Chapitre 6
Secouer la tête d'un air affligé, froncer les sourcils ou bien retenir un soupir de soulagement ? Quelle était la réaction la plus appropriée à la situation ?
C'était la même question qui taraudait la conscience d'un détective comme d'une avocate, et chacun d'eux s'évertuait à ne pas y donner de réponse, préférant attendre stoïquement celle que l'autre se déciderait enfin à leur donner.
Finalement, les deux trentenaires se décidèrent à marquer simultanément leur capitulation mutuelle par un soupir de lassitude.
Kogoro tourna le dos à son épouse sans un mot, mais sans avoir non plus le courage, ou la lâcheté, de lui fermer sa porte au nez.
S'affalant sur son canapé, le pitoyable ivrogne ferma les yeux, laissant une migraine carabinée laminer les rares lambeaux de conscience qu'il avait réussi à arracher aux bras de Morphée.
Il ne se faisait pas d'illusions, sa pire ennemie était bien trop fière pour refermer cette porte qu'il avait laissée grande ouverte, elle s'était sûrement éclipsée, comptant sur un courant d'air pour effectuer cette besogne à sa place. Et contrairement à son épouse, le vent n'éprouverait aucun remords à claquer violement cette porte, déclenchant ainsi un vacarme qui anéantirait la conscience du détective dans une explosion de douleur.
Une possibilité qui ne manquait pas de susciter la peur dans un esprit encore embrumée par l'alcool, mais qui n'était pas suffisante non plus pour donner à Kogoro le courage de quitter la surface voluptueuse du canapé une seconde fois.
Au bout d'un laps de temps dont un ivrogne aurait estimé qu'il se situait approximativement entre quelques instants et quelques heures, une main finit par se poser sur la poignée de métal.
À travers les yeux d'un ivrogne, le mouvement de cette planche de bois était aussi déterminant que l'aurait été celui de la lame d'une guillotine pour un condamné à mort.
On pouvait donc comprendre sans peine pourquoi le détective n'avait pas manqué de relever les paupières dès que la poignée avait grincée : pour mieux fixer d'un air hagard l'avocate qui avait posée les doigts sur le levier au bout duquel était suspendu ledit mouvement.
Malheureusement pour lui, son regard suppliant ne fut pas suffisant pour émouvoir la reine du barreau, qui s'empressa de claquer la porte après avoir savourée la terreur suscitée par son sourire narquois.
Sursautant comme un enfant entendant le tonnerre pour la première fois, le détective prit sa tête entre ses mains, attendant avec une impatience non dissimulée que la douleur qui lui vrillait le crâne cesse de vibrer.
Une cruauté de cette espèce ne devait pas l'étonner de la part de son épouse. Contrairement au fait troublant qu'elle avait franchi le seuil de son domicile avant d'en claquer la porte.
« Qu'est ce que…tu es venue…faire…ici…Eri ? »
L'avocate demeura silencieuse face à la question de son époux. Oh certes, elle avait une vague idée de la réponse, mais elle préférait la maintenir à la lisière de sa conscience pour l'instant.
Les cannettes éparpillées sur le sol du domicile, le cendrier enterré sous une montagne de mégots, les vêtements froissés entassés sur une chaise, l'atmosphère irrespirable de ce cloaque dont les fenêtres demeuraient closes, autant de preuves accablantes que la cerveau de l'avocate ne manqua pas d'utiliser dans le réquisitoire qu'il adressait à son coeur.
Eri préféra cependant suspendre le verdict du procès en s'installant sur un fauteuil qu'elle avait prudemment épousseté du revers de la main.
« je n'ose pas imaginer l'état de tes finances si tu accueille tes clients potentiels dans une porcherie pareille… »
« Tu viens évaluer le magot avant de me jeter la demande de divorce à la figure ? Il fallait le faire plus tôt, quand il y avait encore quelque chose à grappiller. »
Il y avait plus de pitié que de moquerie dans le sourire que la mère de Ran avait renvoyé à son époux.
« Depuis le départ de notre fille, il n'y a plus rien ici dont je pourrais vouloir te déposséder. »
Troquant son rictus narquois pour une expression renfrognée, le détective résista de son mieux à la tentation de laisser sa tête s'incliner sous son propre poids.
