Chapitre7
Le Réveil
C'est bien ma chance.
Je suis complètement perdue.
Indel m'a laissé seule afin d'organiser notre départ avec Legolas et il m'a recommandé de rester dans mes appartements pour me reposer. Nous devons partir à l'aube tel que Thranduil nous l'a ordonné, mais je n'ai pas pu m'empêcher de sortir discrètement pour explorer encore le palais. Ma chambre est magnifique, il n'y a pas à dire, quoiqu'on en fait vite le tour. Si on doit partir tôt, je veux en voir davantage. Je suis dans le palais de la Forêt Noire ! Ce n'est pas rien ! Je dois emmagasiner le plus de souvenirs possibles. Je veux imprégner dans ma mémoire chaque être, chaque objet, banal ou pas. Me voilà donc à serpenter dans les couloirs argentés de cette demeure grandiose et je n'arrive plus à retrouver mon chemin. Au départ, je cherchais la sortie qui mène à la Cité de la Forêt, mais après deux ou trois heures à errer sans fin, j'ai abandonné cette idée. Avant que Indel ne vienne prendre de mes nouvelles et qu'il découvre ma chambre vide, vaudrait mieux que je retrouve mon chemin.
Je ne croise personne, donc impossible de demander quelle direction prendre. Je ne peux franchir aucune porte, car elles ne s'ouvrent que sur un mot de passe elfique, exactement comme dans le livre Bilbo le Hobbit. Je dois me contenter de parcourir les salles ouvertes et les couloirs sans fin qui ondoient très loin sous terre.
Bientôt, je trouve une grande salle qui, habituellement, est scellée par deux portes de pierres immenses et très hautes. Mais en ce moment, elles sont toutes deux ouvertes. De maintes gravures elfiques décorent la surface et elles me font écho aux portes de Durin dans la Moria. Je ne devrais pas m'étonner de trouver un ouvrage semblable ici puisque, à la base, les Nains et les Elfes s'entendaient bien et ils avaient jadis travaillé ensemble. Normal que Thranduil se soit un peu inspiré du savoir-faire nain pour sculpter le roc de sa demeure souterraine. Pourtant, toutes les autres portes que j'ai croisées auparavant étaient faites en bois. Alors, ce qui se cache derrière celles-ci doit être vraiment précieux aux elfes si on a préféré la pierre pour en garder l'entrée.
Curieuse, j'ose pénétrer la salle pour voir ce qui s'y cache. J'y découvre alors des centaines, non, des milliers de livres, de grimoires poussiéreux, de parchemins jaunis par les dégâts du temps et de manuscrits aux pages à moitié désagrégées. Le tout est placé sur des étagères immenses. Les plafonds de cette salle sont incroyablement hauts. Tous les murs sont longés de tablettes de livres et au sol se trouvent des tables qu'on ne voit à peine tellement il y a d'ouvrages et de papiers divers qui les couvrent. Le peu d'espace de mur libre est occupé par d'immenses torches qui brûlent d'un feu pâle et éclairent tout l'emplacement.
Je suis dans une salle d'archives, ni plus ni moins.
Je crois n'avoir jamais vu autant de livres de toute ma vie. Le rat de bibliothèque en moi est au comble de l'extase. Je m'approche d'une des tables tout en levant les yeux sur les murs enlivrés jusqu'aux plafonds. D'une main fébrile qui s'en sent très peu digne, j'effleure un des parchemins. Je le déroule et une odeur de vieux papier centenaire s'en dégage. J'adore cette odeur. L'odeur du Savoir. Une fois déroulé, j'y trouve une écriture fine et allongée. L'encre est à peine visible, mais j'arrive tout de même à lire. Malheureusement pour moi, tout est écrit en elfique. J'explore quelques autres ouvrages et le peu que je trouve écrit en langue commune m'indiquent que je suis bel et bien dans une salle d'archives où tous les événements du passé y sont répertoriés. Je tenais à faire une maîtrise sur l'œuvre de Tolkien, mais ce que j'ai sous les yeux vaut mille fois plus que ses bouquins. Il y a là des informations et des récits de l'histoire de Arda extrêmement précis et détaillés. J'ai l'impression que tout le passé de la Terre du Milieu se tient entre ces murs. J'en aurais pour des semaines, même des années à parcourir tous ces livres et ces parchemins.
Sans trop réfléchir, je m'empare d'une plume et d'un encrier qui traîne sur la table. Je découvre un parchemin vierge et je prends des notes sur tout ce que je juge nécessaire et utile pour faire ma maîtrise. J'écris décidément très mal avec une plume ; je fais des taches d'encre grossières. Du moins, l'important c'est que je puisse me relire une fois de retour à la maison. J'ignore combien de temps s'écoule, mais je ne m'arrête qu'une fois mon parchemin bien rempli des deux côtés. Je ne trouve aucun autre papier vierge pour poursuivre mes notes. Tant pis. Ce que j'ai est déjà pas mal. Je plie donc mon parchemin et le fourre dans ma poche.
Il faudrait peut-être que je songe à partir avant qu'un elfe ne vienne. Je ne sais même pas si j'ai le droit d'entrer ici.
Comble de l'ironie, en me levant, je tombe sur quelqu'un ! Une femme-elfe tient un lourd grimoire dans ses bras et me regarde d'un air impénétrable. Impossible de savoir si elle est surprise, fâchée ou indifférente. Tellement inexpressif ces elfes !
Je m'empêtre alors dans un discours maladroit de grandes excuses.
« Vraiment navrée ! C'était ouvert ! Je suis entrée, j'étais curieuse, j'ai commencé à lire… Je vous jure que je n'ai rien abîmé ! Je… Je… Je me suis permise d'écrire quelques notes pour mon usage personnel, mais… Je…
-Tiens, une mortelle ? »
Elle semble se foutre complètement de mes excuses. Elle m'étudie de la tête aux pieds, comme pour se confirmer que je suis bien humaine. Je me rends compte que je viens de me mettre dans le pétrin. Si tout le monde pense comme Legolas ici, le simple fait que je sois humaine est peut-être déjà une grande offense pour elle et son peuple et j'ai pénétré une pièce sans-doute sacrée à leurs yeux ! Pourquoi j'ai laissé ma curiosité me guider jusqu'ici, à la fin ? Des plans pour m'attirer le courroux du Roi !
« Ah ! Vous êtes sans aucun doute Eledhrìl Hathelwen. » me déclare-t-elle au bout d'un moment.
La nouvelle de ma venue a rapidement fait le tour du palais, dis donc.
« Heu… Oui, c'est ça. »
Je m'attends à ce qu'elle me dévisage, comme tous les elfes sylvains l'ont fait jusqu'ici. Tous ont affiché une mine consternée en voyant que la fameuse Dame Hathelwen ne correspondait pas vraiment à l'auguste héroïne impétueuse qu'ils s'étaient imaginé. Toutefois, la femme elfe ne me réserve pas le même traitement. Elle s'incline plutôt devant moi avec un sourire.
« Quel grand honneur pour une humble archiviste. »
Ben ça !
« Heu… Ne vous inclinez pas ainsi. Ça me met mal à l'aise ! » dis-je, un peu perturbée.
Elle se relève et, d'un pas éthéré, va déposer son lourd grimoire sur la grande table à côté de moi. J'ai alors l'occasion de mieux la regarder. Elle porte une grande robe -plutôt sobre, mais si légère que le tissu ondule dans les airs- qui cachent ses jambes et ça donne l'impression qu'elle glisse sur le sol au lieu de marcher. Comme tous les elfes du coin, elle a une longue chevelure d'or et des yeux d'un bleu perçant.
« Vous avez accompli beaucoup par le passé. » poursuit-elle.
C'est peut-être qu'une simple archiviste, mais il se dégage d'elle une telle grâce intimidante que je recule d'un pas.
