Rock-Manga-Cats : Bonjour à tous ! Merci énormément pour les 3 000 vues dépassées, waouh ! Merci à toutes celles et ceux qui nous suivent et nous lisent, merci à celles et ceux qui mettent des reviews et qui apprécient cette histoire ! Cela nous fait chaud au coeur ! :) Bonne lecture !


Une simple serviette blanche autour des hanches, je parcours silencieusement le couloir, à pas de loups, pour ne pas que ma soeur m'entende. Elle a beau écouter de la musique à fond, je m'étonne qu'elle n'aie rien entendu et ne peux que m'imaginer le terrible scénario si elle ouvrait la porte de ma chambre pour me découvrir à moitié nu avec un garçon - que dis-je, un putain de beau gosse - peut-être même déjà sur mon lit, probablement. Il n'a pas pu s'asseoir sur ma chaise vu l'encombrement de celle-ci. C'en serait fini de moi, de ma réputation, de ma tranquillité, de ma vie sociale et familiale pour le restant de mes tristes jours. J'ouvre doucement la porte, souriant malgré tout, amusé, en imaginant sa tête en voyant ça, elle qui caquette toujours. Ca lui en boucherait un coin, hein, de voir le sage et le gentil hétéro John ramener un mec à la maison que même elle - lesbienne - elle en aurait probablement mouillé sa petite culotte. Bref, je rentre dans la pièce, le sourire prêt à se transformer en éclat de rire sur les lèvres et ne lui jette qu'un bref regard pour vérifier où il est - juste à côté de moi, debout devant la lampe de chevet, un livre entre les mains. Je ne le regarde dans les yeux qu'une brève seconde, lui souris, puis referme la porte derrière moi et traverse la pièce - à moitié à poil - avec le plus grand naturel. Non pas que je n'espère pas qu'il ne me regarde pas, enfin, disons que cette idée m'a traversé l'esprit et que ça m'amuse, mais je ne vois pas non plus pourquoi je prendrais des gants, enfin, ce n'est pas la première fois qu'il voit le corps d'un homme. Lui tournant le dos, j'ouvre la porte du placard et me mets à fouiller dans les fringues en désordre.
"Bordel, ça fait du bien, une bonne douche ! Je commençais à vraiment me cailler. Si tu veux, d'ailleurs, la salle de bains est à toi."
Il ne répond pas. J'attrape un caleçon rouge et un vieux tee-shirt blanc, défais la serviette pour la laisser glisser sur mes hanches, tomber à mes pieds, comme s'il n'y avait rien de plus naturel au monde. Mon rythme cardiaque s'accélère et je donnerai cher, croyez-moi, pour savoir ce qu'il pense, pour savoir même où il regarde, puisque de dos, comme ça, je ne peux absolument pas le surveiller et il le sait très bien. Même si je n'ai pas besoin qu'il me fasse un dessin pour savoir où se porte son regard. Mon coeur cogne contre ma cage thoracique comme si j'étais devenu une gigantesque cloche d'église dont je ne serais que le seul à en entendre l'écho. Mais je me force à demeurer décontracté, les mouvements ni trop lents, ni trop empressés et me penche en avant pour mettre le caleçon. Peut-être pour l'impressionner, pour lui montrer que ce ne sont pas que des mots. Je lève enfin les bras en l'air et enfile le tee-shirt, puis me retourne vers lui en m'étirant, yeux clos et finalement, je me laisse tomber en arrière sur le lit dans un long bâillement, les bras étendus au-dessus de ma tête et un sourire sur les lèvres. Je soupire de bien-être plusieurs fois de suite.
"Je te promets de ne pas te manger si tu t'assois, Sherlock." je lance au silence avec humour.

Je me retourne pour lui faire face. Il n'a qu'une serviette autour des hanches et est encore mouillé de la douche qu'il vient de prendre. Ses cheveux aussi, qui gouttent sur son visage. Je cligne des yeux, perplexe et le suit du regard sans rien dire lorsqu'il passe devant moi et va jusqu'à son armoire. Incapable de détacher mes yeux de lui, pour une raison ou une autre, j'observe sa nuque, son dos, la ligne saillante de ses omoplates et celle, plus ronde, de la colonne vertébrale. Je réprime un frisson et me surprends à avoir envie de toucher, de faire glisser mes doigts sur la peau encore mouillée. Il laisse tomber la serviette, dévoilant le bas de ses reins et ses fesses que mes yeux se sont empressés d'aller examiner et pris soudain d'un sentiment contradictoire de honte et de culpabilité mêlées, je tourne brusquement la tête, arrêtant de le regarder le temps qu'il enfile des vêtements. Allongé - ou vautré selon les points de vue - sur son lit, il me propose de venir m'asseoir à côté de lui, mais...je ne bouge pas. Je reste figé, bras le long du corps, le livre toujours dans une main. Je l'observe silencieusement, comme si mes yeux pouvaient parler pour moi et j'aimerais vraiment que ce soit possible, je prie tous les jours pour cela. Malheureusement, l'humanité n'est pas encore assez évoluée pour maîtriser la télépathie.
"Dis-moi, tu es sûr que..."
Je me mords les lèvres, hésite, avant de finalement terminer :
"Tu es sûr que ça ne te gêne pas que je sois ici ?"

Instantanément, j'ouvre les yeux et le dévisage, intensément, sans sourire, mais sans grimace non plus. Enfin, mes lèvres esquissent un demi-sourire. Il me fait rire, planté au milieu de la pièce, à me demander si je suis gêné. Est-ce que j'ai l'air d'être gêné, franchement ? Je devrais lui retourner la question, tiens. Il se mettrait à cligner des yeux sans savoir quoi répondre. Après tout... Ce n'est pas comme si je venais de me déshabiller devant lui, n'est-ce pas ? Et je crois bien que mon sourire goguenard et la lueur dans mes yeux transcrivent parfaitement ma pensée. Je tire mon bras pour tapoter la couette, à côté de moi.
"Gêné ? Absolument pas. Pourquoi je le serais ? Assieds-toi, ou alors je serais tenté de te montrer à quel point je suis horriblement gêné que tu sois là planté comme un piquet avec ce foutu livre en main. Détends-toi ! Tu n'as qu'à enlever ton manteau."
Ma lèvre supérieure se retrousse sous un fou rire intérieur qui n'explose pas, mais métamorphose totalement mon expression, la rendant bien plus coquine qu'elle ne l'était déjà. Du menton, je lui indique l'armoire.
"Et puis tu connais le chemin, c'est pas comme si ma chambre était bien grande, n'est-ce pas ? Je t'en prie, mets-toi à l'aise, j'ai plein de fringues si tu veux..."
Je dis tout ça avec beaucoup de détachement, mais en le fixant au fond des yeux, demi-sourire machiavélique et hilare et bras croisés derrière la tête. Je sais très bien qu'il comprend ce que je veux dire en réalité.
Tu essayes de me faire passer pour celui qui est gêné et toi, bien sûr, au mec qui conserve son calme en toutes circonstances... Pas de soucis, chéri, je suis parfaitement capable de me désaper devant toi. Alors, hein, qui c'est qui est le plus gêné des deux, maintenant ?
Et je continue de le dévisager en silence.