« Ca a toujours été ta fille plus que la mienne, et son absence en est la meilleure preuve. »
S'il y avait de la rancœur pour briller dans les yeux de son interlocuteur, l'avocate doutait que son époux ait la force de l'étendre jusqu'à celle qui avait suivi le même chemin que sa mère plusieurs années auparavant.
« je peux difficilement le nier puisqu'elle s'évertue à répéter mes erreurs et non les tiennes. Enfin, mieux vaut ça que le contraire, non ? »
Un silence pesant retomba sur la pièce et les épaules de ses occupants tandis qu'un détective fixait ses chaussures sans avoir le courage de ramasser la fierté qu'il avait laissé tombé.
« Bah, je n'ai jamais fait grand-chose pour retenir celles qui ne supportaient plus de vivre sous mon toit. »
« Qui pourrait supporter ta compagnie bien longtemps ? Je me demande moi-même comment tu y arrive… »
Le père de Ran n'avait même pas besoin de répondre à cette question, un bref coup d'œil à une bouteille de saké vidé de son contenu le dispensait largement de cette formalité.
« je me suis posé la même question à ton sujet quelques années plus tôt, tu sais. Mais moi, je n'ai pas poussé le vice jusqu'à le faire à voix haute devant toi. »
Eri n'eût aucune difficulté à comprendre le véritable sens des paroles marmonnées par son époux.
« Certes, mais si tu l'avais fait, j'aurais eu la courtoisie de te répondre. Lorsqu'on consacre à son travail le temps et les efforts qu'il requiert, on n'a guère le temps de se rendre compte qu'on est seule. Qu'on se sent seule, sans sa fille et son conjoint. »
Relevant la tête, Kogoro fixa d'un regard incrédule le visage mélancolique de son épouse. Sa meilleure ennemie, reconnaître sa propre faiblesse devant lui ? Voilà qui le changeait. Mais dans son état, il pouvait difficilement savourer cette maigre victoire… Surtout que son adversaire n'avait consenti à mutiler un peu son amour propre que pour avoir l'occasion de remuer le couteau dans la plaie de son ennemi.
« Ouais, sauf que le problème, c'est que je suis loin de crouler sous le travail. Quand ma réputation arrive encore à attirer un client ici, il ne lui faut pas plus de quelques secondes pour s'imaginer qu'elle est surfaite. Bande de demeurés… Enfin, d'ici quelques mois, plus personne ne viendra me déranger pendant ma sieste et je pourrais tranquillement mettre la clé sous la porte. »
« Ca devrait t'étonner ? Sans une épouse ou une fille pour t'aider à tenir debout, tu es incapable de faire quelque pas sans t'écrouler par terre pour cuver ton vin. »
Un reniflement accueillit la remarque désabusée de l'avocate.
« Alors dans ce cas, pourquoi est ce que tu ne me laisses pas cuver mon vin en paix ? »
Après s'être efforcé de maintenir ses lèvres closes dans une moue de mépris, Eri se décida finalement à les desserrer pour laisser s'échapper un soupir. Un soupir qui ouvrit le chemin à des mots.
« Il n'y a pas très longtemps, j'ai eu une discussion avec ma fille. Une discussion qui m'a fait réfléchir… »
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Fermant les yeux, l'avocate écarta de sa conscience toutes pensées rationnelles sur le procès en cours, tout souvenirs dont la douce saveur laissait inévitablement un arrière goût amer et toutes anticipation d'un avenir qui ne s'annonçait guère radieux. Elle avait fait table rase dans son esprit pour y accueillir les sensations que lui abandonnait le moment présent. Que ce soit la respiration du corps blottie contre le sien ou la douceur des cheveux dans lesquels elle faisait glisser négligemment ses doigts.
« Vous savez… Une partie de moi aimerait en finir avec ce procès…Non, en finir tout court. Elle espère que tout s'achèvera avec la condamnation à mort d'une criminelle. »
Le murmure de la scientifique figea un court instant la main de l'avocate, un court instant seulement.