« Tout ce que j'ai pu faire d'élogieux n'est qu'un coup de chance, à mon avis. Le hasard a joué en ma faveur, c'est tout. »
Le bleu glacé de ses yeux pèse sur moi. Il se passe d'interminables secondes où elle me scrute. J'en ai des sueurs froides et, pour casser le silence tendu, je lui sors : « Je me suis perdue. La curiosité m'a poussé à explorer en profondeur le Palais et je suis arrivée jusqu'ici. C'est… C'est grandiose tout ce qu'il y a dans cette salle. M'en voulez pas d'être entrée… »
Elle quitte enfin mon regard pour contempler les murs enlivrés autour de nous.
« Je ne peux vous blâmer. Aucune âme avide de savoirs et de connaissances pourrait passer devant cette salle sans y être attirée. »
Elle observe amoureusement les étagères. C'est une archiviste qui adore son métier, il n'y a pas de doute.
« J'en déduis que vous êtes une mortelle désireuse d'éruditions.
-Absolument ! » dis-je en hochant vigoureusement la tête. « L'Histoire me passionne. Surtout la vôtre, en fait.
-Nous gardons entre ces murs les traces de notre histoire, mais il s'y trouve également beaucoup d'écrits sur tous les Peuples Libres du Milieu.
-C'est vrai ? Je ne pensais pas que toutes ces archives étaient rassemblées au même endroit.
-Puisqu'il est sous terre et préservé par d'anciens pouvoirs elfiques, le palais est sans conteste l'endroit le plus sûr du Milieu. Si l'Ennemi vient à envahir et détruire un peuple à la surface, il ne tombera cependant pas dans l'oubli. Ses mémoires, elles, resteront à tout jamais intactes ici. »
Quelle idée brillante. C'est vrai qu'en regardant ces murs de pierre on a l'impression que rien ne peut les faire tomber. C'est l'endroit rêvé pour mettre à l'abri des données importantes.
« C'est une mine d'or de connaissances ici.
-En effet, car il s'y trouve bien plus que les souvenirs du passé. Cette salle contient des renseignements sur les faiblesses de l'ennemi, rapportées par des survivants des grandes guerres. Elle recèle de vieux remèdes, d'anciennes incantations, des formules secrètes, des recueils de sciences oubliées, de spicilèges sur de vieilles disciplines de combat… »
Ouah.
Elle a vraiment de la chance de pouvoir parcourir à sa guise tous les trésors du passé de la Terre du Milieu. Veiller sur ce Savoir, l'entretenir, le préserver, c'est toute une responsabilité, mais aussi tout un honneur.
« Je trouve que vous exercez un métier génial.
-Il va sans dire que j'accorde énormément d'estime à mon travail. Beaucoup croient que c'est par les armes que l'on peut vaincre l'Ombre. Moi je crois que le Savoir est une arme beaucoup plus puissante… »
J'acquiesce. Énormément de sagesse dans ce qu'elle dit, cette dame.
«Oh, mais je me laisse trop emporter… » dit-elle, arrachant à contre cœur son regard aimant des grimoires. « Pardonnez-moi, dame Eledhrìl, mais il vaudrait mieux partir. J'ai laissé les portes ouvertes par mégarde. Le Roi me châtierait volontiers pour cette bévue.
-Je comprends tout à fait. Bon, je vais revenir sur mes pas et tenter de faire le chemin que j'ai parcouru en sens inverse. Navrée de vous avoir dérangé dans votre boulot. » dis-je en la saluant.
« Je puis vous mener aux appartements réservés pour les visiteurs. » me propose-t-elle.
« Vous feriez ça ?
-Bien entendu. »
Elle m'enjoint à la suivre. En sortant, elle murmure des paroles que je ne saisis pas, mais je me doute bien qu'il s'agit d'un mot de passe elfique, car les gigantesques portes de pierres se ferment aussitôt derrière nous dans un lourd grincement sonore.
Nous marchons maintenant dans les allées du Palais ; elle de son pas gracieux et moi de ma démarche rudimentaire du 21e siècle. Je me surprends à exprimer à voix haute mon émerveillement face à tout ce que nous croisons dans les couloirs lumineux. Mon guide est amusé par mon comportement.
« Je longe les murs de cette demeure depuis tellement de siècles que j'en oublie sa beauté, parfois. »
Avec un air de rêverie, je soupire en caressant une des lampes argentées du couloir. On dirait une étoile enfermée dans le cristal. On ne se brûle même pas en la touchant. On ne sent qu'une douce tiédeur.
« Je regrette de partir si tôt. J'aurais encore trop de choses à voir ici. Oh, mais ne croyez pas que je me plains de la décision de votre Roi hein! » que je m'empresse d'ajouter. « Au contraire, je crois qu'il a bien fait. À bien y réfléchir, vaut mieux que je parte d'ici très vite avant que je n'attire encore les serveurs de Sauron.
-Vous savez, la décision du Roi ne fait pas l'unanimité.
-C'est vrai ?
-Certains croient que nous vous devons beaucoup... Mais ne répétez à personne ce que je viens de vous dire. Si le Roi venait à apprendre qu'un de ses sujets ne respecte pas ses choix…
-Pas d'inquiétudes. Je ne dirai rien. » lui assuré-je alors que nous longeons maintenant un couloir qui m'est familier.
« Nous y sommes. » me déclare-t-elle une fois arrivées près de ma porte de chambre.
« Ah ! Merci énormément. Je suis heureuse de vous avoir croisée. Pour être honnête, vous êtes la première elfe à s'entretenir un peu avec moi. »
Je n'ose pas lui dire aussi qu'elle est la première à ne pas me regarder d'un air hautain, mais j'ai peur qu'elle le prenne pour une insulte envers sa race.
« Ce fut un plaisir, dame Hathelwen. » dit-elle en inclinant la tête avec élégance en signe de salut. Je lui rends la pareille, avec sans doute beaucoup moins de charme, mais c'est le geste en soi qui compte après tout.
« Je ne vous reverrai probablement plus jamais, alors adieu. » ajouté-je.
Elle se détourne de moi, le coin des lèvres incurvé en un rictus espiègle. Un sourire qui ne m'est pas étranger. On dirait celui de Legolas lors de ma rencontre avec le Roi…
« Nous verrons bien… »
Je ne comprends pas trop ce qu'elle insinue. Je pose la main sur la poignée de porte pour entrer, mais je me retourne vivement, réalisant que je n'ai pas eu la politesse de lui demander son prénom.
« Au fait, comment vous vous app…. »
Je m'interromps, car elle n'est déjà plus dans les parages. Volatilisée.
Mystérieux ces elfes de la Forêt Noire.
Elle entre enfin. Je l'y attendais de pied ferme.
Étonnée de tomber sur moi, elle sursaute et s'exclame : « Indel? Ton entretien avec Legolas est term...
-Où étais-tu passé ? » l'interrompe-je, lui tendant sous le nez le livre prophétique laissé négligemment dans cette chambre.
« Oh, oh... » fait-elle, telle une gamine surprise à faire une bêtise. « Je… Je suis allée faire un tour. » tente-t-elle d'expliquer avec un sourire nerveux.
Je lui remets le livre, contrarié.
« As-tu la mémoire si courte ? Ne te souviens-tu pas de ce que Aiwendil et moi t'avions conseillé? » poursuis-je d'un ton péremptoire.
« Si si. "Garde-le toujours avec toi." Je m'en souviens très bien. Je ne pensais pas que pour quelques heures…
-Quelques heures sont amplement suffisantes pour que n'importe qui tombe sur ce livre ! » rétorqué-je d'un fort aplomb.
« Du calme ! » réplique-t-elle sur le même ton que le mien. « On est dans un royaume allié, ici. Même si un elfe survolait un peu le bouquin…
-Personne ne doit savoir ce qu'il contient! » que je lui lance, en proie à la colère.
