Voilà voilà !
Quand Elyssa ouvrit à nouveau les yeux, il faisait encore noir. Elle commençait à en avoir assez.
La première chose qu'elle sentit fut le drap humide de sueur sous elle. Puis elle entendit son propre souffle. Sa gorge était légèrement irritée. Avait-elle vraiment crié où était-ce encore une sorte de... cicatrice... de sa vision ?
Elle battit des paupières. Un rai de lumière passait à côté des longs rideaux, elle pouvait donc voir quelques objets. En flou. Elle se rendit soudain compte que ses joues étaient trempées, non seulement de sueur, mais aussi de larmes. Son visage devait être dans un état pitoyable.
Elyssa avala et sa salive avait goût de sang. Elle passa nerveusement le pouce sur sa lèvre. Celle-ci n'avait pas été fendue pendant, mais juste avant son horrible rêve. Horrible. Même ce mot n'était pas suffisant pour décrire toute l'horreur de sa vision, toute la terreur qu'elle avait ressentie. Rien n'était assez fort. Que s'était-il passé exactement ?
Soudain, tout lui revint en mémoire. Le sentiment qui l'avait envahie juste avant, le soulagement d'être enfin éveillée, se mua en épouvante. Sa bouche s'assécha et une pierre tomba dans sa poitrine. Elle avait un million de choses à dire - quitte à parler toute seule pour se soulager - mais le seul mot qui franchit ses lèvres fut le suivant.
- Chris !
C'était lui le blond du rêve, c'était tellement évident, pourquoi n'avait-elle pas réalisé plus tôt ? Elle bondit du lit comme si elle était montée sur ressorts, s'emmêla les pieds dans la couvertures, poussa un juron, se releva, - ouupf le sol est vraiment dur - et alluma la lumière. Elle aurait déjà dû le faire depuis un bon bout de temps, d'ailleurs... Mais quelle idiote !
Elle faillit sortir avant de se raviser en voyant l'état de son tee-shirt. Celui-ci exécuta donc un aller simple vers le sac à linge sale, vite remplacé par un sous-pull et un gilet. Tout en se changeant, Elyssa se maudissait pour les précieux instants qu'elle perdait en vaine coquetterie - la vie de Christopher était en danger, merde !
Tout d'un coup elle eut un doute. Était-il vraiment en danger ou était-elle juste victime de son imagination ? Si elle déboulait, est-ce qu'elle n'aurait tout simplement pas l'air idiote de s'être emballée par un rêve sans fondement ? Sans fondement, c'était ça le nœud du problème. Elyssa était en train de se baser sur le fait que sa vision était réelle, que Christopher était réellement aux prises avec un affreux loup-dragon ? Elle avait appris que les rêves étaient symboliques. Peut-être était-elle amoureuse de Chris - elle sentit le rouge lui monter aux joues à cette pensée - et son inconscient qui avait peut qu'on lui fasse du mal lui envoyait des images de lui dans une situation plus que critique. Et si son adversaire était une créature à moitié loup, pourquoi pas. D'ailleurs, quand elle y repensait, les visions du loup étaient apparues quelques heures après sa rencontre avec lui...
Et même en supposant que son ami était réellement en danger, que pouvait-elle y faire ? Elle n'avait aucun talent pour guérir les gens. Elle ne savait même pas dans quelle direction ils étaient partis. Si quelqu'un pouvait l'aider, c'était certainement Tanu, pas elle...
Tanu ! Elle eut comme un éblouissement. C'était le polynésien qui accompagnait le groupe Kendra-Christopher. Ce dernier n'avait donc rien à craindre, non ? Elle se laissa tomber sur son lit avec un gros "pouf". Les recommandations de Kendre lui revinrent en mémoire et un pâle sourire effleura ses lèvres. Un instant, elle fut tentée d'abandonner le vague projet qui venait de germer dans son esprit, de rester dans la chambre, à attendre patiemment que ça se passe... Et faire semblant d'être surprise quand on lui ramènerait le corps blessé de son ami ?
