Chapitre 7 : une Offre qu'on ne Peut Pas Refuser

- J'attends un remboursement immédiat de toutes les dettes de la Couronne envers Roc Castral, avec les intérêts précédemment négociés, déclara Lord Tywin directement à Estermont. Je me moque de ce que vous devrez faire – vendez la Forteresse Rouge à la Banque de Fer pour ce que je m'en soucie. Je pense que vous vous rappelez ce qui est arrivé aux Pluyes de Castamere quand ils ont refusé de rembourser leur emprunt ?

Je ne crois que pas nous ayons à employer des méthodes si drastiques, mon seigneur. La Forteresse Rouge contient bien des parures dont elle peut se débarrasser avec profit, et les joyaux de l'ex-reine Cersei iront chercher un bon prix, musa Stannis.

Tout le matin, Lord Tywin avait listé ses exigences au Trône de Fer devant le Conseil Restreint. Il refusait de croiser le regard de quiconque excepté Lord Estermont, probablement car le Seigneur Main lui avait causé le moins de dommages, à lui comme à son nom. Lord Tywin ne regardait même pas Petit-Doigt, peut-être parce que le maquereau avait échoué à retourner Robert contre son cher frère. L'instinct de Stannis pendant le procès que Petit-Doigt avait assassiné Jon Arryn était toujours présent, et Stannis se traitait de tous les noms pour n'avoir rien fait à ce sujet à ce moment. Il fallait s'occuper des Lannister, cependant, et le temps de Petit-Doigt viendrait. Stannis ne s'était pas fié à cet homme avant la mort de Lord Arryn et à présent, il s'y fiait encore moins. Jusque-là Lord Tywin avait obtenu tout ce qu'il voulait, non que Stannis s'en souciât.

Il peut bien mettre un prix sur la justice, mais de toute façon il a perdu. Les vies de ses enfants sont perdues, et il a aidé à ce résultat.

- J'emmènerai aussi mes deux petits-enfants survivants à Roc Castral.

Robert haussa les épaules, mais Stannis vit le danger.

Rendons à Tywin Lannister Myrcella et Tommen, et nous n'aurons plus aucune prise sur lui. Je le verrais bien capable d'essayer de faire aux Baratheon ce qu'il a fait aux Reyne et aux Tarbeck, comme il vient d'en faire si évidemment la menace. Il n'y aura jamais de chanson intitulée les Pluies d'Accalmie tant que je respire, entendez bien ça.

Stannis prédisait que Lord Tywin aurait toujours une emprise énorme sur la Couronne même sans cela, mais à présent les probabilités étaient un peu moins en sa faveur qu'avant que la vérité sur les enfants royaux n'eût été rendue publique.

- Vos petits-enfants resteront à la Forteresse Rouge, Lord Tywin, dit Stannis. Si cela ne vous convient pas, alors je suis sûr que nous pouvons nous arranger pour qu'ils soient éduqués à Peyredragon, Accalmie, ou même Winterfell si vous faites plus confiance à Lord Eddard Stark. Vous et votre famille ne serez jamais empêchés de leur rendre visite, bien sûr, mais vous devez comprendre pourquoi votre requête ne peut être satisfaite.

- Lord Estermont, s'il vous plaît faites entendre raison à votre petit-fils.

Lord Estermont se frotta le menton.

- En tant que Seigneur Main je parle avec la voix du roi, et le roi ne verrait aucun défaut à ce qu'a dit Lord Stannis. De même, je dois ajouter que Vertepierre est un fort plaisant château à cette époque de l'année.

Lord Tywin et Lord Estermont poursuivirent dans cette veine pendant un moment, jusqu'à ce qu'on contrat fût rédigé et signé. Après que Lord Tywin eut ajouté son élégante signature à côté du griffonnage à peine lisible de Robert, il s'adressa au roi et au Conseil Restreint avec ses habituels voix sévère et regard dur.