Les lèvres pincées et le regard étréci, elle me plaque le livre sur la poitrine.
« Si ça te met tellement sur les nerfs, tiens. Prends-le, bouffe-le, brûle-le, coupe-le en morceaux, ça m'est complètement égal. Il en existe des millions de copies là d'où je viens. »
Des millions ? Les Valar soient à louer que l'Ennemi ne puisse franchir Athrada Men !
Mais… Ne sait-elle pas qu'il est impossible de se débarrasser de ce livre ici?
« Je croyais que tu connaissais assez Arda pour savoir que Sauron est en mesure de retourner n'importe quel objet à son état premier. Je peux détruire ce livre, mais si l'Ennemi en apprenait l'existence, il pourrait très bien lui faire reprendre sa forme originelle, même s'il est réduit en cendres. »
Les sourcils froncés et la bouche entrouverte, Eledhrìl se montre stupéfiée.
« Hein?! Ça je savais pas. Je l'ignorais complètement. »
Avec une certaine difficulté, je tente de lui expliquer les faits avec calme.
« Sauron était un Istari au départ. Ses dons surpassaient de loin tous ses confrères parce qu'il servait Morgoth en secret et il avait appris de lui des artifices de sorcellerie que personne, hormis Eru lui-même, ne pourrait reproduire aujourd'hui. Pourquoi crois-tu que l'Anneau Unique ne peut être détruit que dans le Mont du Destin ?
-Parce que c'est son lieu d'origine.
-Exact. Pour être certain que ton livre soit détruit pour de bon, il faudrait retrouver l'arbre avec lequel on a fabriqué les pages et le détruire aussi, jusqu'aux racines sous terre. »
Elle mesure mes paroles d'un air confus. Pour mieux comprendre, elle prend son gilet posé sur un banc et demande:
« Admettons que Sauron affectionne beaucoup ce vêtement et que je le brûle afin qu'il ne le trouve jamais. Pour le détruire de façon définitive, je devrais aussi chercher le mouton qui a fourni la laine et le tuer?
-Tout à fait. Si nous voulons être certains que Sauron ne tombe jamais sur l'Anneau ni sur quoi que ce soit qui pourrait lui être utile, il faut anéantir ces objets et tous les éléments qui furent nécessaire à leur confection. Est-ce que tu comprends, maintenant? »
Elle hoche la tête de dépit.
« N'importe qui peut rapporter l'existence de ce livre à Carn Dûm ou à Sauron. Un elfe ici peut le découvrir, en parler en toute innocence dans la Forêt à un confrère, puis être entendu par inadvertance. Sauron a de nombreux espions; du misérable ver jusqu'au loup sanguinaire. N'importe quelle créature peut se faufiler dans la Forêt Noire, tendre l'oreille et lui donner toute information qui pourrait lui servir. Et alors, s'il apprenait que ce livre existe, il ferait tout pour mettre la main dessus. Et que nous le réduisions en miettes serait bien le dernier de ses soucis. Le seul moyen, c'est de retourner ce livre là d'où tu viens. C'est le seul endroit que l'Ennemi ne peut atteindre. » dis-je en lui redonnant l'ouvrage, espérant cette fois l'avoir convaincue du danger qu'il représente.
« Navrée, Indel. » fait-elle, la mine basse. Elle dévisage ensuite le livre, perplexe.
« Quoi qu'il en soit » poursuis-je, prêts à faire fi de cette dernière sottise « j'étais venu te faire part d'un petit changement à notre horaire. Nous partirons bien avant que l'aube se lève.
-Ah ? Et pourquoi ?
-Parce que Thranduil ne s'attend pas à ce que son fils nous accompagne et il vaudrait mieux qu'il ne soit pas témoin de notre départ. Nous partirons donc cette nuit, discrètement. C'est pourquoi je te conseille de profiter des dernières heures qu'il te reste pour dormir, Eledhrìl. »
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Tout est en place. Arlin a bien voulu accepter de faire à nouveau parti du voyage. Encore endormie et le regard amorphe, Eledhrìl va lui caresser l'encolure.
« Eh ben. Je ne croyais pas te revoir de sitôt, toi. » dit-elle en baillant à demi.
J'installe les vivres nécessaires sur sa selle, en attendant que les autres arrivent. Eledhrìl frissonne sous ma cape, prêtée avant de sortir du palais.
Istanel tombe alors d'une haute branche d'arbre, provoquant l'émoi de ma compagne. Il atterrit entre nous deux dans une habile pirouette. Je me doutais qu'il nous rejoindrait de la façon la plus théâtrale possible.
« Glorfindel, je vous salue. » dit-il avec une pointe de malignité, heureux d'avoir effrayé Eledhrìl.
Incorrigible.
« Tout est prêt? » m'enquis-je sans porter attention à son comportement.
« Absolument.
-Tu es conscient qu'il ne s'agit pas d'une petite expédition ordinaire et que... »
Irrité de se faire infantiliser devant Eledhrìl, il réplique: « Si une mortelle peut affronter le désert du Nord et en sortir indemne, je le ferai les yeux fermés. »
Eledhrìl secoue la tête, visiblement exaspérée. Puis, elle demande:
« Comment ça se fait qu'on soit seuls?
-Nous ne sommes pas seuls. » répliqué-je, sentant que plusieurs ombres se faufilent entre les arbres.
Bientôt, quelques lampes argentées s'illuminent, éclairant ça et là maintes silhouettes qui émergent de l'obscurité de la Forêt. Eledhrìl regarde dans tous les sens, surprise de voir autant de gens surgir de nulle part.
Une des silhouettes baignée d'un halo doré se détache des autres et je m'empresse de m'incliner profondément devant elle.
« Ma reine... »
Eledhrìl regarde successivement Rhìnlas, Legolas, puis moi. Elle observe à nouveau la reine, dévisage ses vêtements de chasseresse et reporte une attention particulière à son visage.
« Mais… Mais c'est l'archiviste !? »
Il semble qu'elles se soient déjà rencontrées. Rhìnlas s'est encore fait passer pour ce qu'elle n'est pas.
Il se dessine sur les traits sans âges de Rhìnlas un imperceptible sourire. Ses yeux de sylvaine, malicieux et amusés, s'emparent de ma compagne et la sondent. Eledhrìl prend soudain conscience du statut de la personne qui se trouve en face d'elle et s'empresse de lui faire une révérence exagérée, totalement confuse et désemparée.
« Pardonnez-moi Eledhrìl. Je vous ai trompé. Je suis Rhìnlas et la terre que vous foulez est mon royaume. » lui révèle-t-elle de sa voix mélodieuse.
Eledhrìl, encore médusée d'avoir été victime d'un leurre, se redresse et contemple la reine avec un mélange d'admiration et de peur.
« Si j'avais su, je ne me serais pas montrée si …
-Familière? C'est précisément pour cette raison que je tenais à vous rencontrer sans artifice, sans cérémonie. Je voulais vous voir telle que vous étiez réellement sans que vous usiez des habituelles bonnes manières qui, sans vouloir dénigrer le protocole monarchique, sont proprement hypocrites et dépourvues de toute franchise. Mon identité vous aurait intimidé. Je tenais à ce qu'il n'y ait aucune barrière entre nous. J'ai alors utilisé un petit subterfuge pour vous rencontrer sans que mon titre ne nous gêne. Je devais savoir qui se cachait derrière Eledhrìl Hathelwen. »
Elle la sonde une ultime fois, effleurant son esprit pour cueillir quelques dernières informations afin de conforter la décision qu'elle a prise et renforcer l'opinion qu'elle s'était déjà faite sur Eledhrìl.
