Rentrée

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Facultés (début septembre)

Je regarde à nouveau l'heure sur mon tableau de bord... et je me décide finalement à descendre de ma voiture pour faire un tour dans les environs. Je suis censé retrouvé les gars sur le parking de la faculté mais j'ai une bonne demi-heure d'avance sur notre heure de rendez-vous, autant que je parte en éclaireur.

A peine fais-je quelques pas que je sens mon portable vibrer dans ma poche. Pensant que c'est sans doute un des gars, je le sors mais - oh ! - c'est "la surprise" qui se manifeste. J'ai failli lui envoyer un message plusieurs fois depuis le gala de charité mais je ne savais pas comment entamer la discussion... J'ai de toute façon passé un mois d'août à cent à l'heure, je n'ai pas eu beaucoup d'occasions. J'ouvre le message sans tarder.

Shion : Salutations, prince des airs !

Je hausse un sourcil amusé. Il ne fait aucun doute qu'elle a eu une source d'informations à mon sujet...

Itachi : Je croyais que tu aimais le mystère ?

Oups, le tutoiement est parti tout seul... Tant pis, elle n'avait pas l'air à cheval sur le protocole.

Le temps de sa réponse, je sors mon plan pour me situer par rapport à l'amphithéâtre où nous avons notre présentation d'année.

Shion : En effet... Sauf qu'au moment où j'ai prononcé ton prénom au milieu d'un repas familial, mes parents ont commencé à s'extasier sur le fier Clan Uchiha, sur leur chef qui leur avait fait l'honneur de sa présence au gala et que j'avais malheureusement manqué, que j'avais eu bien de la chance de rencontrer l'héritier qui rentrait tout juste d'un glorieux parcours à Kage-High... Ils n'ont pas tari d'éloges à ton propos et à celui de ta famille pendant au moins une demi-heure !

Bon, apparemment c'est ok pour le tutoiement.

Itachi : Et donc, tu sais maintenant ce que je fais de mes journées ?

Shion : Eh bien... Je sais que tu entres à la fac Alpha privée de Konoha, cursus économie et politique (si les souvenirs de ma mère étaient exacts).

Je soupire avec amusement. Maintenant que j'ai vu mes parents à l'œuvre, j'imagine bien l'échange de potins qu'il y a eu toute la soirée du gala. A mon avis, tout ce qui n'était pas confidentiel a été de nombreuses fois répété et amplifié.

Shion : Mais que ce soit par mes parents où sur internet, à part votre surnom de « Clan des airs » et le fait que vous travaillez pour le Pays, concrètement je n'ai quasiment rien appris !

Je l'imagine bien s'insurger devant le peu d'informations que le Pays laisse filtrer sur internet au sujet des Clans. Il paraît qu'ils ont mis en place des traqueurs virtuels ultra-performants pour éviter toute fuite de données.

Shion : Je ne peux vraiment rien savoir... ? Maintenant je suis curieuse !

Itachi : Il y a certaines choses que je peux te dire... Comme, par exemple, le fait que les Alphas de notre Clan ont certaines capacités surnaturelles (effectivement en rapport avec l'air) et que nos yeux deviennent rouges lorsque nous les utilisons.

Shion : Je te crois pas...

Je pouffe de rire... et m'arrête aussitôt en croisant le regard sceptique d'un Alpha qui vient en face. Rabat-joie.

Itachi : Je suis sérieux !

Shion : Il faudrait que je le vois pour être convaincue !

Si ça, ce n'est pas une perche...

Itachi : Pour ça, il faudrait qu'on se retrouve quelque part...

Shion : Pour boire un thé, par exemple...

Je souris à nouveau.

Itachi : Avec plaisir. Il me semble que tu es plus familière avec les Cafés de Konoha que moi, je te laisse volontiers le choix du lieu.

Shion : L'Éventail d'Orient est super ! Ça va bien dans le thème en plus.

Elle termine par un smiley clin d'œil, expression que j'imagine tout à fait sur elle.

- Itachiii !

Je me retourne pour tomber sur mes amis et particulièrement Deidara qui me fait des grands signes au bout de l'allée avec un sourire rayonnant. Je regarde l'heure. Oups, j'ai oublié de les rejoindre, finalement...

Itachi : Ok, je te fais confiance. Je vais devoir te laisser, notre présentation d'année commence bientôt.

- On avait dit qu'on se retrouvait au parking, souligne Yahiko dès qu'ils sont à portée de voix "normale".

- Désolé, je suis arrivé il y a un moment et j'en ai profité pour faire une balade.

Shion : Ah oui, c'était pour ça que je voulais t'envoyer un message à l'origine ! Bonne première journée !

Itachi : Merci, bonne journée à toi !

- Une balade ? reprend Yahiko en passant de moi à mon portable d'un air entendu.

- C'est qui ? C'est qui ? fait Deidara en sautant à côté de moi et cherchant à voir ma discussion.

- Personne, le coupé-je tout de suite en rangeant mon portable.

Si je commence à parler, il ne va jamais me lâcher...

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- Professeur Yu, puis-je dire un mot devant tous ? demande une voix féminine sur ma droite.

Notre responsable d'année et professeur d'économie, Hidan Yu, hausse un sourcil interrogateur et acquiesce rapidement.

- Vous avez deux minutes.

- Je serais brève, l'assure l'étudiante.

Elle descend jusqu'à l'estrade d'un pas assuré et tout le monde se tait, par respect ou curiosité. Une Alpha, certains n'en ont probablement encore jamais croisé.

- Bonjour à tous, commence-t-elle en étendant sciemment son Aura Alpha, balayant l'assemblée du regard. Il semblerait que je sois la seule femme dans cette promotion... Comme vous vous en doutez, avant d'arriver ici j'étais à l'établissement Shuricane de Konoha avec d'autres filles Alphas. J'ai décidé de poursuivre mes études ici et, puisque je ne suis pas issue d'une famille très aisée, j'ai été admise grâce à mes seules compétences intellectuelles... et Alpha.

Elle intensifie son Aura quelques instants, nous faisant sentir à tous son potentiel loin d'être négligeable. Le corps musclé, le port droit et le regard fier suffisent par ailleurs à lui assurer une certaine prestance.

- Je voulais simplement que les choses soient claires, au cas où certains aient quelques préjugés insultants en tête.

Elle s'apprête déjà à retourner à sa place mais s'arrête en bas des marches. Elle laisse retomber son Aura et abandonne son expression sévère pour laisser place à un sourire sympathique.

- Au fait, je m'appelle Konan et j'espère passer quelques années agréables à vos côtés.

- Wahou, ça c'est de la nana... chuchote Deidara à côté de moi, le regard émerveillé pendant qu'elle remonte les escaliers centraux.

Je le regarde de biais, sceptique. Yahiko devance ma remarque.

- C'est une Alpha, mec...

Blondie semble soudain frappé par cette révélation et son expression se transforme en une grimace dépitée.

