La base est maintenant établie : ils aiment Clint. Clint est bon et brave et un pote, et pas aussi intelligent qu'eux, mais Clint s'occupe d'eux quand ils ont faim, quand ils ont froid, Clint est le grand frère un peu benêt qu'ils n'ont jamais eu, pas trop subtil mais bien intentionné.
Reste à leur faire intégrer Romanova.
Et une espionne russe, une.
Le premier ordre de Romanova est de ne pas le tuer quand il l'appelle « Tacha ».
Elle n'aime pas ça et ça se voit, Stark prend un plaisir de gamin à voir sa grimace de déplaisir quand le surnom lui échappe, mais c'est Clint qui raconte l'histoire alors ils voient la scène comme deux amis qui se taquinent ou peut-être un garçon donnant à une fille un surnom qu'elle n'aime pas (et aucun des deux n'est suffisamment socialisé pour se rappeler que « non » devrait être non en toutes circonstances) et surtout pas comme un homme prenant des libertés avec une collègue de travail. C'est pour ça que le harcèlement sexuel existe encore, d'après Clint : « Mais c'était juste un surnom, juste une blague, elle n'a pas d'humour ! » Ha.
Mais ici, ça le sert. Il programme les apparitions de « Tacha » avec prudence : une fois dans la cuisine mangeant à petites bouchées précises, une fois dans la salle commune à se faire les ongles, ne s'occupant de personne, reconnaissant une entrée ou une existence d'un sourcil levé qui lui donne l'air d'une personne qui aurait beaucoup à dire mais qui se retient. Clint a choisi ses vêtements : elle apparait en survêtements relâchés et t-shirts trop larges, fréquente le gymnase pieds nus et généralement passe trop de temps dans sa chambre.
Et voilà l'histoire qui se dessine dans l'esprit de deux scientifiques avec trop d'imagination : la Veuve Noire est professionnelle jusqu'au bout des ongles et jouera le rôle que vous lui donnerez mais « Natacha » se détend en ne faisant rien, en appréciant la vie, en dormant beaucoup, en prenant des bains moussants (vrai), en buvant de la vodka (faux), et en général en n'étant pas obligée de faire la conversation, d'être intelligente ou sexy à chaque moment du jour.
Comprenez, leur dit-il, que Natacha Romanova est une personne qui exige beaucoup d'elle-même et qui estime qu'elle a des dettes à payer. Seul Clint peut lui faire croire que la perfection n'est pas indispensable, et c'est un travail en progrès.
Il leur construit, au fil des jours et de petites remarques lâchées çà et là, certaines quand il a trop bu pour faire attention à ce qu'il dit, un conte de fées concernant Natacha, une histoire à faire pleurer dans les chaumières : la Chambre Rouge, les petites filles enlevées à leurs familles pour sauver Mère Russie, l'entrainement, la torture, les éliminations, les missions. Il leur parle d'une petite fille nommée Natalia qui croyait à sa mission et qui a survécu à tout pour en récompense devenir la Veuve Noire, un assassin connu internationalement. Il leur parle de Natalia, une jeune femme fatiguée, un assassin las du sang, une russe perdant la foi. Il leur parle de leur rencontre, de ce qu'il vu dans ses yeux, du lien qui s'est bâti, de Coulson qui les a sauvés tous les deux.
Sans mentir, c'est une de ses plus belles créations.
Ce qu'il ne leur dit pas, c'est que les filles de la Chambre Rouge n'ont pas de noms, elles sont désignées par des numéros. Que Natalia ne s'est jamais appelée Natalia, c'est un nom qu'on lui a attribué au hasard. Que pour devenir la Veuve Noire elle a dû tuer toutes ses rivales. Qu'elle a gagné le nom à quatorze ans, quand elles n'étaient plus que trois.