Je me demande s'il a compris le sens réel de ma question. Au vue de sa réaction, je dirais que non. J'ai plutôt l'impression qu'il se fout de moi, mais sans forcément le vouloir. Il est là, à me fixer, sourire aux lèvres, yeux pétillants. Le sentiment qui me traverse est assez étrange. Ca ressemble à de la...déception ? Une sorte d'abattement face à ses sous-entendus évidents. Sans un bruit, je fais glisser mon manteau le long de mes épaules et le laisse simplement tomber sur le sol, sans le quitter des yeux, une expression impassible sur le visage, puis je retire mes chaussures de la même manière - et je dois avouer être soulagé de libérer mes pieds de ces foutues converses à la con ! Je l'enjambe sans gêne et me laisse choir à côté de lui. Je relève les jambes et croise mes bras autour de mes genoux, restant quelques instants dans cette position, puis je tourne la tête vers lui et le dévisage plusieurs secondes sans rien dire. J'attends, mais comme il ne dit rien de plus, je lâche un soupire et me penche en arrière, m'adossant au mur. Je ferme les yeux.
"Au cas où ça t'intéresserait, moi, ça ne me gêne pas d'être ici. Je préfère, en fait, mais bon, ça n'a pas beaucoup d'importance."
Je crois que mon ton était légèrement las. Non, pas las. Blasé ? Je fais une pause, puis rouvre les yeux. Mes doigts se crispent légèrement sur mes genoux à cause de ce que je m'apprête à dire.
"C'est quand tu veux."

A peine ai-je fini ma phrase qu'à son expression, je comprends que j'ai - encore ! - fait une gaffe. Mais c'est seulement lorsqu'il commence à retirer son manteau, avec une lenteur troublante, une lenteur... Je ne sais pas... Que j'en réalise l'ampleur. Sa...sa façon de me fixer, l'expression blême, vous savez, comme si quelque chose avait chuté en lui et qu'il me l'exposait dans toute sa...crudité. Sa façon de se déshabiller... Il ne serait jamais aussi nu s'il retirait ses vêtements entiers et l'effroi me saisit, s'abat brutalement, me paralysant contre le matelas et pétrifiant mes muscles. Je ne peux détacher mes yeux des siens et pourtant, c'est comme si chaque seconde de contact visuel me brisait le coeur un peu plus, inexorablement. Mais je ne peux juste pas regarder autre chose que ces deux grands yeux bleus, qui dans ce corps presque...éteint, abandonné, me hurlent les pires insultes que les mots jamais ne pourront exprimer. Lorsqu'il passe au-dessus de moi pour s'asseoir, je détourne le visage et regarde le plafond, le coeur lourd, comme si un poids venait soudain obstruer mon sternum. Je déglutis, sourcils froncés, bouche entrouverte, laissant couler un filet de souffle timide sur mes lèvres en sentant son regard posé sur moi. Mais ce n'est que lorsqu'il s'éloigne pour s'adosser au mur et que je ne peux plus le voir que je laisse les larmes rouler sans bruit sur mes joues, s'échappant de mes paupières et glissant sur mes tempes pour mouiller la couette. Je pensais qu'il aimerait, jouer. Ce n'était rien de plus qu'une invitation. Mais jamais je n'aurais...jamais, jamais je... L'image - lui, faisant glisser son manteau, son regard, sa lenteur - défile encore et encore dans ma tête. Car c'est exactement l'image que je me fais d'une femme-objet, vendue à un porc sans pitié et méprisable qui ne cherche pas à savoir si elle pense bien, mais juste si elle baise bien. Et elle sait, qu'elle a intérêt à se taire. J'ai vu ça plusieurs fois dans les films et je ne sais pas, je ne voulais pas...
C'est quand tu veux.
Je crois que je cesse de respirer pendant plusieurs longues secondes.
Tout, tout, j'aurais pu tout entendre, je crois. Mais ça... Je ne comprends pas tout de suite, d'ailleurs, le sens irréaliste de ces mots - qui ne peuvent être réels, ce n'est pas possible, c'est un cauchemar !
Mes larmes s'intensifient, ma bouche s'ouvre comme pour pousser un sanglot que je retiens de toutes mes forces. Je me mets à trembler, un froid extrême s'emparant de moi. Incapable de répondre quoi que ce soit, incapable même de me souvenir que c'est réel et que je ne suis pas en train de vivre un de mes pires cauchemars, je me traîne sur le côté jusqu'au bord du lit, lui tournant le dos et me laisse choir au sol. Dos contre le sommier, roulé en boule comme si je pouvais disparaître, les mains plaquées sur les yeux. Je ne peux soudain me retenir. Je laisse échapper un sanglot, puis un second et finalement, je me retrouve à pleurer véritablement, en sourdine. Comme un enfant. Comme l'enfant que je suis resté et qui ne cherchait qu'à s'amuser.

J'ai la mâchoire serrée, le menton qui tremble tellement je suis tendu. Au fond de moi, ce que j'ai dit me répugne, parce que je n'en ai pas envie, pas comme ça et je ne me suis rendu compte de l'ignominie de la chose qu'après avoir prononcé ces horribles mots. Mais c'est trop tard maintenant. Je reste là, contracté de tout mon être, les yeux fixés sur mes doigts qui serrent mes genoux à m'en faire mal. Sherlock, là, t'as été con. Mais genre, vraiment con. Comme d'habitude, dirait sans doute Mycroft et cette pensée ne me fait même pas sourire.
Il ne se passe rien. Absolument rien. John n'a même rien dit. Sortant de ma torpeur, je jette un coup d'oeil peu assuré vers lui. Il n'est plus là. Il est par terre. Je n'y comprends rien. Rien du tout. Je crois que cette fois-ci, la situation m'a totalement échappé. Incrédule, je lâche mes genoux et traverse le matelas à quatre pattes, allant jusqu'au bord. Je baisse les yeux. Il est là, à même le sol, recroquevillé sur lui-même, secoué de tremblements. Je ne comprends pas sa réaction. Je ne comprends pas la mienne non plus à vrai dire. En fait si. C'est le soulagement de savoir que ce n'était pas ses réelles intentions, que je m'étais trompé, mais le mal a été fait et je me retrouve là, à ne pas savoir quoi dire ou quoi faire. J'ai été bête. Bête de l'avoir rabaissé à quelque chose qu'il n'était pas. J'ai tellement l'habitude, ou plutôt, je suis tellement persuadé que tout le monde va penser et agir d'une certaine manière que je l'ai compté dans le lot, même si au fond, j'espérais qu'il n'en faisait pas partie, parce que pour une fois, j'avais trouvé quelqu'un qui, malgré les prises de têtes et tout le reste, avait été sincèrement gentil avec moi. Et bien il n'en fait pas partie, en effet. J'ai peur d'avoir fait une bourde irréparable.
"...John ?"
Ma voix est faiblarde et tremble. De toute évidence, parler n'est pas la bonne solution. Je serais incapable de lui dire ce que je veux. Je tends un bras vers lui, toujours perché sur le matelas et mes doigts viennent effleurer son épaule.
"John, je..."
Mon menton tremble de nouveau. Ma main glisse vers son crâne et je caresse doucement ses cheveux, de manière très maladroite il est vrai.
"Je suis désolé."

