un baiser, il ne devait pas l'oublier. Il fallait être patient.

-Je vais prendre une douche.

Et Ryo s'éloigna vivement de lui, la tête baissée. Honteux... Oui mais de quoi ? De l'avoir embrassé et d'avoir aimé ça... Ou de l'avoir repoussé alors qu'à priori son corps en frissonnait déjà d'impatience ?

***

Un t-shirt blanc vola à travers la pièce pour atterrir paresseusement sur le lit. Un jean le suivit quelques secondes plus tard, ainsi qu'un boxer... Et un soupir de découragement envahit la pièce.

Debout près de son armoire, Tegoshi triait les affaires dont il avait besoin pour le soir même. Il n'avait aucune envie d'y aller. Mais un engagement était un engagement et il ne pouvait pas se dérober. Jamais plus il ne pourrait se dérober d'ailleurs.

-Tegonyan ?

Cette même personne se tourna vivement vers Ryo, debout à l'encadrement de la porte de sa chambre, et il le gratifia d'un sourire angélique. Prenant cela comme une permission, Ryo entra lentement, et pencha légèrement la tête sur le côté en le voyant préparer son sac.

-Tu sors ce soir ?

-Je vais chez des amis.

-Tous les jeudis soirs ?

Tegoshi se mordit la lèvre et se figea quelques secondes, avant de lui adresser un sourire confiant.

-C'est une sorte de rituel entre nous. Ça dure depuis le lycée.

Ryo hocha lentement la tête, ses yeux roulant à travers la pièce légèrement désordonnée. Il ne remarquait pas le regard brûlant de son cadet posé sur lui, alors qu'il semblait vouloir dire quelque chose.

-Ryo-chan. Tu as reçu cette lettre importante ?

-Non. Toujours pas.

-Comment m'as-tu dit qu'il s'appelait déjà ? Ton ami je veux dire.

-Masuda Takahisa san.

Toujours aussi distrait dans sa contemplation de la chambre, il ne distingua même pas les yeux de Tegoshi. Yeux qui s'étaient légèrement plissés, comme s'il n'avait pas compris un traitre mot de ce qu'il avait dit... Et c'est d'autres pensées bien plus importantes en tête qu'il se tourna vers son cadet qui s'était replongé dans le rangement de son sac.

-Tegonyan.

-Hum ?

-Si elle l'apprenait... Je la perdrai.

Tegoshi souffrait de le voir s'attacher autant à elle alors qu'il n'avait toujours pas de nouvelles. Juste un e-mail à l'occasion quand elle se souvenait qu'elle avait un fiancé quelque part au Japon. Quelques nouvelles furtives, même pas une dizaine de lignes, pour lui parler de ses révisions et de son amour soi-disant inconditionnel pour lui. Sauf qu'un amour inconditionnel, lui il le vivait. Et il pouvait affirmer sans prétention aucune qu'une personne amoureuse ne restait pas sans donner de nouvelles pendant plus d'une semaine.

-Je ne sais pas si c'est une bonne idée de continuer sur cette voie-là. Je suis en train de la tromper... Avec toi. Je... je vais bientôt me fiancer tu comprends et...

Tegoshi le coupa dans son élan en prenant son visage entre ses mains. Leurs yeux se croisèrent et Nishikido renonça à l'idée de continuer. Parce que tout cet amour dans un seul être, c'était troublant.

-Ne me demande pas d'arrêter. C'est au-dessus de mes forces.

-Mais je vais lui faire du mal.

-Elle n'en saura rien. Jamais.

-Je suis infidèle...

-Avec une femme, ce serait de l'infidélité ! Je ne considère pas que ce soit la même chose... Toi et moi, nous sommes deux hommes en quête d'affection et de réconfort. Rien de plus Ryo, rien de plus.

Peut-être qu'il ne voulait pas tout arrêter lui aussi. Parce que les arguments de Tegoshi restaient faibles quoi qu'il puisse en dire. Et s'il avait fait preuve d'honnêteté avec lui-même, alors il aurait compris qu'il avait tout simplement besoin de sa tendresse. Et qu'il se sentait tout simplement coupable d'éprouver du désir pour une autre personne qu'elle, la femme qu'il avait toujours aimée.

Loin de lui l'idée de se séparer de Tegoshi, il en avait trop besoin désormais. Alors c'est les pensées déjà embrumées par cette bouche qui effleura sa joue, qu'il en oublia complètement toute sa culpabilité. Il frissonna quand des lèvres mordillèrent sensuellement le lobe de son oreille, et il ferma les yeux au contact de ce souffle chaud au creux de son cou.

Et Maki disparut dans un coin de son esprit. Le lendemain, il regretterait encore. Sans aucun doute.

***

-Yuya... Tu es à l'heure.

Il posa ses affaires dans le coin de la pièce et s'humecta légèrement les lèvres.

-J'ai un service à vous demander, Koshizima-san.