Bon, c'était un chapitre mille fois trop long (okay, DEUX fois trop long) alors je l'ai coupé en deux. Mais je poste tout à la fois, hein.
LE MIROIR
Le Château de Derry se dressait devant eux et, s'ils avaient eu un instant de doute quant à se trouver au bon endroit, l'amoncellement de nuages gris et gonflés au-dessus des toits, dans le ciel autrement parfaitement bleu, leur prouvait bien que c'était ici que tout allait se jouer.
Gwen frissonna et serra la poupée contre elle en descendant de la moto. Arthur ouvrit les hautes grilles noires d'un mouvement de sa baguette, puis ils s'avancèrent dans l'allée principale. La nuit se referma aussitôt sur eux, glaciale, baignant le jardin d'une clarté bleuâtre surnaturelle.
Gwen se retourna, éperdue, et s'aperçut que la moto était toujours là, garée sur la route enneigée, étincelant au soleil d'hiver au-delà du portail.
- Oh là, là, ça sent pas bon… murmura-t-elle en déglutissant nerveusement.
La main d'Arthur se glissa autour de la sienne et la serra, rassurante.
- Ensemble ?
Elle hocha le menton, se mordit les lèvres courageusement et lui emboîta le pas.
Le vent mussait ses cheveux et ceux d'Arthur, soulevait sa longue jupe en laine et ébouriffait les boucles artificielles de la poupée aux gros yeux bleus globuleux.
Gwen avait reconnu la clé tout de suite : c'était celle de l'armoire dans la chambre de Jane, une armoire en chêne avec des moulures délicates comme si du liseron grimpait sur le coin des portes. Quand ils l'avaient ouverte, ils avaient compris pourquoi elle leur en avait donné la clé.
Assise sur l'étagère du milieu se trouvait la poupée, vêtue de ses jolis vêtements anciens, avec son petit chapeau de velours posé de travers sur la tête et son sourire figé.
- Jane est vraiment mêlée à tout ça, avait murmuré Gwen, hébétée.
- Jane est sûrement une des victimes de Muirgen, avait précisé Arthur fermement. "Viens, elle nous attend, et Peter aussi."
A l'intérieur du Château, il faisait encore plus sombre que dans le jardin ensorcelé. Les tags dont se souvenait la jeune femme disparaissaient sous d'immenses toiles d'araignées et des bris de glace crissaient sous leurs semelles. Un piano à queue dans une grande pièce était entièrement enduit d'une dentelle de givre.
Les corbeaux croassaient sur les toits et leurs échos se répercutaient, lugubres, dans les cheminées laissées à l'abandon. A l'étage, ils trouvèrent la chambre de la petite fille, telle que Gwen l'avait visitée, des années auparavant. Les gravures victoriennes sur les murs étaient presque effacées et le lit recouvert d'une épaisse couche de poussière. Sur la surface en marbre d'une coiffeuse, une main d'enfant avait tracé des lettres, mais ils ne purent les déchiffrer. C'était comme si elles se dérobaient chaque fois qu'ils essayaient de les lire.
- C'est sûrement le nom perdu, dit Arthur.
- Celui d'Emma ?
- Ou celui de Jane, si elle est prisonnière de la même malédiction.
La poupée en porcelaine pencha soudain la tête de côté et ses globes oculaires roulèrent dans leurs orbites avec un léger cliquetis. Gwen, effrayée, la lâcha et le jeune homme n'eut que le temps de la rattraper avant qu'elle ne se brise sur le sol.
- Le Miroir ne doit pas être très loin, souffla Arthur. "Il n'apparait sûrement qu'aux gens qui ont la poupée avec eux."
- Tu penses que c'est comme ça qu'Emma et Jane ont pu être piégées ? balbutia la jeune femme en se rapprochant et en s'accrochant à son manteau.