- Ah merde, ce détail m'est sorti de la tête pendant un instant...

- Je t'assure qu'au lit il ne t'échapperait pas, remarque Yahiko avec un sourire en coin.

La grimace s'accentue, devenant franchement dégoûtée.

- Enfin, après chacun son truc, hein... souligné-je en faignant d'être sérieux.

- On te juge pas, tu fais ce que tu veux de ton cul, renchérit Yahiko en ricanant franchement.

- Bordel, mais fermez là ! chuchote le concerné.

C'est alors que Kisame, assit au rang de derrière, se penche vers lui discrètement.

- Si tu es intéressé par certaines expériences...

Au teint verdâtre qu'il revêt, Deidara a tout à fait compris l'allusion.

- Je crois que je vais faire des cauchemars... gémit-il en se recroquevillant dans son siège.

Nous retenons tant bien que mal notre hilarité alors que notre responsable s'emploie à nous présenter l'année à venir.

Ça fait du bien de pouvoir plaisanter sur ce genre de sujet. Je n'ai rien contre les couples d'Alphas - je n'en ai jamais vu mais j'imagine que ça doit exister - mais une telle allusion à Kage-High aurait fini en bataille ouverte d'Aura. C'était une sorte de règle tacite, remettre en cause l'honneur et l'intégrité d'un élite Alpha ne pouvait pas rester impuni.

Je trouve également appréciable d'avoir une fille parmi nous. Même si c'est une Alpha et que personne n'irait remettre ses compétences en cause - je plains d'avance ses opposants -, elle porte une énergie féminine qui adoucit à elle seule l'ambiance de l'amphithéâtre. Ça n'a rien de rationnel puisqu'il n'y a aucune volonté de séduction instinctive, je pense que c'est juste une histoire d'équilibre entre le féminin et le masculin, en parallèle de celui qui existe entre les Classes Alpha, Bêta et Oméga. Ou peut-être que c'est juste moi qui interprète la situation ainsi et que, même sans elle, l'ambiance aurait été beaucoup plus légère que celle que j'ai vécu ces dernières années...

D'après ce que je vois du programme, j'ai déjà abordé la majorité des thématiques à Kage-High, mais ça n'a aucune importance. Je suis ici pour appréhender les choses sous un autre angle et pour me réintégrer à la société "normale".

Mon père m'a laissé le choix entre travailler à plein temps dans le Clan tout de suite ou rester à mi-temps en parallèle d'études pendant deux ou trois ans. J'ai cru comprendre que c'est ma mère qui l'a convaincu du bien fondé de cette option, je lui en dois une. Je n'ai pas beaucoup hésité. Pouvoir être avec mes amis tout en intégrant mes fonctions tranquillement et en restant assez libre niveau horaires pour les missions, c'est l'idéal.

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- Alors, cette première semaine de fac ? s'enquiert mon père.

C'est bien la première fois qu'il me questionne sur l'école juste pour des banalités...

- Ça va être facile, le niveau est bien inférieur à celui de Kage-High et j'ai déjà vu la majorité du programme, mais ça me plait de pouvoir y aller.

- Tant mieux. Ça ne t'exempte pas de travailler sérieusement pour autant, les cours de stratégie et d'économie sont importants pour ton futur et naturellement j'exige de toi que tu restes parmi les meilleurs.

Ok, je comprends mieux la question de départ. Je me disais aussi que c'était étrange que Fugaku Uchiha joue au papa poule... Mais s'il reprend ses habitudes de père directif de lorsque j'avais 10 ans, il va vite y avoir des étincelles. Je ne me retiens pas de lever les yeux au ciel et d'adopter un ton légèrement moqueur.

- Oui, papa.

Il me regarde quelques instants en plissant les yeux mais laisse tomber l'affaire avec un "Hn" évocateur. Je crois qu'il a compris l'idée.

Mon portable s'allume silencieusement sur mon bureau, m'indiquant l'arrivée d'un message. Je retiens un sourire en lisant son contenu enthousiaste.

- Si je finis l'étude préparatoire de la mission ce soir, je peux prendre ma fin d'après-midi et ma soirée de demain ? demandé-je à mon père.

Il relève la tête vers moi, regarde mon portable toujours entre mes mains, revient à moi... L'idée qu'il se fait de la situation semble jouer en ma faveur, ou alors il a juste envie de me prouver sa bonne foi par rapport à mon besoin d'indépendance.

- Si le travail est bien fait, nous n'aurons sans doute pas besoin de plus d'une heure pour tout mettre au clair. Tu seras libre à 15h00.

- Ok, merci, fais-je en souriant.

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oOoOoOoOo

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Petit frère (mi-septembre)

Je pensais qu'en reprenant une routine avec la rentrée, la distance entre mon frère et moi s'atténuerait et que ce serait plus facile de me rapprocher de lui. Ça n'est visiblement pas le cas. J'ignore pourquoi j'avais cru ça, d'ailleurs, car nous ne partageons pas vraiment plus de choses.

La réalité c'est que je ne sais même plus à quoi ressemble ses journées de cours. Sans doute qu'elles ressemblent aux miennes, dans la forme, mais qu'est-ce qu'il étudie au juste ? Quelles préoccupations ont les Bêtas ?

D'après mon père et mes profs de lycée, les Bêtas sont essentiels à la société mais ils manquent d'ambition et font peu avancer les choses, ils sont ennuyeux, ignorants et souvent égoïstes, ils sont faibles physiquement, ils tombent malades et parfois même perdent l'esprit, les grossesses se passent souvent mal... Pour les derniers points ce n'est pas vraiment de leur faute, les pauvres... mais pour le reste je n'ai pas pu le vérifier moi-même. Je n'ai jamais vraiment côtoyé de Bêtas en dehors du Clan - où la différence n'est pas si marquée si on met l'Aura de côté -, par manque de temps, d'occasions, d'envie...

J'aimerais en savoir davantage sur eux, d'autant plus que j'ai un informateur tout trouvé sous la main.

Le problème c'est que Sasuke ne raconte jamais ses journées et que je manque de me faire envoyer paître à chaque fois que je lui pose des questions. Il continue à m'ignorer ou me fuir, même lorsque nous sommes que tous les deux le soir, ce qui arrive finalement assez souvent.

Notre mère a repris des gardes d'enfants à domicile, qui prennent souvent tôt le matin et en fin de journée et notre père passe la majorité de son temps au Bâtiment Central.

Lorsque je n'ai pas entrainement, Sasuke et moi sommes donc tous les deux à la maison jusqu'à au moins 20h00. Nous prenons notre goûter ensemble en échangeant à peine quelques mots, puis nous montons dans nos chambres respectives pour travailler.

C'est étrange... Je me rends d'autant plus compte que je ne sais plus qui il est. Ces dernières années nous ont propulsées dans deux univers différents, pour moi celui de l'élite Alpha et pour lui celui des Bêtas, matérialisant le fossé entre nous - celui de nos Classes et de notre différence d'âge - que je me suis pourtant toujours efforcé d'ignorer.

