CHAPITRE 3
Severus
Dans la pénombre de sa minuscule chambre, Severus se réveilla brusquement. Lorsqu'il ouvrit les yeux, il constata qu'il haletait. Il venait de faire un étrange cauchemar.
Le visage posé sur la couverture d'un énorme livre ancien qui lui servait d'oreiller, il mit un certain temps à reconnaître la pièce dans laquelle il se trouvait.
Derrière les vitres de sa fenêtre, de longues silhouettes noires dansaient au ralenti dans un liquide sombre. La pièce baignait dans une lumière verte, comme immergée dans les profondeurs d'un lac. C'est alors qu'il réalisa qu'il se trouvait dans sa chambre, à Poudlard.
Aussitôt, il se redressa sur sa chaise et massa sa nuque qui le faisait atrocement souffrir. Dormir dans cette position inconfortable n'était décidément pas une bonne idée.
Quelques heures plus tôt, ne parvenant pas à trouver le sommeil, Severus s'était lancé dans la lecture de ce vieux livre de sortilège emprunté à la bibliothèque avant le dîner. Combinée à la douce musique provenant de la salle commune des Serpentard (qui se trouvait non loin de sa chambre), sa lecture quelque peu soporifique avait eu l'effet d'une potion de sommeil sur son esprit.
En vérité, Severus avait du mal à trouver le sommeil depuis son arrivée à Poudlard. Depuis son arrestation au lendemain d'Halloween, il ne dormait pratiquement plus et passait ses nuits dans son lit à compter les heures, les yeux rivés sur le plafond de sa chambre.
Pourtant, il fallait qu'il compose quotidiennement avec ce manque de sommeil qui annihilait quelque peu sa faculté de penser. Il était professeur maintenant, il ne devait pas se permettre de céder à la fatigue.
Il devait se lever tous les matins, se nourrir et se vêtir correctement pour conserver un semblant de dignité face aux élèves et aux autres professeurs. Il devait aussi assister Slughorn dans son travail et supporter sa condescendance de philanthrope en robe de chambre. Slughorn n'était pourtant pas un mauvais bougre, mais il y avait chez lui une sorte d'hypocrisie que Severus n'appréciait guère. Il avait pourtant été son professeur durant toute sa scolarité à Poudlard – et même directeur de sa maison – pourtant, il fallait se rendre à l'évidence, Slughorn n'avait véritablement jamais été sa tasse de thé. Slughorn et son maudit club de malheur dont Severus avait toujours trouvé l'idée ridicule… Si Lily n'en avait pas fait partie, il n'y aurait jamais mis un pied, pour sûr.
Lily…
Cela faisait plus d'une minute qu'il n'avait pas pensé à Lily et autant dire que c'était un exploit.
Alors, Severus soupira et reposa sa tête sur la couverture du grand livre ancien posé sur son bureau. Il regardait les algues du lac de Poudlard poursuivre leurs danses languissantes. Elles étaient semblables aux silhouettes des Détraqueurs qui tournaient perpétuellement autour de la prison d'Azkaban et qu'il apercevait au loin par la fenêtre de sa cellule.
Lui qui avait toujours aimé cette vision des profondeurs du lac qui se dessinait derrière chaque fenêtre des cachots… aujourd'hui ce spectacle lui était difficilement supportable.
Il avait l'impression de se noyer dans ses propres cauchemars. Il avait espéré que de retour à Poudlard, aux prés de Dumbledore, ses angoisses se calmeraient et que les souvenirs des moments heureux – qu'il avait vécu ici – l'aideraient à retrouver un semblant de moral. Mais ce n'était qu'un leurre.
Bien au contraire, tout ici lui rappelait Lily. Les murs, les tables, les arbres, le lac… jusqu'à la moindre petite fiole brisée dans la réserve de Slughorn. Il n'y avait pas un détail qui ne le ramenait pas au souvenir de Lily. Et lorsque c'était trop dur à supporter, lorsque la culpabilité devenait trop pesante, il fermait les yeux… Mais c'était pire encore.
Il voyait son corps étendu sur les lames de son parquet, ses longs cheveux roux étalés autour de son visage figé. Les yeux grands ouverts qui le fixaient… sans vie. Et cette image d'horreur était pire que la mort elle-même.