« Si tu voulais vraiment en finir, une aide extérieure est inutile. Si c'est trop difficile pour toi de te trouver des circonstances atténuantes, tu trouveras en revanche très facilement les moyens d'exécuter ta propre sentence, aussi bien dans une prison qu'en dehors. »
« Le problème, c'est que j'ai eue la faiblesse de promettre à un imbécile de détective que je ne me suiciderais pas… Alors pour en finir, il faudrait que je trouve le moyen de contourner cette promesse. »
Est-ce que les provocations de sa cliente avaient pris une forme plus subtile ? Essayait-elle toujours de pousser son avocate à abandonner ce procès ? Ou bien est ce que la reine du barreau avait fait passer sa cliente aux aveux pour la seconde fois ?
« Les obstacles les plus difficile à surmonter sont ceux que nous plaçons nous même sur notre route. Et il n'y a pas d'obstacles plus imposants qu'un engagement. Mais tu sais, s'il faut de la force pour rompre un engagement, c'est aussi la faiblesse qui nous empêche de le tenir. Je connais de près quelqu'un qui n'a eu, ni la force de tenir un engagement, ni la force de le rompre, une personne pitoyable… Ne deviens pas comme elle et aie le courage de tes propres décisions. »
Dans la mesure où le couteau qu'elle remuait dans la plaie de la métisse était à double tranchant, l'avocate n'avait eu aucun remords à empoigner l'arme.
« Une autre partie de moi estime que je n'ai pas le droit de mourir. Elle estime au contraire que je mérite de vivre, de vivre et de souffrir pour expier mes crimes jour après jour. Cette partie là n'espère pas de condamnation à mort, elle n'espère pas l'acquittement non plus. »
La criminelle sentit un souffle caresser doucement sa chevelure, un soupir.
« Cette seconde partie de toi est-elle vraiment différente de la première ? Elles ont l'air de partager la même lâcheté, la même lâcheté face à la vie. »
La dureté des paroles de la mère de Ran contrastait avec la douceur avec laquelle ses doigts continuaient de se mouvoir.
« Et il y a une autre partie de moi…qui ne peut pas s'empêcher de penser…que ce n'est pas juste… Elle aimerait qu'on la laisse enfin tranquille au lieu de lui arracher le peu de chose qui lui reste. Cette partie de moi est assez idiote pour vouloir un acquittement. Une vraie gamine, hein ? Une sale gamine immature qui plus est… »
Ouvrant les yeux, l'avocate contempla silencieusement l'expression pitoyable de sa cliente. Elle aurait volontiers acquiescé à ses paroles. À cet instant, la métisse n'avait jamais autant ressemblé à une fillette qui aurait grandie beaucoup trop vite pour véritablement devenir adulte. L'était-elle jamais devenue du reste? Probablement pas. Elle avait tout juste appris à en avoir l'air. Mais l'illusion avait définitivement volée en éclat à présent, révélant celle qui se dissimulait derrière…
« Non, ce n'est pas juste. On dit que le crime ne paie pas, et tu m'as l'air d'en avoir fait l'amère expérience. Non, il ne paye pas, mais on te le fera toujours payer. Et que tu n'aie déjà que trop payé ne change rien à l'affaire. Ce n'est pas juste, ce monde n'a jamais été spécialement juste, la vie n'est pas spécialement quelque chose de juste, mais il faut faire avec. »
Relevant timidement la tête vers celle qui avait fait glisser sa main le long de sa joue, la criminelle la fixa avec une expression identique à celle d'une fillette qui s'était préparée à recevoir un énième sermon et avait fait face à un murmure compréhensif.
« Il faut faire avec. Parce que la vie peut être merveilleuse quand elle cesse d'être hideuse. »
Après quelques instants de flottement, l'adolescente plissa ses lèvres en un sourire désabusé qui aurait dépareillé sur le visage d'une fillette.