Il la détacha doucement de lui, lui rendit la poupée, puis lui reprit la main et lui adressa un regard qui se voulait à la fois rassurant et très sérieux.
- Il faut que je puisse manœuvrer avec ma baguette, rappela-t-il doucement. "Et on ne sait pas comment ce miroir fonctionne. Il se peut qu'il ne te laisse pas passer si tu n'as rien de magique sur toi."
Gwen hocha précipitamment le menton et elle le suivit en s'efforçant de ne pas gêner ses mouvements.
Au bout du couloir au deuxième étage, ils trouvèrent un grand miroir piqueté de noir et enchâssé dans un cadre d'or sculpté de figures dansantes, à un endroit où jusque-là Arthur n'avait jamais vu que de longs rideaux cramoisis mangés par les mites.
Le jeune homme réfléchit un moment, les sourcils froncés. Il s'apprêtait à lever sa baguette pour essayer un sortilège, lorsque Gwen sursauta.
- Il y a une porte ! chuchota-t-elle. "C'est trop bizarre, elle n'a pas l'air d'être là quand on regarde, mais on l'aperçoit juste au coin de l'œil…"
Elle avait raison. Juste à l'endroit où, en face du miroir, était accroché un vieux tableau poussiéreux, s'ouvrait maintenant une sorte de passage.
Ils s'en approchèrent avec précaution. Arthur poussa le battant de sa baguette et il tourna sur ses gonds sans faire le moindre bruit. Une bouffée d'air froid leur sauta au visage. Un escalier de pierre se creusait vers les profondeurs du château, envahi de toiles d'araignées cristallisées, comme si c'était l'entrée secrète d'un palais féérique.
Ils descendirent lentement, conscients de leurs haleines qui se condensaient de plus en plus.
Quelque part, une goutte d'eau tombait régulièrement et ce petit bruit résonnait de façon inquiétante, amplifié par le silence et l'épaisseur des murs. Arthur marchait devant et Gwen, derrière lui, se gardait bien d'essayer de voir par-dessus son épaule. Son cœur battait à tout rompre et sa main glacée tremblait dans la grande main chaude et forte d'Arthur.
La tête ronde de la poupée continuait à cliqueter et à rouler mollement sur ses épaules. La jeune femme avait envie de la jeter contre un mur pour ne plus voir cette face peinte inexpressive, ces longs cils qui battaient mécaniquement et surtout ces globes bleus si fixes.
Le Traqueur s'arrêta brusquement après avoir soulevé un dais de soieries blanches pailletées et Gwen faillit se cogner contre son dos. La gorge sèche, les paupières plissées pour se protéger d'une soudaine apparition horrible, elle allait demander ce qui se passait, lorsqu'elle entendit une voix douce et musicale qui aurait pu être celle de Jane mais qui sonnait plus métallique, plus froide.
- Oh, oh, mais qui voilà ? Ma parole, ma chérie, mais tu t'es surpassée, aujourd'hui. Le Roi lui-même, dans mon humble demeure ! Je suis flattée – et un peu mécontente que tu ne m'aies pas prévenue…
Un sanglot étouffé s'étrangla à proximité de Gwen et elle tourna instinctivement la tête, saisie d'émotion.
L'instant d'après, agenouillée, elle abandonnait la poupée sur les dalles jonchées de petits osselets et entourait Peter Parker de ses bras. Le petit garçon se lova contre elle, secoué de frissons, le visage maculé de larmes et de suie.
- Chuuut… c'est fini… murmura-t-elle en lui caressant doucement la nuque, oubliant complètement le danger qu'ils courraient pour consoler l'enfant.