Alors, à quoi bon vivre dans un monde où Lily ne vivait plus ?
Parfois, Severus se demandait si Dumbledore ne l'avait pas obligé à revenir ici pour lui infliger cette souffrance. Il lui avait épargné la prison, il lui avait épargné les Détraqueurs, mais passer une nuit dans cette pièce était bien pire que tout cela réuni.
Il y avait une forme de cruauté dans les exigences de Dumbledore. Comment parviendrait-il à surmonter l'insurmontable ? Il lui était impossible de dormir plus de deux heures par nuit. Cette nuit, encore, des visions cauchemardesques l'avaient sorti de son sommeil.
Dans ce rêve, Severus marchait dans un couloir de Poudlard. Ce couloir était plongé dans une profonde obscurité et paraissait s'étendre sur des kilomètres. Avançant dans la pénombre glaciale, il marchait, marchait et marchait encore sans même croiser une âme qui vive, sans apercevoir un seul tableau accroché aux murs, ni même la lueur d'une torche.
Au bout d'un certain temps, un petit point de lumière verte apparut au loin. Guidé par ce minuscule point lumineux, il pressa le pas et finit par arriver en haut des marches d'un escalier qui descendait dans les ténèbres. L'endroit était faiblement éclairé par de petites flammes couleur d'émeraude qui lévitaient au-dessus du sol, semblable à un feu follet. Les yeux rivés sur les flammes qui dansaient autour de lui, il ne remarqua pas tout de suite la présence d'un couple de personnes présentes à ses côtés.
Dans cette obscurité presque phosphorescente, il reconnut le visage d'une jeune fille qui se tenait face à un garçon, en haut des marches de l'escalier. La jeune fille était adossée contre le mur et le garçon, qui tournait le dos à Severus et qui semblait ne pas avoir remarqué sa présence, la regardait fixement. Les deux yeux verts de jade de la jeune fille luisaient à la lueur du feu follet et ne paraissaient exprimer aucune émotion.
Severus s'approcha du couple, attiré par eux comme par la lueur au bout du couloir. Le visage du garçon s'approchait dangereusement de celui de la jeune fille. Severus avait l'impression qu'il était sur le point de l'embrasser. La jeune fille regardait par-dessus son épaule, avec ses yeux sans vie. Elle fixait Severus qui ne se tenait plus qu'à quelques centimètres d'eux. Soudain, le garçon se saisit violemment du visage de la jeune fille et lui lécha les joues, puis les contours de la bouche, comme une bête sauvage qui s'apprêtait à la dévorer vivante. La jeune fille ne bougeait toujours pas, immobile et fixant avec ses grands yeux verts Severus, désabusé par cette vision répugnante. Profondément mal à l'aise face à ce spectacle écœurant, il ne savait pas quoi faire.
Alors, il sortit sa baguette. Mais à sa grande surprise, cette baguette n'était pas la sienne. Il tenait dans sa main droite une baguette de bois clair, toute tordue, semblable à une petite branche.
Le garçon, qui poursuivait sa monstrueuse étreinte, faisait glisser ses mains dans les longs cheveux de la jeune fille. Son beau visage pâle devint rapidement livide. Severus avait l'impression que le garçon lui aspirait tout souffle de vie.
Dans cette obscurité malsaine, contre ce mur de pierres brutes, c'était Lily qui le regardait.
James Potter, vêtu de sa tenue de Quiddich, lui dévorait le visage comme un loup sanguinaire. Lorsque Severus réalisa à quoi il était en train d'assister, il brandit sa baguette tordue et essaya d'en faire jaillir un sortilège pour délivrer Lily de la férocité de ce monstre enragé.
Mais la baguette devint mole et serpentait comme un ruban au bout de sa main. Rapidement, il comprit qu'elle était inutilisable. Il leva des yeux désemparés vers le visage de la jeune fille qui était maintenant totalement ensanglantée. Severus était figé par un mélange de peur et d'abomination. Elle le regardait toujours, avec son regard glacé. Il ne pouvait pas l'aider… il était totalement impuissant. Il savait qu'elle allait mourir sous ses yeux et cette idée le rendait fou. Cette image d'horreur s'imprégnait dans ses rétines. C'est alors qu'il se réveilla.