Je l'entends à peine s'approcher et ses mots sont devenus lointains. Lorsque ses doigts entrent en contact avec mon épaule, puis avec mes cheveux, je me recroqueville davantage sur moi-même, comme pour me mettre hors d'atteinte. Ce n'est pas comme s'il venait de m'insulter, non, une insulte, on peut la gérer. C'est un peu comme si... Imaginez vous tombez sous le charme d'une personne dans son intégralité, son physique, mais aussi son caractère, ses mimiques, sa façon de parler, de regarder, de respirer, de...d'être. Ca s'appelle sûrement tomber amoureux. Je ne vais pas me cacher ou lui mentir. Il le sait très bien, qu'il m'attire, mais ce n'est pas pour ça que j'ai envie de le renverser contre le matelas et de le violer sans vergogne. Je n'avais peut-être même pas envie de faire l'amour. Seulement des caresses, de la tendresse. Je ne m'attendais absolument pas à une telle réaction. Tout est parti en délire sans que je ne puisse comprendre, sans que je puisse faire autre chose que sangloter, à terre, prostré sur moi-même. Je ne lui en veux même pas. Je pourrais être en colère s'il m'avait insulté, mais là, c'est différent, c'est le vide blanc, glacé, sans retour, d'une réelle blessure. J'ai déjà du mal à assumer certaines de mes tendances, alors s'il... J'entends ses excuses, sa voix tremblante. Je voudrais lui dire de me lâcher, de cesser de me toucher. Non pas que ce soit douloureux, c'est juste... La douceur de son contact, après une telle violence des mots, me brûle. C'est insupportable, je ne peux juste pas. J'ai l'impression que le monde dégringole. Je me redresse, mon corps irrémédiablement attiré par lui, l'envie qu'il me prenne dans ses bras, mais tout mon être refuse. Je n'ose même pas le regarder dans les yeux, ni même le toucher. Je serre mes bras contre moi comme pour me faire le plus petit possible, me tenant hors d'atteinte. Pas comme une punition, mais plutôt parce que je me sens sale. Terriblement sale.
Secoué de sanglots intérieurs, je me mords fortement les lèvres et me relève, dos courbé, me cachant le plus possible, pour me glisser sous la couette. Je reste un long moment comme ça, à me vider de mes sanglots, incapable de lui dire quoi que ce soit et ébranlé jusqu'au fond de mon coeur. Puis lentement, progressivement, ça cesse. Je fixe le mur en face de moi, les yeux bouffis, l'esprit vide.
"Jamais je n'aurais eu envie de te toucher sans ton accord et encore moins de te contraindre à ma volonté, je lâche enfin d'une voix blanche, fragile. Et si j'avais eu envie de toi, ça n'aurait été que si toi tu en avais envie, que si je voyais dans tes yeux une lueur de désir. Mais apprends que je n'ai jamais fait l'amour avec aucun homme et s'il s'était passé quelque chose, ce n'aurait rien été de plus que des caresses dans le seul désir sincère de t'apporter du plaisir, de la douceur et du bien-être."
Je retrousse les lèvres de dégoût, d'écoeurement. C'est ça, en fait. C'est comme s'il m'avait écoeuré de quelque chose que je ne suis pas.
"Et jamais je n'aurais dépassé la limite de la ceinture, si tu veux tout savoir, parce que je sais que tu n'es pas à l'aise avec ça - et pour tout te dire, moi non plus - donc je n'aurais pas voulu essayer contre ton gré, parce qu'au risque de t'étonner, je considère que faire l'amour, c'est un acte d'amour et de douceur et non de violence."
J'aurais pu rajouter "Mais si je te dégoûte à ce point, la porte est grande ouverte.". Je le pense si fort que j'aimerais disparaître. Mais je ne le dis pas, parce que ça va au-delà, parce qu'il m'a pris pour un monstre et que je n'ai plus d'autre choix que d'être entièrement sincère, sans jeu ni drague. Ma voix elle-même est dénuée de tout reproche. C'est une voix blême.

Je m'écarte instinctivement lorsqu'il se redresse, enlevant ma main de ses cheveux, me reculant pour le laisser s'installer sous les couvertures. Il me tourne le dos et je ne sais pas ce que je suis supposé faire dans ce genre de situation. Comment le pourrais-je ? C'est bien la première fois que j'y suis confronté. Lorsqu'il se met à parler, c'est encore pire je crois. Je l'écoute sans rien dire, un courant glacé me traversant et je reste là, figé, agenouillé derrière lui. Lorsque le silence s'installe de nouveau entre nous, je consens enfin à bouger, m'asseyant dos contre le mur, me recroquevillant sur moi-même, mes genoux m'écrasant presque la poitrine. Je n'ai toujours rien dit, mais en fait, je n'ai rien à dire. Je n'aime pas qu'on me parle de ça, parce que ça touche un point sensible et douloureux. Pourquoi, ce ne sont pas vos affaires, ni les siennes. Je n'ai juste pas envie d'y penser, pas envie d'y réfléchir, mais ça, c'est la théorie. Parce que dans la pratique...dans la pratique, ce n'est pas mieux. Je crois que dans le fond, ce qu'il a dit, ça m'a fait plaisir...enfin pas plaisir, mais en tout cas, ce n'était pas spécialement insultant envers ma personne, enfin... Ecoutez, c'est assez confus dans ma tête et si vous étiez à ma place et bien je suis sûr que vous ne seriez pas dans un meilleur état que le mien. Le silence s'étire en longueur. J'ose à peine respirer. On ne va quand même pas rester comme ça ad vitam eternam, si ? Je parviens finalement à desserrer mes mâchoires crispées pour articuler ces quelques mots :
"Je... Je vais partir... C'est mieux..."
Mais je me rends compte que je n'arrive pas à bouger. Je ne peux pourtant pas rester là, ça me paraît évident maintenant. Pourquoi des pensées si contradictoires me traversent en cet instant ? Mon esprit me hurle "Barre-toi. T'as rien à foutre là, alors barre-toi." mais mes membres refusent de m'obéir...
Oh.
Je sais pourquoi.
Je ne veux pas rentrer chez moi.
C'est con hein ?
Je lâche finalement un soupir. Le soupir de celui qui a perdu contre lui-même.
"En fait... Non."