- Oh oh, répéta la voix musicale, d'un ton où l'amabilité ne se teintait plus de reproche, mais d'ironie et de mépris, cette fois. "De mieux en mieux… Jane, ma chérie, je dois dire que je suis assez surprise. Il me semblait que je t'avais prévenue que je ne voulais plus voir cette... enjôleuse mettre les pieds chez moi. Mais peut-être que tu as une idée en tête, vilaine demoiselle : auquel cas, je vais devoir sévir…"
Arthur fit un pas pour se placer devant l'institutrice, mais il fallait que espérer que ce soit pour la protéger et non pas pour l'empêcher de voir, car Gwen avait levé la tête et, pétrifiée, elle se disait maintenant qu'elle n'oublierait jamais cette vision de cauchemar.
Ils étaient dans une sorte de caveau baigné d'une lumière bleuâtre. Les enfants disparus étaient tous là, rassemblés en une ronde macabre pour une partie de thé donnée par le cadavre d'Emma Louisa Osborn. Tordus dans des positions grotesques, vêtus en pages et princesses d'Halloween, les yeux exorbités, leurs visages grimaçant des sourires de désespoir, les joues blafardes et les lèvres barbouillées de rouge, ils pendaient au bout de longs fils blancs comme des marionnettes désarticulées. A côté d'eux, de dos, se tenait Jane. Sa robe était déchirée et on pouvait voir entre ses clavicules délicates s'étaler un fouillis de lignes noirâtres, dont les extrémités bleutées s'évanouissaient dans les veines apparentes de sa peau pâle constellée de taches de rousseur.
Mais le plus horrible personnage présent était bien l'araignée énorme, velue, qui se tenait accroupie sur une sorte d'autel en pierre, nimbée par la lumière irréelle qui se dégageait des toiles scintillantes.
- Tu me trouves laide ? s'écria celle-ci au hoquet écœuré qu'eut Gwen. "Est-ce que tu t'es vue, souillon ? C'est la forme que j'ai pu maintenir le plus facilement depuis que j'ai rampé hors de ma prison ! Peut-être parce qu'elle est si proche de ce que j'étais devenue après des siècles et des siècles prisonnière au-delà du Voile… mais s'il ne tient qu'à cela pour que ce marmot arrête de couiner…"
Les longues pattes noires cliquetèrent, drapèrent le corps énorme et velu dans des fils épais jusqu'à ce qu'il disparaisse. Puis ce cocon glissa de l'autel, s'étala sur le sol comme le foulard d'un magicien et une femme se redressa.
Peter cessa immédiatement de pleurer, mais Gwen sentit son cœur se glacer encore plus.
"Celui qui sera fut, mais face à la Reine aux yeux de Verre il n'est plus…"
Comment Arthur pourrait-il rester de marbre face à la beauté de cette… cette sirène ? Elle était tout ce que Gwen ne serait jamais…
De longues et soyeuses boucles de jais cascadaient sur ses épaules. Elle avait un visage très fin, un teint parfait, des sourcils mutins, des yeux clairs ensorcelants, une bouche de carmin ciselée comme le rubis qu'elle portait au front, un menton insolent levé sur un cou gracile. Les plis de sa robe de dentelle vaporeuse, froncés autour de ses épaules sculptées, ne dissimulaient pas grand 'chose de son corps mince et souple. A chacun de ses mouvements sensuels se dégageait un parfum envoûtant, mélange de jasmin, de cèdre de Chypre et d'encens. Au bras gauche, elle portait un gros bracelet de cristal rempli d'eau, dans lequel surnageaient des runes brillantes.
- Bienvenue, mon frère, gloussa-t-elle dangereusement. "Encore une fois en train de contrarier mes plans ? Tu n'as donc rien d'autre à faire ? Sauver le monde avec ce crétin qui te suit partout, peut-être ? Oh ! Mais j'oubliais. Il ne peut pas revenir tant que tu n'as pas mis un terme à sa dernière réflexion..."
Elle eut une moue de commisération, se rapprocha, le pas dansant, du Traqueur qui ne put s'écarter et sembla suffoquer, lutter contre lui-même, comme s'il était soumis à un charme de stupéfixion. Elle lui caressa la joue, riant de sa raideur, lui tapota le nez en minaudant.
