- C'est « non », répéta Jacob. Et ce n'était pas la peine de vous rassembler pour insister.

- Fais donc pas ta tête de mule, mec, c'est la seule solution logique, observa Seth, pratique.

Vautré sur le canapé d'Emily, une crème glacée à la main, l'adolescent paraissait parfaitement remis. Il était par ailleurs heureux d'avoir pu s'échapper (il était passé par la fenêtre) pour rejoindre ses amis : sa mère ne voulait pas entendre parler de le voir sortir et prétendait le garder encore allongé toute la journée, sous des prétextes qui paraissaient totalement futile au garçon.

- Ferme-la, espèce de petit morveux ! cracha Jacob beaucoup plus durement qu'il ne l'aurait voulu. Tu ne sais pas de quoi tu parles.

Devant le chagrin qui envahissait le visage du jeune garçon, il s'adoucit et ajouta vivement :

- Comment va Sue ?

Il cherchait surtout à détourner la conversation, tous le comprirent, mais Seth répondit cependant, en grimaçant :

- Bah, pour le moment, pas encore très bien. Mais Charlie a proposé de l'emmener en week-end, histoire de lui changer les idées. Elle hésite encore à cause de moi, mais ça va lui passer.

- Sue est une dure, fit Embry. Perdre un enfant est une horrible tragédie, mais elle remontera la pente, j'en suis sûr. C'est bien qu'elle ait Charlie pour la soutenir.

- Ouais, approuva Seth en léchant sa glace pour cacher sa propre peine.

Le court silence qui suivit fut troublé par un léger bruit de sanglots. Tous les garçons se tournèrent vers Emily, un peu gênés, ne sachant que faire : debout devant sa table, leur tournant le dos, la jeune femme remuait une mixture appétissante dans un grand saladier, mais ses épaules tressautaient légèrement.

- On ne devrait plus venir importuner Emily, fit Embry, gêné. Elle a besoin de calme, elle aussi.

- Non…

Sans se retourner, la jeune femme secouait sa tête brune.

- Non, répéta-t-elle en reniflant. Non, je veux continuer comme par le passé. J'ai… si vous ne venez plus, si je ne suis plus occupée à cuisiner pour vous tous, je vais devenir folle. J'ai besoin d'être utile… je veux continuer à m'occuper de vous tous, comme auparavant.

Le silence, cette fois, parut pesant et sembla devoir s'éterniser. Finalement, Quill s'approcha d'Emily et lui entoura les épaules de son bras :

- Bien sûr, Emy, fit-il. On ne te laissera pas tomber. Tu sais que tu peux compter sur nous.

- Oui, chuchota-t-elle.

Il y eut encore un silence puis elle reprit, d'une voix plus ferme, sans toutefois se retourner :

- Seth et les autres ont raison, Jacob. Sam aurait voulu qu'il en soit ainsi.

- J'ai dit non ! lâcha l'intéressé, presque avec violence.

- Mais c'est ridicule, Jake, fit Embry. Ca a toujours été nul, cette… enfin… le fait que la meute soit coupée en deux.

- Et tu es le mieux placé pour la réunifier, renchérit Quill. Je suis d'accord.

- Tu vois bien, fit Seth.

- Non ! cria presque Jacob. Non, et non ! Je ne veux pas de cette responsabilité. Je refuse de devenir le mâle alpha, non ! Je l'ai toujours dit, il y a la meute et il y a moi.

- Oui mais… commença Collin.

- De toute façon, tout ça, c'est presque terminé, lâcha Jacob avec violence. Je vais quitter Forks. Donc tout ça…. et vous, eh bien vous allez…..

- Quitter Forks ?

Ils avaient tous crié en même temps, même Emily s'était retournée, montrant son visage barbouillé de larmes.

- Oui, je…

Un peu radouci, Jacob leur fit face.

- Je vais partir…

C'était plus difficile qu'il l'avait cru. Les mots ne voulaient pas passer son gosier resserré.

- Avec les Cullen, comprit Quill. A cause de la petite.

- Ils partent aussi ? demanda Seth d'une drôle de petite voix.

- Ouais, fit Jacob. Ils avaient prévu de partir depuis longtemps. Ils ne reviendront pas à Forks avant qu'on les ait oubliés. Dans deux ou trois générations, pour que personne ne puisse s'étonner de les trouver toujours pareils.

- Mais Jake, tu ne peux pas nous laisser… enfin, réfléchis !

- Ma place est avec eux, se borna à répondre Jacob. Ou du moins, avec Nessie. Mon père est au courant.

Tous le dévisageaient avec des yeux ronds comme des billes et des expressions qui auraient été comiques si lui-même n'avait eu le cœur aussi serré.

- Tu vas vivre avec les vampires ? souffla enfin Collin avec une stupeur sans égale.

Jacob se cabra aussitôt, hérissé comme un coq en colère :

- Pas avec eux, rectifia-t-il aussitôt avec vivacité. A proximité seulement. Je chercherai du boulot comme mécanicien, je me trouverai une piaule. J'emmènerai Nessie à la fête foraine et au cinéma. Quelque chose comme ça.

On aurait cru qu'un sortilège avait été lancé sur toutes les personnes présentes dans la pièce. Plus personne ne bougeait. Plus personne ne parlait. On aurait pu croire que plus personne ne respirait. Figés. Statufiés. Exprimant toute une gamme de sentiments allant de l'incommensurable surprise au chagrin en passant par la réprobation et le scepticisme. Jacob se secoua et, pour rompre la gêne ambiante, il jeta un coup d'œil à la pendule accrochée au mur.