« Qui as dit que le crime ne payait pas ? Pendant un temps, on m'a versé le salaire que je réclamais, et je l'ai avidement dépensé sitôt gagné. De toutes manières les minutes comme les heures ne peuvent pas se mettre de côté. Le temps vous file toujours entre les doigts et il n'y a pas moyen de le récupérer lorsqu'il s'est écoulé. Y compris et surtout le temps qu'on passe avec une grande sœur. Et le peu de choses qui me reste à perdre, je l'ai aussi acheté grâce à mes crimes. Oui, le crime peut payer, même s'il ne le fait jamais très longtemps. »
« Tu t'imagine que tu es un cas unique ? J'ai connue une gamine qui était exactement comme toi, même si c'est pour passer plus de temps avec sa mère qu'elle aurait tout donnée. Toutes les gamines se ressemblent… »
Le sourire désabusé de la métisse prît un pli légèrement sarcastique.
« De sales petites égoïstes… »
« Oui, sauf qu'elles ne cherchent même pas à le cacher, contrairement aux adultes, enfin…Certains adultes… »
Eri ferma les yeux pour ne plus se confronter au regard de sa cliente. Le problème avec les enfants, c'est qu'en regardant leur sincérité, on ne pouvait pas s'empêcher de sourire devant leur naïveté, mais de perdre ce même sourire en sentant le contraste avec sa propre hypocrisie. Combien de temps sa criminelle mettrait-elle à se reprendre suffisamment pour essayer de passer pour une adulte avec un peu plus de conviction ?
« Pendant des mois, j'ai vécue dans la peur que mes ex-collègues me retrouvent… Maintenant, je vis dans le regret qu'ils ne m'aient pas retrouvé. C'est stupide. Dites-moi que c'est stupide. Je n'ai personne d'autre que vous sous la main pour ça. »
« La prison te fait si peur que ça ? »
« À vous entendre, on pourrait croire que vous essayez de calmer les angoisses d'une gamine devant son premier jour dans une nouvelle école. Je sais bien que j'ai l'air d'une gamine… »
Pour une raison ou une autre, la métisse trouva sa dernière phrase terriblement drôle. Au point de trembloter légèrement tandis qu'elle retenait un petit rire au fond de sa gorge.
« …mais quand même… Est-ce qu'en gagnant systématiquement vos procès, vous vous êtes ôté l'occasion d'apprendre à aider vos clients à faire face à la pire chose qu'ils pouvaient récolter après la lecture du verdict ? Si on excepte la peine capitale bien sûr, même si je ne peux pas m'empêcher de mettre ce postulat en doute… »
« Tu as reconnue toi-même que tu avais quelque chose à perdre, non ? La prison ne t'en séparera que temporairement, la peine de mort t'en aurait séparé de manière définitive. »
Prenant quelques minutes pour réfléchir à l'évidence murmurée par l'avocate, la chimiste finit par relever ses paupières, révélant ainsi des yeux où ne brillaient pas la moindre trace d'espoir.
« J'ai encore des doutes à ce sujet. Soyez honnête, si on me fait bénéficier d'un séjour à l'ombre aux frais du contribuable, il ne se chiffrera certainement pas en mois, non ? »
« Non. »
« Quelques mois, ce n'est pas suffisant pour oublier quelqu'un…mais quelques années… Et lorsqu'ils me reverront enfin, ceux qui m'ont oublié, dans le meilleur des cas, ils se sentiront coupable de ne pas avoir gardé le moindre souvenir de moi, dans le pire, ils me reprocheront de les forcer à se souvenir de moi. »
Un soupir presque inaudible mit un point final à la conclusion de la chimiste.
« C'est donc ça qui te fait le plus peur ? »
« Depuis l'âge de sept ans, ça a toujours été ma plus grande peur, je suppose que je n'ai pas besoin de vous expliquer pourquoi… »
Eri soupira à son tour tandis qu'elle enfouissait son nez dans la chevelure de celle qu'elle serrait dans ses bras.
« Non, tu n'as pas besoin. »
« Le peu de personnes qui pourraient garder un souvenir à peu près positif de moi… D'un côté, j'ai envie qu'elles reprennent tranquillement leur vie sans être encombrées par un fardeau inutile qu'elles ne méritent pas de traîner… Je me dis que c'est la meilleure chose pour elles, qu'elles m'ont déjà apporté beaucoup, bien plus que ce qu'elles peuvent imaginer, bien plus que ce que je pouvais imaginer à une époque pas si lointaine, et que je leur en serais toujours reconnaissante. D'un autre côté, ça ne me suffit pas, et au lieu de les laisser vivre sans moi, je veux m'accrocher à elles comme un parasite. »
Un discours familier aux oreilles de l'avocate, même si c'était la première fois qu'elle l'entendait marmonné par une autre personne qu'elle-même.