- Hélas, le petit Arthur n'est pas le grand Artos… le brave petit cœur du Berger n'est pas aussi corrompu que celui du Guerrier… il ne pourra jamais tuer Terrence Swanson ! chantonna-t-elle.
Elle mit une main sur sa hanche, leva les yeux au ciel avec un soupir de mépris qui ne la rendit que plus séduisante.
- Jane, Jane, Jane… tu t'es trompée sur la marchandise… le Roi n'est pas même un roitelet pour l'instant… comment pourrait-il te sauver, pauvre petite sotte ?
Elle claqua des doigts et, soudain, la jeune femme qui baissait la tête, les mains nouées devant elle comme un enfant pris en faute, fut projetée contre un mur. Elle s'effondra sur le sol alors que résonnait le cri de Gwen et qu'un sortilège fusait.
Les murs tremblèrent, de la fumée remplit le caveau et Arthur tituba en arrière avec un hoquet de douleur, un filet de sang coulant de sa manche sur sa main qui faillit lâcher sa baguette. Les yeux étincelants, Muirgen s'était retournée.
- COMMENT OSES-TU ? siffla-t-elle.
Son adorable visage était hideux à présent, transformé comme celui d'une gorgone. Son cœur palpitait violemment sous son sein blanc. Peter cacha son visage contre l'épaule de Gwen qui tremblait comme une feuille morte, mais qui se mit à ramper discrètement le long du mur pour se rapprocher de Jane, sans lâcher le petit garçon.
- JE suis reine ici et tu ne feras rien sans que je te l'ordonne ! Ça ne t'a pas suffi de tuer mon fils et de me prendre TOUT ? Il est temps que tu apprennes que tu n'es RIEN, ici ! Notre père t'a toujours préféré, toujours encensé, mais JE sais qui tu es ! Tu crois que je ne sais pas ce que tu es devenu au-delà du Voile ? Quelque chose de bien plus proche de ta vraie nature que ce que les légendes ont raconté de toi… Je t'observe depuis des siècles et ça me fait rire, tu entends ? RIRE !
Mais elle avait plutôt l'air d'être sur le point de se mettre à pleurer.
Arthur la contemplait et il ne comprenait pas pourquoi il se sentait si désarmé face à elle. Pourquoi avait-il peur de la blesser ? C'était comme si un mal irréparable commis envers elle autrefois lui interdisait à présent d'agir… Elle le maintenait sous sa coupe rien qu'en le regardant – il avait dû faire un effort considérable pour lancer cette attaque. Il ne l'avait jamais vue… pourquoi était-elle aussi familière ? Et par quelle malsaine illusion parvenait-elle à lui donner l'impression qu'il se tenait devant Euphrosine ? Une brume, dans son cerveau, l'empêchait de penser clairement et encore moins d'atteindre des souvenirs qui ne lui appartenaient pas. Quel fils ? Quel père ? Elle s'adressait, cela il l'avait deviné, à l'autre – au guerrier endormi qu'un choix terrible avait transformé en Evideur et que les tambours appelleraient à la fin du monde.
Il se doutait qu'il ne s'agissait pas d'un être aussi bon et pur que Dewis, le dragon avec qui Albus Potter avait partagé son cœur. Mais c'était la première fois qu'il réalisait avec effroi que, peut-être, il était lié comme son grand-père Harry à un deuxième Voldemort…
- Tu as toujours été aveugle, ricana Muirgen et, soudain, elle fut dans le coin du caveau où Gwen se penchait sur Jane inconsciente.
Attrapant la jeune femme par les cheveux, elle l'obligea à se redresser. Peter, à qui elle ne prêtait plus aucune attention, se recroquevilla contre le mur sous une épaisse toile d'araignée, reniflant désespérément.
Gwen gémit, des larmes de douleur aux yeux, et Arthur grinça des dents, furieux et impuissant.
