CHAPITRE 7 : Les aléas du temps.
PDV Annabeth
Tout était si paisible, trop paisible. Tous les regards des demi-dieux présents s'orientaient tantôt sur la porte d'entrée de la caserne, tantôt sur moi. Quelques murmures parcouraient mon échine et la foule, comme hypnotisée par ma présence. Comme si le simple fait que je sois toujours debout, toujours en vie, était un exploit herculéen. Hercule...Héraclès...bref, je commence déjà à m'y reperdre. Ils semblaient stupéfaits par l'audace de Percy, le calme ambiant ou alors la destruction du mythe de ma mort. Cette pensée me donna à la fois la nausée et l'envie de crier.
Je fixais l'attroupement d'un regard autoritaire, presque furieux, dont certains membres eurent le bon goût de s'éloigner lentement. Très, très lentement. La foule se dissolvait alors petit à petit dans un murmure général qui deviendra vacarme assourdissant au fil des secondes. Je repris alors ma respiration, pestant dans ma tête envers un peu de tout et en soupirant alors que mon dos s'accolait à la porte. Ma bague reluisait au soleil dans un éclat assez agréable entre le vert flamboyant et le gris nuageux, cela m'apaisait. Cela me faisait emporter temporairement dans un monde parallèle calme et serein, sans bruits et sans ennuis...l'appartement de Percy la nuit en fait. Fait chier. Finalement, un cri me fit sortir de mes rêveries, tourner la tête face au soleil et sourire. Sourire de joie.
-ANNABETH !
Une masse de cheveux bruns s'abattit sur mon visage et deux bras entourèrent fermement mon torse alors que la voix noyée de larmes et d'émotions de mon amie tintait à mes oreilles comme ses cheveux s'amusaient à me chatouiller le nez. Elle parlait à un débit incompréhensible, visiblement heureuse et soulagée de me revoir comme le laissaient témoigner ses mains qui ne savaient pas vraiment où aller et si elles n'hallucinaient pas elles-mêmes. Mon amie tenait mon visage dans ses mains et me fixait dans les yeux, les siens tintant de plusieurs couleurs reluisants dans ses larmes, sourire aux lèvres. J'avais une drôle d'impression dans mon cœur, comme un mélange de joie, gêne, soulagement et inquiétude. Elle me serra de nouveau dans ses bras, une fois sa respiration et sa conscience apaisées, et me chuchota ces mots qui me firent plus mal qu'il n'y paraissait :
-Tu es revenue...
Je déglutis. J'étais prisonnière de mon amie et de mon manque cruel de réponse à ce simple soupir, la sensation d'étouffement venant ironiquement de la tendresse de ses mots plutôt qu'à la force de ses bras. Elle était ironiquement plus forte mais plus fine que l'année d'auparavant. Plus tard, vous le verrez, j'avais découvert à quel point un an pouvait changer quelqu'un. A quel point une année peut faire passer une personne de la tendresse à la dureté. Mais sur le moment, je ne m'en rendais pas compte, alors je refermais mes bras autour d'elle en lui souriant et en murmurant paisiblement :
-Oui Piper...je suis revenue...
...comme si j'avais quitté ce monde un temps...ce qui était le cas d'une certaine manière.
PDV Percy
La salle sentait le chaud et le renfermé, comme si le seul habitant de ce placard à balai de luxe n'arrivait pas à se payer une douche. Jason me fixait longuement, partagé entre la lassitude et appréhension -un bien étrange cocktail- par rapport à ce que je voulais dire. Il m'invita d'un geste de la main à venir m'asseoir en face de lui. Ce que je refusai à la seconde. Jason soupira, et s'affala mollement sur sa chaise de travail. Ses papiers de différentes couleurs et de différentes significations -dépendantes de mon taux d'intérêt- bloquaient ce qui lui servait d'espace vital. Nous restâmes ainsi durant une bonne poignée de minutes où nous pouvions presque entendre les craintes muettes des demi-dieux restés à l'extérieur.
Mon poing me grattait nerveusement, presque au même rythme que les battements de mon cœur, tandis que l'arcade sourcilière de mon meilleur ennemi sautillait comme un révolutionnaire dans une dictature. Nous savions des deux côtés que la discussion partait d'un mauvais postulat, alors nous ne disions rien. Finalement, et ce après un silence total d'environ vingt-cinq éternités, ce fut Jason qui brisa le silence d'une voix posée et amicale au possible.
-Ça faisait longtemps qu'on ne s'était pas vus. Tu me manquais, vieux frère.
-Ouais...moi aussi ça commençait à me manquer.
-Ça commençait ?
-Ouais...
Je m'installais finalement en face de Jason, mes jambes suppliantes n'étant pas agréable à écouter, et posai mes coudes sur le bureau -enfin, sur la partie libre du bureau. Un nouveau soupir fusa de la bouche de Jason qui tâta de deux doigts sa cicatrice qui semblait le démanger sous l'influence de mon regard. Mes doigts tapaient nerveusement la table dans un rythme alternant entre le vif et le calme, montrant mon impatience et ma légère gêne.
-Un an, c'est drôlement long n'est-ce pas ?
-"Drôlement" comme tu le dis...je ne me souviens pas d'avoir ri quand nous nous sommes...comment dire ?
-Battus ?
-Tu ne t'étais même pas défendu.
-Pas faux. En même temps...tu pensais je l'avais cherché n'est-ce pas ?
-Je le pense encore...Annabeth est vivante. On l'aurait tué à l'époque…comme quoi toutes les causes valent bien quelques sacrifices n'est-ce pas ?
J'avais pris un ton mêlant l'acerbe et le hautain, notamment en l'informant de la bonne santé de ma petite-amie. Il arqua son sourcil encore intact.
- « Toutes les causes ne sont pas perdues tant qu'un fou se bat pour » avait dit un jour quelqu'un. Il avait visiblement raison à ce que je vois.
-Merci du faux compliment...au moins la bataille est terminée maintenant.
Il soupira et se leva en prenant un trousseau de clé d'un tiroir avant de se diriger vers la porte et de la fermer. L'expression de son visage semblait plus dur que celui que je connaissais et ses lèvres pincées semblaient prêtes pour servir de repas à leur propriétaire. Il se dirigea ensuite vers un coin assez bordélique de son bureau où s'empilaient des tonnes de paperasses et s'accroupit en face d'une d'elle.
-La tienne oui...mais il y en a bien d'autres qui continuent chaque jour.