Il ne répond pas et sa seule réaction est de s'adosser au mur. Ca m'est égal, je crois. Je ne m'attendais pas à ce qu'il réagisse, je ne désirais d'ailleurs rien d'autre qu'il entende ces mots tout droit sortis de mon coeur. Il prononce quelque chose. Je fais un effort pour que sa voix couvre le sifflement qui a empli mes oreilles et comprends qu'il doit partir, que c'est mieux ainsi. Si mon corps n'était pas aussi pétrifié qu'en cet instant, j'aurais sûrement haussé les épaules, mais même mon regard, figé sur le mur, ne dévie de sa trajectoire et je ne m'étonne même pas de ne l'entendre s'en aller, comme si mon cerveau s'était déconnecté de l'espace-temps, de la logique, de tout et qu'à présent plus rien ne pourrait ni m'étonner ni avoir d'importance. Je ne pourrais dire s'il s'est écoulé une heure ou une minute depuis que j'ai parlé, ça non plus, ça n'a plus d'importance. Lorsqu'il reprend la parole, je mets un moment à comprendre que son "En fait... Non." faisait suite à sa réplique précédente et qu'il avait entre temps changé d'avis. Après tout, comme il veut, ça m'est égal désormais. Mon matelas ne doit pas être si dégoûtant, repoussant ou que sais-je encore que ça, lui, au moins. Mais ça ne me fait pas sourire. Je finis par me redresser, comme un fantôme, le regard vide et fixe, les traces des larmes encore sur mes joues. Je me relève sans le regarder, sans l'éviter non plus, comme si à présent il m'était totalement et irrémédiablement inaccessible. Ce n'est pas à cause d'un sentiment de rancune ou parce que soudain, j'ai cessé de le désirer, ni même pour me punir moi-même, c'est...autre chose. Un sentiment étrange, comme une nausée à l'âme.
Je ne pourrai plus le toucher, ni même y songer. Je m'y brûlerais les doigts, je m'en consumerais le coeur et le cerveau. Je titube sur place, le corps las et me dirige vers le bureau. Je me saisis d'une petite bouteille d'eau, la dévisse automatiquement. Il faut que je réponde, sans doute. Je lève la bouteille, l'arrête alors que le goulot allait toucher mes lèvres et souffle d'une voix sans timbre :
"Comme tu voudras."
Puis je me mets à boire à grosses goulées, dos tourné et reviens lentement - robotiquement - vers le lit pour m'y allonger sur le dos, visage vers le plafond que je me mets à contempler avec le même détachement effrayant.

"Comme tu voudras" c'est tout ce qu'il trouve à dire ? Je veux dire, tout à l'heure, quand j'ai menacé de partir, il m'a plaqué contre un mur pour pas que je m'en aille et là... Là... J'ai l'impression que ça ne lui fait ni chaud ni froid. Que si j'étais réellement parti, ça aurait été pareil. Et c'est... J'en ai la gorge serrée. Pourquoi ce sentiment d'amertume me submerge ? Ca n'aurait pas dû se passer comme ça, mais en même temps, comment aurais-je voulu que ça se passe ? Il ne bouge toujours pas, ne dit rien de plus. C'est limite flippant. Je n'aime pas ça. Il est clair que cette situation, ce n'est pas ce que je voulais. Et c'est de ma faute en plus, parce que j'ai dit un truc qui fallait pas. Mais en même temps comment je pouvais savoir que...qu'il...qu'il était comme ça ? Je détends mes jambes, les étirant de tout leur long sur le matelas. A force d'être resté dans cette position, je commençais à être tout engourdi. Je me frotte énergiquement les bras pour en chasser les fourmis qui y ont élu domicile.
"Tu sais John... Tout à l'heure quand je disais que ça me gênait pas d'être ici, je le pensais."
Je ne sais même pas pourquoi je lui dis ça. Et pourtant je continue sur ma lancée, incapable de m'arrêter maintenant que j'ai commencé, fixant un point invisible sur mes jambes étendues devant moi.
"En fait, pour être tout à fait honnête, je préfère même largement être ici que chez moi. Et tu sais pourquoi ? Parce que si je rentrais, là, maintenant, je serais obligé d'affronter leurs regards désapprobateurs, leurs remarques déplaisantes, leur mépris. Ou pire : leur ignorance totale à mon égard. Des fois... Des fois, je me demande s'ils chercheraient à me retrouver si un soir, je ne rentrais pas. Seraient-ils seulement inquiets ? Va savoir... Après tout, à la base, ils ne voulaient pas de moi. C'est vrai, j'ai sept ans d'écart avec mon frère, ça fait beaucoup. Ma mère ne voulait qu'un seul enfant, je ne suis qu'un malheureux incident. Du coup, il n'y en a que pour mon frère et moi je n'existe pas. Moi je peux crever, tiens. Alors, je passe mes journées dehors et mes soirées enfermé dans ma chambre. Je fais le mioche rebelle, le petit con qui refuse de rester à la place où on l'a mis. Je vais même jusqu'à faire exprès de me faire convoquer dans le bureau du proviseur, juste pour leur rappeler que j'existe et qu'ils ne se débarrasseront pas de moi aussi facilement. C'est pour ça que...non je n'ai pas envie de rentrer chez moi..."
Au fur et à mesure que je parlais, l'émotion m'a submergé, ça a été plus fort que moi. J'ai perdu le contrôle de ma voix qui s'est mise à trembler. Même mes yeux me piquent. Merde. J'essuie les larmes qui menacent de couler du revers de la manche de ma chemise et me tourne vers lui, l'observant quelques instants avant de tendre lentement un bras hésitant vers lui. Ma main vient se poser sur son poignet, l'effleurant à peine. Je le fixe dans les yeux.
"S'il te plaît... Laisse-moi rester encore un peu. Promis, je ne ferai pas d'histoire. Pas même un bruit. Je serai comme un fantôme. Alors, s'il te plaît..."