« Vous êtes une mortelle curieuse, fascinée et intègre. J'ai senti cette force qui vous habite, un don qui vous a permis de tenir tête à notre ennemi. Je puis maintenant confirmer ce que Glorfindel maintient depuis de nombreuses années. À présent, je sais que vous méritez mon aide. »
Diverti par son émerveillement sans borne face à la reine, je regarde Eledhrìl s'ahurir de ses paroles.
« Cette nuit, vous partirez accompagnée de mes fidèles ici-présent. » dit-elle en jetant un bref regard circulaire aux guerriers qui nous entourent. « Mon fils sera à leur tête et il veillera à ce que vous puissiez retourner là d'où vous venez. »
Legolas fait un rapide signe de tête à ma compagne pour la saluer. Signe de tête qu'il ne se serait pas donner la peine de faire si sa mère n'était dans les parages pour surveiller ses manières.
« Mais… Et le Roi ? » s'étonne Eledhrìl, confuse.
« Mon époux n'a jamais su remercier convenablement ses alliés. Je me fais donc un devoir de le faire à sa place, à son insu.
-Je croyais que c'était de ma faute si Bois de Mirque était envahie.
-Elle l'était bien avant que vous provoquiez les Nazgûl. Thranduil aime son pays et sa situation précaire l'afflige beaucoup. Il avait besoin de rejeter la faute sur quelqu'un et c'est sur vous deux que le courroux est tombé. Je vous demande en son nom de bien vouloir le pardonner. C'est un souverain soucieux et tourmenté. Il se montre alors prompt à l'aversion.
-Viendrez-vous avec nous ?
-Je me dois de rester ici pour réfréner la fureur du Roi lorsqu'il apprendra que son fils est parti sans son accord. »
Elle se tourne vers ses hommes et, d'une entente silencieuse, ceux-ci comprennent qu'il est temps de partir. Tous enfourchent leur monture, chacune harnachée de ce qui est nécessaire à un long périple.
« Maintenant, il faut faire vite. Il vaut mieux partir pendant que le manteau de la nuit vous cache encore des yeux hostiles. »
Rhìnlas s'approche de Istanel et la paume de sa main blanche vient épouser sa joue.
« Legolas, mon fils, puisses-tu me revenir sain et sauf. Guide tes hommes avec sagesse. »
Istanel lui serre la main avec chaleur: « N'ayez crainte, Naneth. » puis gagne son propre destrier.
Je m'incline une dernière fois devant Rhìnlas.
« Merci, ma reine, de nous accorder votre aide.
-Remerciez plutôt votre apprenti. Je n'ai fais que lui donner ma bénédiction. » S'approchant de mon oreille, elle me susurre: « Veillez sur lui, Glorfindel. »
Je lui assure qu'il n'y a rien à craindre à ce propos et je monte enfin Arlin tandis qu'elle adresse un dernier sourire à Eledhrìl.
« Namarië Eledhrìl Hathelwen. J'aurais aimé discuter davantage d'archives, de savoirs et de connaissances avec vous.
-Moi aussi, ma Dame. »
Je tends la main à ma compagne et l'aide à grimper derrière moi.
« Partez séant. Hâtez-vous ! » ordonne Rhìnlas. « Ma milice et moi veillerons à ce qu'aucun orque ne vous traque. Adieu ! »
La guerrière accomplie domine la mère inquiète. Aussi ne nous observe-t-elle pas partir avec appréhension. Elle saisit son arc et se volatilise dans les arbres, suivis de ses propres guerriers. Je sais alors que notre sortie du pays se fera sans embûches, car nul orque n'a jamais pu résister à l'arc de la reine.
Legolas donne le signal de départ et se met au galop. Arlin s'élance derrière lui et quarante autres montures nous suivent. Nous disparaissons dans les ombres de la Forêt.
----ooo----
« T'as vu cette aurore, Indel? T'as vu? C'est tellement magnifique! » s'exclame Eledhrìl dans mon dos.
Je ne la vois guère, mais je la sens presque émue et je devine qu'elle contemple le soleil auréoler de sa lumière la clairière que nous traversons.
« Je n'ai jamais assisté à un spectacle aussi ... » Elle ne termine pas sa phrase, comme s'il n'existait pas de mots pour décrire avec justesse le paysage. Je dois avouer qu'elle a raison. La Forêt semble faite d'or alors que les premiers rayons effleurent la cime des arbres. C'est un moment ou le jour et la nuit se rencontrent, se fondant l'un à l'autre, nuançant le ciel de pourpre doré et de bleu argenté. Il m'apparaît que toutes les créatures de la Forêt ont fait silence, comme si tous s'étaient arrêtés de façon subite pour admirer la scène. Ce n'est pas la première fois que je vois une aube pareille et pourtant, ce matin, j'y accorde un tout autre regard. Un regard contemplatif, communiqué par l'exaltation de Eledhrìl. Dommage que notre route nous mène bientôt hors de la Forêt. Dans peu de temps, tout ce qui nous entourera ne sera que rocailles et terre desséchée.
Tiens, comme c'est étrange.
Je m'étonne de mes propres pensées. Je regrette vraiment de quitter la Forêt Noire? Moi qui suis las de ce pays. Moi qui n'y vois que l'Ombre s'y étendre toujours plus… Considérerais-je ce territoire avec un peu moins de mépris?
J'ai l'impression que l'opinion de Eledhrìl sur la Forêt Noire m'a, en quelque sorte, influencé.
« Je ne peux concevoir que vous vous laissiez tutoyer par une mortelle. » débite Istanel dans un reniflement d'indignation alors qu'il trotte près de nous.
Je perçois le soupir d'agacement de Eledhrìl.
Il fut un temps où je trouvais aussi cette familiarité plutôt hâtive, mais plus maintenant. « Je n'en suis absolument pas offensé, Istanel. Au contraire. Il m'apparaît tout naturel que les propriétaires des Dagues-Sœurs se tutoient. »
Et ma compagne d'ajouter : « Altesse, en tant que chef, ne devriez-vous pas mener la marche? » Derrière son ton innocent et désintéressé, je perçois une hostilité bien palpable.
Istanel refuse de reconnaître qu'il devrait, effectivement, se trouver à la tête du groupe plutôt que de nous suivre et saisir la moindre occasion de faire une remarque désobligeante. Il talonne toutefois son cheval et prend les devants sans rien dire.
« Et vlan, dans les dents. » murmure Eledhrìl.
J'esquisse un sourire amusé qu'elle ne peut heureusement pas voir.
« Attention, Eledhrìl. Ne te moque pas du Prince ouvertement. Quarante de ses fidèles t'entourent alors ne leur donne pas une raison de rebrousser chemin. Ce serait bien mal les remercier de ridiculiser leur chef.
-Pff. À notre arrivée dans la Forêt Noire, tu ne t'es pas gêné pour humilier Legolas devant ses hommes toi.
-Je te rappelle que je suis son instructeur et que j'exerce sur lui une certaine forme d'autorité. Autorité, d'ailleurs, que j'ai eu beaucoup de mal à acquérir et à faire accepter. D'autre part, je ne l'ai pas humilié ; je n'ai fait que le ramener à l'ordre.
-Donc, s'il se paie ma tête, j'ai pas le droit de répliquer. Génial.
-Nous avons un mois devant nous. Au terme de notre voyage, peut-être Istanel aura-t-il eu l'opportunité de changer d'avis sur toi. »
Deux semaines pénibles s'écoulent. Les Montagnes Grises se montrent aussi peu accueillantes qu'à mon premier périple. Voyager seul avec Eledhrìl nous permettait de passer plus facilement inaperçus, ce qui n'est plus le cas avec quarante cavaliers de plus. Bien qu'aucune autre race ne soit plus discrète que la nôtre, nous devons redoubler de vigilance. Rhìnlas n'a sûrement réussi qu'à abattre les orques éclaireurs qui avaient osé pénétré le Rhovanion. D'autres rôdent dans les parages, j'en suis certain. Et ils préviendront leurs supérieurs de notre départ du royaume bien gardé de Bois de Mirque. Carn Dûm ne laissera pas passer sa chance de supprimer les deux êtres qui ont tenu tête à l'Archer Nazgûl. Ce n'est qu'une question de temps avant que l'on se lance à notre poursuite.