Ce qu'il ne leur dit surtout pas, c'est : la Chambre Rouge marche. Ils ont obtenu l'assassin qu'ils voulaient. Pas de sentiment, pas de pensée indépendante, pas de résistance. SHIELD n'a pas pu la réparer parce qu'à ce point, il n'y avait rien à réparer. Ces filles n'étaient pas patriotes, elles n'étaient que des outils, des armes, et c'est ce qu'on leur a appris.
Peu importe. Ils n'ont pas besoin de le savoir. Il a créé pour eux une version meilleure, une Romanova qu'ils peuvent aimer : une femme courageuse, profondément blessée, avec des dons sociaux atrophiés mais un cœur à la bonne place. Une partenaire qui parle peu mais qui est toujours là quand on a besoin d'elle, qui fait semblant de n'avoir pas d'humour, mais pour quelle autre raison supporterait-elle les taquineries de Barton au lieu de le tuer ? (eh bien, les ordres, mais l'idée ne leur vient pas naturellement). Il fait de Natacha Romanov un personnage profondément humain, touchant, digne et respectable. Il devrait écrire des films. C'est vraiment dommage qu'il ne puisse en parler qu'à quatre personnes, dont deux (Hill et Romanova elle-même) ne comprendrait pas de quoi il s'agit, et Fury y verra encore une raison de le surveiller de près.
Sitwell au moins appréciera, s'il peut le résumer dans son rapport (oral, rien d'écrit quand Stark est concerné).
Bref, il les fait aimer Tacha, l'espionne russe que seul lui voit réellement, et tolérer Natacha Romanov, l'agent de SHIELD qui vit sous leur toit. En dosant les interactions, ça passe.
Le résultat est celui qu'il avait espéré : Stark et Banner se détendent. Regarde, papa : quatre personnes sous ce toit et personne n'est mort ! Le fait que Romanova parte régulièrement en mission aide, mais même comme ça, personne ne pousse de grands soupirs de soulagement à son départ. Sa présence est plutôt « ne réveillons pas Tacha qui est grognon au réveil » comme genre de tension et pas « quand est-ce qu'elle s'en va celle-là, on ne peut pas respirer tant qu'elle est là ». Progrès. Clint est très content de lui, il a fait des miracles : quatre lego sont emboités sur les cinq du début, il est très fort.
Reste Cap. Clint a des contacts réguliers avec lui. Quand il a annoncé aux autres (hilares) qu'en l'absence d'un agent disponible, il avait été nommé, lui Clint Barton, liaison et responsables des Vengeurs (il a beaucoup gémi sur la paperasse et le fait qu'il n'était pas qualifié pour le babysitting), il est passé l'annoncer à Cap, qui s'en fichait comme de l'an 2000 (jeu de mot compris, oui). Depuis Clint passe une fois par semaine, l'air pressé, et lui laisse entendre qu'il n'a emménagé dans la Tour Stark que par devoir, que par manque de personnel et par hostilité bien prévisible il est surchargé, qu'il va en mission et dort peu, en bref que c'est le bordel et que c'est pour ça que personne ne s'occupe de lui. Comme Cap pense qu'il veut que personne ne s'occupe de lui, il n'insiste pas et ne demande rien. Résultat, il dort dans l'équivalent d'une cellule, n'a pas la permission de sortir du QG (il l'aurait s'il la demandait, l'andouille) et en bref agit comme s'il était encore dans l'armée, une armée déterminée à le punir.
Clint ne s'en plaint pas. Si l'homme veut rester tranquille dans son coin et transformer sa vie en équivalent de l'enfer sans que Clint s'en mêle, c'est parfait. Ça ne rendra les choses que plus faciles quand il lui offrira de déménager sans compter qu'il a un plan pour que Stark s'en mêle. Il va laisser les deux mules se battre et se débrouiller pour être leur meilleur copain à tous les deux. En attendant, il passe régulièrement, demande à Cap de ses nouvelles, lui en donne en général, lui donne des devoirs à faire (pour lesquels Rogers est franchement reconnaissant). Il demande au Service Technique de lui faire une histoire du téléphone avec travaux pratiques.