C'était le genre de rêves qui le hantait toutes les nuits depuis la mort de Lily. Et il devait bien admettre que ce dernier cauchemar n'avait pas été le pire de tous.
Durant les trois années passées aux côtés de Voldemort, il avait vu des tant de choses étranges et terrifiantes… Ces images abominables, gravées dans sa mémoire, rejaillissaient dans ses rêves et offraient à son esprit tout un panel de scénarios plus sordides les uns que les autres autour de la figure de Lily. À présent, Severus devait vivre avec ça. C'était le prix à payer pour son erreur, pour sa faute, pour son impuissance et pour ce crime dont il avait été complice.
Toujours assis sur sa chaise, à moitié affalé sur son bureau, il tourna sa tête qui reposait toujours sur la couverture de son gros livre ancien. Il était las d'observer les algues du lac gigoter mollement à sa fenêtre.
Sur ce coin de son bureau était posé le dernier numéro de la Gazette du Sorcier. Le visage de Bellatrix Lestrange s'agitait sous ses yeux. En première page du journal, les gros titres évoquaient son arrestation. Le regard lourd de Bellatrix le fixait avec mépris, un peu comme si elle le mettait au défi. Bellatrix lui avait toujours jeté ce regard désagréable, comme si elle avait toujours eu la certitude qu'il ne serait jamais à la hauteur de rien. Il avait l'impression que même sous les verrous, cette harpie continuait à se payer sa tête.
Severus ne l'avait jamais aimé. Il l'avait toujours trouvée aussi belle que mauvaise. En vérité, il avait toujours pensé que cette fille était malsaine. Malsaine avec sa sœur, malsaine avec son époux. Et surtout, la relation malsaine qu'elle entretenait avec Voldemort était probablement la pire de toutes.
À ce souvenir, des visions cauchemardesques réapparurent aussitôt dans l'esprit de Severus. Ces images répugnantes le faisaient frissonner. C'en était trop ! Il devait s'appliquer à effacer l'image de Bellatrix et de Voldemort de son esprit avant de régurgiter tout son repas du soir. Comment allait-il pouvoir trouver le sommeil après ça ?
La nuit dernière, il avait vidé son dernier flacon de potion de Sommeil et il lui fallait patienter encore une semaine pour finaliser l'élaboration de sa prochaine cuvée qui mijotait dans un coin de la salle de cours de potion. Il était totalement coincé, obligé à veiller jusqu'au petit matin entre les quatre murs de sa minuscule chambre à coucher.
Bien que tiraillé par l'envie de dormir à peu près paisiblement cette nuit, Severus ne pouvait se résoudre à aller mendier à Pomfresh un verre de jus de citrouille et de potion de Sommeil… Il devait être plus de 1 h du matin et elle devait dormir à poings fermés à cette heure.
Alors que Severus se trouvait des excuses pour ne pas passer pour un désespéré aux yeux de l'infirmière de l'école, il eut soudain une idée : dans la réserve de Slughorn, il y aurait sûrement de la Potion de Sommeil !
Son sang ne fit qu'un tour. Severus se leva d'un bond de sa chaise, revêtit aussitôt sa cape, s'empara d'un geste sec de sa baguette magique et ouvrit brusquement la porte de sa chambre. Puis, il s'élança à toute allure dans le couloir plongé dans la pénombre.
– Lumos ! prononça-t-il dans sa tête en brandissant sa baguette devant lui.
Une petite lueur dorée éclairait maintenant ses pas.
Soudain, il distingua au loin une silhouette phosphorescence qui s'avançait vers lui.
C'était le fantôme de la maison Serpentard, le Baron Sanglant, qui faisait son habituelle ronde dans les couloirs des cachots.
– L'interdiction de circuler la nuit dans le château ne semble pas être un obstacle pour les jeunes Serpantard, ma parole… dit le Baron Sanglant avec une certaine irritation dans la voix. Allez vous coucher, Snape !
Severus soupira à la réflexion du Baron qui lévitait devant lui.
– Pour la vingtième fois, je ne suis plus un élève, rétorqua-t-il sur un ton de profond agacement. Je suis professeur maintenant !