Il commence à parler. Je l'écoute d'abord sans l'écouter, puis je comprends qu'il a l'intention de parler, de vraiment parler. J'ignore à quel moment exact je tourne les yeux vers lui, sans bouger, juste mon regard, impassible et muet, qui se fixe sur lui. Quelques heures avant - ne serait-ce qu'une demi-heure, avant ça, je sais que ses propos m'auraient blessé dans l'amour que je lui porte. Là, ce n'est pas pareil. Je ne suis plus impliqué. Je l'écoute en essayant d'assimiler ce qu'il dit. Mais ce n'est que lorsque je vois l'émotion troubler son visage et ses yeux pleurer pour la première fois que ça m'atteint vraiment. Je ne pleure pas, mais le froid me saisit le visage et je fronce brièvement les sourcils comme pour comprendre pourquoi, pourquoi il se confie maintenant. Tout à l'heure, ça aurait été tellement plus simple de le prendre dans mes bras, de le consoler...de lui dire que personne n'est inutile, que personne n'est rien ou invisible et que même si ses parents ne l'aiment pas comme il faudrait, peut-être qu'il y a plein d'autres gens qui l'aiment à sa juste valeur. Moi, par exemple. Mais je ne peux plus faire ça... Soudain il me touche le poignet sans que je ne m'y attende et je ne peux retenir un frémissement de recul. Ses supplications me mettent mal à l'aise, ça me trouble.
"Bien sûr que tu peux rester. Je te l'ai dit, je ne vais pas te foutre à la porte."
Ma voix a toujours le même timbre vide inquiétant, dénué de reproche ou d'intentions quelle qu'elles soient. Je me redresse et le regarde droit dans les yeux, avec un calme olympien. Et c'est justement ce manque soudain de maladresse qui devrait l'inquiéter, mais sans doute ne me connaît-il pas suffisamment pour cela. Et quand ma voix sort, elle a perdu de ses bafouillements, de ses rougeurs à mon visage.
"Sherlock... Tu sais, personne ne pourra changer ce que tu vis, ni améliorer ce qui devrait être et dont tu souffres. Personne ne pourra remplacer ce que tu n'as pas blessures, tu les garderas toute ta vie. Mais petit à petit, tu apprendras à faire avec, à trouver de la joie malgré tout, ailleurs, peut-être."
Je prends une inspiration.
"Et tu devrais leur dire tout ça. A tes parents. Crois-moi, dire ce qu'on a sur le coeur est toujours la meilleure solution. Mets-toi en colère si tu es en colère, pleure si tu as envie de pleurer, mais exprime-leur tout ce que tu ressens. Après tout, tu n'en sais rien. Ca vaut peut-être le coup : peut-être que tu te trompes. Peut-être que tu ne te trompes pas, mais qu'ils seraient touchés malgré tout et apprendraient à t'aimer à partir du moment où tu leur prouveras que tu peux te mettre en colère, pas comme un ado rebelle, mais comme un être humain qui a mal. Et s'ils ne le sont pas, alors, au moins, tu pourras être fier d'avoir été fidèle à toi-même. Il faut toujours aller au bout des blessures originelles pour pouvoir aller de l'avant."
Je lui souris, avec les lèvres et les yeux. C'est un sourire tendre et chargé d'amour pur, mais que je pourrais adresser à n'importe quel être humain et ça a quelque chose d'un peu triste.
"Et puis un jour tu trouveras quelqu'un qui te conviendra. Quelqu'un qui te comprendra et avec qui tu pourras recevoir toute la tendresse dont tu as manqué."
Et mon sourire, ça veut sans doute dire qu'à présent, j'ai bien compris que je n'étais pas cette personne.
"Je te le souhaite sincèrement."
Je détourne la tête, me saisis de mon coussin pour le mettre à terre et me lève pour aller vers le placard. J'en sors plusieurs couvertures, deux que j'étale à même le sol à côté du lit et une dont je m'enroule. Debout de profil, sans le regarder je termine :
"Alors bien sûr que tu peux rester."
Et sans lui expliquer - ainsi il pourra être entièrement sûr que je ne lui sauterai pas dessus pendant la nuit - je vais éteindre la lumière et me couche dans le noir sur les deux couvertures pliées, puis ferme les yeux, laissant l'épuisement, moral et physique, m'emporter rapidement dans le sommeil.

"Quelqu'un qui te conviendra." De tout ce qu'il a dit, c'est la phrase qui me triture le plus l'esprit. Quelqu'un qui me conviendra. Je ne pensais pas que ce genre de quelqu'un pouvait exister. Je ne l'ai jamais pensé. Parce qu'il ne peut pas y avoir de quelqu'un qui puisse s'accorder à moi. Impossible. Je lui jette un regard en coin pendant qu'il farfouille dans son placard et réprime un soupir. La pensée que lui, il aurait pu convenir, m'effleure un instant, mais je la balaye vite. Avec tout ce qu'il s'est passé, pas sûr qu'il veuille être mon quelqu'un et puis, dans "quelqu'un te conviendra", il faut bien que le quelqu'un en question soit d'accord pour convenir, non ? De toute façon, ça ne sert à rien. Je ne me vois pas avec quelqu'un d'autre, je suis bien trop...moi pour ça. La solitude me va bien mieux, je crois. Enfin, je croyais. Il éteint la lumière et s'allonge sur son lit improvisé. Pour pallier à ce sentiment qui me noue la gorge et me serre le coeur, je me raccroche à mes vieilles rengaines, mes vieilles convictions usées. De toute façon, s'attacher à quelqu'un, accepter que quelqu'un s'approche de toi et t'approcher de lui, c'est une très mauvaise idée. C'est prendre le risque de souffrir et des souffrances, tu en as suffisamment pour ne pas t'en rajouter, n'est-ce pas ?
Je n'ai pas sommeil. Je reste là, les yeux grands ouverts à fixer l'obscurité, les contours gris des objets de la pièce à peine éclairée par les rayons des lampadaires qui filtrent dans les rainures des volets. J'écoute sa respiration qui change au fur et à mesure que le sommeil le prend, jusqu'à atteindre ce rythme caractéristique des personnes qui dorment. Alors, quand je suis certain qu'il est profondément endormi, je me glisse le plus silencieusement possible vers lui, avec une souplesse quasi-féline et puis, toujours en faisant attention à chacun de mes mouvements pour ne pas le réveiller, je me cale contre lui, la tête sur son épaule, me recroquevillant en position foetale. Voilà, comme ça, je ne prends pas trop de place. Peut-être qu'il m'acceptera ? Un fantôme, c'est ce que je lui ai promis, non ? Il ne doit même pas sentir que je suis là...