Il retira un dossier, une sorte de grand classeur gris avec aucune inscription dessus tellement épais que la tour de paperasse faillit s'écrouler sous l'absence soudaine de ce pilier. J'avais vu le dossier du dessous lui aussi épais…avec marqué en grand :
DISPARUS. DOSSIER 1
Assez peu rassurant, je vous l'accorde. Le pire fut que Jason en extrayait quelques feuilles dans un geste qui lui semblait habituel. Il disposa les feuilles et le SECOND dossier devant moi, qui parcourait du regard les photos et les noms qui m'étaient pour ainsi dire inconnus pour la plupart. Deux visages me semblaient familiers pourtant, et l'une d'elle me pinça le cœur.
-Léo...il n'est toujours pas revenu, hein ?
Jason secoua la tête, me forçant à grincer des dents. L'autre visage était plus dur à resituer, mais son nom me piquait le bout de la langue, peut-être à cause du monochrome de la photographie. J'analysai alors un peu plus la photo et reconnus enfin la personne. Non sans que mon estomac ne se retourne et que ma voix bafouille.
-Non…nan, mec tu déconnes là ? Comment ça se fait que…ELLE ? Mais…c'est…je…
-Perce...calme toi. Il faut que tu sois au courant de tout mais ce que je vais te dire, peu de personnes sont au courant. Ne dit rien à personne, peut-être Annabeth si besoin.
Je relevai un peu la tête, toujours dans ma stupéfaction. Nous n'avions toujours pas changé de sujet mais je sentais de la part de Jason une sorte d'envie de passer à autre chose. J'avais envie de le frapper. Pas comme la dernière fois parce que ce qu'il me disait me déplaisait mais…une sorte de tentation m'envahissait. Une envie de me défouler pourrions-nous dire si vous voulez. Je hochai néanmoins la tête tout en fixant celles de mes amis disparus. Juste disparus...ils n'étaient pas morts.
Annabeth ne l'était pas alors eux n'avaient pas le droit.
Et finalement, Jason parla. Longuement.
PDV Annabeth.
Nous étions une petite vingtaine de minutes après nos retrouvailles, Piper et moi, et nous marchions calmement dans les rues de la Nouvelle-Rome en mangeant un gâteau et un café achetés dans l'un des magasins de la ville. Toute l'après-midi avait été un énorme jeu de regard avec tout le monde : des adultes de notre âge qui nous (ou me) connaissaient de nom dont le regard oscillait entre la stupéfaction et l'admiration -dans quel sens, je vous laisse deviner lequel...- ; ceux d'enfants qui voulaient jouer avec « les deux jolies filles » et les mères qui étaient furieuses quand elles ne nous reconnaissaient pas. Celui de Piper plongeait sur ses pieds ou sa maigre boisson -noir, serré, avec peu de sucre- quand elle ne fixait pas passivement certaines zones de la ville. Entre tout ça, j'étais pour ainsi dire perdue.
Et vous savez à quel point je n'aime pas être perdue sur un sujet.
Nous nous étions assises sur un des bancs publics de la ville, le soleil tapait malgré les températures un peu fraîches, et la ville semblait bouger d'elle-même tant le mouvement était intense. Alors que Piper ne parlait toujours pas, mes yeux allèrent et vinrent entre l'architecture splendide de la ville qu'un an de coma avait presque failli me faire oublier, les familles un peu nombreuses aux enfants courant dans la rue en hurlant et des fois en pleurant quand ils se disputaient pour qui allait prendre la plus grosse glace, les étudiants qui soit traînaient entre amis soit révisaient écouteurs vissés dans leurs oreilles. Une légère tinte de nostalgie alimentait la vague enflammée qui ravageait mon esprit. Nos souvenirs ici étaient maigres mais notre espoir était juste là, dans cette ville nouvelle qui aurait Morphée pour parrain tellement tout semblait encore fantasmé à mes yeux. Quelques mots de Percy tintèrent dans mon crâne tandis que ceux de Piper atteignirent enfin mes oreilles, me sortant de mon léger instant de rêverie.
-Ça fait bizarre de te revoir ici après tout ce temps...tu n'as pas changé d'un poil contrairement à nous tous.
Et c'était peu dire...Piper avait bien changé par rapport à la dernière fois où nous nous étions vues. Pour commencer, différence frappante par rapport à la dernière rencontre, elle semblait être plus dure qu'auparavant. Muscles un peu plus apparents, regard pointé vers le sol, posture droite et bras souvent croisés sans parler de sa voix plus rauque que d'habitude. Régulièrement, elle se mordait l'intérieur des joues en révélant des creux et une étrange fossette qui paraissaient lui faire défaut. Oui, défaut, de la part d'une fille d'Aphrodite…je comptais y venir.
Piper avait gardé une certaine beauté qu'elle avait, il me semble, déjà le jour où nous l'avions ramenée à la colonie (sombre époque...) avant de se faire « adouber » par sa mère en la reconnaissant avec une sorte de don ayant pour pouvoir principal d'avoir toujours un regard posé sur soi. Je m'amusais auparavant à voir les mines dégoûtées des gars -et de certaines filles- en la voyant aux côtés de Jason, comme si l'une ou l'autre était désormais inaccessible alors qu'ils ne l'ont jamais vraiment été auparavant.
Mais aujourd'hui elle ne semblait plus irradier de ce pouvoir. Elle paraissait fatiguée, dégageait une aura froide et quelques rides d'efforts se dessinaient grassement sur son visage. Elle n'était qu'une ombre que même le Soleil ne parvenait pas à étouffer. J'étais pour ainsi dire vraiment inquiète…ce qu'elle remarqua en un rire jaune.
-Pourquoi ris-tu ? J'ai l'impression de…comment dire... ?
-Ne plus me reconnaître. Je sais. Tu en as raté des choses. Disons que je me suis fait renier.
Elle soupira et mordit finalement dans sa pâtisserie dont elle semblait ne pas vouloir en ressentir le goût. Et sans me laisser le temps de réfléchir sur cet aveu ou de me laisser profiter de ma surprise elle reprit la parole.
-Je t'en prie ne me demande pas de te raconter les causes de tout ça...je ne risque pas de trouver les bons mots sans que mes sentiments inexistants l'emportent sur la logique.
-Inexistants ? Demandais-je surprise.
-Oui, répondit-elle en soupirant, pas si ironique pour une ex fille d'Aphrodite en fait. Ça fait presque partie du contrat. Ne me regarde pas comme si tu attendais des explications, je suis certaine que tu as déjà une idée en tête...