Je réfléchis sans cesse à ma discussion avec notre mère. Maintenant que je suis persuadé que s'il me rejette, c'est parce qu'il craint mon comportement, je suis déterminé à lui parler dès que possible et à le rassurer sur mes intentions envers lui. S'il ne veut pas venir à moi de lui-même, s'il ne veut pas me tendre de perche, alors je me chargerais de tout le boulot.

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Je me décide à passer à l'action dès le lendemain de ma prise de décision, lorsque je rentre en fin d'après-midi. Je suis plus tard que d'habitude à cause d'un cours qui s'est éternisé et il est déjà monté dans sa chambre. Tant pis, ça ne m'arrêtera pas et je ne reste pas tergiverser longtemps, j'avale un verre d'eau, je dépose mes affaires dans ma chambre et je me dirige ensuite vers la sienne.

Je frappe deux coups sur la porte close.

- Sasuke ?

- Oui ?

C'est faible et peu enthousiaste mais c'est déjà ça, il aurait pu ne pas répondre. J'entrouvre la porte et je le vois assis sur son lit avec un livre sur les genoux. Je suis encore un peu hésitant quant-à l'approche à adopter, je crains qu'il se braque au moindre mot de travers.

- Salut, tenté-je d'un air engageant.

Il se contente de hocher la tête en me regardant d'un air interrogatif.

- Tu as fini tes devoirs ? m'enquiers-je, à défaut de trouver autre chose comme introduction.

Je comprends vite que ce n'était apparemment pas la bonne en voyant la tension revenir dans ses épaules et son visage se fermer. Il me foudroie du regard et ses poings se serrent sur son livre.

- Je n'ai pas besoin d'un chaperon, réplique t-il sèchement. Je t'ai déjà dit que je me débrouille très bien tout seul.

Si je suis surpris par sa véhémence, je le suis d'autant plus par la métamorphose de son comportement l'instant suivant. Il ferme sagement son livre et baisse la tête dans un signe de soumission évident. Lorsqu'il reprend, c'est d'une voix bien plus douce.

Ses épaules sont toujours tendues.

- Désolé... Oui, j'ai terminé, je n'avais pas grand chose à faire. J'ai déjà pris de l'avance pour demain et mon devoir de rédaction de la semaine prochaine est fait, il me reste à le montrer à papa mais si tu veux le lire, il est sur le bureau.

Je retiens de justesse un soupir de dépit. Est-ce que notre père s'énerve dès qu'il ose s'affirmer ? Ça ne m'étonnerait pas, le connaissant... Est-ce que Sasuke pense vraiment que je vais soudainement lui imposer une quelconque autorité... ? Je me sens beaucoup plus mal maintenant que face à son éclat de rébellion... Il faut vraiment que je lui parle.

- Sasuke... C'est moi qui suis désolé, je ne voulais pas te fliquer ou quoi... Je suis sûr que tu gères très bien tes cours tout seul. C'était juste pour savoir si on pouvait prendre un moment pour discuter tous les deux ou si tu étais occupé.

Il se raidit encore plus mais garde les yeux baissés. Bon sang, c'est pas gagné... Cinq interminables secondes s'écoulent dans un silence absolu avant qu'il se décide à répondre.

- Je lisais. On peut parler, si tu veux...

Il n'a pas l'air très enthousiaste à l'idée mais puisque le rejet n'est pas exprimé, je saisis ma chance.

- Ok, cool... Je peux rentrer ?

Il relève la tête et acquiesce. Je me sens un peu mal à l'aise à l'idée de m'asseoir sur son lit et je ne suis pas certain que la proximité soit bien vécue pour l'instant, alors j'opte pour sa chaise de bureau.

- Je peux ? demandé-je en la lui désignant.

Il acquiesce à nouveau et je prends place en faisant pivoter le siège vers lui.

- Ok... dis-je bêtement en appuyant mes coudes sur mes genoux et triturant mes doigts nerveusement.

J'ai l'air d'un gamin comme ça, non ? Je cherche encore mes mots alors que je me suis repassé cette conversation un millier de fois durant les derniers jours...

Je soupire légèrement et en relevant la tête je me rends compte qu'il n'a pas bougé d'un centimètre, fixant ses mains comme dans l'attente d'une sanction. C'est insupportable ! A t-il si peu d'estime pour moi ? J'ai tout de même toujours été gentil avec lui, non ?

- Sas' ? appelé-je doucement, m'exhortant au calme.

Je croise son regard tendu et il semble se ratatiner sur lui-même.

- Ecoute... Je sais qu'on ne s'est pas beaucoup vu ces dernières années et qu'on a un peu chacun notre vie, maintenant. Je sais que tu as grandi, tu n'as peut-être plus besoin de mon aide et d'ailleurs j'ai vu que tu as beaucoup progressé avec ton Aura et pendant les entraînements...

Je me mords la lèvre en me morigénant pour ces paroles aussi maladroites. Sasuke s'est mis à serrer son drap entre ses mains, ce que je prends pour une confirmation que je suis encore loin de mon objectif. Je me passe une main sur le visage, tentant de mettre de l'ordre dans mes idées.

- Je suis désolé, je ne sais pas comment te le dire... Je vais juste être honnête avec toi, ok ?

Il hoche la tête, comme le ferait une marionnette, comme par habitude.

- J'ai l'impression que tu me fuis et ça me rend triste.

Il se referme encore un peu plus. En le voyant ainsi c'est comme si son Aura était plus rétractée que son corps physique, ce qui est vraisemblablement impossible.

- Ce que j'essaye de te faire comprendre c'est que justement tu n'as pas besoin de te protéger de moi ! Tu as l'air... renfermé, tu es toujours silencieux et si différent d'avant... J'ai l'impression que tu n'es pas toi-même, même dans cette maison, et comme tu ne parles jamais, je ne sais pas si c'est juste ce qui te plait ou si tu te forces à être comme ça pour une raison ou une autre.

Il ne réagit pas, toujours crispé et la tête basse. Mais moi aussi, je suis obstiné !

- S'il te plait, ne prend pas ce que je dis pour des reproches ou une tentative de te contrôler. Je veux juste te dire que je ne suis pas comme la plupart des Alphas du Clan, je ne peux pas juste te regarder passer avec indifférence, parce que ça compte pour moi que tu ailles bien. Tu comptes pour moi. Et je ne suis certainement pas comme papa, qui t'envoie des vagues autoritaires dès qu'il n'est pas content.

Il a besoin de plus que ça, plus que des "je ne suis pas", je le vois. Au point où j'en suis, je peux bien lui livrer tout ce que j'ai sur le cœur... Je veux revoir sa lumière dans mes journées.