- Aveugle quand je te disais que Père ne m'aimait pas, aveugle quand on t'a rapporté que ta précieuse épouse te trahissait, aveugle quand tu as marché tout droit dans le piège des Saxons malgré les avertissements de Merlin – et maintenant tu es toujours aveugle, alors même que ton précieux monde est sur le point d'être détruit encore une fois !
Elle éclata d'un rire de folle.
- Tu n'as donc rien remarqué, ô Artos, Roi des Imbéciles ? Faut-il toujours que le crétin aux yeux bleus te souffle tout ? Chaque jour le Voile s'affaiblit davantage alors que nous travaillons dans l'ombre – moi et tous ceux qui savent que c'est se bercer de chimères que de croire que la magie est un cadeau ! Hafgan est à l'œuvre, il revient et finira par accomplir ce qu'il avait commencé !
Cette fois, ce fut bien un sanglot qu'on entendit craquer dans sa voix.
- Il n'y a plus d'espoir, Arthur ! Il n'y en a jamais eu. Tu crois que ton histoire s'écrit toute seule ? Mais c'est faux ! Toi-même, tu tisses avec le lin que file la Dame Blanche, sans savoir que, ce faisant, tu inscris ton destin dans la toile du Temps… Rien n'est gratuit, tout est lié…
Un sourire sarcastique déforma ses traits délicats.
- Mais à quelque chose, le malheur est bon… J'étais tellement furieuse quand cette petite oie de Louisa s'est sacrifiée pour m'empêcher d'agir à ma guise et que l'Auror m'a scellée dans ce château misérable. Le pauvre fou, cependant, n'a pas eu le courage de détruire la poupée et l'a gardée près de lui, à un endroit où une petite dinde curieuse risquait de le trouver… Et Jane est venue – gentille, jolie, naïve Jane – qui m'a amené plus tard sa meilleure amie quand me désobéir est devenu trop dur pour elle. Et voilà que c'était Gwenhwyfar ! Comme si j'allais me repaître de celle qui m'avait volé ma couronne…
Elle lâcha brutalement l'institutrice, comme elle aurait jeté au sol une servante en disgrâce.
- J'ai su alors que tu finirais par apparaître, que la boucle se refermait et que le temps de ma vengeance était venu. Tu es ici pour sauver les enfants ? Bien ! Maintenant, fais face à la réalité : si tu veux les libérer, il faut briser le miroir. Mais si tu fais cela, tu me rendras tous mes pouvoirs.
Sa bouche se pinça en une moue méprisante et ses effrayants yeux de verre, soudain, se fixèrent sur Arthur, le regardant lui et non plus l'autre qu'elle voyait en lui.
- Le vieux renard a fait tous ses efforts pour empêcher que les Mangeurs d'Ombres n'attirent ta sœur de l'autre côté du Voile avant le solstice d'hiver, il y a douze ans. Il savait que si je prenais possession d'elle, alors même lui ne pourrait empêcher la fin de toutes choses. Par amour ou par inconscience, tu as pris la malédiction sur toi, à l'époque. Vas-tu risquer que cela advienne malgré tout ?
Elle eut un autre de ses petits rires glaçants.
- Voici le dilemme. C'est toujours le même, depuis l'aube des âges, entre ceux vers qui ton devoir t'appelle et ceux que tu aimes. Maintenant, que choisiras-tu, Berger ? Les enfants ou ta sœur ?
Arthur sentit la puissance magique qui l'empêchait d'agir se dissiper et il toussa une ou deux fois pour se débarrasser de la sensation d'oppression. Sa blessure au bras brûlait sourdement, mais il n'y prêta aucune attention, se précipita vers Gwen, Jane et Peter.