Et c'était particulièrement vrai dans ce cas-là. À peine avait elle dit « renier » qu'un circuit bien précis commençait à se tracer dans mon crâne. Idée soutenue par les petits tics avec les mains, un claquement de doigt par décalage de trois secondes, les jambes, tremblantes comme un marteau piqueur à une vitesse presque comparable aux claquements de doigts, et le mordillement fréquent des joues et des lèvres. Chaque mot qu'elle émettait rejoignaient les autres et ma théorie comme les pièces d'un puzzle. Mais je n'avais pas anticipé la dernière phrase.
-Euh…ouais. Je pense avoir une idée...je sais que Percy et Jason s'étaient disputés dans ma chambre à l'hôpital. Il me l'a raconté, de son point de vue en tout cas.
-Je hais ce jour...entre te voir allongée et presque morte, Percy qui ressemblait à un cadavre vivant et Ja…ce connard qui m'avait entraîné avec son entêtement de merde...c'était le pire de ma vie.
Je tiquai à cette phrase. D'une part je fus touchée en apprenant que Piper elle aussi croyait en mon retour alors que je comptais la fustiger ou au moins la taquiner dessus, mais d'une autre part je fus surprise du mot utilisé pour Jason, première fois qu'elle l'évoquait d'ailleurs, à la place de son prénom. Qui changea en partie ma théorie dans le forme mais qui confirmait le fond. Ils étaient séparés, c'était certain.
-J'imagine que tu as deviné que nous sommes plus ensemble depuis.
-Exactement. Je me sens désolée de ce qui a pu se passer peu importe l'événement mais…je n'arrive pas à m'excuser.
-Tu n'as pas à le faire. Je suis vraiment heureuse que tu sois là aujourd'hui. Tu vaux bien ça.
-Valoir quoi ? Un couple détruit ?
-On n'avait jamais été réellement un couple en fait...tu le sais bien. Invention d'une déesse désespérée et cetera. Ça allait arriver de toute manière non ? C'était écrit dans les règles du jeu.
-Je...je ne peux pas dire. Tout ce que je peux faire c'est espérer que tu trouves quelqu'un d'autre ou que vous puissiez renouer l'un l'autre.
Elle ria. D'un ton plus jaune que le rouge de ses joues.
-Désolée…je…ouah…je me demandais juste quand est ce qu'on allait devoir parler de ça. Ce fût plus rapide que prévu.
-Parler de quoi ?
-De tout, dit-elle en soupirant, lève-toi. Je vais nous trouver un coin plus calme.
Nous marchâmes alors encore quelques minutes tout en terminant notre collation, Piper guettant du regard un coin où on pourrait se faufiler. Notre bonheur se trouva au détour d'une des ruelles de la Nouvelle-Rome assez peu fréquentée et très ombragée -ce qui faisait du bien avec l'étonnante chaleur- où nous pûmes alors nous asseoir et parler tranquillement. Je suis à grosse gouttes et je n'avais plus de quoi me rafraîchir. Piper semblait alors se détendre un peu, au moins elle souriait, et prit une petite dizaine de secondes avant de reparler.
-Disons que...depuis un an pas mal de choses ont bougés. Tu vois, les relations entre demi-dieux se sont renforcées et même considérablement améliorées en fait. Plusieurs couples gréco-romains ont vu le jour et pour tout te dire...il y avait des couples qui ont déjà fondés une famille des deux côtés. Et au milieu de tout ça, tu as Jason et moi que tout le monde prend un peu en exemple. T'imagines bien ce que je ressentais hein ?
-Crois-moi je te comprends... la sensation d'être constamment observée et désignée comme l'exemple à suivre ? Bon, moi je suis un mauvais exemple vu que de temps en temps ça m'arrange mais quotidiennement…
-Voilà. Vu des autres nous étions pour ainsi dire des « modèles » parfaits, des exemples à suivre. Enfin vu de l'extérieur.
Elle replia ses jambes, ses genoux atteignant sa tête et ses mains croisées autour. Je commençais en partie à perdre patience mais en même temps à éprouver de la compassion envers Piper. Je lui priai du regard de continuer. Le sien commençait à s'évader, à devenir plus terne voire morne...pourtant elle ne pleurait pas. Sans même se retenir, elle n'arrivait tout simplement pas à pleurer alors que ses paupières rougissaient.
-Mais de l'intérieur, c'était tout autre chose depuis ton départ. Alors que l'entente entre Percy et Jason se dégradait, notre couple était de plus en plus souvent séparé par du travail ou des « opportunités » ou de la fatigue. Compliqué à expliquer mais j'avais l'impression que le cumul des évènements commençait à nous peser. Et puis vint le mois de Décembre. Tu sais de quoi je parle.
Je hochais de la tête.
- Bien, eh bien depuis cet évènement il est devenu plus froid et encore moins porté sur les émotions qu'avant. Je n'arrivais plus du tout à le comprendre, il se renfermait dans la caserne qu'il a réquisitionné pour en faire son bureau. Et la dernière fois que je suis allé le voir, j'étais presque une inconnue à son regard. Un fantôme. Je t'épargne certains détails pour le moment. Mais après...j'ai vraiment foiré.
Sa voix devint momentanément fébrile à cet instant, comme si elle arrivait enfin à un point qu'elle appréhendait. Et malgré mes encouragements muets et mon amitié envers elle, je sentais ma patience atteindre ses limites. En général, cela aide peu pour l'entente et la bonne foi mais elle poussa enfin en soupirant :
-J'ai foiré car j'étais malheureuse. Je me sentais faible à cause de mes sentiments et je me sentais stupide. Stupide d'avoir l'air dépendante à lui alors qu'il m'oubliait volontairement. Stupide d'avoir aimé quelqu'un à qui on a au final forcé la main en même temps que moi à cause d'une déesse trop persuadée de ses idées. Mais surtout stupide d'être la fille de ma douleur. Douleur que j'ai préféré insulter et désigner stupidement comme responsable de ma déprime qui durait des mois. Du coup, logiquement, j'ai été reniée ET punie pour mon affront. Pour te faire simple...ce n'est pas que ma mère qui m'a reniée mais tout ce qu'elle représente. Amour, beauté parfaite, sexualité...tout ça m'a quitté désormais. Devenue une personne incapable d'aimer ou d'être aimée selon ses propres envies et sentiments. Toutes les personnes ayant essayée de m'aborder sont vite devenus mes ennemis sans bouger le petit doigt, et je ne peux pas combler mon manque affectif. Je le vis bien après quelques mois…mais si dans quelques années elle ne me pardonne pas ? Que deviendrais-je ? Probablement l'ombre de moi-même.