- Je suis juste... moi. Je n'ai pas changé, du moins en ce qui concerne notre relation. J'ai envie de passer du temps avec toi comme avant, qu'on fasse des choses ensemble, qu'on discute de nos journées et de ce qu'on aime ou pas... comme des frères. J'ai envie de réapprendre à te connaitre et de savoir si ça va pour toi, ici à la maison, à l'école ou dans le Clan, si je peux t'aider ou te soutenir pour quoi que ce soit... Si tu en as envie ? On pourrait aussi ne pas parler et juste faire des choses ensemble...

Il relève brièvement les yeux et j'en profite pour lui lancer un regard un peu désespéré. Je ne peux pas tellement être plus explicite pour exprimer mon état d'esprit actuel.

- Tu comprends ?

Il cligne des yeux sans rien dire quelques secondes.

- Tu peux me faire confiance, l'assuré-je à nouveau.

N'est-ce pas un peu trop présomptueux de m'auto-proclamer digne de sa confiance ? Avec cette idée d'hyper-précaution, j'ai l'impression que tout ce que je peux dire pourrait être mal interprété... C'est décourageant. Mais avant que je n'ai pu me retourner davantage les neurones, mon frère ouvre enfin la bouche, à voix basse.

- Je te fais confiance...

- Je ne crois pas, rétorqué-je doucement. J'ai été distant et j'ai conscience que mon absence m'a causé des tords...

Je cherche autre chose à ajouter... en vain. J'ai merdé avec lui, c'est tout.

Il souffle légèrement par le nez. En fait, c'est la première fois que je l'entends faire du bruit avec sa respiration depuis que je suis rentré dans sa chambre.

- Je ne sais pas...

Qu'est-ce qu'il ne sait pas ? S'il peut me faire confiance ou si mon absence m'a fait passer pour un grand frère indifférent ? Peu importe, au fond, son affection ne m'est plus acquise.

- Tu veux bien me faire confiance à nouveau ? Ou au moins me donner une chance de te prouver que je suis digne de ta confiance ?

Il reste me fixer longuement. Son expression est neutre et pourtant j'ai l'impression de voir son vrai visage en filigrane, oscillant entre la tristesse et l'indécision, comme si m'accorder à nouveau une place dans sa vie était en soi une souffrance. Est-ce que maman avait raison en prétendant que ma présence lui serait bénéfique ? Pour l'instant je n'en suis pas si sûr...

Il hoche lentement la tête.

Oh.

Ok, c'est un pas dans ma direction. Je ne peux m'empêcher de sourire. Il me répond timidement, c'est à peine une ébauche mais au moins c'est sincère et ça me réchauffe le cœur. Je sais maintenant que mes efforts ne seront pas vains. Il faudra sans doute du temps et de la précaution mais il n'est pas très loin, juste derrière sa carapace.

- Est-ce que c'est à cause de papa que tu me fuies depuis que je suis rentré ? demandé-je.

Il baisse à nouveau la tête et je me pince fortement les lèvres entre mes dents en une veine tentative pour effacer cette dernière phrase. Pré-cau-tion, Itachi ! Un pas en avant, deux pas en arrière...

- Ce n'est pas un reproche, j'essaye juste de comprendre...

- Non, ce n'est pas seulement pour ça... répond finalement mon frère. Je sais qu'il désapprouverait mais moi non plus je ne veux pas te déranger, je sais que tu es occupé avec tes cours et tes responsabilités, ma vie n'a rien d'intéressant et...

Il laisse sa phrase en suspend et hausse les épaules pour me signifier que cette dernière remarque n'avait finalement pas d'importance.

- Ne t'inquiète pas pour ça, j'ai tout de même pas mal de temps libres maintenant, en comparaison aux dernières années. Papa rentre toujours tard alors on pourra passer du temps ensemble avant et même s'il fait une remarque à ce sujet, je gérerais. J'ai bien compris qu'il ne t'écoute pas... Et puis tu fais partie de mes préoccupations et j'ai besoin que tu ailles bien pour être bien aussi, peu importe ce que je fais à côté.

Il reste à nouveau silencieux quelques instants dans sa neutralité trop parfaite puis me il sourit franchement, comme si de rien n'était. Sauf que cette fois il ment. Alors il est prêt à me faire croire qu'il va bien juste pour me faire plaisir... Est-ce ainsi qu'il a pu disparaître auprès des autres ? Peut-être qu'il est juste très doué et qu'ils n'ont sincèrement pas pu voir qu'il allait mal.

- Je vois quand tu n'es pas sincère, lui fais-je savoir en souriant avec indulgence.

Cette fois je vois une réelle surprise sur son visage. Une expression spontanée. Mon sourire s'élargit un peu.

J'aimerais initier un contact maintenant, toucher ses cheveux par exemple, même pas pour lui mais juste parce que j'en ai envie... J'ai envie de le prendre dans mes bras, de lui dire que tout ira bien, que je veillerais à nouveau sur lui et qu'il peut s'exprimer librement... Ma mère avait peut-être raison sur le fait que je manque moi-même de contact...

Je me retiens, je crois que c'est un peu prématuré et je ne veux pas passer pour celui qui se croit tout permis juste parce qu'il a dit ce qu'il pensait.

- Il faut que j'aille travailler un peu, expliqué-je à mon frère, mais à partir de maintenant, tu viens me voir quand tu veux, ok ? Tu peux venir dans ma chambre ou alors on pourrait travailler ensemble dans le salon. On peut juste parler ou partager des choses, comme avant... Si tu en as envie aussi, bien sûr, il n'y a pas d'obligations.

Il acquiesce, un peu hésitant. Je crois qu'il est déjà décidé à ne jamais faire le premier pas mais il laisse tout de même une ouverture, il m'autorise tacitement à venir vers lui. C'est un peu étonnant que j'arrive à avoir cette certitude, sans pouvoir percevoir son Aura ni que ça transparaisse véritablement sur son visage ou dans ses mots.

Je quitte sa chambre toujours en laissant flotter derrière moi quelque chose qui ressemble à de la tendresse et de la joie. Avec un peu de chance, il se relâche tout de même lorsqu'il est seul et il pourra le percevoir.

Oui, je vais retrouver mon petit frère, même si j'ai l'impression de m'opposer à un mur, même s'il y a un doute entre nous sur la façon dont nous sommes supposés nous comporter, même si j'ai peur de le brusquer ou le déranger... même s'il se pose peut-être aussi toutes ces questions de son côté.

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Lorsque je rentre des cours le lendemain, Sasuke est en train de sortir de quoi goûter, pour deux. Je retiens un sourire victorieux. Ce n'était pas si compliqué finalement, peut-être que j'aurais dû lui parler plus tôt... mais si j'avais été trop vite, il aurait pu se braquer encore plus... Il faut que je reste patient, nous avançons à petits pas.