Le Baron Sanglant haussa des épaules avec un air dédaigneux et poursuivit aussitôt son chemin.
– Attention à la porte ! lança-t-il mystérieusement sans même prendre la peine de se retourner.
Severus soupira à nouveau, lassé des éternelles élucubrations du fantôme. Depuis septembre, il n'avait toujours pas intégré l'idée qu'il n'était plus élève à Poudlard, mais bien un professeur.
Soudain, alors qu'il poursuivait son chemin vers la salle de cours de potion, sa baguette éclaira une surface plane qui se dressait devant lui.
C'était une porte. Une porte ouverte. Severus plissa des yeux comme pour l'observer en détail. C'est alors qu'il reconnut la porte d'entrée de la salle commune de la maison Serpentard. En fait, il se trouvait juste devant l'entrée du foyer.
Severus se souvenait que depuis sa dernière année d'étude à Poudlard, le système de verrouillage de cette porte – qui s'ouvrait habituellement avec un mot de passe – avait régulièrement la mauvaise habitude de céder. De fait, les élèves prenaient toujours garde à ne pas la laisser ouverte pour ne pas subir d'intrusions inopinées dans leur foyer. Ce dysfonctionnement était d'ailleurs un secret bien gardé parmi les élèves de la maison Serpantard.
Mais pourquoi cette porte se trouvait-elle ouverte au beau milieu de la nuit ?
– Il n'y a pas 36 raisons à ça, se dit-il à lui-même.
Soit des élèves d'autres maisons s'étaient introduits dans le foyer. Soit, des élèves de Serpentard se balaient dans les couloirs du château, sans avoir pris soin de refermer correctement la porte derrière eux, pensant qu'au milieu de la nuit personne n'y prêterait aucune attention.
Severus passa la tête dans l'encadrement de la porte et balaya du regard la pièce en s'éclairant de sa baguette.
– Montrez-vous, je sais que vous êtes là ! lança-t-il au hasard dans l'obscurité.
C'est alors que la lumière se refléta sur la toile vernie d'un portrait accroché sur l'un des murs de la pièce. Le noble et illustre sorcier richement vêtu qui y était représenté s'agitait dans son cadre en grommelant :
– Voudriez-vous éteindre cette lumière, maintenant !
Severus fronça aussitôt les sourcils à la remarque du portrait qui visiblement n'avait aucune idée de ce qui l'avait emmené à éclairer la pièce. Tout en tentant de conserver un certain flegme, il lui demanda :
– N'avez-vous vu personne entrer ou sortir de la salle commune depuis le couvre-feu, Lord Selwyn ?
– Absolument pas ! Alors maintenant, veuillez me laisser poursuivre ma nuit et éteignez cette maudite lumière !
Severus fit un pas en arrière et referma la porte de la salle commune sans prendre la peine de présenter des excuses au Lord Selwyn. Ce vieux sorcier était décidément toujours aussi désagréable.
Une fois assuré que personne ne se trouvait à l'intérieur du foyer, il se souvint des paroles du Baron Sanglant croisé quelques instants plus tôt dans le couloir : l'interdiction de circuler la nuit dans les couloirs du château ne semble pas être un obstacle pour les jeunes Serpantard…
Et il réalisa aussitôt que le Baron avait dû croiser quelqu'un dans les couloirs avant de le rencontrer au sortir de sa chambre. Il y avait donc visiblement un élève de Serpentard qui faisait une petite promenade nocturne dans le château en ce moment même.
Une fois sa méprise constatée, Severus hésita. Fallait-il réveiller Slughorn pour lui en référer ou pouvait-il partir lui-même à la recherche de l'élève ?
Il était plus d'une heure du matin et Slughorn devait dormir profondément à cette heure de la nuit. Alors que lui, il était bien debout et pas prés à dormir de si tôt. C'était donc décidé ! Severus irait à la recherche de ce jeune fugueur.
Étrangement, il avait le sentiment que si un élève de Serpentard découchait à cette heure de la nuit, ce n'était probablement pas pour traîner dans les environs des cachots, à côté des chambres de ses professeurs. Severus avait sa petite expérience des promenades nocturnes à travers le domaine de Poudlard. Après tout il avait passé des années à traquer les méfaits de James Potter et de ses acolytes qui avaient eux aussi l'habitude des balades au clair de lune.