Muirgen se percha tranquillement sur l'autel de pierre et, pliant la nuque d'un côté puis de l'autre avec un craquement macabre, se créa six autres bras qui se mirent à changer les positions de ses horribles marionnettes, arrangèrent ses cheveux de jais, étouffèrent un bâillement et entreprirent de se limer les ongles pendant qu'elle prenait un air suprêmement indifférent.
- Qu'est-ce qu'on peut faire contre elle ? murmura Gwen.
- Il faut briser le Miroir, souffla la jeune femme rousse, en se redressant faiblement. "Si on ne brise pas le Miroir, elle ne nous laissera jamais partir…"
Arthur considéra Peter qui était à nouveau blotti contre Gwen, secoué de temps à autre par un hoquet, les yeux toujours dilatés de frayeur. Sans même s'en rendre compte, la jeune femme tapotait doucement le dos de l'enfant tout en essayant, sa manche retroussée sur sa main libre, d'étancher sur le front de Jane le sang qui coulait d'une assez vilaine écorchure.
- Si on trouve le nom, on n'aura pas besoin de briser le miroir, chuchota-t-il. "Or on peut. Les Roses ont dit qu'avec le…"
Une secousse lointaine ébranla le caveau et les pierres du plafond s'effritèrent. Des toiles d'araignée se détachèrent et Muirgen pencha la tête de côté, arquant un sourcil surpris. Puis son visage s'éclaira et elle pouffa de son rire ironique et cristallin.
- Oh, des renforts ! Comme c'est mignon ! Mais ce sont des butors, ceux-là ! Ils vont plutôt détruire le Château que de réussir à entrer.
Elle sauta légèrement au sol, se mit à faire des gestes gracieux dans les airs à la façon d'une déesse indoue en marmonnant une incantation dans une langue rauque. Les cheveux de Gwen se hérissèrent sur sa nuque.
L'autel de pierre trembla, les dalles au sol se fendirent, les osselets tressautèrent… et soudain le Miroir se dressa devant eux, étincelant.
- Et voilà ! dit joyeusement l'enchanteresse. "La poupée est ici, alors ils ne risquaient pas de trouver l'entrée de toute façon, mais comme ça, au moins, ils ne me le rayeront pas."
Gwen laissa échapper une exclamation incrédule, plus forte que sa peur.
- Je croyais que vous vouliez justement qu'on le brise ?
Muirgen lui lança un coup d'œil de pitié.
- Je veux que le Roi le brise, pas n'importe quel… manant. Ça n'aurait aucun effet sur le sortilège de l'Auror, ce serait juste agaçant d'avoir à se mirer dans une glace fendillée.
Et elle se mit à s'adresser des sourires et à passer sa langue derrière ses dents avec coquetterie en s'admirant dans le Miroir, sans plus se préoccuper de ses prisonniers.
- Cette fois, nous sommes vraiment coincés, dit sombrement Arthur qui, pendant quelques minutes, avait caressé l'espoir qu'au moins Gwen et Peter pourraient s'enfuir s'il réussissait à barrer la route ou à distraire Muirgen suffisamment longtemps. Jane, bien sûr, était condamnée à rester tant qu'il n'aurait pas repris son nom.
- Pourquoi elle nous déteste ? balbutia Peter. "On ne lui a rien fait…"
Gwen se mordit les lèvres et regarda anxieusement le jeune homme.
- Elle a dit que tu as tué son fils... et que tu es maudit… de quoi est-ce qu'elle parlait, Arthur ?
Il avala sa salive.
- Je n'ai tué personne, je te le promets ! C'est la première fois que je la vois. Mais je… je suis… c'est compliqué, Gwen. Je ne sais pas comment t'expliquer…
Jane lui pressa le bras. Ses yeux vides reflétèrent un instant les prunelles vertes chargées de culpabilité et de tristesse, et les iris bruns qui les imploraient de ne pas mentir.
- Plus tard, supplia-t-elle. "Le Miroir, Potter. Il faut briser le Miroir."
Il secoua la tête, déchiré.