Depuis quand est-ce que tu te préoccupes de ce que pensent les autres, toi ? Vas-y et puis c'est tout.Elle réfléchit encore un instant avant de se décider. Si elle avait juste été victime de son imagination débordante, elle pourrait toujours prétexter... Le fait qu'elle ne supportait pas d'être mise à l'écart, par exemple. C'était entièrement légitime... Elle se leva du lit pour la ixième fois en l'espace de quelques minutes et ouvrit la porte d'un air décidé.
Ou plutôt, elle essaya. La porte ne réagit pas.
Elle appuya une nouvelle fois sur la poignée, sans comprendre. Son poing partit d'un coup frapper le panneau de bois avec un gémissement de dépit.
Évidemment. Comment avait-elle pu l'oublier ? On l'avait enfermée dans cette fichue chambre comme une pestiférée. Bien sûr, elle ne pouvait pas sortir.
Elyssa laissa libre cours à sa rage en cognant les murs, oubliant qu'elle n'était pas chez elle et qu'elle n'avait pas intérêt à casser quelque chose. Sans même s'en rendre compte, elle faisait les cent pas dans la chambre pour évacuer ses nerfs.
La jeune fille s'arrêta brusquement, le regard immobilisé sur la fenêtre. Celle-ci aurait presque pu servir de porte si elle n'était pas à l'étage et n'avait pas de grille de sécurité, tellement elle était grande... Elyssa souriait.
Forcément, si elle ne pouvait pas sortir par la porte, elle devrait utiliser des sorties plus... inhabituelles.
Le vent s'engouffra avec force dans la pièce, arrachant un frisson glacé à l'adolescente. Dehors, il faisait toujours aussi gris et l'atmosphère était plus que lourde.
Elyssa ouvrit la fenêtre encore plus grand et enjamba le garde-fou. La grille était en fer forgé plein d'entrelacs, il était donc facile de trouver des prises. Elle jeta un coup d'oeil au jardin : les fleurs comme les arbres étaient pliés dans un sens puis dans l'autre par la force seule du vent qui était en train de se transformer en tempête et la jeune fille sentit son courage s'envoler comme une vulgaire feuille de papier. Descendre serait du suicide ; remonter tout autant. Elle allait rester là, agrippée à sa grille comme à une bouée de sauvetage, attendant une bonne âme et une échelle pour la faire descendre...
Ce fut une rafale plus forte que les autres qui choisit à sa place. Ses mains lâchèrent la grille.
Elle réussit cependant à se rattraper in extremis ; le visage tendu par la douleur, elle s'efforçait de resserrer le nœud de ses doigts autour des motifs de la grille qui lui écorchait les mains. Ses jambes pendaient dans le vide. Elle décida d'abandonner la descente et de remonter. Mais quelle idiote, tout de même ! Il n'y avait que dans les dessins animés que le héros arrivait à sauter par la fenêtre comme s'il avait fait ça toute sa vie...
Cependant elle était allée jusque là. Tout ce qu'elle avait à faire, c'était ouvrir ses mains et le tour serait joué... Mais elle était encore trop haut. Si elle se cassait quelque chose ? Si elle mourrait ? On pourrait croire à un suicide. Qu'allaient penser ses parents ? Elle apporterait aussi tout un tas d'ennuis aux grands-parents de Kendra. Et puis de toute façon, elle n'avait pas envie de mourir.
Elle décida de remonter, lâchant d'une main la grille pour se hisser en haut.
Sa deuxième main, qui seule à présent la maintenant en l'air, n'eut pas la force de soutenir le poids de son corps même pour un court instant. Le visage horrifié, Elyssa vit ses doigts glisser le long du métal... Elle eut juste le temps de fermer les yeux.
Elyssa avait eu une peur bleue de se réveiller dans un autre endroit, du genre "couloir sombre avec une lumière au bout". Pourtant, en ouvrant les yeux, elle ne vit que le même jardin qu'avant, avec la même atmosphère pesante et teintée de gris. La seule différence, c'était la petite pluie qui commençait à tomber.