« C'est désolant d'être aussi faible, et de faire subir sa faiblesse aux autres. Et c'est encore plus désolant de devoir se retenir de hurler qu'on a le droit d'être faible.»
La scientifique s'interrompit lorsqu'elle sentit un doigt effleurer doucement ses lèvres.
« Allez, arrête-toi là. Tout ce que ça t'apporte c'est de te faire du mal…et de prêcher une convaincue. En tout cas sur ce point précis. »
Mettant sa fierté de côté, la reine du barreau décida de faire appel à son assistant, dans l'espoir qu'il apporte un peu plus à sa cliente que l'oreille complaisante de celle qui n'osait guère adresser de reproches à son propre reflet.
« C'est un détective qui t'as fait promettre de ne pas mettre fin à tes jours, hein ? Je n'ai pas besoin de faire beaucoup d'efforts pour deviner de qui il s'agit. Et d'après l'idée que je me fais de mon assistant dévoué, je ne pense pas qu'il t'abandonnera après être allé aussi loin pour toi. Allez, j'irais même jusqu'à lui confier ma propre fille, c'est tout dire. »
Une légère trace d'envie se déposa sur le sourire nostalgique d'une mère de famille avant d'être effacé par l'amusement.
« Dis-toi que si je suis prête à le reconnaître, c'est bien parce que cet imbécile a fini par faire ses preuves. Et ce devant quelqu'un qui n'avait aucun a priori positif à son égard et n'a jamais fermé les yeux sur la moindre de ses fautes. »
Au lieu de dissiper la mélancolie des yeux de son interlocutrice, la remarque de l'avocate réussit tout juste à lui arracher un sourire où la lassitude se mêlait au regret.
« Oh ça, vous pouvez confier votre fille, votre véritable fille, à cet imbécile, il l'a bien mérité et elle l'a bien mérité. Surtout après ces mois de séparation que je leur ait imposés et continue de leur imposer… D'ailleurs, si vous avez encore des doutes sur votre futur gendre, vous avez un témoin sous la main pour les dissiper. Un témoin qui peut vous jurer que Shinichi Kudo, détective égocentrique de son état, n'a jamais cessé de penser au bonheur de votre fille, et ne cessera jamais d'y penser… »
L'ombre d'un doute s'immisça dans la conscience de la mère de Ran, un doute qu'elle s'empressa de mettre en lumière pour le dissiper.
« J'ai la légère impression que cela ne te réjouit guère. »
« Bien sûr que oui. Une fois que Ran s'y sera définitivement installé, il n'y aura plus beaucoup de place pour moi dans la vie de cet idiot. »
« Cela dépend de la place que tu voudrais y prendre. Si c'est celle d'une amie, il t'en aménagera une sans problème, quoi que tu puisses croire, mais...»
Si le silence avala la fin de la phrase de l'avocate, les mots qu'elle avait retenus parvinrent néanmoins à sortir, même si c'est en franchissant d'autres lèvres, des lèvres dont le sourire attristé s'était accentué.
« …mais si ce n'est pas celle d'une amie… »
Les tout derniers mots de la phrase furent jetés en pâture au silence sans aucun remords, aucune raison de les sauver puisqu'ils étaient définitivement inutiles.
« Mais bon, ne vous tracassez pas pour ça, les rêveries d'une adolescente ne méritent pas qu'on s'y attarde de trop. À vrai dire, étant donné ma situation, un petit chagrin d'amour est le cadet de mes soucis. Laissé à lui-même, celui là se serait bien vite dissipé. Il finira par le faire de toutes manière, et ce ne sera pas plus mal… J'en viens même à m'étonner qu'il ait pu perdurer aussi longtemps. Au début, je trouvais ça amusant… Mais… Enfin… »
Devant l'absence de réaction suscité par son aveu, la chimiste se sentit obligé de meubler elle-même le silence.