Je retins une grimace à son soupir final entre mélancolie et appréhension. Autant j'aurais pu en partie la blâmer pour le fait d'avoir « cherché » la merde auprès de son parent Olympien mais je la comprenais. Aphrodite était, malgré certains services qu'elle peut rendre et toute son importance, une déesse avec laquelle j'avais un peu de mal. Pas autant qu'avec Héra mais je considère qu'elle est autant importante qu'horrible dans ma vie comme dans celle des autres. Mais je n'aurais jamais pensé à une telle punition pour une question de blasphème. Cela ne semblait pas entièrement cohérent avec ce que j'imaginais ou avec la réalité. Mais ses yeux rouges me forcèrent à ranger mes questions et mes idées dans ma poche pour passer mon bras autour de ses épaules et de lui sourire. Elle avait besoin d'aide.
Elle posa alors, avec un mélange de soulagement et de pudeur, sa tête sur mon épaule et versa alors quelques larmes. Nous restions alors silencieuses un petit moment sans vraiment réfléchir, juste à se dire « on est là, on est entre amies » et, mes dieux, cela faisait longtemps. La situation me gênait un peu, pas tant dans la proximité que ça ou dans notre position, mais plus dans mon incapacité à agir. Devais-je parler ? Me taire ? Faire quelque chose ? Rester à ma place ? Prier quelqu'un ou quelque chose pour qu'un miracle n'arrive ?
Je ne savais pas.
Et alors Piper bougea, et regarda quelques secondes mes yeux avant de braquer les siens au sol, les lèvres tremblantes et chuchotant quelques mots pour elle-même. Le temps d'une demie-minute, je fus contrainte d'assister au spectacle tragicomique de mon amie en plein monologue cacophonique. Elle murmurait des mots incompréhensibles, bougeait de la tête, se massait les tempes et se pinçait les lèvres encore plus fort. J'avais peur qu'elle ne les avale. Elle releva alors sa tête, me regardant avec un regard un peu étrange, un peu nouveau, entre une sorte de tentation malsaine et de profond regret. Et ce regard ne me dérangeait pas. Pas vraiment. Finalement Piper parla à voix assez basse, suffisamment pour qu'elle soit rauque malgré la timidité.
-Fermes-les s'il te plaît...excuse-moi…
Je compris alors en partie ce qu'elle voulut à ce moment-là, avant de clore mes paupières. J'appréhendais un peu à vrai dire, malgré l'idée qui passait dans ma tête…tête qui retorquait mon absence de réaction par rapport à ce que j'imaginais. Mais sur le moment, je ne le savais pas, mes pensées comme éteintes artificiellement. Que m'arrivait-il ?
Plus rien ne se fit entendre ou ressentir durant quelques micros secondes pourtant je savais que Piper s'approchait. Et je ressentis une légère pression sur mes lèvres qui dura une petite douzaine de secondes, qu'aucune d'entre nous n'approfondissait. Ce fut un peu particulier, je ne peux décemment pas dire que j'ai apprécié (mon amie venait de m'embrasser alors que mon couple allait toujours bien) mais je ne peux pas nier une chose : j'avais eu des sensations autre que la surprise et le léger dégoût. J'avais senti quelques sensations comme des tremblements ou quelques battements. Je ne sais pas si c'était de la compassion ou une partie de la tristesse de Piper qui avait était encore collé à ses lèvres après notre discussion ou si c'était juste moi qui hallucinait sous l'effet de surprise mais les faits étaient là : j'avais accepté le contact. Elle rompit alors le baiser de la même manière qu'il avait commencé : de manière incertaine, peut-être un peu maladroite, mais surtout lentement. Quand j'ouvris mes paupières ce furent celles de Piper qui étaient embaumées de larmes, qui suivaient ses paroles.
-Je…j'avais oublié ce que c'était d'embrasser quelqu'un qui me tient à cœur ...je suis désolée.
Elle pleurait, comme si elle avait fait quelque chose de mal et que sa sentence allait tomber, froide et cruelle comme un cœur d'avocat. Je fus trop sonnée pour savoir que dire, que faire. Douze secondes suffisent pour troubler quelqu'un et renverser le cours d'une relation. Mais la renverser dans quel sens ? Le temps semblait long, si long durant ce silence d'à peine quelques secondes, qui fut finalement brisé par les premiers mots que m'avait dicté mon esprit qui revenait.
-Ne t'excuse pas Piper. Juste...dis-moi ce que t'as ressenti. Ça t'a fait quoi ?
Elle me fixa alors encore quelques secondes dans les yeux avant de baisser la tête et se mordant les lèvres et de se réfugier dans mes bras. Elle clôt alors ses paupières en chuchotant sa dernière pensée, une nouvelle que l'on partageait.
-Je ne sais pas.
Nous restâmes alors ainsi durant quelques minutes en silence, d'un plomb bien plus brûlant qu'auparavant. Etre avec elle était en général très agréable, mais elle a dû me donner une partie de son égarement et de sa perdition en m'embrassant. Allais-je assumer ? L'avenir me le dira.
En parlant d'avenir, celui qui partageait le mien était désormais en vue du coin de mon regard. Il marchait longuement dans la rue, bras ballants et regard qui dépeignait le sol dans un mélange indigeste d'informations. Je priai doucement à Piper de se lever avant de me diriger vers Percy et de l'embrasser au coin des lèvres. Inconsciemment, je me sentais sale et même le regard de Percy ne m'aidait pas. Il avait l'air déprimé, dépité et en colère. Je sentis que sa respiration se calmait un peu à mon contact.
-Percy, il se passe quoi ? Ça s'est passé comment avec Jason ?
-Je te le dirai plus tard...je ne me sens pas vraiment bien.
Il avait la voix étonnamment sèche malgré la tristesse qui en suintait. Je n'ajoutai rien et le gratifia juste d'un autre petit baiser. Il leva les yeux vers Piper, son regard prenant alors une allure désolée. Il s'approcha lentement d'elle, me laissant sur place assister à la scène. Une fois espacés que de quelques centimètres je ne pus juste voir qu'ils échangeaient quelques mots et que Percy se grattait l'arrière du crâne. Le visage de Piper fut alors légèrement souriant et les deux s'échangèrent finalement une simple étreinte. Je soufflais alors, rassurée, et retournai voir les deux amis dont je pus entendre la fin de la conversation.
-Je suis désolé Piper…vraiment.