Le malaise semble me poursuivre jusque dans mon sommeil. Pas vraiment sous la forme de cauchemars, plus comme un vague relent qui reste incrusté dans le coeur sans qu'on ne parvienne à se souvenir pourquoi exactement on garde cet arrière mauvais goût en soi. J'enchaîne les rêves saugrenus. Ils s'imbriquent les uns dans les autres comme un immense délire qui va trop vite et me donne la nausée. Puis à un moment donné, je réalise que ça va mieux, sans pour autant pouvoir déterminer depuis combien de temps. Ca va juste mieux et je déconnecte complètement de moi-même pour tomber dans un profond sommeil où peu à peu, j'oublie tout. A un moment donné, entre deux états, je prends conscience d'une chaleur à côté de moi, enveloppante, rassurante. J'ignore totalement ce que c'est et je ne me pose pas la question. Ca n'a pas d'importance. C'est agréable et c'est tout ce qui compte. Je pousse un grognement de bien-être et me mets sur le côté, pour faire face à cette chaleur corporelle dont je désire m'englober entièrement. J'enfouis mon visage dans ce qui semble être la gorge et rien ne me parait plus naturel que la présence de ce corps à côté du mien. C'est quelqu'un que je connais, quelqu'un qui est très important pour moi, si important que je n'ai même pas à me demander qui c'est - parce que c'est forcément cette personne. Point. Mes bras se font un chemin entre son torse et ses bras, se glissent par-dessous pour envelopper sa taille et en émettant de petits soupirs de gorges, je fouille du visage pour trouver la bonne position. Mes jambes vont chercher les siennes, je pose mon pied valide - gelé - sur ses mollets, pour me réchauffer. Il n'y a plus aucun problème. Je me sens bien, léger, comme libéré d'un poids qui m'obstruait la poitrine, mais qui n'est plus. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais même plus ce que c'était. Ce n'était pas si grave, sans doute, juste un vieux cauchemar.
Je respire l'odeur de la peau de l'autre et me dis que c'est la plus merveilleuse odeur que j'ai sentie jusque là. Je pourrais demeurer ainsi jusqu'à la fin des temps, tellement c'est bon.
"Hum... On-né-bien-la..." je marmonne, la voix engourdie par le sommeil.
Je ressers davantage ma prise et mes doigts, légèrement, caressent ce que je devine être son dos, le dos de cette personne dont l'identité me parait toujours une question superflue, inutile. Je sens le tissu et à travers le tissu la peau.
Je me laisse emmener dans un sommeil plus profond, mes lèvres entrouvertes tout contre sa gorge.
Puis, petit à petit, quelque chose perce à travers cette bulle bienfaitrice, comme des petits piques de questions qui me titillent comme des mouches, jusqu'à progressivement me faire revenir - du moins un peu - à un état plus conscient. Mes mains soudain se mettent carrément à palper ce dos et je tâtonne dans le noir, sur ce corps...qui n'est pas le mien. Mais qui est à qui, au juste ? Où est-ce que j'suis...?! Ca ressemble pas à mon lit... Pourquoi je suis pas dans mon lit ?
La réponse me percute alors avec une brutalité telle que je rouvre les yeux d'un seul coup et bondis d'un sursaut où je peux, vers l'arrière sans doute, je ne sais pas trop. Toujours est-il que je n'ai même pas le temps de me réveiller que je suis déjà debout je ne sais où dans la semi-obscurité. Toujours empêtré dans les couvertures, je perds l'équilibre, titube, trébuche et finis par m'étaler sur le parquet, ce qui fait un barouf incroyable. Je me redresse et finalement je reste là, assis sur les fesses, les jambes écartées et les yeux écarquillés, comme un pantin qui aurait perdu ses fils. Je le fixe, bien que je le devine à peine. Puis je regarde autour de nous.
"Que... Sherlock, mais... Qu'est-ce qu'on fait par terre ?!"
C'est la question la plus stupide que je n'ai jamais posée, mais c'est la seule et unique qui me traverse l'esprit, à l'instant.

Je ne m'attendais pas vraiment à ce qu'il bouge alors sur le coup, quand il se tourne sur le côté et passe ses bras autour de moi, je reste pétrifié, mais je me rends vite compte qu'en fait...en fait il est toujours en train de dormir. Il y a quelques secondes pendants lesquelles j'hésite sur la conduite à adopter : m'extirper de ses bras ou laisser faire ? Et puis je me dis...que je peux peut-être me laisser aller pour une fois. Après tout, personne ne pourra voir ça de toute façon, même pas lui. Et c'est si bon, cette chaleur qu'il communique dans son étreinte. Du coup je me cale un peu mieux contre lui, je me surprends même à fermer les yeux, à somnoler, pris dans une torpeur agréable. Ses jambes s'emmêlent aux miennes et je laisse échapper un soupir de contentement en sentant ses mains caresser mon dos, me cambrant légèrement.
Soudain, sans que rien ne puisse le laisser présager, il bondit comme un diable en dehors de sa boîte et l'instant d'après il est déjà en train de se tauler sur le sol. Quant à moi, je suis encore allongé, toujours dans la même position. Ah bah pour le coup il m'a sacrément surpris. Je me redresse, m'asseyant sur les couvertures qui nous servaient de lit de fortune et l'observe. On n'a beau pas y voir grand-chose, je suis prêt à parier qu'il a un air adorablement confus sur le visage. Le ton de sa voix, ahuri, lorsqu'il se met à parler et la question qu'il pose finissent de le prouver. Je me mets en position de tailleur, sans me presser, puis lui répond avec l'air le plus calme qui soit :
"Et bien, on dort. Enfin, dormait, pour être plus exact."
Quelques instants s'écoulent où il ne bouge toujours pas. Je reprends, avec un sourire qu'il ne doit pas voir, mais entendre certainement :
"Qu'est-ce qu'il y a, tu n'as plus sommeil ? Oh, je vois. Tu ne ronfles pas quand tu dors, si c'est ça qui t'inquiète."
Toujours aucune réaction. Se serait-il transformé en statue ?
"Tu comptes rester assis comme ça toute la nuit ? Non parce que si c'est le cas, autant allumer hein, on n'y voit pas grand-chose j'ai envie de dire.."

Alors qu'il me sort la réplique la plus intelligente du siècle, je me remémore lentement la soirée. Mais je suis persuadé de m'être endormi ici SANS LUI. Et je me sens rougir en l'imaginant cheminer tranquillement jusqu'à moi.
Peut-être que finalement, il y a un espoir que je ne le dégoûte pas tant que ça…? Peut-être qu'il y a l'espoir...l'espoir que tout n'est pas brisé. Que les gens peuvent faire des erreurs, peuvent se blesser, se déchirer, s'atteindre et…et finalement continuer à s'aimer.
Et soudain j'ai l'impression que mon cœur se remet à battre, plus fort, plus vite qu'avant. Bon dieu de bon dieu ! Je réalise - enfin, disons que je prends entièrement conscience - que j'ai dû le serrer dans mes bras et même sans doute être maladroit dans tout mon naturel, comme d'habitude. Essayez de vous contrôler en dormant, vous ! J'espère au moins que j'ai pas fait de rêve érotique...? Parce qu'avec lui dans mes bras, ça aurait été épique.
Sa seconde réplique me donne envie de rire, mais je me contente d'un grand sourire qui heureusement est dissimulé par l'ombre. Je n'ose pas bouger. S'il savait comme le ronflement est le cadet de mes soucis... Je n'en mène pas large à l'instant. Qu'est-ce que j'ai encore pu faire comme connerie ? Je ne sais pas quoi répondre, parce que si j'ouvre la bouche, je vais sûrement lui dire un truc du style "Je ne pensais pas vraiment au ronflement, en fait..." mais je préfère me taire, après...après ce qu'il s'est passé juste avant que je m'endorme.
Oh, god, mais je n'ai pas le temps de réfléchir tranquillement ! Mister je suis champion du monde de "si-tu-parles-tu-fais-le-tour-de-la-pièce à-cloche-pieds-en-soutif-et-string-ficelle" se transforme soudain en moulin à paroles. Et en plus, il veut qu'on allume. Ah bah génial. Ce serait parfait, comme ça, le summum ! Il pourrait admirer tout à loisir mon sourire idiot, mon air ahuri, mes cheveux en bataille et mon fond de teint à la framboise - hum...cerise, peut-être ? Je trouve enfin la force d'articuler d'une petite voix enrouée, comme si je poursuivais à haute voix mon babillage mental :
"Tant mieux."
Puis je réalise que ça ne veut strictement rien dire et me reprends aussitôt, toujours assis par terre :
"Je veux dire, c'est totalement inutile d'allumer la lumière. On est en pleine nuit, la nuit, on éteint la lumière, c'est bien connu, sinon on voit pas les étoiles et j'aime tellement observer les étoiles, non, n'allume pas c'est..."
John, tais toi. Juste... Tais-toi.Please. Je me mords les lèvres, le visage cramoisi.
"On sera mieux dans le lit, non, tu ne crois pas ?"
Je me lève, un peu trop vite d'ailleurs parce que j'ai la tête qui tourne et me mets à tanguer sur place, des étoiles dansant autour de moi. Puis avant même qu'il n'ait eu le temps de répondre et moi de me stabiliser, je pose la question qui me brûle les lèvres d'une petite voix d'enfant pris en faute :
"J'ai pas fait de connerie, hein ?"