Entre ses tirades vipérines à l'égard de ma compagne, Istanel exerce très bien son rôle de meneur. Je le sens toutefois fébrile, voire même nerveux. Je sais que ma présence en est la cause. Il se doute que je l'observe, que j'analyse ses méthodes et ses décisions. Je ferais un piètre mentor si je n'accordais qu'une faible attention à ses agissements. Cette expédition est un véritable test. Ces cinq cents ans passés à le former ont toutefois porté leurs fruits, car je n'ai absolument rien à critiquer sur sa façon de diriger ses hommes. Il agit avec toute la rigueur et la détermination que requiert un bon chef. Il est toujours aussi déplaisant et désagréable à l'endroit d'Eledhrìl, ce qui ne lui empêche pas pour autant de lui tendre la main quand il y a une côte trop abrupte à escalader ou d'ordonner une halte dès qu'elle se montre fatiguée.
« N'eut été de ses trop fréquentes obligations de se reposer, nous aurions atteint le désert depuis trois jours. » dit-il un soir avec morosité alors que Eledhrìl dort sous ma cape.
Je lui offre un sourire en coin.
«Ce que tu appelles "fréquentes obligations de se reposer" porte un nom, Istanel, et c'est "sommeil". Il s'agit d'un besoin nécessaire à tout humain et il survient en moyenne une fois par nuit à raison de quelques heures.
-Je sais très bien ce qu'est le sommeil, Glorfindel. » me fait-il à demi insulté.
Un des elfes qui montent la garde vient soudain nous rejoindre, haletant.
« Nous devons lever le camp ! Nous sommes suivis ! »
Istanel est déjà debout et rassemble sa troupe.
« Hein…Quessquia… » émet Eledhrìl alors que je la tire brutalement de son sommeil.
« Hâte-toi ! Il nous faut quitter les lieux ! » lui lancé-je.
Effrayée, elle regarde la confusion du groupe qui se dépêche de rassembler les armes et de préparer les chevaux. Je la fais grimper Arlin et je saute derrière elle.
« À couvert ! Dans les ravines ! » ordonne Legolas.
Il lève son arc en signe de ralliement et nous le suivons tous dans les larges crevasses de la montagne.
Je sens à mon tour une présence hostile qui nous traque. Ils sont plusieurs. Plus nombreux que nous même. Istanel l'a senti aussi.
«Qui nous suit ? » demande-t-il en cours de route à son subalterne. « Des Nazgûl ? Des orques ?»
« Non. Je n'ai jamais rien vu de tel. Ils sont plus grands que des orques, mais parlent pourtant leur langage. Ils ont un visage immonde.
-Des hommes de Dun ?
-Ils n'ont rien d'humain, croyez-moi.
-Des espions de Carn Dûm, sans-doute. » je suppose.
Soudain, Legolas nous fait arrêter. Son regard s'élève sur une corniche au-dessus de nos têtes.
« Là-haut ! »
Des ombres furtives longent le sommet des combes. Elles se déplacent tels des fauves.
« Archers ! » crie Istanel.
Tous les archers y compris Istanel attrapent leurs arcs et tirent une volée. Certains missiles atteignent leurs cibles, car nous entendons de lourdes plaintes dans la nuit qui se percutent en écho dans les rochers au-dessus de nos têtes. Une des créatures s'effondre à nos pieds. Je descends à terre et retourne le corps pour voir qui sont réellement nos traqueurs.
Je ne peux dire à quelle race appartient cette chose. Elle est aussi grande qu'un homme, mais a la peau grise et hirsute d'un troll. À sa hanche, elle porte une vulgaire lame émoussée et rouillée. De grands yeux globuleux sont tournés vers le vide et il n'y a que deux fentes verticales en guise de narines sur son visage. La gueule de la créature ressemble à celle d'un orque avec cependant une dentition de loup.
« Dégoûtant ! » fait Eledhrìl, la main sur la bouche.
Istanel se doute qu'une volée de flèches ne suffira pas à éloigner ces monstres.
« Eledhrìl, dans les rochers ! » ordonne-t-il.
« Hein ?
-Allez vous cacher dans les rochers !
-Mais…
-Obéis ! » renchéris-je en tirant mon épée de son fourreau.
Arlin a compris le message et la mène derrière un amoncellement de rocs.
À cet instant, d'autres silhouettes se faufilent au-dessus de nous et se lancent bientôt des corniches pour se jeter sur le groupe. Certains elfes tombent de leurs chevaux dans la cohue, mais tous tiennent tête à l'ennemi. Trop facilement même. Ces bêtes ne semblent pas s'intéresser à nous. Nous sommes seulement dans leur chemin. Elles ont un but à atteindre.
Je tranche la gorge d'une des créatures et, dans un ultime râlement guttural, elle dit:
« Tek...Rah. »
Je reconnais le langage des orques. Je saisis toute l'horreur que signifient ces mots et je prends conscience que les bêtes essaient d'atteindre les rochers où se trouve Eledhrìl.
« Tek'rah ! Tek' rah ! » hurlent-elles entre deux grognements insipides.
Legolas les a entendus, à mon grand dam.
« "Livre"? Qu'est-ce que cela veut dire? Pourquoi ne cessent-ils de crier ce mot? » se demande-t-il entre deux coups d'épées.
Je ne m'occupe pas de la question et me rue plutôt vers les rochers. Je massacre autant de monstres qu'il m'est possible d'atteindre et devance ceux qui ne sont pas à ma portée.
Je retrouve Arlin. Eledhrìl est cachée derrière lui, accroupie au pied d'un rocher, recroquevillée sur elle-même, les mains sur les oreilles. De toute évidence, elle est horrifiée d'entendre les coups d'épées qui tranchent la chair et les hurlements lugubres de l'ennemi.
« Eledhrìl! »
Je l'attrape par les épaules.
« Ils veulent le livre! » lui annoncé-je, m'assurant que personne ne nous entend.
Les yeux ronds de peur, elle bredouille:
« Ttt... T'en es sûr?
-Ils sont ici pour s'en emparer!
-Co...Comment ont-ils su? Personne n'est au courant. Il ... Il n'y a que Radagast...
-Je refuse de croire que Aiwendil ait pu livrer l'existence du livre à l'enn... »
Me voilà interrompu par un des monstres. Il a découvert notre cachette et saute sur nous. Projeté contre les parois de la montagne, j'en échappe mon épée. Arlin s'emballe et son hennissement met en alerte la troupe de Legolas déjà occupée à repousser d'autres créatures.
« Ils ont atteint les rochers! » crie-t-il à ses hommes.
Eledhrìl, paralysée de terreur, ne bouge pas d'un pouce alors que le monstre la saisit par le cou. Elle resserre toutefois ses bras autour de son sac, là où se trouve son bouquin.
« Tek' rah! » déglutit la bête, salivant de victoire.
Je tente de récupérer mon arme, mais un autre des monstres surgit devant moi et se l'approprie tandis que ma compagne devient blanche par manque d'air.
« Tek'rah! » hurle son agresseur tout en serrant sa poigne plus fermement.
À bout de forces, Eledhrìl laisse tomber son sac et ses yeux tournent dans leurs orbites.
« Eledhrìl! »
À ce moment, je me souviens que j'ai une autre arme sur moi.
La dague.
Je m'en empare et l'entrechoque contre ma propre épée, tenue par mon assaillant. Un geste plus rapide que le sien le désarme et je lui tranche une veine du coup. Je récupère mon arme et reporte attention à ma compagne, relâchée par son agresseur. Ce dernier se penche pour ramasser le sac.