Je le salue simplement et je m'installe en faisant comme si de rien n'était. Entre la pomme et les amandes, je surprends plusieurs coups d'œil de sa part - curieux ? timides ? - et je finis par saisir l'un d'eux pour lui sourire franchement, jusqu'à faire apparaître l'ombre d'un écho au coin de ses lèvres.

Puisque je finis le premier, je m'empresse de sortir mes cours sur la table de la cuisine, espérant faire suivre l'idée. Ça fonctionne à merveille, cinq minutes plus tard nous nous retrouvons juste tous les deux, face à face, à gratter sur nos cahiers. Nous n'avons presque rien dit depuis que nous sommes rentrés mais l'ambiance est légère et j'adore cette impression de complicité retrouvée rien qu'à partager un moment aussi simple.

Il boucle rapidement son travail et se lève pour s'activer dans la cuisine, manifestement pour préparer le repas du soir. Pendant un bon quart d'heure je le regarde faire tout en mémorisant mon cours. Il sort des courgettes, une branche d'un végétal feuillu inconnu et un brocoli du frigo, de l'ail d'une boite sur le plan de travail, des carottes et des oignons de la petite pièce attenante qui sert de réserve, des épices d'un placard, du riz et des pois chiche d'un autre...

- On nourrit tout le Clan ce soir ? le taquiné-je en voyant la quantité de provisions amoncelées.

Il me jette un coup d'œil. Je crois que c'est juste pour vérifier mon état d'esprit alors je me contente de lui sourire.

- J'en fais assez pour demain soir aussi, m'explique-t-il d'un ton neutre. Maman a des choses de prévu toute la journée et j'ai entrainement en fin d'après-midi.

Il récupère sur le bord de la fenêtre la boite qui sert aux épluchures.

- Ah, ok.

Je prends encore quelques minutes pour boucler mon chapitre, histoire de ne pas avoir à m'en occuper plus tard - travailler après 22h00 fait partie des choses pour lesquelles j'ai totalement saturé ces dernières années et dont je ne veux plus entendre parler. Lorsque c'est fait, j'ai toujours l'envie de profiter de ce moment au maximum, peut-être même pour entamer une vraie discussion. Ce serait mal venu que je reste assis à ne rien faire en le regardant tout préparer, même si je n'y connais pas grand chose en cuisine.

- Est-ce que je peux t'aider ? demandé-je en m'approchant.

Il se retourne vers moi en semblant sur le point de répliquer quelque chose, puis il regarde mon cahier fermé sur le coin de la table, il me regarde, il regarde son monticule de légumes, il revient à moi...

Je crois qu'il ne sait pas comment se comporter avec moi. Maintenant qu'il semble décidé à ne plus me rejeter avec colère, il est réservé comme avec notre père tout en semblant chercher mon approbation.

- Si tu veux, finit-il par dire.

- Ok, qu'est-ce que je fais ? dis-je avec entrain.

Il sort une autre planche à découper, un couteau, un épluche légumes et place le tout à côté de lui.

- Tu fais tout en petits cubes, comme j'ai commencé, m'explique t-il en me montrant le saladier déjà bien rempli.

Je hoche la tête et m'attelle à la tâche consciencieusement.

Mais le fait est que je suis manifestement plus habile pour négocier un lancé de shuriken à deux cent mètres qu'un découpage d'oignon à bout portant... Dès que j'appuie dessus, toutes les couches se défont et je me retrouve à essayer de remettre les bouts ensemble à chaque tranche ! En plus, le bougre me pique les yeux et je suis obligé de faire flasher mes Sharingans plusieurs fois pour qu'ils accélèrent la passage de la gêne. Franchement, peut-on se prétendre ninja si on ne peut pas vaincre un légume ?

J'ignore sciemment les regards en coin de mon frère qui a très bien remarqué mes déboires et semble s'en amuser - même si ce n'est manifesté que par un infime tressautement des lèvres. Lorsque j'arrive à la fin du duel, je glisse les deux oignons restant vers mon frère avec un regard entendu et j'opte ensuite pour une courgette. Elle s'avère bien plus conciliante et me permet de sauver mon honneur meurtri.

- Tu es toujours dans la même classe que Naruto et tes autres amis, cette année ? demandé-je à mon frère sur le ton de la conversation.

Il hoche la tête sans s'arrêter.

- Comment ils s'appellent déjà ?

- Tous les autres ? C'est un grand groupe.

- Ceux avec qui tu t'entends le mieux.

- C'est surtout avec Naruto et Kiba que je passe du temps. Après il y a Sakura, Ino, Chôji, Lee, Shino, Ayame et les jumeaux Nara. Les autres sont plutôt des connaissances.

Sasuke termine déjà sa partie des légumes. Il sort un bol et commence à mélanger de l'huile et tout un tas d'épices. Il ressemble à un pro, je suis plutôt impressionné.

- Ça vous arrive de parler de vos familles avec les Bêtas de Clans ? demandé-je avec curiosité.

- Pas beaucoup, on est tous soumis à la confidentialité.

Je hoche la tête.

- De quoi vous parlez, en général ?

- Des cours, de films, d'histoires entre élèves ou sur des profs...

Il n'est pas très loquace...

- Qu'est-ce que tu as comme matières cette année ? tenté-je à nouveau.

- Comme les autres années, c'est classique.

Bon, sur ce sujet-là non plus il ne s'étend pas... Je pousse un petit soupir dépité, qui s'entend plus que je le pensais vu le coup d'œil hésitant de mon frère.

- Les principales sont les sciences, les mathématiques, la littérature et l'histoire, puisque nous avons les examens de fin de collège là-dessus à la fin de l'année, ajoute-t-il.

- Oh, c'est vrai.

A Kage-High, il y avait des partiels sur toutes les matières à la fin de chaque semestre, et ce dès le début du collège... J'étais rodé avec le temps mais lui n'est pas habitué et ça reste une épreuve stressante qui demande beaucoup de travail.

- Mais ça devrait aller pour toi, vu tes résultats, non ?

Cette fois il semble... presque méfiant. Est-ce si étonnant que j'ai prêté attention à sa progression ?

- Je pense, oui...

Il s'attaque énergiquement au remuage du contenu du bol pendant que j'arrive au bout de mon cubage de légumes.

- Qu'est-ce que je fais après ? demandé-je docilement.

Tout en suçotant son doigt pour goûter la sauce, il sort une petite râpe d'un tiroir et me la tend avec un morceau de gingembre. Je me réinstalle au-dessus de ma planche.

C'est un peu étrange de se faire expliquer comment préparer un plat par un garçon de 14 ans... mais c'est amusant aussi et ça me change de mes habitudes ! Je crois que le fait que Sasuke soit en terrain connu et dans la maîtrise de la situation l'aide à se détendre.

- Mets-toi directement au-dessus du bol, dicte-t-il fermement en le posant devant moi.

- Bien, chef.

Il me jette un coup d'œil et semble soudainement moins sûr de lui, son visage se referme et il recule même un peu.