Elle se remit debout aussitôt et chancela. Elle n'avait rien de cassé mais sa cheville était douloureuse...Tant pis. La jeune fille jeta un regard circulaire autour d'elle et sentit une vague de découragement.
- Mais comment je sais où ils sont partis ? Euh... CHRIIIIS !
Pas de réponse.
- CHRIS ! KENDRA ! TANUUUUUU !
Elle attendit encore quelques instants sans autre réponse que le silence. Sa voix où perçaient des sanglots continua de lancer des appels aussitôt emportés par le vent. La jeune fille dut lutter pour ne pas se mettre à pleurer. De toute façon, elle n'allait pas abandonner comme ça ; pas après la frousse qu'elle s'était payée en passant par la fenêtre. Elle se redressa de toute sa taille pour tenter d'apercevoir quelque chose parmi les grands arbres - en fait, elle était cernée de toutes parts par la forêt qui dessinait le large cercle de jardin.
Rien. C'était décevant.
Elyssa piétinait sur l'herbe, cherchant désespérément quelque chose d'utile à faire. Puis elle s'avisa qu'elle n'avait pas bu du lait magique, en début de journée, et qu'elle en aurait sûrement besoin pour traverser la forêt... Qui comptait sûrement un grand nombre d'animaux venimeux caché sous les apparences fragiles d'écureuils ou de souris. Elle rentra donc dans la maison (par la porte, cette fois, visiblement les Sorenson n'avaient pas peur de voleurs...) pour se servir un grand verre dans le frigo avant de sortir. Juste avant de franchir le seuil en sens inverse, elle marmonna une sorte de prière à je ne sais quel dieu veillant sur la réserve. Pas grand-chose... Juste une petite indication pour la bonne voie... S'il vous plaît...
Elyssa referma la porte derrière elle et regarda une nouvelle fois le jardin. Ce fut là que le "miracle" se produisit.
Oh, ce n'était pas grand-chose... Cela n'avait peut-être aucun rapport avec Chris, après tout... Des corbeaux qui s'envolent, ça n'a rien de surprenant - les piafs ne peuvent pas rester perchés sur leur branches toute la journée. Mais tous en même temps ? Et dans ce vacarme assourdissant ? La jeune fille décida de le prendre comme un signe. C'était sûr, au moins, c'était qu'il s'était passé quelque chose là-bas.
Le souffle haletant, l'adolescente compta ses plaies. Son genou gauche était ensanglanté et ses mains écorchées par le contact brutal avec le sol râpeux. Cela, ajouté aux brûlures qui giflaient ses joues (la faute aux branches qui lui griffaient le visage) et à son coude abîmé par la chute un peu plus tôt.
Elle avait couru vite, bien trop vite dès le début. Il avait suffi qu'une stupide racine s'accroche à sa cheville pour la faire tomber... La cheville en question étant la même qui avait souffert lors du passage de la fenêtre, elle avait tellement mal qu'elle pensa se l'être tordue. Du coup, elle s'autorisait une petite pause, récupérant son souffle, appuyée sur un arbre. Pendant ce temps, elle essaya de démêler ses cheveux noirs et surtout d'en déloger les petites feuilles, brindilles et épines qui s'y étaient agrippées.
Quand elle eut repris un rythme cardiaque normal, les bouts de ses doigts étaient presque aussi meurtris que ses paumes et ses vêtements presque trempés : malgré la couverture des feuilles, la pluie avait manifestement augmenté en intensité.
Elle eut particulièrement le temps de s'en apercevoir quand le sol devint tellement boueux qu'elle s'y enfonçait jusqu'aux chevilles. Elle sentait que quelque chose n'allait pas, mais continua à avancer.
Ce fut quand en réalisant qu'elle allait droit dans un marais qu'Elyssa s'est enfin arrêtée, de la boue presque jusqu'aux genoux. Elle regarde autour d'elle, effarée, et constate qu'elle se trouve dans une forêt liquide : les arbres de tout à l'heure ont laissé place à d'autres espèces étranges, apparemment aquatiques. C'est précisément à ce moment qu'elle réalise qu'elle ne peut plus retourner en arrière.
Prise au piège !