Je m'élance vers lui, mais d'autres de ses confrères apparaissent et m'obstruent la voie. Je suis bientôt entouré de toute part et je ne puis qu'entrevoir Eledhrìl étendue au sol. Je n'ai pas le loisir de savoir si elle est consciente ou non, car on m'encercle et m'attaque sans relâche.
Je redouble d'ardeur et je ne me rends pas compte que d'autres elfes arrivent à notre rescousse. Tout ce qui m'importe, c'est d'atteindre le monstre qui tient entre ses griffes le sac. Plusieurs assaillants tombent sous mes coups, mais il se font si nombreux que je doute en venir à bout.
Au moment où je commence à perdre espoir, je sens soudain ma dague vibrer dans ma main. Une chaleur s'en dégage et la lame s'illumine d'un éclat si aveuglant qu'elle irrite les monstres autour de moi. Elle aveugle tout le monde, même les miens. Il n'y a que moi qui ne s'en sens pas agressé. Je profite de ce moment d'inattention pour l'enfoncer dans le thorax de celui qui tient le sac. Surpris, il le laisse tomber et cherche à repousser ma main qui maintient la dague dans sa chair. Il lâche un cri de douleur et se crispe sur lui-même. Son hurlement s'intensifie et je réalise qu'une autre lame l'a atteint. Une lame tout aussi lumineuse que la mienne.
La deuxième dague.
Eledhrìl a recouvert ses esprits puis, dans un élan de force inespérée, s'est emparée de son arme et m'a imité.
Un spectacle qui ne nous est pas étranger se produit; le monstre part en fumée. Il éclate littéralement en poussière et, de ce fait, crée une onde de choc violente qui se répercute sur tous les gens qui nous entourent. Elfes et créatures sont projetés à terre.
Lorsque la poussière retombe, les créatures constatent toute l'ampleur de la puissance des armes que nous tenons, ma compagne et moi. Certains s'enfuient à travers des couinements de loups craintifs. D'autres, encore trop surpris par ce qui s'est passé, se font massacrer par les nôtres qui tirent cette distraction à leur avantage. Les plus téméraires des créatures se font moindre en nombre et finissent tous par être supprimés.
À l'instar de notre combat contre l'Archer Nazgûl, Eledhrìl a usé d'une trop grande force pour sa condition de mortelle et s'effondre, totalement épuisée. Sa dague a consumé en elle une quantité phénoménale d'énergie, tout comme la mienne l'a fait avec moi, car je me sens légèrement étourdi.
Mes genoux fléchissent malgré moi. Ma main trop tremblante finit par échapper ma dague et tombe aux côtés de celle de Eledhrìl. Les autres elfes nous entourent, tout aussi consternés par ce qui vient de se produire.
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Elle dévisage encore son arme alors que nous marchons au beau milieu du désert en pleine nuit. Le fait qu'on ait tenté de l'assassiner ne paraît pas du tout l'avoir ébranlé. C'est plutôt ce qui s'est passé avec nos dagues qui la hante depuis la dernière attaque.
« Eledhrìl, il faudra bien te remettre un jour.
-J'arrive pas à croire qu'on ait fait ça. Comment on a réussi à faire ça?
-À quoi fais-tu allusion exactement? Gagner l'estime de Istanel ou réduire en poussière une bête sanguinaire?
-Qu'est-ce que Istanel vient faire là-dedans?
-N'as tu rien remarqué depuis une semaine? Plus de remarques désobligeantes, plus de sarcasmes, plus de regards hautains... Je crois que ton exploit lui a fait réaliser que les mortels peuvent faire preuve d'une grande puissance et qu'ils méritent l'estime des elfes.
-Tiens, j'avais même pas réalisé.
-Rien d'étonnant. Tu passes la moitié de ton temps à dévisager cette dague et l'autre moitié à t'émerveiller du moindre caillou dans ce désert.
-Hé, te moque pas. J'essaie d'imprégner dans ma mémoire le plus de souvenirs possibles avant de quitter ce monde.
-Des cailloux, il y en a aussi là d'où tu viens, j'en suis certain.
-C'est vrai, mais il me manquera quand-même ce désert.
-Comment ce paysage peut-il te séduire?
-Oh, c'est pas le désert en soi qui me séduit, mais aucun autre territoire plat n'offre une vue aussi immense du ciel. »
Elle élève son regard vers la voûte céleste et la lumière des joyaux de Varda se reflète dans ses verres qu'elle porte sur le nez.
« Vos étoiles ne sont vraiment pas comme les nôtres. Ici, elles sont plus grosses, plus brillantes et plus nombreuses. Je comprends pourquoi vous autres elfes vouez un culte à Elbereth. »
Il n'y a qu'Eledhrìl pour trouver un aspect positif à ce désert. Tout comme elle, je lève les yeux vers le firmament et je suis bien contraint d'avouer qu'il n'y a pas d'autre région où le ciel nous paraît aussi clairement. La nuit se présente comme une mer noire emplie de diamants. Immense et infinie.
Je parviens à sourire à ce paysage qui, entre d'autre temps, me serait apparu terne, stérile et morne.
« Au fait » me chuchote-t-elle « personne n'a plus posé de question sur... sur ce que contient mon sac? »
Je lui fais non de la tête et l'enjoins à ne rien ajouter d'autre à ce propos. Chuchoter n'empêcherait certainement pas les guerriers tout autour de nous de nous entendre.
Quant au fait que ces créatures semblaient n'avoir qu'Eledhrìl pour cible, Legolas et ses hommes en ont conclu que sa venue en Terre du Milieu avait été communiquée par les éclaireurs des orques, que son exploit contre l'Archer Nazgûl avait attisé la haine de tout serveur de l'Ombre et, par conséquent, il ne fallait pas s'étonner qu'on s'en soit pris à elle, ce qui est tout à fait plausible. Toutefois, pour le reste, nous n'avons eu d'autre choix que de jouer la comédie. Pour les protéger et les préserver de la tentation, nous nous sommes tous deux montrés aussi intrigués et questionneurs lorsque nos alliés se sont demandés pourquoi nos ennemis n'avaient que le mot "livre" à la bouche. Nous aurions mis leur vie plus en danger qu'elle ne l'est déjà si nous leur avions révélé la vérité. Trop d'événements néfastes pourraient survenir par la suite. Certains exigeraient d'obtenir les informations que ce livre renferme, même si c'est pour contrecarrer les plans de l'Ennemi. Une grande confusion naîtrait au sein du groupe. Chacun finirait par être séduit à l'idée de connaître l'avenir. D'autres pourraient même renoncer à escorter Eledhrìl et ce qu'elle a en sa possession pour éviter de perdre l'opportunité d'utiliser ses connaissances. Les plus avides se retourneraient contre les plus sages et Eru seul sait comment les choses se termineraient. Tout cela, Eledhrìl semble enfin l'avoir compris, car elle se fait plus prudente que jamais. Son sac ne la quitte plus et elle dort en le serrant même dans ses bras.
J'ignore toujours comment, mais le camp adverse sait ce que contient ce sac. Par qui ou par quoi l'Ennemi est au courant, cela je l'ignore. Si nous réussissons néanmoins à retourner Eledhrìl chez elle, je n'aurai plus à me soucier des dangers que peut engendrer cet ouvrage. Par contre, je paierai cher le prix de cette assurance; je perdrai non seulement une bonne alliée, mais aussi une…amie ? Mmh. Oui, je crois que le terme est tout à fait approprié. Il faut croire que deux mois en sa compagnie ont suffi à créer un lien qui n'aurait meilleure définition que le mot amitié.
La voix de Legolas se fait alors entendre depuis la tête du groupe.