« Cela ne vous dérange pas trop que je vous ennuie avec ça ? Bien sûr, le plus simple serait de tout avouer au principal intéressé pour qu'il m'aide à prendre du recul avec cette idiotie. Je pourrais rire un peu en regardant son expression ahurie, le laisser détruire le petit embryon de doute qui fait gonfler cette baudruche au point que j'ai du mal à la mettre de coté, et ensuite passer à autre chose en le remerciant avec un petit sourire compréhensif et des banalités du genre « Restons amis… ».D'un autre côté, je ne suis même pas sûre qu'il me voit comme une amie, mais bon, j'aurais trouvé un équivalent plus adapté à notre situation. »
Les doigts de l'avocate avaient repris leur lent mouvement le long des boucles écarlates de la scientifique, mais ce n'était pas le genre de réactions que cette dernière avait espéré susciter.
« Etant donné la situation actuelle, je ne peux pas faire appel à Kudo pour crever cette baudruche et remettre les choses dans la bonne perspective. Cet idiot s'est déjà chargé de suffisamment de mes problèmes sans que j'ai besoin de rajouter cette bagatelle à un fardeau déjà trop lourd. Alors je suis forcé de faire appel à vous. Désolé, je n'ai personne d'autre. Bon, je ne suis pas vraiment forcée non plus, je peux vivre avec ça. C'est juste que… Quand on n'a plus vraiment envie de rire, on a tendance à prendre trop au sérieux certaines plaisanteries futiles. »
« Oui, l'amour est une plaisanterie qui n'a rien de drôle quand elle est faites à nos dépens. Une plaisanterie stupide, on ne peut qu'avoir honte de s'y être laissé prendre. »
C'est le même amusement sans joie que chacune des deux femmes pouvait voir se refléter dans les yeux de l'autre.
« Si ce genre de rêveries futiles avaient un semblant de réalisme, on aurait au moins une bonne excuse. Mais non, il faut toujours qu'on s'entiche des imbéciles qui ne nous apporteront jamais le bonheur qu'on désire. Et le pire, c'est qu'on se prend soi même au piège. Après tout, on ne tombe jamais amoureuse que de celui qu'on s'imagine. On s'obstine à ne voir que les qualités, et on reste aveugle aux défauts comme à toutes les autres choses qui empêcheraient à cette rêverie d'avoir un semblant de réalité. L'amour est vraiment aveugle… »
Un constat qui était d'autant plus ironique quand il était formulé en japonais, même si la métisse était la seule à pouvoir goûter cette ironie.
« On a beau murmurer le mot amour, c'est le mot tristesse qu'on finit par lire sur le papier avec le recul. »
Ce dernier jeu de mot étant issu d'un humour sans joie, il ne rendit pas plus drôle la plaisanterie, si bien que les dernières traces d'amusement qui avaient brillées dans les yeux de la criminelle s'éclipsèrent, suivant le même chemin que l'amusement de son avocate.
« Tu pourrais vraiment être sa sœur, tu sais. Sans doute parce que tu pourrais très bien être ma fille… »
Si le soupir de l'avocate n'avait pas évacué la mélancolie de l'épouse, il n'en fût pas moins suivi par un sourire de la mère.
« Allez, si ça peut te consoler, dis-toi qu'à défaut d'un amant qui t'aurait apporté plus de tristesse que de joie, tu as gagné un ami qui ne te décevras pas. Il n'a pas intérêt du reste, si cette imbécile trahit la confiance que ma fille a placée en lui, il ne survivra pas à la colère de sa belle-mère. »
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Lorsque Kogoro trouva enfin la force de lever les yeux, ce fût pour avoir la désagréable surprise de constater que la distance entre lui et son épouse ne se chiffrait plus en mètre mais en centimètres.
« Navré pour toi, mais je me suis finalement décidé à suivre l'exemple de Ran…juste pour prouver à ma fille que je suis malheureusement sa digne mère. »
Un hoquet s'échappa des lèvres de l'ivrogne lorsqu'il sentit l'avocate poser fermement ses mains sur ses épaules.
« Si tu pensait pouvoir t'enfoncer tranquillement dans l'alcool et le laisser-aller lorsque tu n'aurais plus de femme vivant sous ton toit pour te restreindre, dis-toi que quelqu'un est venue prendre la relève de ta fille. Un juste retour des choses après tout. »
S'agenouillant pour être à la même hauteur que son époux, Eri planta fermement ses yeux dans les siens pour bien lui faire comprendre qu'elle ne se plaçait en position d'infériorité par rapport à lui.