-Ne t'excuse pas, t'étais en colère. Elle te tient vraiment à cœur, ça se voit encore
-Ce n'est pas une raison malheureusement...mais je pourrais tuer pour elle en effet.
Paradoxalement, malgré le fait que je fus visiblement le sujet de la conversation, je me sentais comme une intruse. Je me frayai un chemin entre les deux non sans gêne, ce qui octroya un léger sourire de la part de Percy et un léger embarras de Piper. Nous allions devoir en parler dans les jours à venir. Et, justement, avant que je ne puisse parler, Percy me coupa net dans mon élan en me parlant d'un ton grave.
-Jason veut qu'on aille le voir dans son bureau. Les prêteurs, les cinq centurions, et Piper avec toi et moi. C'est pour « faire le point » sur l'année écoulée.
-On contactera la Colonie ? demandais-je avec un petit espoir qui disparut à la vision de son mouvement de tête.
-Non. Les systèmes de communication sont hors-services, on va devoir faire sans eux.
Piper reprit alors une mine grave et commença à réfléchir. Elle s'éloigna alors de nous avec un air entre la dureté et la perdition en annonçant haut et fort qu'elle nous rejoindrait. Je soupirais alors que Percy se penchait un peu vers moi en passant son bras dans mon dos. Il avait vraiment une mine affreuse...
-Il s'est passé quelque chose entre elle et lui ?
-Il ne t'en a pas parlé ?
-Il en a pipé aucun mot. Moi aussi ça m'a étonné mais je n'ai pas demandé, il y avait pleins d'informations importantes à rattraper. Pourquoi ?
-Ça, dis-je en soupirant et regardant Piper s'éloigner au loin alors que la nuit et le froid arrivaient, je te le dirai plus tard.
PDV Inconnu.
Ma tête sifflait alors que mes paupières s'ouvraient, l'obscurité de la nuit ayant réussi à m'éblouir durant une demi-seconde (le temps de retrouver mes souvenirs) avant que ce ne soit au tour de la pluie de remplir cette besogne. J'avais mal, terriblement mal, faim, soif, j'étais si faible. Quelque chose semblait aspirer mon énergie vitale avec une paille tel un vulgaire soda, la boisson devant avoir un goût de sang. Je le sentais sortir justement, mon sang, du haut de mon crâne et du long de mon corps. C'était à cet endroit que la douleur était plus vive. Je sentais à la fois mes chairs réduites en compotes et brûlantes et une sorte de dureté froide un peu à l'intérieur de moi. Il me fallut alors une petite minute pour réaliser ma situation, mon crâne en partie éclaté sur d'étranges pierres et tout mon corps allongé dans un tas humide et piquant. Je n'avais plus de nom, je n'avais plus d'identité. Enfin, si. J'étais un survivant. Mes poumons réagissaient comme si l'air frais et trempé était un puissant acide, comme s'ils n'étaient pas habitués à cet étrange allergène qu'est l'air pur. Je me redressai.
Des élancements de douleurs hurlèrent dans ma colonne vertébrale et dans mes cuisses, me faisant alors chuter dans la boue et quelques herbes irritantes. Je fermai immédiatement les yeux sous la douleur, mon crâne hurlant à la place de ma langue morte et de ma gorge sèche. Mes paupières closes, les cris stoppèrent, laissant place à un léger murmure. Un son coloré, une image instable, mais je l'avais vue. Un étrange visage.
Une partie de mes souvenirs me revint. Je n'avais pas encore mon nom mais mon histoire, mes victoires et échecs. Je savais de qui je tenais mes origines, je savais d'où je venais. Une boule d'appréhension et de mauvais sang se formait dans mon estomac retourné et affamé. Une autre voix me force à ouvrir mes yeux et à me relever, peu importait la douleur et les blessures. Contrairement à mes habitudes, je me laissai alors guider par ses ordres muets et me relevai, la pluie torrentielle s'abattant en furie sur mes vêtements, armures, et peaux déchirées. Je retrouvai alors une hargne familière, celle qui m'avait guidée lors des derniers événements dont mon corps s'en remémorait plus que mon crâne. Une attaque ? Un enlèvement ? Une blessure lors d'une quête ? Je ne savais pas, mais je faisais confiance en mes seuls amis du moment.
Ma bouche pâteuse et mes membres blessés ne m'aidaient pas au milieu de cet enfer d'herbes hautes et de transpiration froide. Chacun de mes pas était un obstacle à franchir et une image de plus à se souvenir. Une fille.
Une image subliminale assaillait continuellement mon esprit alors que mes cris de rage et de douleur pourfendaient les herbes comme l'air, des perpétuels mots dans ma tête qui avaient rythmés ma vie depuis un nombre incalculable d'années. Des perpétuels mots qui rythmeront probablement le reste de mon existence, figés dans l'ambre d'une voix grave et effrayante que mes cris suraigus et ceux de l'autoroute se découvrant devant moi ne pouvaient cacher.
Tu n'es plus. Tu ne seras plus. Tu n'as jamais été. Tu n'es qu'une seconde, une minute peut-être mais à peine une heure. Tu n'es qu'un instrument peu important dans ce terrain vague qu'est la vie. Le temps est tel un océan dans un tempête, et le tiens s'est écoulé. Dors...et ne pense pas aux aléas.
Ne pas penser aux aléas, ne penser à rien en fait. Ne pas se concentrer sur cette voix cauchemardesque, sur ce cauchemar ambulant et ce carnaval d'automobilistes enragés les uns entre les autres. Juste se concentrer sur l'essentiel : la vie. Durant une seconde, alors que je tentais de traverser cette route bien familière copinant un pont, je réalisai ma chance d'être de retour, mais également les terribles choses qui allaient en suivre. Les terribles choses que cela annonçait. Un trou dans la voie, ma seule chance de passer, dix chances sur douze d'y rester. Mais je voulais essayer, les deux personnes debout au loin étaient mes phares temporaires au milieu de cette météo aléatoire. Je bondis au-dessus de la barrière de l'autoroute malgré protestation de mes jambes encore suintantes de sang.