« Ne lui donnez pas de produits Stark, pas encore », recommande-t-il. « Il n'est pas prêt pour ça. »
Il suggère que son premier portable soit une énorme brique à grosse touches, et le second une énorme brique à grand écran.
Peut-être directement une tablette après.
Bref, il s'inscrit dans l'esprit de Rogers comme Barton, agent de SHIELD, très occupé, dont le babysitting n'est pas la spécialité mais les ordres sont les ordres.
Crétin.
Enfin, le résultat est bon à prendre. Tout le monde n'est pas prêt à se torturer soi-même sans que personne ne leur demande. Après un mois de purgatoire, Clint arrive à la cellule de Rogers, stressé comme d'habitude, et lui demande :
- Est-ce que tu accepterais de participer aux travaux en ville ? Je sais que ce n'est pas ton créneau de remonter le moral des civils en déplaçant des briques, mais au point où on en est, toute aide est la bienvenue. Ils me laissent y travailler, c'est te dire…
Et bien sûr, Rogers saute sur l'occasion, faussement nonchalant. Oh, il a l'habitude, est-ce que Barton ne sait pas qu'il faisait partie de la troupe de danseuses sur le front ? Il sera honoré d'aider les New Yorkais à se remettre de leurs souffrances.
Effectivement, un professionnel, et Clint se demande si le gars sait encore où est la frontière entre sa personnalité publique et lui, mais bon ça n'est pas le moment. Il est visiblement reconnaissant et ne force même pas Cap à mettre son uniforme.
- Une apparition ou deux de Captain America feraient du bien, sûr. Décide et voit avec le Service Relations Publiques, tu veux ? Je leur dirais de te contacter. Mais ce truc n'est pas fait pour un effort continu, tu tomberais d'insolation ou quelque chose, laisse-moi te trouver des vêtements de travail…
Brave Hawkeye. Toujours si détendu et si pratique.
Cap est donc repéré sur les chantiers aux quatre coins de la ville, en pantalon de toile et t-shirt de camouflage – enfin, quand il daigne mettre le t-shirt (les passants ne sont pas déçus). Sa popularité monte en flèche, comme celle de SHIELD (au grand déplaisir de Tony à qui il doit dire « il fallait que je le laisse faire quelque chose, il creusait des tranchées a force de tourner en rond). Sitwell approuve, Fury aussi, Hill questionne jusqu'au moment où Cap, toujours prévisible, s'entend comme un pro avec le service relations et fait de deux à trois apparitions par semaine, où il veut et quand il veut.
(Ordre péremptoire de l'agent Barton à ce service : Ne le traitez pas comme un idiot. Il peut ne pas connaitre les nouveaux médias, mais il est un pro de la presse et du grand écran et il sait mieux que personne à quoi Cap America correspond. Expliquez-lui que le vocabulaire a changé : ne partez pas dans l'histoire des combats sociaux avant qu'il le demande. Ne l'inondez pas d'informations. Fournissez-lui les documentaires à la demande, et des résumés.)
(Il s'assure que les agents en charge, un peu éblouis par leur nouvelle victime, lâchent à un moment donné que Barton leur avait bien dit. Cap ne commente pas.)
A leur rencontre suivante, Clint lui demande si ça se passe bien et s'il veut qu'il Clint ait un mot avec les agents en charge. Cap refuse.
« J'étais une danseuse bien avant ton temps, fils » fait-il d'une voix chargée d'ironie.
« Mieux vaut toi que moi, papa » rétorque Barton qui a déjà vu le mauvais côté de la célébrité, merci.
Ça fait Cap sourire un peu, au moins.