De fait, il savait parfaitement que les élèves qui se levaient en pleine nuit pour arpenter les couloirs du château ne le faisaient jamais pour rester à proximité de leurs lits. Ça n'aurait eu aucun sens.
Alors, il poursuivit sa marche, longeant le couloir à la lueur de sa baguette. Très vite, il passa devant les grilles de la salle de classe de Slughorn pour enfin atteindre les escaliers qui montaient au rez-de-chaussée.
Il faisait un froid de gueux dans ces couloirs obscurs et lorsqu'il atteignit enfin le rez-de-chaussée, un frisson le fit tressaillir. En cette nuit de janvier, dans ce hall qui se trouvait au même niveau que les jardins, la température ambiante devait être certainement négative. Même drapé dans sa cape, Severus ne pouvait s'empêcher de grelotter légèrement et une grosse colonne de fumée opaque s'échappait de sa bouche à chaque expiration.
Il avançait maintenant en direction du Grand Hall, sa baguette en devant pour éclairer son chemin. Soudain, au loin, il aperçut une silhouette blanchâtre, semblable à celle d'un fantôme.
Il se concentra sur cette vision afin de déterminer si c'était bien ce qu'il pensait être. Alors, il redoubla son pas pour s'approcher de la silhouette qui marchait lentement à quelques mètres de lui.
Comme il se rapprochait d'elle, il remarqua rapidement que la silhouette ne flottait pas sur le sol comme l'aurait fait naturellement un spectre. Il la voyait très distinctement marcher, de toute évidence sur ses deux pieds.
À quelques mètres devant lui, baignant dans la lumière dorée que diffusait l'extrémité de sa baguette magique, se tenait une jeune fille. Elle lui tournait le dos et marchait à pas très lents, les bras le long du corps, sans prêter attention à la lumière qui était apparue derrière elle. Elle était vêtue d'une longue chemise de nuit de soie claire et de longs cheveux blonds retombaient en une cascade argentée dans son dos. Severus accéléra sa marche pour la rejoindre, il n'avait aucune idée de qui il s'agissait.
– Veuillez vous arrêter, jeune fille ! lança-t-il brusquement.
Et la jeune fille s'arrêta net.
Alors, il s'approcha d'elle sans attendre. Et elle se tenait toujours aussi droite sur ses jambes, les bras le long du corps et ne parut nullement surprise de l'injonction de Severus.
– Que faites-vous dans les couloirs du château à une heure pareille ? demanda-t-il.
La jeune fille ne répondit pas. Elle lui tournait toujours le dos, silencieuse, comme si elle n'avait rien entendu. Severus commençait à s'agacer de l'arrogance dont faisait preuve cette élève prise sur le fait. Quand se déciderait-elle à lui répondre, à la fin ?
Arrivé à sa portée, il lui saisit brusquement le bras pour la faire pivoter sur elle-même. Et lorsqu'il découvrit enfin son visage, il n'en crut pas ses yeux.
La jeune Amelia Egerton, le visage livide, le regardait avec de grands yeux écarquillés.
Ses doigts resserrés autour de son petit bras, Severus pouvait sentir que sa peau était totalement glacée. Ses grands yeux bleus le fixaient sans le regarder. Cette vision le fit presque frissonner. Il avait l'impression de se tenir face à une morte.
– Miss Egerton, dit-il d'un ton peu assuré, vous m'entendez ?
Soudain la jeune fille frissonna à son tour, comme si une décharge électrique venait de lui parcourir le corps. Son regard devint moins flou, elle reprenait peu à peu connaissance.
Puis, son petit corps à peine vêtu de sa chemise de nuit se mit à trembler violemment. Severus lui lâcha aussitôt son bras et fit un pas en arrière, réalisant qu'il se tenait bien trop prés d'elle.
La jeune fille frottait ses mains sur ses bras nus, et Severus pouvait parfaitement constater qu'elle paraissait aussi frigorifiée qu'apeurée.
– Pouvez-vous me dire ce que vous faites ici, miss Egerton ? demanda-t-il à la jeune fille qui grelottait sous ses yeux.