Ça y est, je suis sur le bitume...après tout ce temps. Un fragment de ma mémoire me revint alors en un flash et un bruit strident. Des cris torturés et des larmes sanglantes et brûlantes qui coulaient le long de mon visage et de mon torse...je m'en souvenais. Et étrangement à cette pensée la douleur s'intensifia. Mais par instinct de survie, et rage quasi-meurtrière, je courus au travers des deux voies en entendant des ronronnements mécaniques miauler au loin. Une des bêtes à moteur avait failli me faire faucher la jambe, mais j'y étais arrivé. J'avais traversé. J'étais à la maison. Un sourire nerveux barrait mon visage alors que la pluie s'abattait de plus en plus fort sur moi, une sorte de boue rougeâtre se formant au sol au contact de mon sang et de la pluie. Je faillis rire nerveusement. Je vivais. J'étais encore sous le choc, ensanglanté, souffrant et possiblement traumatisé pour le restant de mes jours...mais bel en bien en vie. J'entendais au loin les deux gardes de l'entrée de mon camp s'approcher, et même sans les voir je pus deviner leur état de choc. Depuis combien de temps étais-je parti ? Trop longtemps.
-Il faut ramener Jason ! Ordonna fermement l'un des deux gardes. Mailys, vas-y, je surveille...
-Vous ne me surveillez pas. Dis-je fermement alors que mon corps ployait toujours sous sa douleur.
Je fis le choix un peu hasardeux de me lever, quelques grognements d'efforts s'évadant de mes lèvres, et toujours la douleur me transperçant le ventre. Je soufflai.
-Vous ne me surveillez pas car je dois le voir. J'ai des renseignements.
-M...mais...ton ventre...tu as besoin de soins !
Je le regardai alors un peu de travers sans comprendre où voulait-il en venir...avant de me rendre compte que la boule qui se formait dans mon estomac était une boule de chair. De MA chair. Une large blessure à moitié cicatrisée figurait sur ma peau, suante de sang et à l'allure vomitive. Je retins un rictus de dégoût, la plaie risquait l'infection et mes mouvements brusques ne faisaient que redéchirer la peau. Je regardai alors l'un des deux gardes, un certain Dave, dans les yeux avec un mélange de douleur de fermeté.
-Je sais. Mais j'ai des informations à donner.
Il s'apprêta à répliquer, avant de se resigner et de parler un moment avec sa sœur Mailys. Cela n'avait duré que quelques secondes et pourtant je sentais mon esprit un peu trop s'évader à mon goût. Mes épaules semblaient délestées d'un certain poids, mais ma vision commençait à se troubler. Je perdais la notion du chaud et du froid à part ma peau brûlée par les blessures et ma tête chantait de nouveau. Encore plus fort, toujours plus fort. Finalement, Dave s'approcha de moi et passa dans mon dos.
-Avance, je t'amène à la caserne de Jason, May reste ici et je te suis si tu tombes dans les pommes.
-Merci...
Je franchis alors le tunnel du pont Caldecott, l'appréhension faisant bondir suffisamment mon cœur pour que je puisse marcher encore un peu. Enfin les rives du Petit Tibre et les casernes des Cohortes. Une dernière image subliminale vint taper ma rétine. Une masse noirâtre, aux formes floues et au sourire effrayant. Simplement. Quelques grognements supplémentaires et de nouveaux doutes assaillaient mon esprit. Etaient-ce des cauchemars ou la réalité ? Avais-je des visions ou était-ce juste des fragments de ma mémoire qui me jouaient un sale tour ? Dans tous les cas cela renforçait ma douleur, et mon manque de repère…j'avais l'impression de ne plus connaître l'endroit.
-J'ai disparu combien ce temps ? demandais-je à Dave sans le regarder.
-On est au mois d'Octobre. On en sait plus quand étais-tu parti...cela faisait une éternité.
Je grinçai des dents…c'était cent fois pire que ce que j'imaginais. Le temps commençait à se tordre de façon effrayante. J'avais l'impression de n'être parti qu'un trimestre et voilà que je comprends que j'en ai passé le triple. J'étais parti en Janvier, peu après le jour de l'an le plus morne de ma vie, et me voilà de retour en Octobre. Je n'en pouvais plus, trop y réfléchir faisait s'évaporer ma conscience, j'avais besoin de force. Beaucoup de forces. Dave me dit de me stopper, on y était visiblement arrivés.
-Je reste là au cas-où. J'suis content que tu sois revenu.
Il m'adresse un sourire poli, on ne se connaissait pas tant que ça mais je me souvenais de quelqu'un de sympathique en le voyant. Je faisais face à la porte de la fameuse caserne, la fatigue plein les poumons et l'envie de « revenir » pendante au bout de mes doigts. Je me mordis l'intérieur des joues pour faire taire la douleur qui assaillait toujours mon ventre et toqua. Une seconde. Dix secondes. Trente secondes où mon corps voulait tomber au sol, trop de sang perdu. J'usai de mes dernières forces pour frapper dans le vide. Un éclair fendit le ciel et le tonnerre gronda tel une explosion.
Et finalement, on m'ouvrit. C'était un des hommes d'un de mes délires, celui aux cheveux noirs dont j'avais oublié les yeux verts et où nos deux visages surpris joignirent la prononciation de nos deux noms.
-Percy ?
Je me sentis alors partir et tomber au sol, mon sang ayant eu raison de moi avant de l'entendre ce fichu mot que je cherchais. Mon nom.
PDV Percy.
Cela fait plus d'une année que tout ceci a commencé pour d'obscures raisons. Moi-même au moment où j'écris ces lignes j'ignore encore tellement de choses. J'ai mal au crâne à entendre sa voix pinailler et le passé tout le temps nous rattraper. Encore et encore, cela ne s'arrêtait jamais. Sans cesse, mon crâne sifflait et je regrettais d'être là. Mon cœur à mal et mon estomac se tord à chacun de ses mots mais je ravale mes faiblesses et tente de passer neutre. Je n'étais pas là quand il le fallait, et dieux savent que je ne savais quoi en penser. La porte à l'arrière était mal fermée, l'air froid passait dans mon dos...tant mieux j'avais envie de dire. Au moins cela me faisait un électrochoc...
7 Décembre. 17h. 7 Décembre. 17h. Cette date résonnait en moi comme un gong.
Cela faisait environ deux heures que la réunion avec Jason avait commencé et deux heures de souffrance où Annabeth et moi ne disaient absolument rien à part écouter les prêteurs faire le point sur leurs missions et sur les « petits aléas » survenus au cours des derniers mois. Voyez-vous, au cours des derniers temps malgré la disparition du pouvoir de prémonition de Rachel et les différents différends survenus entre certains d'entre nous, beaucoup d'expéditions et de quêtes avaient été lancées entre le mois de Décembre et le mois d'Avril. Toutes soldés par un lamentable échec et la perte de beaucoup de demi-dieux âgés en tous genres.