« Ne crois pas que je vais te faire le moindre cadeau. Je t'ai déjà offert Ran et c'était déjà beaucoup trop pour toi, alors je compte bien lui offrir au moins un père digne de ce nom quand elle rentrera au pays. »
Glissant ses mains derrière le cou du détective, l'avocate n'eut pas à déployer beaucoup d'effort pour le faire basculer de son canapé, et dans son état, elle n'eût pas besoin d'exercer une étreinte trop vigoureuse pour le garder prisonnier entre ses bras.
« Tâche de faire un effort pour donner raison à ta fille en lui prouvant qu'elle n'est pas la seule chose pour laquelle je ne regretterais jamais cette erreur que fût notre mariage. Fais-le pour elle, pour toi…et aussi pour moi. »
Si ce dernier aveu avait beaucoup coûté à la mère de Ran en terme de fierté, il l'avait également soulagé d'un grand poids. Un soulagement suffisant pour qu'elle s'imagine un instant que la distance entre elle et son époux cesserait peut-être un jour de se mesurer en année.
Après quelques minutes qui parurent interminables aux deux conjoints, Eri se décida à libérer son époux.
« Je reviendrais d'ici quelques heures, avec mes valises. Alors tâche de mettre ce temps à profit pour rendre cet endroit plus présentable, et surtout te rendre plus présentable. »
Cet ultimatum fût suffisant pour faire sortir le détective de ses gonds.
« Attends, tu débarques comme ça, pour t'installer ici sans me demander mon avis, et tu crois que je vais me laisser faire ?! »
« Ces derniers mois, j'ai plusieurs fois laissé passer ma chance quand tu me donnais l'impression que je t'avais peut-être mal jugé, alors je vais tenter de rattraper mes erreurs en t'accordant une toute dernière chance à mon tour. Si tu veux en profiter, tu sais ce qu'il te reste à faire, sinon, il te suffira d'avoir le courage de me fermer ta porte au nez lorsque je reviendrais. »
Laissant son époux planté au beau milieu de ses doutes comme de son bureau, la reine du barreau succomba à la tentation de faire une ultime mise en garde à son nouvel adversaire avant de disparaître de son champ de vision.
« Certaines personnes n'ont même pas eu le droit à une première chance, penses-y avant de gâcher ta toute dernière. »
Décontenancé par la mélancolie qui avait brillé dans les yeux de son épouse, Kogoro demeura muet de stupéfaction devant la porte de son domicile. Une porte qu'il ne tenait qu'à lui de refermer…ou de laisser ouverte.
Au bout de quelques minutes d'incertitude, le détective s'éloigna du seuil de son domicile pour se diriger vers sa cuisine d'un pas chancelant. Il avait besoin d'un café pour se dégriser, le plus noir possible. Ensuite, il ferait de son mieux pour envisager la possibilité infime qu'il ne venait pas de sortir d'une crise de delirium tremens. Une possibilité infime, mais à tout prendre, il préférait perdre quelques heures à remettre de l'ordre dans son appartement, prendre une douche et se raser, que se rendre compte au dernier moment qu'il aurait du le faire plus tôt…Beaucoup plus tôt…
Oui, si Eri revenait, elle n'aurait pas affaire à une pitoyable loque incapable de se défendre mais à quelqu'un en mesure de la remettre à sa place.
Le sourire narquois du détective laissa la place à une expression sérieuse lorsqu'il eut fini de s'asperger le visage d'eau du robinet pour fixer son miroir.
Oui, la remettre à sa place…et essayer de la convaincre de ne pas en bouger, cette fois. Après le départ d'un insupportable gamin qu'il n'aurait jamais reconnu avoir regretté et celui d'une fille qu'il regretterait longtemps, il n'y avait plus personne pour troubler le silence de son appartement…et le distraire de ces moments où il s'imaginait qu'Eri serait prête à y habiter de nouveau. Des moments rares certes, mais qui laissaient toujours des traces…