- C'est juste pour éviter d'avoir à transvaser et d'en mettre partout... fait-il d'une petite voix en détournant les yeux.

Je retiens un soupir frustré. Si seulement nos Auras pouvaient être connectées, mon état d'esprit serait plus clair pour lui.

- Et c'était juste pour te dire que j'écoute volontiers tes conseils, réponds-je avec un petit sourire.

Je veux lui prouver ma bonne foi et je ne ressens de toute façon aucun intérêt à garder ma façade d'assurance Alpha inébranlable devant lui. S'il y a une personne sur Terre devant qui je me sens instinctivement en confiance et à l'aise pour exprimer mon imperfection, c'est bien lui.

Je reste un moment silencieux, concentré sur mon râpage puis sur le tranchage de l'ail en tout petit bouts.

Une fois ma tâche finie, je regarde mon frère mélanger tous les ingrédients dans un grand fait-tout en faisant tourner distraitement mon couteau entre mes doigts. En captant le reflet de la lame en rotation, une petite idée me vient. Je vérifie la hauteur de plafond et la marge de sécurité dont je dispose, je soupèse et équilibre mon futur projectile... Moui, ça devrai le faire.

Sans plus de réflexion, presque instinctivement, je le lance au-dessus de la planche, verticalement, avec un mouvement rotatoire calculé. Il monte, un tour, deux tours, il ralentit, deux tours et demi... il approche du point de cinétique nul, il termine son dernier quart... il attaque la descente pointe vers le bas, il prend de la vitesse... et se plante bien droit en plein milieu de la planche, avec une précision frôlant la perfection.

Je souris, tout fier. Comme quoi, il ne faut pas grand chose ! Je pourrais ajouter la compétence d'arme "couteau de cuisine, dimension standard" à mes compétences.

Je capte le regard fixe de mon frère sur le couteau en question. Il a les sourcils légèrement froncés et un petit plissement de nez, alternant entre son propre couteau et le mien. Est-ce qu'il... boude, en quelque sorte... ? Je doute que ce soit le but mais je trouve ça adorable et je dois me retenir de rire.

- Tu peux essayer, ça ne risque pas grand chose, l'encouragé-je.

Il secoue la tête.

- Je ne suis pas doué au lancé.

Je m'apprête à insister mais il est déjà en train de passer les ustensiles sous l'eau et il m'interrompt.

- Tu peux t'occuper du riz, si tu veux.

Diversion...

Une casserole, de l'eau, faire bouillir, ajouter le riz, cuire le temps indiqué sur le sachet : c'est dans mes cordes. Sauf que le riz est dans un bocal, sans aucune indication...

- Heu... C'est combien de temps qu'il faut le cuire ?

-Environ vingt minutes, c'est du semi-complet.

- Ok.

Je ne sais pas exactement la différence avec du riz normal... mais cette question sera pour plus tard, le créneau est trop beau pour ne pas le saisir. Parler entrainements avec mon frère, ça me branche plus.

- Tu t'entraînes au lancé avec Madara ? m'enquiers-je.

Il secoue la tête de gauche à droite en continuant à remuer les légumes.

- On fait surtout du défensif, du travail d'Aura et du renforcement physique.

- C'est toi qui a voulu ça ?

Il tourne la tête vers moi en fronçant légèrement les sourcils. C'est l'une de ses réactions les plus explicites depuis longtemps.

- Non... mais c'est ce qui me sert le plus et je n'aime pas trop les armes en général, de toute façon. Tu as oublié le sel.

Je mets deux secondes à faire la connexion avec ma mission actuelle.

- Où ça ? demandé-je en regardant bêtement la casserole d'eau frémissante et le bocal de riz.

- Dans l'eau, pour le riz.

- Il faut mettre du sel ?

Il a à nouveau ce petit frémissement au coin de la bouche, que j'attribue maintenant à de l'amusement un peu moqueur.

- Tu n'as vraiment pas l'habitude de préparer à manger...

- Non, avoué-je avec une petite grimace. La pension complète, c'est pratique... Quelle quantité il faut mettre ?

Il jette un coup d'œil à la casserole et sort une petite cuillère pour me la tendre.

- Une demie cuillère, ça ira, je pense.

- Ok. Tu disais que tu n'aimes pas les armes ?

Il acquiesce et se lance soudainement dans la comparaison de plusieurs types d'arme et comment il se sent par rapport à elles. Non seulement il me prouve qu'il en connait bien plus qu'il ne le prétend sur le sujet, mais en plus il s'ouvre à moi spontanément et il m'apporte un nouveau point de vu sur ces outils que je manie sans plus y penser depuis longtemps. Ce n'est pas très long mais c'est notre premier véritable échange et c'est déjà une preuve qu'il a laissé tomber certaines réticences.

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- C'est très bon, mon chéri, approuve notre mère en posant une main sur l'épaule de mon frère.

Il semble se détendre et me lance un regard de biais, ce n'est pas un sourire complice mais c'est tout de même une marque d'attention spontanée.

- Itachi m'a aidé, dit-il presque comme un aveu.

Comme si éplucher et découper trois légumes avait contribué à la saveur du plat... Je commence à le connaître le petit, toujours à se dénigrer.

- Vraiment ? s'enthousiasme notre mère en se tournant vers moi. Eh bien, bravo à tous les deux.

- Je n'ai pas fait grand chose... précisé-je.

Notre père nous regarde d'un air peu amène, mon frère et moi.

- Tu n'as pas à perdre du temps avec ça, fait-il presque froidement à mon attention. Tes cours sont plus importants et si tu as du temps libre, viens donc t'entrainer au Bâtiment Central.

Il dit ça de telle sorte que ça ressemble plus à un reproche envers Sasuke qu'envers moi. D'ailleurs, mon petit frère baisse le nez dans son assiette sans un mot et se referme comme une huître.

Un sentiment d'injustice et de colère me prend subitement les tripes. D'une part je ne vois pas pourquoi il accuse Sasuke sans chercher à comprendre - après tout, c'est moi qui lui ai proposé mon aide - et d'autre part mon frère a aussi du travail à faire et son investissement est au moins égal au mien, de ce que j'ai pu en voir.

Et en ce qui me concerne, ne peut-il pas concevoir que j'apprécie, parfois, l'espace de quelques heures, penser à autre chose qu'au Clan ou aux cours ? Je comprends que c'est important pour lui d'être souvent présent mais il y a d'autres choses dans la vie... comme sa famille, par exemple. Il devrait penser à déléguer du travail et se prendre des vacances de temps en temps, il n'y a pas que lui qui soit aptes à prendre les décisions courantes.

Puisque je n'ai pas l'impression qu'un argument en faveur de Sasuke serait bien reçu dans la situation actuelle, je me concentre sur ma personne pour exprimer le fond de ma pensée.

- J'avais fini mon travail, j'ai fait un footing ce matin et c'était mon jour de repos. J'ai passé tout le mois d'août avec toi et je suis opérationnel, j'estime pouvoir utiliser mon temps libre pour moi.