Lorsqu'elle entendu de nouveau la voix de Severus, elle leva ses yeux vers lui. Une panique totale se lisait dans son regard.
– Pro… professeur Snape … ? murmura-t-elle en bégayant.
Du bout de sa baguette, il éclaira à nouveau son visage. Il paraissait livide, sa peau était comme transparente.
– Que… que faisons-nous ici ? dit-elle avec une voix à peine perceptible. Où sommes-nous ?
Severus approcha son visage de celui de la jeune fille tout en éclairant ses yeux affolés qui tremblotaient dans leurs orbites.
Elle ressemblait à un petit animal piégé, le corps rongé par la panique et la peur. Elle ne fermait même pas ses paupières lorsque la lumière à bout portant faisait rétrécir les rétines de ses yeux.
– C'est moi qui devrais vous poser cette question... dit-il. Que faites-vous ici par une heure pareille ?
– Je… je ne sais pas ! Je…
– Savez-vous où vous vous trouvez ? demanda-t-il à la jeune fille.
– Je… je… pardonnez moi, professeur, je ne sais pas… balbutiait-elle d'une voix tremblante.
Alors, Severus la regarda dans les yeux pour s'assurer qu'elle disait vrai. Il plongea dans son regard et ne vit que la peur, la panique et la gêne de se retrouver hors de son lit, en chemise de nuit, devant un professeur.
La jeune fille croisait ses bras sur sa poitrine dans un geste de pudeur. Elle tremblait toujours autant et sa peau commençait légèrement à bleuir.
Severus ne comprenait décidément rien à toute cette affaire. Elle ne mentait pas, elle n'avait effectivement aucune idée de sa présence ici, et visiblement, l'idée de se retrouver dans cet étrange endroit lui donnait une peur bleue.
Alors, il ressentit curieusement un petit sentiment de frustration. Il constatait indubitablement que cette jeune fille n'était pas fautive de son méfait. De fait, il ne pouvait pas se résoudre à lui crier dessus pour rien.
Mais pour en avoir le cœur net, il éclaira les pieds de la jeune fille avec la lumière de sa baguette. Ses pieds étaient nus et grelottaient sur le sol de pierres gelées, en se tortillant frénétiquement sous la soie blanche de sa chemise de nuit.
– Par tout hasard, seriez-vous somnambule, miss Egerton ? demanda alors Severus qui pensait enfin avoir trouvé les raisons de sa présence ici.
– Non… je… Je ne pense pas…essayait-elle de lui répondre. Enfin, je ne crois pas…
– Peut-être que le professeur Slughorn pourra…
– Non, je vous en prie, ne lui dites rien ! lança brusquement la jeune fille d'une voix totalement d'affolée.
Severus ne comprenait plus rien à rien. Pourquoi cette jeune fille se baladait seule, en chemise de nuit, dans un couloir glacial – visiblement sans en avoir tout à fait conscience – et pourquoi ne voulait-elle pas qu'il en informe le directeur de sa maison ?
– Professeur, je vous en prie…reprit-elle. Ne le dites pas au professeur Slughorn, par pitié… suppliait-elle en joignant ses mains avec des yeux baignés de larmes.
Très embarrassé par les curieuses suppliques cette élève, Severus détourna le regard. Il se sentait terriblement mal à l'aise face à cette enfant qui le suppliait de ne rien faire.
C'est alors que la jeune fille porta ses mains à sa bouche pour étouffer un sanglot.
– Par pitié, professeur, ne le dites pas au professeur Slughorn…
– Et puis-je savoir pourquoi ? demanda-t-il sèchement. Je ne vois pas ce que vous craignez, si vous dites vrai ? Vous n'avez rien fait de mal, que je sache ?
La jeune fille essuya une larme qui venait tout juste de rouler sur la joue.
– Il… il risque d'en avertir mon frère… Et si mon frère venait à l'apprendre…
Maintenant, de grosses larmes coulaient de ses yeux. Elle regardait Severus avec un visage si abattu et un regard si triste que ce dernier ne put s'empêcher de la prendre en pitié.