Ah, il a parlé. Bon, ça ne veut pas dire grand-chose, mais c'est bon signe déjà. Je ne sais pas trop ce qui se passe dans sa tête, je devrais être habitué pourtant maintenant, mais...observer les étoiles alors que nous sommes à l'intérieur ? Et puis surtout, ce n'est pas en éteignant la lumière qu'on voit mieux les étoiles, pour ça il faudrait éteindre tous les lampadaires plutôt. Mais de toute façon, cette histoire d'étoiles n'a rien à faire dans cette conversation déjà. Je crois qu'il s'en rend compte d'ailleurs, parce qu'il s'arrête brutalement en plein milieu de sa phrase pour proposer de s'installer sur le lit et je suis assez d'accord sur le fait qu'un matelas, c'est quand même plus confortable que dormir quasiment à même le sol. Sa manière de demander s'il n'a pas fait de connerie - et il est évident de comprendre à quoi il fait allusion - a quelque chose de touchant je dirais. En tout cas suffisamment pour me tirer un sourire.
"Personnellement, je n'emploierais pas le mot "connerie"."
Je me lève à mon tour. Je ne peux m'empêcher, quand il est comme ça, d'avoir envie de le taquiner, en lui donnant des réponses qui n'en sont pas vraiment, créant ainsi une sorte d'ambiguïté concernant le vrai sens de ma phrase. Peut-être est-ce parce que je suis ainsi moi-même tout simplement. Et puis, c'est moins drôle, moins amusant, si tout est clairement dit et évident ? L'évidence, pour quelqu'un comme moi, qui sait si bien l'observer, c'est une vraie plaie, au final. Il n'y a aucun intérêt à dire des évidences, quand on y réfléchit.
"Bon, on retourne sur le lit, alors ?"
Et sans attendre sa réponse, je m'installe sur un côté du matelas, le plus naturellement du monde.

Comment ça, "Personnellement, je n'emploierais pas le mot connerie." ?! Je hausse un sourcil, la bouche ouverte, en me demandant si c'est du lard ou du cochon. Mais comme il n'a pas l'air tellement traumatisé, j'en déduis que ce ne doit pas être si grave que ça – mais la boule au ventre est toujours là. Et sa réplique suivante m'achève totalement. Je frémis légèrement et commence à bégayer par syllabes totalement incohérentes. Il est difficile de le cerner, on ne sait jamais...comment faire. Comment s'y prendre. Il monte sur le lit et je reste là, par terre, mes mains entre mes cuisses, mes jambes sous moi, dans l'élan de me relever sans le faire, à le fixer, incrédule. Ai-je fait plus, tout à l'heure, suis-je allé plus loin dans le jeu qui pour moi pourrait ne pas en être un – et ne l'est déjà qu'à moitié – que ce qu'il est en train de faire, lui ? Le silence s'éternise, mais je suis muet. Finalement, j'avale ma salive, m'éclaircis la gorge et souffle tout bas :
"Ça...ça te dérange pas ? Que je vienne avec toi...? Je veux dire, qu'on soit tous les deux dans le même lit..."
Je me lève en même temps de parler, comme si mes mots, s'accaparant l'attention momentanément, offraient à mon corps la liberté d'agir sans être le centre de l'attention. Je suis à moins d'un mètre du lit – et de lui. Il pourrait sans doute m'attraper en tendant le bras. Je le dévisage dans la pénombre bien que je le distingue à peine, mais je sais qu'il me regarde aussi. Je perçois l'éclat bleuté de ses yeux magnifiques. Je baisse la tête, mes mains croisées devant moi, comme un gamin. Ca commence à devenir une habitude, mais je me sens tellement démuni. Finalement, je ne sais que faire de mon corps, laisse un bras pendre le long de mon flan en le serrant contre moi de l'autre et je le dévisage de nouveau. Je commence une phrase, un mot, mais je me stoppe aussitôt et me contente de le regarder intensément, le sourire menaçant de gagner mes lèvres.