J'ai employé un ton neutre, ne cherchant pas la confrontation mais juste à lui faire comprendre que ma vie m'appartient et qu'il est temps qu'il accepte de me lâcher du leste.

- Et puis... reprends-je après un instant d'hésitation. Passer du temps avec Sasuke me fait plaisir, ça fait longtemps.

Je capte du coin de l'œil le regard surpris de mon frère. Je réussirais à lui prouver ma sincérité. Pour l'instant, je pense que le dire devant notre père est ce qui a le plus d'impact. Ce dernier plisse un peu les yeux et nous regarde à nouveau et tour de rôle.

- Et c'est délicieux, répète notre mère avec un regard appuyé dans sa direction.

Il finit pas lâcher un petit "Hn" avant de replonger sa fourchette avec un peu trop d'énergie dans son assiette. Je préfère me dire que c'est de la gourmandise plutôt que de la mauvaise humeur.

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Harmonies (octobre)

Shion et moi nous sommes revus plusieurs fois depuis début septembre. A l'Eventail d'Orient, en ville, dans un parc... Nous avons finalement pris l'habitude de nous retrouver dès que nos emplois du temps bien chargés nous le permettent.

J'ai appris qu'elle est fille de ministre et que sa mère, bien qu'Oméga, est carrément directrice de sa marque de Haute Couture - et apparemment pas des moins connues. Shion la suit depuis des années, elle participe aux créations et prévoit de la rejoindre comme collaboratrice officielle d'ici un an. Finalement, chacun à notre manière, nous sommes les héritiers d'un petit empire.

J'adore le temps que je passe avec elle. Elle est une bouffée d'air frais, d'humour et de douceur dans mon quotidien, d'une manière radicalement différente de mes amis Alphas.

Au troisième rendez-vous, nous nous sommes embrassés. C'était un mouvement commun et spontané. C'était... étrange... et intense.

Elle m'a dit avoir déjà eu quelques relations avec des Alphas et j'ai constaté avec satisfaction que ça n'avait aucune importance pour moi - de la jalousie dans ces conditions aurait été ridicule. J'aime l'assurance qu'elle a grâce à ça et puis mon manque d'expérience ne me met pas particulièrement en difficultés de toute façon, tout me vient naturellement avec elle, c'est instinctif.

Ce début de relation est grisant. C'est comme si une partie de moi encore en sommeil se manifestait soudain. J'ai des envies de partage, envie de faire plaisir, envie d'avoir une attention douce et sincère de sa part... Ces sentiments, je les découvre pour la première fois. D'une certaine manière, Shion comble un manque dont je n'avais même pas conscience jusqu'à présent ou, plutôt, elle rajoute quelque chose à ma vie de base.

Hier soir nous avons été au cinéma ensemble, puis elle m'a invité chez elle. Ses parents étaient absents, nous avions la maison pour nous tout seul. Après un thé nocturne dans la cuisine et une visite de la demeure, elle m'a guidé jusqu'à sa chambre et... je me suis laissé emporter sans résister. J'ai plongé avec délices dans ses phéromones Omégas attirantes, dans son envie et son attente de moi, dans son corps chaud et invitant... Ce partage vibrant était incroyable, une première dépassant largement mes attentes - qui n'étaient pas très concrètes jusqu'à présent, je l'avoue.

Je suis rentré en milieu de matinée, il y a une demi-heure, parce qu'elle assiste à la présentation d'une collection d'hiver cet après-midi. Elle m'a proposé de venir avec elle, pour une fois que j'ai mon samedi de libre... Mais non, vraiment, voir des mannequins défiler pendant des heures et rester parler avec des couturiers après, ça ne me disait rien.

Maintenant assis dans le fauteuil avec une revue, je me sens juste bien, heureux et détendu... surtout avec l'accueil que j'ai eu en arrivant dans la maison. Mes parents ne sont pas là, mon père avait une mission de prévue toute la journée et ma mère est certainement chez une amie du Clan. Cependant, même sans utiliser mon Aura, je n'ai eu aucun mal à savoir que mon frère était dans sa chambre. Une mélodie flottait dans l'air en provenance de l'étage, quelque chose ressemblant à une flûte, tout en douceur. Plus que jamais, ça m'a donné l'impression de rentrer dans mon cocon, chez moi... Dommage qu'elle se soit si vite arrêtée.

Depuis, Sasuke m'a rejoint, il s'est installé dans le canapé en face de moi avec un livre de chimie et notre presque-complicité silencieuse s'est installée paisiblement. Un peu trop silencieuse à mon goût, tout de même et... je suis intrigué.

- Tout à l'heure, quand je suis rentré... C'est toi qui jouait ? demandé-je finalement en refermant ma revue.

Ce n'est pas une vraie question, ce n'est pas comme si ça pouvait avoir été quelqu'un d'autre...

Comme ça arrive encore régulièrement lorsque j'investi un nouveau sujet avec lui, il crispe un peu les épaules et lève un regard hésitant vers moi.

- Heu... Oui, c'est maman qui m'a offert une flûte il y a trois ans. Papa n'aime pas quand j'en joue mais ça me détend et après j'apprends mieux... Je suis désolé, je pensais que tu rentrerais plus tard, je ne voulais pas te déranger.

- Non, non, j'ai aimé ! le rassuré-je aussitôt. Je suis juste surpris que tu saches en jouer aussi bien. Ce n'est pas que je doute de tes capacités mais je ne t'avais jamais entendu avant et je ne savais pas...

- Ce n'est pas compliqué...

- C'était agréable. Tu voudrais bien en jouer encore ?

Il se mordille la lèvre un peu.

- Maintenant ?

- Si tu veux, fais-je avec un sourire enthousiaste.

- Tu ne vas pas te moquer ?

- Surement pas, je serais bien mal placé pour critiquer quelque chose que je ne maîtrise pas. Et d'après ce que j'ai entendu tout à l'heure, c'était vraiment bien, tu devrais avoir plus confiance en toi !

Il pince légèrement les lèvres, de gêne ou peut-être pour retenir une réplique, mais il se lève sans tarder et part en direction de sa chambre. Il revient avec une belle flûte en bois, se réinstalle en tailleur sur le canapé et place ses mains de part et d'autre de l'instrument. Après une nouvelle hésitation, il colle le bec à sa bouche et commence à souffler doucement.

Je le regarde quelques instants, ses yeux focalisés sur la table basse, concentré sur son œuvre, ses doigts bougeant lentement et naturellement sur les trous de l'instrument... Puis je ferme les yeux et je laisse reposer ma tête sur le fauteuil pour apprécier la mélodie douce et un peu mélancolique qui vient flotter dans l'air.