Clint a relayé l'invitation de Stark à Cap, en la rendant la moins attrayante possible. « Il se sent coupable », « Il pense à son père », « Il a de l'argent à n'en savoir que faire », sont les mots qui font Rogers courir dans l'autre sens. Pas de charité pour lui, il a des réflexes de prolo face aux très riches (l'histoire qui fait de lui le meilleur pote d'Howard Stark parait très improbable pour Clint), il a horreur d'être une arrière-pensée ou une dette, en plus de sa très réelle agoraphobie, de ses pensées suicidaires et de son désir de s'impliquer dans ce monde nouveau le moins possible. Clint en a fait un portrait très juste à son sens, pour Fury et les deux membres restants de la Troïka. Tout ce qu'il en a tiré sont deux grognements et un hochement de tête et bien sûr le « Il va falloir trouver quelque chose, agent ! » inévitable. Mais il veut qu'ils sachent exactement à quel point le problème est massif avant de s'y attaquer, il ne veut pas que la difficulté à résoudre passe inaperçue.
La vérité c'est que SHIELD ne continuait à chercher Cap que parce que c'est dans son contrat originel, celui de la fondatrice Margaret Carter avec Howard Stark. Elle s'engageait à ce que l'organisation continue à faire des recherches et lui les monnayait. Pendant 75 ans. Fallait-il qu'ils en soient dingues. Mais personne ne s'attendait à ce que Cap survive, les effets du sérum mal connus même à cette époque (ce qui explique les diverses catastrophes au fil du temps quand des scientifiques qui auraient pourtant du savoir mieux ont tenté le coup – voir Banner). SHIELD pensait trouver la dépouille de Cap, l'enterrer en une cérémonie touchante et nationale, récolter les lauriers de la persévérance et passer à autre chose, enfin.
La réalité est toutes autre : ils se trouvent embarrassés avec une icône nationale que ne veut pas être là, qui a un complexe du survivant à l'échelle de la planète, aucun lien pour le retenir, un désir de mort très compréhensible… et quoique personne ne le dise, une personnalité d'extrême-gauche garantie de faire des étincelles quand il se rendra compte (enfin) que SHIELD n'est pas l'armée et qu'ils ne peuvent pas l'empêcher d'ouvrir sa gueule. Cette part là aussi est inévitable, ils peuvent juste minimiser les dégâts, mais même si Rogers comprenait leur langage (pas sûr) il n'a aucun désir de les entendre. L'envoyer charrier des débris dans tout New York pendant que les reporters sont encore en berne est le mieux qu'ils puissent obtenir. Quad des questions seront posées, les réponses ne plairont pas à grand monde, soupçonne Clint qui a pratiquement étudié Captain America qui était l'inspiration de Coulson – et qui a à peine eu le temps de le rencontrer, ha ! Combiné avec ses observations personnelles, il peut certainement dire deux choses : un l'image publique de Cap a été beaucoup adoucie au fil des années, le mec ne peut être que dur en tout ce qu'il est : un radical dur, un gauchiste dur, un écolo dur, on verra. Deux, le rapport de SHIELD est de la merde. Sous couvert de blabla psy, ils répètent ce qu'ils ont entendu, prennent la culture populaire pour preuve et analysent le dessin animé plutôt que l'homme. Ce qui va sans doute péter à un moment ou un autre mais pour l'instant il n'a pas vraiment le pouvoir d'intervenir, il n'a pas de solution de remplacement – Rogers a besoin d'un psy oui, mais trouver un professionnel va être plus dur qu'il pensait, et puis Rogers n'est pas prêt, le coincer dans un bureau avec un chasseur de têtes n'aidera personne.
Et bien sûr, garder l'homme frustré à mort et désorienté aide les plans de Clint. Il va falloir qu'il soit désespéré pour accepter l'offre de Stark, et s'il ne lui vient pas à l'idée qu'il y a d'autres alternatives… tant mieux. Mais ça veut dire que Clint doit se dépêcher parce que le QG est presque revenu à son niveau habituel d'efficacité et ça veut dire que bientôt quelqu'un va s'apercevoir que Cap est mal installé et malheureux et va le signaler à son supérieur.