La situation était si catastrophique qu'il fallait l'accord des deux camps et des deux manitous avant de lancer une simple quête d'exploration alors les quêtes autres que chercher de nouveaux demi-dieux…même un 100 pourcent de favorable au Sénat ne suffirait pas. De plus, comme Annabeth et moi avions pu nous rendre compte, les systèmes de communications et de transports des demi-dieux éteint hors-services, c'est pour cela qu'il n'y avait quasiment plus de disparus depuis quelques mois. Et si seulement il n'y avait pas que cela de troublant…Annabeth ne me rassurait pas.
Son visage affichait un mélange de profonde réflexion et une certaine gêne tous deux dilués dans son regard qui paraissait vide depuis que je l'avais retrouvé avec Piper dans la rue. Elle ne m'avait rien encore dit sur ce qu'il se passait entre Piper et Jason, et j'ai seulement pu deviner qu'ils étaient au moins en froid. Au moins.
Nous étions tous assemblés dans la caserne de Jason, des sièges ayant été ramenés pour former une sorte de grand V où deux nouveaux prêteurs faisait face à Annabeth ou moi (Hazel et Franck étaient coincés à la Colonie grecque, des remplaçants ont pris la relève en attendant leur retour) en bout de files, les pointes étant occupées par les centurions. Jason faisait face à tout ce beau monde avec un air de pierre, écoutant attentivement chaque mot des hauts romains et lançait de temps en temps un regard…comment dire…compliqué à décrire à Piper. Au moins la réponse était simple : elle fixait le sol avec une allure plus que stoïque. La seule personne qu'elle avait regardée était Annabeth, qui à chacun de ses regards semblait s'excuser ou je-ne-sais-quoi. Et moi, j'étais au milieu de tout cela, à ne plus rien entendre de ce qu'il se passait autour de moi, à espérer que cette réunion se terminerait au plus vite que je puisse parler avec Annabeth et aller dormir. Où ça je ne savais pas encore mais cela n'importait peu.
Mes pensées sourdes se renfermaient petit à petit dans un certain mutisme qui me convenait pour le moment, et qui ironiquement allongeait la durée de la séance de torture. Je pensais aux disparus. Il y avait quelques noms que je connaissais malheureusement comme Rachel Dare, Grover et j'en passe. Assez peu de nouvelles du camp grec où visiblement la famille de Gleeson Hedge serait protégée et où il y aurait autant de disparus qu'au Camp Romain. Et pire que tout, nouvelle qui malgré les évènements nous attrista Annabeth et moi : Chiron était beaucoup trop malade pour que cela ne soit normal. L'un des prêteurs ayant eu la mauvaise idée d'en parler d'une manière trop franche a pu déguster une partie de la colère d'Annabeth et de retarder d'une bonne demi-heure le début. C'était celui qui me faisait face.
Tout cela cumulé à mes cauchemars, et ma détermination à vouloir comprendre Annabeth avaient alors fait en sorte que…
-Percy ? Tu es toujours avec nous ?
Que je puisse oublier que j'étais en pleine réunion oui.
-Euh, je, ouais. Juste un peu fatigué.
-J'imagine, souffla Jason en partie exaspéré, donc je disais : vous deux êtes revenus aujourd'hui et nous débattions sur pourquoi cela. D'autant plus que depuis tout à l'heure vous sembliez ne pas entendre nos suppositions. On a évoqué les disparus et les quêtes frauduleuses lancées au dépourvu qui grossissent les chiffres.
Je balayai alors d'un mouvement de tête rapide le groupe, certains me regardaient de manière un peu appuyée, d'autres semblaient être en train de stresser. Piper ne détachait pas son regard amoureux du sol, et Annabeth celui glacial qu'elle posait néanmoins sur Jason désormais. L'ambiance n'était déjà pas au meilleur de son niveau, et là on est passé sous le niveau de la mer. Et comme vous le savez, je respire sous l'eau.
-Eh bien, il y a une raison particulière qui nous ont forcés à revenir...j'ai eu une vision très étrange. Et ça concerne La Prophétie.
Soudainement, tous les regards se figèrent et celui de Piper quitta enfin son sol pour écarquiller les yeux à l'instar de Jason. Situation soudainement embarrassante, même Annabeth semblait avoir quitté sa méditation à cause de moi. Je déglutis. Jason se leva alors soudainement de sa chaise pour me fixer gravement dans les yeux, toujours son air choqué au visage. J'aperçus du coin de l'œil Piper lançant un regard estomaqué à Annabeth qui, elle au moins, partageait la même situation que moi.
-Percy ! Pourquoi tu ne me l'as pas dit plus tôt ?! grogna Jason, on aurait pu se réunir plus vite !
Cette fois c'était une empreinte de détermination et de colère qui brillait dans ses yeux, peut-être celle similaire à la mienne ce fameux sept Décembre. Je me levai alors pour lui faire face, sachant à ce moment là qu'Annabeth et Piper devaient être encore plus en train de stresser. Je fixais dans les yeux mon vieil ami qui est à la fois mon reflet et mon négatif avant de lui dire d'une voix certes sèche et parfois teintée de sarcasme :
-Parce qu'il y avait des types disparus, mon pote. Et je pense, arrête-moi si je me trompe, que des demi-dieux disparus voire possiblement morts valent bien plus qu'une vision dont je ne suis pas certain de la fiabilité. Le présent par rapport à l'avenir mec, c'est comme ça que j'ai vu les choses. Tu ne peux pas vraiment m'en vouloir pour si peu n'est-ce pas ?
L'assistance fut partagée entre outragement et effroi. Piper et Annabeth s'étaient rejoints pour veiller à la situation et échanger quelques mots muets. Annabeth s'approcha de moi en me prenant le bras un peu fermement mais toujours calmement. Et pour la première fois de ma vie, j'avais retiré son bras un peu brusquement sans m'en rendre compte à cet instant précis. Jason eut un léger rictus, qui faillit s'approfondir quand son regard fut posé sur son ex-petite amie alors qu'il évitait soigneusement celui d'Annabeth. Cet élément échappa à mon esprit. Jason reprit la parole, tentant de garder son calme…
-Peut-être que si. Toute information est bonne à prendre surtout dans ces périodes. Tu aurais dû me le dire à partir du moment où je t'ai parlé tout à l'heure. Au moins on aurait commencé à lancer une piste, éviter de nouvelles catastrophes bien plus tôt. Mais je suppose que comparé à avant, tu as peut-être perdu de ton courage. Tu sais, à force de te cacher et d'éviter le monde auquel tu appartiens et à avoir peur.