« Halte! Nous arrêterons ici pour le reste de la nuit. »
Une fois installés, je rejoins Eledhrìl, couchée sur le dos, les mains derrière la nuque. Elle regarde encore le ciel. Sans trop savoir pourquoi, je m'étends de la même manière qu'elle et une drôle de question me vient à l'esprit tandis que nous observons tous deux la nuit étoilée.
« Eledhrìl…
-Mmh ?
-Lorsque tu as quitté ton monde et que tu m'as poursuivis dans ce désert, tu m'as alors révélé avoir trouver ici ce que tu cherchais depuis toujours et, en dépit des dangers qui te guettent, tu n'y renoncerais jamais. À quoi faisais-tu allusion exactement ?
-Tu serais flatté que je dise qu'il s'agissait de toi, n'est-ce pas ? »
Je ne fais qu'ébaucher un rictus embarrassé. Je ne nie rien et elle s'en amuse. Elle lâche un petit rire sournois.
« Désolée de te décevoir, Indel, mais je faisais plutôt allusion à ce que tu symbolises ; le rêve, l'utopie, l'illusion. Arda et toi, vous êtes théoriquement des chimères pour les gens de ma réalité. Je vous ai connu grâce à… » ses yeux se tournent vers la troupe au loin pour s'assurer que personne ne fait attention à nous et elle lève la tête un moment pour me montrer que son sac lui sert d'oreiller « grâce à ce qui se trouve là-dedans et, dès lors, je me suis attachée à votre univers et j'aspirais à vous trouver, secrètement.
-Pourquoi sommes-nous chimériques ? » poursuis-je en murmurant. « Si notre histoire est relatée dans ce livre par un auteur de ta réalité, pourquoi la renie-t-on ? Pourquoi la plupart des tiens n'y croient pas ?
-Pour eux, vous n'existez que dans l'imagination de l'auteur qui a écrit ce bouquin. Comment se fait-il que son monde littéraire soit bien tangible et réel ? Ça je l'ignore. Mais ça m'est égal de ne pas comprendre. Je vous ai trouvé, c'est tout ce qui compte. Je suis heureuse d'avoir pu jouir un tant soit peu de cette illusion. Le rêve va bientôt se terminer, mais je remercie le destin de m'avoir accordée cette chance inouïe.
-Après tout ce temps parmi nous, tu es toujours persuadée de rêver ?
-J'en sais rien, à vrai dire. Si c'est le cas, eh bien, c'est le plus beau rêve que j'ai fait de toute ma vie. Je n'ai pas envie de me réveiller, mais… Ma place est chez moi, je suppose. »
Aucun autre obstacle ne s'est mis en travers de notre route depuis l'attaque des créatures. On leur a fichu une sacrée trouille. Je ne peux dire mon hypothèse à Glorfindel, mais je suis à peu près sûre que ce qui nous a attaqué est une forme d'Uruk Hai. Techniquement, d'après le bouquin, Saroumane n'a pas commencé ses hideux croisements aussi tôt dans le Troisième Âge et pourtant, je ne vois pas ce que ces choses pouvaient être d'autre. Saroumane n'est peut-être pas encore un traître à cette époque, mais qui peut vraiment savoir ? Certains détails de mon bouquin diffèrent tellement de la réalité ici (dix Nazgûl, Rhìnlas, son fils vantard…) que Saroumane pourrait très bien s'être déjà rangé dans le camp ennemi. Après tout, Radagast avait dit qu'il parlerait du bouquin à ses confrères. Peut-être que Saroumane joue les bons et sages Istari dont l'avis et le jugement sont encore très importants aux yeux des Peuples Libres, ce qui ne lui empêcherait pas pour autant d'agir en secret pour le compte de Sauron. Un genre d'agent double. Et il aurait envoyé ses premiers résultats de croisement à nos trousses pour ramener le livre. C'est une supposition grave, mais logique.
De toute façon, je n'aurai pas l'occasion de vérifier mon hypothèse. Dans peu de temps, je serai loin de tout ça. On est enfin de retour au point de départ. Nous avons trouvé le chemin de rocaille qui nous mènera bientôt à la rue de la Croisée. Je ne vois pas encore les orques, mais Indel et les siens, eux, les ont déjà aperçus.
« C'est bien ce que je croyais ; la majorité des orques de Carn Dûm est restée ici pour éviter que tu retournes chez toi. »
J'aimerais lui dire que je n'ai pas envie de partir. Je voudrais rester ici à jamais. Ces guerriers sont là pour m'aider à retourner vers une réalité que je ne veux même pas revoir. Ils vont risquer leur vie pour me renvoyer chez moi alors que je n'en ai pas du tout envie. Après tout ce temps de voyage, je me vois mal leur annoncer que je refuse de retourner là-bas. Alors, je me tais. Tout compte fait, peut-être qu'il vaut mieux pour moi de rentrer à la maison. Je n'appartiens pas à ce monde. Je n'y ai pas ma place. Et je suis responsable de ce bouquin maudit ; il faut que je l'emmène loin d'ici.
C'est dommage. Je me plaisais bien à me faire appeler "Eledhrìl".
« Nous y sommes. » déclare Indel.
Je constate en effet que, droit devant nous, se trouve un camp de fortune érigé par les orques. Quelque part derrière se trouve la rue de la Croisée. Apparemment, ils commençaient à manquer de provisions parce qu'il y a des traces de sang noir séchés partout. Les wargs et les orques se sont peut-être battus contre eux-mêmes pour obtenir les dernières rations. Ou pire encore ; ils se sont peut-être livrés à des séances de cannibalisme.
Erk.
« Ils ne nous ont pas encore vus. » dit Legolas.
Vive les capes elfiques qui nous rendent invisibles.
Legolas fait disposer la troupe en un seul rang horizontal.
« Le plan est simple. Nous les occupons tandis que vous l'amènerez en douce vers la route. »
Sans plus attendre, il s'élance au galop à la tête de ses hommes. Il m'agace ce Prince, mais j'aurais voulu quand-même avoir le temps de le remercier des risques qu'il prend pour moi. Il est parti comme une flèche. Glorfindel et moi restons sur Arlin, assez loin du camp, et nous attendons le bon moment pour tenter notre chance d'atteindre ma réalité.
Arc bandé, Legolas abat une bonne dizaine d'orques alors que son groupe ne s'est même pas encore fondu à l'ennemi. Je reconnais bien la technique de combat typique de la famille de Legolas. Je me souviens avoir lu qu'Oropher avait foncé tête première sur les troupes de Sauron à la Dernière Alliance. Son hardiesse lui avait d'ailleurs coûté la vie. J'espère qu'il n'en sera pas de même pour son petit-fils aujourd'hui.
Alertés, les orques se mettent en selle. Ils campaient là depuis deux mois et ils ne s'attendaient sûrement pas à avoir de la visite après tout ce temps. On a réussi à créer un effet de surprise. Mais il ne leur faut pas beaucoup de temps pour riposter. Ils accueillent les elfes de leurs cimeterres. Une bataille acharnée débute alors dans le désert. Quarante contre deux cents, j'aurais cru que les elfes mordraient la poussière, mais c'est plutôt le contraire qui se produit. Il n'y a pas à dire, les elfes de la Forêt Noire sont redoutables.
Legolas est méthodique; il fait repousser l'ennemi sur deux rangs parallèles. Une allée vide se forme devant nous. Le chemin sera bientôt libre d'ennemis.
« Tiens-toi prête Eledhrìl. »
J'avale difficilement ma salive.
« D'accord » dis-je avec toute l'assurance dont je peux faire preuve.
Je fais mine de sortir ma dague, mais Indel arrête aussitôt mon geste.
« Non. Nous ne nous battrons pas Eledhrìl. Tu sais tout comme moi ce qui se produit lorsque nous utilisons les dagues.
-On fait éclater l'ennemi en poussière. C'est un sacré bon atout ça.