Et Clint veut être le sauveur, même à petite échelle.
Il insiste mollement sur le confort de la Tour Stark, sur le fait que Tacha et Banner sont là aussi et rend l'autre jaloux en lui faisant entrevoir l'existence d'un club privé où il n'est pas admis. Rogers bien sûr se fait plus raide en retour et refuse fermement de visiter. Quelque chose à voir avec ces cochons de capitalistes ! Jamais ! Clint, estimant qu'il est temps, comme prévu depuis presque le début emploie son arme secrète : Anthony Stark. Il a transmis à Stark le refus insultant de Rogers et ça a suffi : Stark aura la peau de Cap, mort ou vivant et la suspendra au-dessus de sa cheminée.
Quand Banner lui demande a mi-voix s'il n'est pas inquiet, Clint confirme qu'il l'est mais pour Rogers s'il reste au QG. « Il ne va pas bien et je ne sais pas trop quoi faire, » avoue-t-il. « Et les agents là-bas le traient comme leur version du Père Noël, tout paillettes et pas le moindre problème. L'idée qu'il y a un humain sous tout ce muscle ne leur vient carrément pas à l'idée ! » s'exclame Clint, qui joue très bien les bouleversés. Et Banner, fidèle au poste, s'émeut pour tous ceux qui sont traités comme moins ou plus qu'humains et va souffler ses propres idées à l'oreille de Stark.
Trois semaines après, après la plus courte campagne du monde, Rogers emménage à la tour Stark, vaincu.
C'est Tacha qui aide Rogers à emménager. Clint imagine qu'après tout ce bruit un peu de calme aidera le mec à se détendre et Romanova est au niveau conversation zéro. Ils partageront un gymnase assez souvent : c'est prévu dans leur emploi du temps.
Ça marche. Les rapports se font tendus pendant un temps dans leur refuge, mais personne ne fait ses bagages et s'en va. Bien sûr, le fait qu'ils soient chacun à un étage différent (sauf Romanova et lui) aide beaucoup. Mais Clint insiste pour que Cap socialise au moins tous les deux jours.
« Histoire qu'on soit sûrs que tu ne t'es pas ouvert les veines, » il dit en faisant mine de plaisanter. Rogers grimace et comme une horloge, tous les deux jours, vient « au rapport ».
Lui et Romanova s'entendent très bien : ils s'entrainent ensemble et se taisent ensemble. Elle ne dit rien, mais Clint est presque sûr qu'elle le trouve « très reposant ». Si Cap doit être escorté pour sortir, Clint lui propose d'emmener « Tacha qui ne sort pas beaucoup non plus ». Cap est soulagé même s'il fait remarquer qu'il voit parfaitement le piège.
Banner est onctueusement aimable avec Rogers ce qui est généralement signe, a appris Clint, qu'il ne l'aime pas beaucoup. Il y a beaucoup d'agressivité chez Cap et Banner réagit généralement mal à l'agressivité. Cap ne sait pas trop comment s'adresser au scientifique : il sent qu'il est tenu à l'écart et il en est blessé, mais n'a aucune idée de pourquoi et de comment changer les choses.
Cap et Stark sont l'eau et l'huile, ou peut-être l'acide et la nitroglycérine. Stark a la réputation d'être insupportable, Clint l'a vu lui-même parler pendant deux heures non-stop, et il a la désagréable habitude de foncer tête baissée dans une conversation, mais Clint ne pense pas que ce merdier soit sa faute. Cap est terriblement perturbé par son réveil dans le futur, et il se lâche sur la première cible trouvée, c'est à dire Stark qui en prend plein les dents. Parce qu'il n'est pas son père, parce qu'il lui ressemble trop et pas assez, parce qu'il n'a pas peur des gros costauds en colère, et parce qu'il a le mauvais gout d'être heureux et à l'aise dans son époque alors que Rogers ne l'est pas.