…avant d'aller trop loin. Cette fois, l'assistance était vraiment choquée et même moi je ne m'attendais pas à cela de sa part. Franc-parler pourquoi pas, mais là c'était de la provocation pure et dure. Je serrai des dents, on pouvait entendre la pluie gronder dehors. Même Annabeth n'aurait pas pu m'arrêter.
-Perdu de mon courage ? Est-ce l'ironie qui me parle Jason ? Toi qui, au vu de tous tes dossiers, t'enferme vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans ce bureau moisi ? Toi qui n'avait pas eu le cran de me dire immédiatement que tu pouvais pas me carrer au lieu de te cacher sous ta fausse modestie ? Toi qui depuis tout à l'heure évite le regard d'Annabeth tout simplement parce que tu n'assume pas ton erreur de jugement ? Et surtout, toi qui en l'espace d'un an est devenu un des styles de personnes parmi les plus détestables au monde. Entre nous deux, qui n'a pas de courage Jason ? Qui a perdu de son envie de vivre ?
D'accord, la phrase finale semblait un peu hypocrite de ma part, vous savez tous comment j'ai vécu cette dernière année, mais je pus me rendre compte que miraculeusement, une de mes maladresses avait touchée juste. J'avais mis le doigt sur un problème que Jason exprimait au travers de ses sourcils écarquillés et de son air déstabilisé. On avait connu probablement la même sensation de vide et de honte au travers de ces derniers mois, et la présence d'Annabeth ainsi que cette situation le démontrait bien. Je ne pus entendre qu'Annabeth et Piper demander aux autres de s'en aller, que ça ne commençait plus à les concerner.
Je n'en avais plus rien à faire des autres aux alentours. C'était lui et moi, malgré les protestations d'Annabeth et à moindre mesure celles de Piper, car c'était un point inévitable.
-Je n'ai pas perdu mon envie de vivre Percy, au contraire. Ces derniers mois m'ont au contraire donné une certaine rage. Une rage qui aurait pu être meurtrière si quelqu'un était dans mon collimateur. Je n'ai jamais quitté mes fonctions. Je n'ai jamais quitté mon devoir contrairement à toi qui a préféré te morfondre seul dans ton petit monde gris et froid au lieu d'avancer. Quitte à faire quelques sacrifices.
« Quelques sacrifices ». Quelques sacrifices...je tournai rageusement la tête vers les filles qui au même moment partageaient les mêmes impressions que moi. Du dégoût sur ce qu'il venait de dire. De la haine sur ce qu'il était devenu. Donner un peu de pouvoir à quelqu'un de borné et vous formez un bon Octave. Oui, j'ai osé le comparer à lui. Annabeth était vraiment tentée de sortir une arme et de se défouler, même moi qui n'était pas fort je lisais la haine pure dans son regard à la notion de « sacrifice », mais elle se retenait grâce à Piper qui montrait cette fois une facette d'elle que je connaissais bien. Heureusement que je lui avais confié Turbulence avant le début des festivités sinon la décoration aurait été plus « chaude ». Je m'approchai de lui frontalement, et ainsi commença une joute tendant entre la désespération et la haine.
-Tu parles d'Annabeth mec. Pas d'un soldat, pas d'un simple coéquipier ou même d'un ami. Tu parles de la personne avec qui j'ai traversé le Tartare et la seule personne pour qui j'ai voulu tenir cette année. Tu te souviens de Décembre ? De la question que tu m'avais posée ? C'était presque du « Je te propose de mourir dès maintenant ». Et toi ? Qu'as-tu fait en vrai pour ta copine, du moment où elle l'était encore ?
Piper ne réagit pas. Annabeth semblait sur le point de craquer...vraiment flippant.
-Je ne l'ai pas forcé à vivre contre son gré.
-Tu te place en tant que porte-parole maintenant ? Ah pardon c'est vrai, avant de signer des papiers, monsieur était un grand orateur...
-Je ne me place en rien du tout, c'est toi qui te raccroche trop à tes rêves. Pour Annabeth ça a peut-être marché, mais évite de croire que tout va s'arranger car c'est faux. Personne ne peut affirmer, surtout dans cette situation, qu'un avenir radieux est possible.
-Qui a parlé d'avenir radieux ? Qui a parlé d'avenir tout court même à part toi à ce moment-là ? Jusqu'à maintenant nous parlions que du passé !
-Un passé de fuite !
-Tu parles d'un futur incertain !
-Lâche !
-Ignorant !
-Faible !
-Pat…
-FERMEZ-LA !
La voix stridente de Piper nous fit soudain taire, avant de nous effrayer à cause de l'accouplement tonnerre-explosion-cri. Annabeth elle-même avait été surprise. Piper n'avait pas les larmes aux yeux mais le regard vide. Vide de toute émotion, vide de tout ressenti. Des frissons remontèrent mon dos, le visage d'Annabeth prenait une mine inquiète et celle de Jason se contentait de revenir à son sourire de people irritant comme une plaie. Des coups martelèrent la porte. Longuement. Je décidai de m'approcher de la porte tandis qu'Annabeth et Piper s'éloignaient pour échanger encore quelques mots dont je ne connaîtrai pas la signification. Et j'ouvris la porte sur une sorte de mélange entre un miracle et un mirage.
Une personne se tenait devant moi, sur le pas de la porte, avec le même air entre le choc et l'agréable surprise. Elle semblait blessée gravement, notamment a niveau de ses bras et surtout de son ventre où une large trace d'épée (de grosse épée) cicatrisée crachait du sang comme la pluie qui s'abattait sur elle. Elle avait des cheveux noirs poisseux de boue et de sang, des yeux de la même couleur qui se fondaient dans l'obscurité de la nuit et surtout un visage familier, bien trop familier. Une des nombreuses personnes disparues et l'une de mes grandes amies se tenait désormais devant moi, un air de revenante et de soulagement sur son visage habituellement dur.
-Percy ?
Elle avait prononcé mon nom comme un soulagement, comme une fin à des épreuves dures, avant de fermer les yeux et de commencer à chuter en arrière. Bien évidemment, je la rattrapai, sa tête penchait en arrière et son dos voûté faillit aggraver la blessure. Pris entre la panique et la surprise, je la rentrai à l'intérieur et l'allongeai sur le sol. Jason m'avait rejoint, notre dispute était déjà oubliée. Les filles furent plus réactives en cherchant une trousse de soin. Et tout ce que je trouvais alors de mieux à faire était de crier son prénom entre mon restant de surprise et mon début de panique :
-REYNA ?!
TO BE NEXT.