Je me laisse emporter et guider par cette histoire musicale simple qui sonne étrangement en moi. Je me laisse bercer et envelopper. Je laisse instinctivement mon Aura s'étendre pour mieux goûter les subtilités des sonorités, leur valeur. Il y a une résonance de tristesse et de solitude, de douleur inavouée.

A force de m'étendre, j'effleure l'Aura de mon frère qui s'était elle aussi relâchée. Aussitôt elle se rétracte et la mélodie s'arrête brutalement sur une note approximative. Frustré, je rouvre les yeux pour tomber dans ceux de mon frère, visiblement troublé.

- Désolé... Les contacts d'Aura te dérangent à ce point ? osé-je demander à voix haute pour la première fois.

En tant qu'Alpha, c'est mon premier moyen de communication, avant même de lire les visages ou d'écouter les paroles. Depuis mon retour, je retiens mes élans naturels envers mon frère par respect mais ça me manque. Pour moi, une vie sans mon Aura reviendrait à m'enlever les bras, j'ai du mal à imaginer qu'il n'utilise quasiment jamais la sienne.

Il baisse la tête en triturant sa flûte nerveusement, à nouveau crispé.

Peut être qu'il considère mon léger contact énergétique comme déjà envahissant ou déplacé ? Est-ce qu'il est possible qu'il n'apprécie pas du tout mon contact ? Il a pourtant l'air de se détendre un peu plus chaque jour et d'être heureux de partager du temps avec moi, encore tout à l'heure il m'a accueilli avec un sourire, mince mais sincère... Refuse-t-il tout contact par principe, parce qu'il veut rester maître de son espace personnel ?

- Tu sais, un peu de contact, ça fait du bien parfois... tenté-je.

L'idée de base ne vient pas de moi mais finalement je suis d'accord avec ma mère à ce sujet. D'autant plus depuis que j'expérimente la douceur de Shion.

- Pas à moi... répond mon frère à voix basse.

- Pourtant tu aimes quand maman te touche, non ?

Il me regarde avec surprise. Pensait-il que je n'aurais pas remarqué comme il se détend lorsqu'elle pose sa main sur lui ? Il a beau sembler fuir le lien, lorsqu'il est établi, il se laisse aller un peu.

- C'est différent, marmonne t-il finalement.

- Parce que c'est maman ou parce que c'est une Oméga ?

Il me jette un nouveau coup d'œil hésitant.

- Un peu des deux, je pense...

- Je peux venir près de toi ? demandé-je après un moment de réflexion.

A présent c'est quelque chose qui ressemble à de la peur qu'il exprime malgré lui. Mais je ne vais pas continuer à tourner autour du pot pendant encore des semaines, je ne supporte pas qu'il craigne mon comportement envers lui. Je suis son grand-frère, bon sang, pas un ancien bourreau !

- Peut-être que les contacts que tu as avec les Alphas ne sont pas très positifs mais ils peuvent l'être, l'assuré-je en me levant pour avancer vers le canapé.

Il se recule un peu pour me faire de la place à côté de lui, ce qui me semble être un accord tacite. Je m'assois donc en tailleur face à lui, à une cinquantaine de centimètres de distance. Son Aura proche de lui nous empêche pour l'instant encore d'avoir un quelconque contact.

Je tends alors ma main vers lui avec un sourire engageant et j'attends qu'il se décide. Après quelques longues secondes d'hésitation, il soupire puis me regarde avec une détermination farouche et tend soudainement sa main vers la mienne pour l'attraper. Je suis un peu décontenancé par sa manœuvre mais je m'efforce de ne pas bouger, ni physiquement, ni énergétiquement, allant contre mes instincts qui me poussent à analyser tout ce qui entre en contact avec moi.

Après quelques instants d'immobilité mutuelle, je sens son Aura onduler légèrement autour de sa main. Ses ondes Omégas remontent dans mon bras jusqu'à ma poitrine en apportant avec elles une paix que je pensais pourtant avoir. Je réponds à sa curiosité par une vague de reconnaissance porteuse de mon affection sincère, que je transmets moi aussi tranquillement par nos mains liées. Il écarquille les yeux avant de les cligner plusieurs fois et finalement il retire sa main de la mienne un peu brutalement pour la ramener contre son torse avec l'autre.

- Je t'ai fait mal, m'inquiété-je aussitôt, ne comprenant pas vraiment comment ça aurait pu arriver.

- Je... non... mais c'était bizarre...

J'ai l'impression de devoir apprivoiser un animal sauvage... Ne se souvient-il pas que je faisais ce genre de choses avec lui lorsqu'il était petit ? Aucun Alpha ne s'est approché de lui depuis ?

- Bizarre comment ? m'enquiers-je.

- Un peu comme maman, mais... en Alpha...

- Et ce n'est pas bien ?

Il fronce un peu les sourcils et semble réfléchir intensément.

- Je ne sais pas... lâche t-il après un soupir las.

- Ca me fait du bien à moi de sentir ton Aura... avoué-je, en toute sincérité et étonnement sans gêne.

Après un moment d'hésitation, il reprend ma main et initie un mouvement vers moi de lui-même, pour la première fois depuis des années. Rapidement je sens ses ondes Oméga apaisantes remonter en moi et je ferme les yeux en souriant pour en profiter, sans chercher à m'imposer à lui en retour.

Baigné dans ce calme salvateur, je rouvre lentement les yeux, lui souriant toujours. Ca vient tout seul, comme ça, juste parce qu'il est là avec moi et que ça me fait me sentir bien.

- Sasuke... Je suis heureux d'être de nouveau à la maison et de t'avoir retrouvé, tu m'as manqué pendant tout ce temps.

Ses sourcils se retrouvent à mi-chemin entre se relever de surprise et se froncer de perplexité. Il enlève sa main de la mienne, avec tout de même moins d'empressement que tout à l'heure.

- Pourquoi ?

Cette fois c'est moi qui reste perplexe.

- Parce que tu es mon petit frère ? Je ne crois pas qu'il y ai une autre raison...

Est-ce qu'il y a besoin d'une autre raison ?

Il hausse les épaules et me répond par un petit sourire timide.

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La journée passe sans que je puisse me départir de mon sourire. Je suis incapable de dire depuis combien de temps je me suis senti aussi bien. Pour plusieurs raisons, mon cœur vibre au tempo d'une douce harmonie.

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Note de l'auteur :

On avance... :)

Comme vous l'aurez compris (je pense, vu le pairing affiché et le peu de détails que j'y accorde), Shion est là surtout pour faire une expérience à Itachi. Mais elle est cool quand même, non ? :D

De manière générale, la plupart des personnages que je ferais entrer au cours de l'histoire seront sympa. Je suis positive dans l'âme et j'écris pour me faire du bien, pardi !

Merci pour vos p'tites (et grandes) reviews, je les aime et vous avec ^.^

Je galère un peu à terminer le chapitre 13... C'est pas le plus facile et j'ai du mal à en être satisfaite... Mais je persévère ;)

A bientôt !

Mys