- Je dois les rejoindre à l'aéroport de Seattle dans deux heures, ajouta-t-il.

Il soupira un peu et poursuivit :

- Je ne peux pas faire autrement.

- Je comprends, fit enfin Quill, tout doucement. C'est normal.

Jacob s'approcha de Seth qui, comme Emily, reniflait discrètement. Il lui posa sa large main sur l'épaule :

- Faut pas être triste, petit, dit-il. Tu sais, tout va changer, maintenant, ici. Dès qu'il n'y aura plus de vampire dans le coin, il n'y aura plus besoin non plus de loups. Vous allez pouvoir reprendre le fil de votre vie, de manière normale. C'est bien comme ça, crois-moi.

L'adolescent écarquilla de grands yeux :

- Mais je veux rester loup !

- Tu dis n'importe quoi, gamin. Tu comprendras assez vite que tu as gagné au change.

- Tu vas arrêter de muter, toi aussi ? Mais alors…

- Non, pas moi, fit Jacob en hochant la tête. Moi, si je reste au contact des vampires, je vais rester ce que je suis.

Il se dirigea vers la porte, se retourna une dernière fois et leva la main en signe d'adieu :

- C'est bien comme ça, répéta-t-il.

Puis il sortit et s'éloigna sans se retourner. Oui, c'était beaucoup plus dur qu'il ne l'avait pensé.

OOoOO

Un groupe très étonnant se tenait dans une des salles d'embarquement de l'aéroport de Seattle. Parmi les voyageurs qui gravitaient autour d'eux, tous avaient, dans un premier temps, le regard attiré par la beauté étrange, surnaturelle, de ces hommes et de ces femmes, même de l'enfant que l'une d'elle tenait par la main et qui regardait partout autour d'elle avec des yeux curieux et plein d'intérêt.

Mais presque aussitôt, sans qu'ils puissent comprendre pourquoi, les gens qui passaient ressentaient un malaise et s'écartaient au plus vite, ignorant qu'il s'agissait d'un vieil instinct de préservation qui s'éveillait à la vue du prédateur absolu. Une seule personne détonait au milieu de ces étranges personnages à la peau pâle et aux extraordinaires yeux mordorés : de grande taille, il avait certes l'air plus « normal », plus ordinaire, mais enfin ce n'était pas le genre de personne auquel on a très envie de se frotter. Il était vêtu d'un jean, d'un chandail à col roulé et d'un long manteau noir auquel manquait un morceau. Un volumineux sac de toile était jeté sur son épaule et il tenait à la main un chapeau de couleur sombre, aux larges bords.

Il était heureux que personne n'ait envie d'approcher de ce groupe étrange, car leurs paroles auraient paru également bien mystérieuses. Emmett, en riant, désignait le sac que Van Helsing portait sur l'épaule :

- Comment vous faites pour passer les douanes et les portiques de contrôle avec tout votre attirail ?

Gabriel eut un bref sourire :

- Service secret du Vatican, dit-il. Personne ne doit le savoir, ce service n'est pas supposé exister, mais…

Il tira de sa poche une carte plastifiée sa photo y était apposée, en plus d'un sigle qu'aucun des Cullen ne connaissait.

- Je ne sais pas moi-même à quoi ça correspond, fit l'intéressé. C'est à la fois authentique et bidon. Mais ça marche : on me laisse passer avec « mon attirail », dans tous les aéroports et à toutes les douanes du monde.

- Intéressant, sourit Jasper. Et votre arbalète est un joujou intéressant aussi, je dois dire.

- Ecoutez le militaire ! s'esclaffa Alice en lui serrant les doigts.

Van Helsing eut un nouveau sourire, un peu nostalgique.

- C'est un peu mon fétiche, avoua-t-il. Elle me vient de l'un des seuls amis que j'ai eu au cours de mon existence, il y a plus d'un siècle de cela. Lui non plus, je ne l'oublie pas.

Il tendit la main :

- Et j'espère ne pas vous oublier, vous non plus.

A tour de rôle, chacun lui serra chaleureusement la main. La petite Nessie lui tendit les bras et l'embrassa sur les deux joues.

Gabriel la reposa à terre et lui ébouriffa affectueusement les cheveux. Le dernier, Carlisle s'approcha et à son tour lui donna une poignée de main :

- J'ai connu plusieurs siècles de solitude, dit-il. Je vous souhaite de tout cœur de trouver enfin, un jour, le compagnon ou la compagne de votre éternité.

Van Helsing lui adressa un bref sourire. Puis, il se coiffa de son chapeau, cachant ses yeux, plongeant son visage dans l'ombre. Sans plus rien ajouter, il se détourna et s'engagea sur le tarmac.

A aucun moment il ne regarda en arrière.

A quoi bon ? Il espérait ne pas oublier les Cullen, ne serait-ce que pour ne plus s'en prendre, dans l'avenir, à des vampires qui comme eux ne représentaient aucun danger pour l'humanité. Toutefois, il ne les reverrait jamais et le savait.

Eux avaient la chance d'être ensemble, lui devait poursuivre seul.

Quelqu'un un jour a dit : « la vie est faite de rencontres et de séparations ».

Pour Gabriel Van Helsing, c'était plus vrai que pour n'importe qui d'autre.

FIN