-Et tu perds connaissance aussitôt. Nous devons tous les deux être en parfait contrôle de nos moyens. Le but à atteindre, c'est Athrada Men. Les autres se chargent du reste. »
L'allée vide que Legolas met tant de mal à créer se fait alors assez stable et sécuritaire.
« C'est le moment ! » dit Glorfindel en élançant sa monture au galop. « Accroche-toi ! »
Il se fraie un chemin tandis que la troupe elfe veille à protéger nos arrières. À plusieurs reprises, les orques cherchent à nous barrer la route, mais un elfe surgit toujours au bon moment et le repousse. Glorfindel a pleinement confiance en son Istanel ; il galope sans se préoccuper de nos assaillants. Il ne dégaine même pas son épée. Il ne doit pas tenir compte du combat. Il ne se concentre que sur le but à atteindre ; Athrada Men.
Nous arrivons sur la route et nous dépassons, à mon grand soulagement, le panneau de bois écrit en Valarin. Le désert se fait bientôt remplacer par des édifices délabrés et le chemin de rocaille devient un pavé noir.
Nous sommes de retour dans la rue de la Croisée, telle que je l'ai laissée ce jour où j'ai raté le bus pour aller à la fac.
« On a réussi ! » je m'exclame.
Bénis soit Legolas et les guerriers de la Forêt Noire.
Indel me dépose à terre et descend ensuite à son tour. Il m'observe un long moment. Il oublie ce qui se déroule tout près. Je sais ce qu'il est sur le point de me dire, mais il a du mal. Tout comme moi d'ailleurs. Mais je le devance tout de même.
« Je sais. Il vaut mieux que chaque chose reste à sa place, dans le monde auquel il appartient. Et c'est valable pour moi aussi. Je ne tenterai pas de revenir sur la route de la Croisée. Toi non plus, je présume. Tu as ta vie là-bas et j'ai la mienne ici. »
J'ai peine à croire que je dis ça alors que je me plaisais à penser que j'avais réellement un rôle à jouer en Terre du Milieu, comme Radagast l'avait supposé.
Indel reste silencieux et immobile et je jurerais que derrière son visage impassible se cache un certain sentiment de tristesse. J'ose espérer alors, en dépit de toute la pertinence qu'il accorde à mes paroles, que Indel regrette qu'il ne puisse y avoir d'autre alternative que la séparation.
« C'est l'heure des adieux, je crois. Remercie tous les autres de ma part. Et surtout, merci à toi pour… pour tout. Au revoir, Indel. »
Il finit par afficher l'ombre d'un sourire.
« Au revoir, Eledhrìl Regard de Verre.
-Regard de Verre ? »
Et son sourire s'élargit.
« Il est temps de lever le mystère sur le prénom que je t'ai donné.
-Eledhrìl signifie regard de verre, alors ? C'est une allusion à mes lunettes? »
Il acquiesce.
« Et plus anciennement dans le corpus sindarin, cela signifie regard limpide ou regard clair, car à travers tes yeux, Eledhrìl, on y voit les choses à leur état pur, on les voit sous leur meilleur jour. Grâce à toi, jamais plus je ne verrai le Désert du Nord et la Forêt Noire d'un œil méprisant. »
Il pose une main sur son cœur et s'incline devant moi avec gravité.
« Namarië Eledhrìl Hathelwen. »
Émue et touchée, je lui rends la pareille à la manière bien typique de mon monde; je lui donne une franche accolade. Il se montre un peu perplexe, mais ne semble pas offensé.
Un sifflement sec se fait alors entendre en écho dans la ruelle. Une flèche noire ricoche sur le pavé, tout près de nous. Certains orques ont échappé à la vigilance des elfes et sont parvenus à traverser Athrada Men.
D'autres missiles sont décochés dans notre direction. Arlin se cabre de peur et Glorfindel me prend par les épaules et me plaque contre un mur de brique pour m'éviter la trajectoire des flèches. Un archer plus adroit rafle cependant l'épaule de mon compagnon.
« Indel ! » émets-je, horrifiée. Il grince des dents, mais ne bronche pas. De son bras valide, il me pousse vers l'avant.
« Cours ! » me crie-t-il.
Je n'ai pas envie de courir alors qu'il est blessé !
« Mais…
-Va ! » m'ordonne-t-il. « Et ne te retourne pas ! »
À contre cœur, je détale comme un lapin, terrifiée et angoissée. J'entends d'autres flèches siffler dans ma direction, mais je ne cesse de courir. Cette rue est si étroite. Ils ne pourront pas rater leur cible ! Je prie que mes jambes me mènent sur la Main avant que l'on m'atteigne. J'ai l'impression que cette route n'en finit plus. Les sifflements se rapprochent de moi. Ça y est, ils vont me toucher ! M'abattre comme du gibier !
Au moment où je traverse le panneau de la rue de la Croisée, les sifflements s'évanouissent. J'en déduis que les flèches se sont désintégrées aussitôt arrivées dans ma ville, soumises à la malédiction. J'arrive sur la rue principale, à bout de souffle et en état de choc. Je rase le mur de l'édifice qui fait face à la Main, de peur que les orques surgissent de la Croisée pour m'attraper. Quoique, ce serait stupide de leur part, car ils s'effaceraient aussitôt. Je n'entends aucun écho de combat, par contre. Est-ce que Indel leur a échappé ? Tout ce que j'entends c'est mon cœur qui bat la chamade. Au bout de nombreuses secondes d'appréhension, je me décide à jeter un coup d'œil. J'approche le poteau qui soutient le nom de la rue et ma main se crispe autour tandis que je regarde ce qui se passe au fond de la Croisée. Elle est complètement désertique. Pas la moindre trace de combat, pas le moindre indice de la présence des orques… encore moins celle de Glorfindel. Le silence et le vide total.
Je m'avance d'un pas incertain dans la rue et je ne vois plus de chemin de rocaille au loin ni l'autre panneau écrit en Valarin. Il n'y a que des poubelles nauséabondes, des murs de briques et, tout au bout, la pancarte où il est écrit « cul de sac ». Derrière se trouve la falaise surplombant le fleuve de la ville.
Les cheveux malmenés par le vent qui souffle de façon sinistre, je m'approche du précipice et dévisage le paysage urbain sur le rivage opposé.
« Indel… » murmuré-je bêtement, comme s'il allait répondre à mon appel.
Ça y est. Le rêve est terminé. Et le réveil est affreusement brutal.
Fin
Mouahahaha. Je vous ai eu.
À suivre...
Réponse à celles que je ne peux écrire en utilisant la fonction « reply ».
Moimême : (J'adore ce pseudo, huhu.) Eh bé ! Je dois t'avouer que c'est en recevant ta review que j'ai trouvé toute la motivation nécessaire pour écrire ce chapitre. Tout un boost d'énergie ! Grand merci ! Je vois que nous avons les mêmes opinions quant aux histoires d'amour versus histoires d'amitié. Ravie que mon Legolas te plaise. Il s'assagit un peu dans ce chapitre, mais il aura l'occasion de montrer à nouveau son côté suffisant arrogant. Encore merci pour le soutien !
Citron-elle : (J'adore aussi ce pseudo, rehuhu) Merci du commentaire. Bref, mais apprécié. Je pense, en effet, que cette histoire se distingue des autres du même genre (parce que, bon, hein, on s'entend que c'est pas la première fic où une fille de la réalité débarque en Terre du Milieu) par le fait qu'on ne connaît pas le prénom de la protagoniste.
Norma : Je t'ai déjà envoyé un e-mail, mais je tiens à te remercier ici aussi. Oui, la réalité est morne et terne quand on la compare à Arda. Au moins, il existe quelques personnes dans ce monde qui vénèrent le même univers fantastique que nous. Comme ça, on se sent moins seuls. Merci pour le soutien.
