Les mots de Rose le hantaient : « Tu n'as jamais su battre en retraire, faire marche arrière. Tu trouveras un moyen. » Il y avait bien un moyen, mais cela signifierait perdre… tout ce qui lui restait de son passé.
Était-ce si tragique de perdre un passé comme le sien et d'embrasser l'avenir avec sa Rose?
Il était un enfant de Gallifrey, le dernier en vie, le dernier de sa race. Il était lié au Tardis, mais il n'avait plus rien que le rattachait à son enfance, à sa famille, à ses amis - tous disparus - sauf dans sa mémoire. Et sa mémoire parfaite pouvait lui restituer toutes les images et les émotions d'autrefois. Il y avait peu de joie et les rares moments parfaitement heureux se teintaient de chagrin et de regret parce qu'ils ne reviendraient pas et n'existaient plus.
Il ne rejetait pas son passé, mais il était conscient qu'il le faisait souffrir. C'était réel. La douleur était réelle. Alors il l'acceptait comme tout ce qui restait de réel de son passé. Curieux comme on peut être masochiste parfois, même les Seigneurs du temps.
Rose lui rappelait soudain qu'il ne battait jamais en retraite, qu'il ne savait pas faire marche arrière. Ce n'était pas un choix, loin de là. C'était une fuite. Ça aussi, il le savait. Fuite du passé, fuite de la douleur, fuite à cause de la honte, de la colère, du chagrin.
Est-ce qu'elle savait? Oh, oui, elle savait probablement. Elle savait et l'aimait. Il se disait que ce n'était pas un choix pour elle non plus. Elle ne savait pas détester une personne (à part deux ou trois aliens particulièrement monstrueux). Alors elle l'aimait. Elle aimait le Docteur. Parce qu'elle était incapable de le détester ou de lui en vouloir ou de lui reprocher quoi que ce soit. Elle l'aimait et… et acceptait tout ce qu'il était, y compris ses regrets, ses colères et ses chagrins. Elle l'aimait malgré ses imperfections. C'était… rassurant.
Il l'observa dormir, emmitouflée dans ses plumes et s'attendrit. On peut découvrir un trésor alors qu'on n'en cherchait même pas un, pensa-t-il. On peut s'apercevoir qu'une femme - une simple humaine du 21e siècle - possède la clé de ses cœurs et est en mesure de nous rendre fou d'un seul regard. Il y avait de quoi espérer, dans l'univers, à cause d'êtres comme Rose Tyler. Sa Rose.
Alors, d'un côté, il y avait le passé de Gallifrey : la magnifique civilisation qui avait traversé l'histoire et le temps et avait laissé le dernier de ses descendants avec un Tardis et un sentiment de culpabilité si profond que n'importe qui serait devenu fou. Et d'un autre côté, il y a cette situation inexplicable, bizarre et dérangeante où un ange chevauchait un centaure sur une planète jardin perdue aux confins de l'univers.
Le Docteur savait laquelle des deux situations le rendait le plus heureux.
Ne pas reculer, ne pas battre en retraite.
Le Docteur ne savait pas le faire, prétendait Rose.
Est-ce qu'il accepterait désormais, non seulement de ne pas battre en retraite, mais d'embrasser l'avenir et Rose et une forme qui n'aurait plus de lien avec Gallifrey?
Est-ce qu'il se sentait capable de faire ses adieux à Gallifrey une fois pour toute et de se débarrasser de sa culpabilité?
Pour Rose? Pour lui? Pour eux deux?
Il savait déjà qu'un avenir sans elle serait plus déchirant que tous ses souvenirs enfouis. Alors pourquoi espérer demeurer un enfant de Gallifrey sur qui le temps n'avait pas d'emprise? Pourquoi ne pas se lancer et profiter de cette chance? Pourquoi pas?
Il repoussa les éprouvettes et commanda une nouvelle analyse selon une idée toute neuve. Inutile de regretter le passé, de vouloir revenir en arrière. Il était impossible de redevenir le Docteur d'avant Rose alors… alors il deviendrait le Docteur d'avec Rose, et ce, d'une façon qu'il n'avait jamais osé envisager avant cet instant.
Il brûlait tous ses ponts, il n'y avait plus de retour possible. Il lança le protocole médical, coupa les alarmes que le Tardis faisait clignoter et lui expliqua lentement sa décision. Elle ne se rebella pas. Il n'avait pas pensé, toutefois, qu'elle épouserait sa cause. Il était chaque fois surpris de découvrir tant de personnalité et de force dans son Tardis. Il savait que ce n'était pas habituel, que leur lien était particulier, mais… Avait-on jamais entendu parler d'un Tardis qui appuyait les intentions totalement anti-gallifreyennes de son pilote?
Le Docteur savait qu'il avait de la chance. Il avait le Tardis. Il avait Rose. Et il conserverait les deux désormais.
Les consignes et les estimations apparurent sur l'écran : c'était bien moins compliqué d'avancer que de revenir en arrière. Il sourit et laissa le protocole s'effectuer automatiquement. Il lui restait peut-être deux ou trois heures avant que le résultat soit prêt.
En attendant, il profiterait de ses sabots et vérifierait une fois pour toute à quelle vitesse prodigieuse il pouvait galoper.
Il embrassa Rose sur la joue, sans la réveiller, et la confia au Tardis avant de retourner dehors.