Si Clint a jamais eu un doute que Captain America est une opération de propagande et Steve Rogers un petit con de Brooklyn, il est écrabouillé dans la mêlée. Cap et Stark tapent dur, et les excuses probablement dues pour la scène dans l'Héliporteur ne sont jamais faites alors même que Loki y est sans doute pour beaucoup.
Mais ils sont cinq sous ce toit, et rien n'est cassé et les choses marchent malgré tout. Le gymnase est utilisé et les appartements habités. Stark et Banner font exploser des choses pour la science ! tous les jours, inventent à toute vitesse et sans limite, et Clint serait prêt à parier que Banner n'a pas été aussi heureux depuis des années. A ce point, peu importe que Banner et Stark n'aiment pas Romanova, (malgré le conte servi par Clint, dont il lâche quelques morceaux à Rogers au fil du temps), que Stark veuille démonter Cap et le remonter en « quelque chose qui fait sens », que Banner le tienne à bout de bras pour le punir d'avoir fâché son petit camarade. Ils se croisent dans la salle commune où Clint a ordonné des rendez-vous pour renforcer l'équipe une fois par semaine… devant un film. Là aussi les choses sont un peu houleuses : Banner supporte la violence physique mais n'aime pas les films où les personnages se torturent eux même, Coulson a habitué Romanova aux comédies romantique niaises, Cap est étourdi par la vitesse des prises de vues et Stark critique sans cesse le scenario et les effets. Pour trouver un film qui leur va à tous, c'est la folie. Mais Clint pense que discuter un mauvais film est une excellente manière de commencer une discussion, alors il ne s'en fait pas trop (c'est quand même lui qui choisit le film parmi les suggestions). La Guerre des Etoiles (la trilogie originale merci) marche avec tout le monde, SOS fantômes passe très bien. Une comédie romantique tous les trois séances…
- C'est pas juste !
- Tony tu veux lui dire à elle que c'est pas juste ?
- … C'est quand même pas juste.
Il faut garder ses assassins heureux, c'est la règle de base.
Ses Vengeurs se battent comme des chiffonniers, mais le sujet de leurs disputes change lentement de blessures personnelles à opinions de films, de livres, de documentaires, de reportages et bientôt d'évènements, actuels ou non. Les opinions de Rogers sont d'extrême-gauche et les autres en restent quelquefois cois, parce qu'il y a des milieux où ce genre de langage ne pénètre tout simplement pas (ou seulement par les cris de « meurs sale cochon capitaliste ! » émis par les porteurs de bombes). La seule exception est Romanova qui ne s'étonne pas, parce qu'elle ne s'étonne de rien et pas parce qu'elle a été élevée communiste. Rogers commet une seule fois l'erreur de lui demander son opinion en tant que membre du Parti. Il ne le refera plus.
« Nous ne sommes pas membres du Parti, » a récité Romanova d'un ton monotone. « Nous sommes la main qui frappe dans le noir. Nous sommes le couteau. Nous n'avons pas d'opinion, nous n'avons pas de choix : tout ce que nous sommes appartient à la Russie. »
Ça a jeté un froid, surtout quand Romanova a glissé hors de la pièce et que Clint a ajouté à mi-voix que pour faire partie du Parti ou y voter il fallait quand même atteindre un certain âge et que des filles du projet Veuve Noire Natacha était la seule à l'avoir atteint. (Il ne leur dit pas qu'elle a tué les autres, ça gênerait un peu).
Mais en gros, les choses marchent bien : le QG est revenu à une productivité normale, il a gagné du respect parmi la piétaille, ses agents de choix ont été dispersés aux quatre coins du monde pour y être testés et sans doute promus, et il est sûr qu'à leur retour, le bruit que Hawkeye est un des chemins à prendre pour le sommet va se répandre. Bien.
Il a gagné des points avec les grosses têtes aussi. Il a quatre Vengeurs sous un toit, pas mal d'influence sur eux et personne n'est encore mort. Tout va bien !