- Je ne peux pas la laisser s'enfuir, Jane. Notre seul espoir, c'est le nom. Avec, je pourrais prendre autorité sur elle. Ecoute, je sais que tu ne peux pas nous le dire, mais est-ce que tu pourrais au moins nous donner un indice ? Nous faire un rébus ?
Quelqu'un gloussa de rire juste à côté de son oreille et il sursauta, se jeta sur le côté, les doigts crispés sur sa baguette.
- Ah oui, des devinettes ! s'écria Muirgen en battant de quatre de ses six mains. "J'adore les devinettes."
Puis son visage s'assombrit, elle se redressa et un vent glacial souffla dans la pièce.
- Je déteste les devinettes ! hurla-t-elle. "Combien de temps va-t-il falloir que j'attende ? Ce n'est pourtant pas si compliqué !"
Les murs tremblèrent à nouveau. Des éclairs violets traversèrent la pièce, illuminant le miroir dans lequel enflaient des nuages noirs, comme s'il reflétait un ciel d'orage. Jane se recroquevilla sur le sol avec un gémissement et Peter laissa échapper un sanglot aigu. On aurait dit deux petits chiots effrayés et le cœur de Gwen se gonfla soudain de colère.
Arthur ne faisait rien.
Arthur ne disait rien.
A quoi cela servait-il d'avoir un chevalier à ses côtés s'il n'était d'aucune utilité face à cette vouivre ?
Ses ongles s'enfoncèrent dans ses paumes.
Ce n'était pas si compliqué, en effet. Il suffisait de briser le miroir et les enfants, Peter, Jane et elle-même pourraient s'enfuir. Les sorciers n'auraient qu'à se balancer leurs secrets et leur magie à la tête pendant tout le reste de la nuit, si cela leur chantait.
Gwen en avait assez d'avoir peur, de se voir de retour dans le supermarché à grelotter de terreur derrière un rayon en voyant la mare de sang s'élargir lentement sous le corps de sa mère.
Jane avait toujours été là pour elle et Arthur… oh, elle aimait Arthur, mais que cachait-il ? Qui était-il vraiment ? Depuis qu'elle l'avait laissé entrer dans sa vie, elle ne cessait d'être assaillie d'images de mort, de douleur, de confusion.
Elle n'avait plus froid, dans le caveau, soudain. Il lui semblait presque entendre crépiter un feu, voir l'ombre rouge d'un brasier danser sur les murs.
Ce n'était plus le moment de rester à gémir, à se plaindre, à subir.
Le temps des contes de fées était passé. Le lys blanc autrefois s'était dressé pour protéger – c'était son tour à présent.
Les yeux étincelants, elle profita de ce que Muirgen continuait de vociférer, de secouer Jane et d'éclater de rire au visage d'Arthur qui tentait de protéger Peter, pour tendre la main vers la poupée restée abandonnée sur les dalles et se lever lentement.
- Qu'est-ce encore ? dit tout à coup la sorcière, penchant de côté sa jolie tête avec impatience, en s'apercevant que la jeune femme était debout. "Surtout ne me dis pas que tu veux te sacrifier au nom du peuple et bla, bla, bla, comme le jour où tu m'as raconté que tu préférais encore te laisser mourir plutôt que de lui dire qu'il avait eu tort de douter de toi. C'était déjà ridicule la dernière fois et tu aurais brûlé vive avec mon fils si cet âne de Lancelot…"
- Mais ARRÊTE avec tes histoires ! cria Gwen d'un ton furieux qui coupa le sifflet à l'enchanteresse stupéfaite. "Je ne sais pas qui tu es et je m'en fiche complètement ! Tu n'as rien à faire ici. Rends-nous Jane, rends-nous les enfants. Va régner en Enfer, Blanche-neige de cauchemar, et DEGAGE DE MA VILLE !"
Et, de toutes ses forces, elle lança la poupée à travers le miroir.
A SUIVRE...