– Si mon frère devait apprendre qu'un de mes professeurs m'a surprise hors de ma chambre en pleine nuit… il sera… il sera…
Severus soupira. C'était le soir de la rentrée de janvier, il n'avait pratiquement pas dormi de la nuit et il fallait encore qu'il compose avec cette gamine apeurée qui se mouchait dans les plis de sa cape… C'était un peu trop pour un seul homme.
– Bien… finit-il par grogner. Dans ce cas, que je ne vous y reprends plus ! Je vais vous raccompagner jusqu'à l'entrée de la salle commune.
À ces mots, la jeune fille leva ses grands yeux humides vers lui. Le soulagement pouvait se lire dans son regard.
– Si je vous surprends encore à déambuler dans les couloirs après le couvre-feu, je serais dans l'obligation d'en informer le professeur Slughorn, dit Severus d'un ton sévère. Est-ce que c'est bien clair ?
La jeune fille essuya à nouveau ses larmes et se redressa, comme pour garder un semblant de dignité face à son professeur qui l'avait vu pleurer.
– Toutes mes excuses, professeur, dit-elle d'une voix légèrement éraillée. Ça ne se reproduire plus.
– J'espère bien, miss Egerton, conclut-il avec une pointe d'exaspération dans la voix.
Alors, ils reprirent le chemin des cachots. Elle marchait toujours pieds nus devant lui, ses mains entouraient ses bras bleuis par le froid glacial, comme si elle essayait de les réchauffer.
En la voyant comme ça, Severus la prit en peine, alors d'un geste vif il fit glisser sa cape le long de son bras pour la déposer sur les épaules de la jeune fille. Drapée dans sa longue cape noire, cette enfant lui paraissait remarquablement minuscule.
– Vous allez attraper la mort comme ça …
– Merci, professeur, lui dit-elle en baissant les yeux.
Elle semblait honteuse d'être obligée d'accepter de se vêtir d'une cape qui lui allait dix fois trop grande et qui la faisait paraître un peu ridicule.
Ils descendirent les escaliers qui menaient aux cachots à toute vitesse et parvinrent enfin à atteindre la porte de la salle commune de la maison Serpentard.
– Je présume que vous connaissez le mot de passe pour ouvrir la porte ? demanda Severus à la jeune fille.
Le regard bas, cette dernière resserrait sa cape autour de ses épaules avec ses petites mains tremblantes.
– Je… je n'en suis pas bien sûr, lui dit-elle d'une voix peu assurée, comme si elle sentait que ce n'était pas le moment d'oublier un tel détail.
Severus soupira une nouvelle fois. Toute cette histoire commençait vraiment à lui courir sur le haricot. Il n'avait qu'une envie : passer son chemin, regagner sa chambre et s'écrouler dans son lit en la laissant planter là, au beau milieu du couloir. Après tout, avec sa cape, elle ne mourait pas de froid !
– À mon avis, la porte n'est pas verrouillée… dit Severus, en espérant qu'il disait juste.
Et effectivement, la porte de la salle commune n'était pas verrouillée… comme d' habitude.
Alors, il l'ouvrit et invita aussitôt la jeune fille à pénétrer dans la salle. Elle portait toujours sa cape sur ses épaules et avait toujours dans les yeux cette lueur de tristesse mêlée de honte.
Une fois à l'intérieur, elle fit glisser la cape noire de ses épaules et la tendit à Severus qui l'accepta aussitôt.
– Merci, lui dit-elle d'une toute petite voix, en levant ses grands yeux sur son professeur.
– Allez vite vous coucher maintenant, lança-t-il avant de refermer la porte.
Une fois la porte close, il se risqua à réparer une bonne fois pour toutes cette maudite serrure.
– Callaporta, murmura-t-il en agitant sa baguette au-dessus de la poignée.
Puis, il essaya de l'ouvrir à nouveau pour s'assurer du bon fonctionnement du maléfice Anti-intrusion. La porte ne s'ouvrit pas. Elle était visiblement réparée. Severus soupira une dernière fois, lassé par sa pénible mésaventure.
Au diable Slughorn, au diable Bellatrix Lestrange et les potions de sommeil ! Au diable les somnambules ! À présent, il n'avait qu'une seule et unique envie : rejoindre son lit et dormir.