Lorsqu'il se décide enfin à bouger, au bout d'un temps qui me paraît incroyablement long, c'est pour me poser une question des plus inattendues. Ou pas, d'ailleurs, quand on connaît la situation. Il s'est approché et est juste là, tout près, mais il est debout et sa silhouette me surplombe. Pourtant, il n'a pas l'air très assuré et l'effet qui en résulte a quelque chose de bancal. Sans bouger de position et tout en le regardant, en regardant sa tête plus exactement, visage levé, je lui réponds simplement, sur un ton un peu joueur :
"Moi ? Non. Par contre, toi, est-ce que ça te dérange ?"
J'imagine que ma question l'a surpris - et c'était le but - et je rajoute, presque instantanément, sans lui laisser le temps de répliquer :
"Je prends ça pour un non."
Je tends alors le bras, l'attrape par le poignet et le tire en avant, le forçant à basculer sur le lit, dans une position approximative, à mi-chemin entre assis et allongé. Au fond, je comprends sa réaction et son hésitation, mais j'aimerais lui faire comprendre, si ce n'est par les mots, au moins par mes actes, comme ce que je viens de faire, que ça va maintenant. Il n'a plus à avoir peur de me faire peur. Pour faire simple. J'imagine qu'il doit plutôt être désorienté que je l'aie fait tomber comme ça. Je ne sais moi-même plus trop où j'en suis de tout ça, mais mon sourire n'a pas quitté mon visage. Je me demande s'il peut le voir maintenant.
"Tu vois, il n'y aucun problème. A moins que..."
M'appuyant sur un coude, je me rapproche de lui subrepticement.
"Je ne suis pas à ton "goût", c'est ça...?"
Je laisse traîner la fin de ma phrase, ma voix ayant radicalement changé de ton. J'ai un petit reniflement amusé.
"Ma foi, c'est vrai que tu préfères les filles, mais..."
Je me penche cette fois-ci de manière évidente vers lui - un peu au-dessus pour être exact, mon visage plus proche du sien. Cette fois-ci, c'est sûr qu'il peut le voir, comme moi je vois ses yeux que je fixe sans ciller. Et il peut aussi voir mon sourire, légèrement provocateur, un peu séducteur.
"Si j'avais été une fille, aurais-je été à ton "goût", John ?"
Ces mots sont à peine murmurés, comme un souffle. Je reste quelques instants ainsi, sans bouger de position, à l'observer, à profiter de mon effet et de l'instant aussi, de cette espèce de tension délicieuse qui s'est matérialisée entre nous deux et qui n'attend que d'être lâchée, enfin. Je pourrais, me direz-vous, me pencher encore plus en avant, jusqu'à ce que nos souffles se mêlent, mais...je ne sais pas si je peux aller jusque là sans craindre qu'il y ait de mauvais retours de la part de John après, étant donné les réactions qu'il a pu avoir plus tôt. Alors je me recule et m'écarte de lui, éclatant de rire pour donner le change.
"Ne t'en fais pas, je plaisante bien sûr !"
Et je me ré-allonge simplement de mon côté du lit sans empiéter sur le sien.

Pour être tout à fait honnête, j'espérais - j'envisageais, du moins - qu'il ait cette réaction, qu'il m'attrape et me jette sur le lit, même si j'avoue être surpris lorsque ça arrive et sans doute aie-je poussé un petit cri surpris, peut-être en sourdine. Car après tout, c'est bien lui qui m'a rejoint, alors c'est que ça ne doit pas tant le déranger que ça - même si je n'en étais pas sûr et qu'il s'est contenté de s'allonger près de moi alors que je l'ai carrément enlacé. Je garde les yeux ouverts et me mets à fixer le plafond, me vidant la tête et respirant paisiblement, un bras au-dessus de ma tête, un autre étendu le long de mon corps et les jambes légèrement écartées. Je l'écoute d'abord, paisible, puis...
Je ne suis pas à ton goût, c'est ça ?
Mon cœur manque plusieurs battements d'affilé. J'ouvre la bouche pour aspirer un peu plus d'air qu'il ne faudrait, mon esprit tournant à cent à l'heure pour essayer d'enregistrer les mots, leur donner une réalité, me rendre compte que je ne délire pas - ou que je ne rêve pas. Sa voix a changé, son ton a changé, la situation, aussi. Y'a quelque chose de nouveau, je n'arrive pas à saisir quoi exactement, on dirait...on dirait que pour la première fois, il a envie de flirter avec moi. Et je n'en reviens pas. Tellement que j'arrive même pas à détourner mes yeux du plafond.
Ma foi, c'est vrai que tu préfères les filles, mais...
Non, ce n'est plus une impression. Il s'est bel et bien redressé et à présent, il se rapproche, il se rapproche et...il est au-dessus de moi... Je tourne automatiquement le regard vers lui, les yeux soudain agrandis. Ses mots raisonnent à l'intérieur de moi, mais il me faut un temps de décalage, à chaque fois, pour en comprendre le sens.
...Si j'avais été une fille, aurais-je été à ton goût, John ?
Mon dieu, il se rapproche encore. Je ne peux fixer autre chose que ses lèvres, si tentatrices, desquelles s'échappent des mots si suaves - et pourtant si diablement faux - qui me font courir des frissons tout le long du corps. Je commence à trembler. Il est...si terriblement près... God, je ne vais jamais tenir Sherlock... Qu'est-ce que tu fais... QU'EST-CE QUE TU FAIS ?! Tu cherches quoi là, au juste ?! Parce que tu vas le trouver, je te le garantis ! Je sens déjà le contact. Tous mes poils se hérissent, ma peau se dilate, ma raison explose, comme un grand froid à l'intérieur du crâne, comme si j'avais basculé avec lui dans une autre dimension, quand on dépasse la ligne, que les chaînes se brisent et c'est à la fois terrifiant et délicieux. Et si grisant...si... Sherlock... Je t'en prie, rapproche-toi encore... Embrasse-moi...
Mais avant que je n'aie pu comprendre ce qu'il se passait - déjà que j'ai pas compris grand-chose jusque là - il est déjà parti. Envolé. Et avec lui le reste de raison qu'il m'avait épargné. Je reste là, étendu, pétrifié, hébété, mes paupières clignotantes. A travers le sifflement qui a envahi ma tête, je l'entends rire et me dire que c'était une blague. J'ai quelques secondes - peut-être quelques minutes - de silence complet - on pourrait me croire mort - puis la révolte se met à gronder comme une bête furieuse.
Ah non. Ah mais non. Non non non non non, ça va pas se passer comme ça, mon p'tit loup.
Je tourne la tête sur le côté à la vitesse de l'éclair, mes yeux vrillés sur lui. Je me redresse et avant qu'il n'ait pu réagir, je suis déjà à quatre pattes au-dessus de lui. J'ai perdu mon sourire coquin et dominateur. Mes lèvres entrouvertes transpirent du baiser qu'il m'a fait sentir avant de me le retirer comme on retirerait une délicieuse pâtisserie des mains avant d'avoir pu en goûter une seule bouchée. Mon cœur bat tellement fort que ma respiration est audible et mon souffle va caresser ses lèvres. Je le dévisage, intensément, avec douceur, mais aussi avec sincérité.
Puis je le lâche des yeux, à cause de ce que je vais faire. Je me penche.
Je ne l'embrasse pas tout de suite. Mes lèvres se posent, très légèrement, sur le bord de sa mâchoire et la caressent tout du long. Encore contre sa peau, je susurre tout bas :
"Tu es parfaitement à mon goût, Sherlock, comme tu es là maintenant..."
Mes lèvres continuent leur exploration, sur son cou cette fois, que je couvre de baisers. Puis je remonte vers son menton et ses lèvres... Je sens mon cœur cogner contre ma cage thoracique. Je me penche un peu, encore un peu, un peu plus... A un centimètre de distance, je m'arrête et murmure, si bien que nos souffles se mélangent :
"Reste tel que tu es. Reste toujours comme ça. Je ne souhaiterais pas que tu changes et encore moins que tu sois une fille... Je... Je crois que je suis amoureux de toi, Sherlock..."
Mes lèvres s'étirent en un demi-sourire, puis je me penche davantage et avec toute la tendresse et la passion que je ressens pour lui, l'embrasse.

«...Sherlock ?»