- Je retourna à Roc Castral sur-le-champ. Je vous souhaite bien de la chance pour diriger ce royaume, Votre Grâce, mais rappelez-vous ceci : je ne cesserai jamais de défendre l'Ouest, mais vous pourriez découvrir que Roc Casteral ne viendra pas à votre aide la prochaine fois que vous appellerez vos bannières. Ni jamais.

Jon ne détourna par les yeux quand la reine Cersei et Ser Jaime furent décapités. Stannis saurait s'il regardait ailleurs. Il ne ressentit aucune joie à regarder la mort des jumeaux, mais il sentit bien une mesure de satisfaction dans le fait que le roi Robert renvoyait son bourreau et maniait l'épée lui-même. Ce n'était que justice, puisque c'était lui qui les avait condamnés à mort. Jon se demanda qui avait convaincu le roi. Était-ce Stannis, qui avait rendu la justice de sa propre main depuis que Ser Davos avait perdu le bout de ses doigts ? Ou Père avait-il parlé au roi de l'ancienne voie ? Peu importait, le roi Robert avait changé en mieux.

Bien qu'il ne soit pas capable de changer tous ses défauts aussi aisément.

Après les exécutions, Jon s'installa dans sa chambre et rédigea une longue lettre pour Shireen. Il n'écrivit pas beaucoup au sujet de la bataille, du procès, ni des exécutions conséquentes sauf pour dire qu'ils étaient survenus et que lui-même était en vie. Au lieu de cela, il décrivit les plages près de la Forteresse Rouge, tous les étals colorés sur les quais, comment Fantôme terroriserait la rue des bouchers si seulement il en avait l'occasion, comment Ser Rolland avait une fois trébuché sur ses propres bottes en sellant son cheval, la beauté des vitraux dans la lumière du matin, comment son père s'était mis en rogne quand on lui avait servir de l'eau au citron vert au lieu de l'aromatiser au citron jaune, la vue qu'on avait depuis la plus haute tour du Grand Septuaire de Baelor… Pratiquement tout ce qui lui venait à l'esprit, vraiment, tout ce qu'il pensait faire sourire Shireen et lui soulager l'esprit de sujets plus sérieux. Jon considéra lui raconter le jour où Fantôme avait découvert les gigantesques crânes de dragons cachés dans les entrailles de la Forteresse Rouge, but cela pourrait lui donner des cauchemars. Stannis ne dit rien quand Jon lui donna la lettre de Shireen. Il se contenta de l'enrouler autour d'un petit parchemin couvert de sa propre écriture et le scella. Comparé à la facilité d'écrire à Shireen, tenir sa promesse d'écrire à Sansa au sujet de la vie de cour fut un supplice.

Il fallut plus de temps que normal à Jon pour écrire une courte phrase sur la façon dont Margaery Tyrell coiffait ses cheveux : "Elle les porte le plus souvent détachés sans la moindre tresse, et parfois elle en noue la moitié en un chignon à l'arrière de sa tête." Les robes des dames étaient plus colorées et comportaient plus de soie et de velours que celles habituellement portées dans le Nord, aussi Jon l'écrivit. Il soupira, sachant que sa sœur serait complètement déçue de son rapport, mais il ne passait tout simplement pas beaucoup de temps près des femmes de la Cour. Stannis avait d'autres emplois pour lui que d'échanger des potins ou de parader en beaux vêtements, et il ne sentirait pas à l'aise même si son seigneur avait besoin qu'il le fît.

Le matin suivant, Ser Barristan attendait Jon quand ce dernier eut terminé son entraînement quotidien avec le Guet Municipal. Le Lord Commandant de la Garde Royale était aussi stoïque et sérieux que d'habitude, mais il y avait un regard curieux dans ses yeux tandis qu'ils suivaient chaque mouvement de Jon. Celui-ci avait l'impression très nette qu'il était jugé. Mais pour quoi ?

- Le roi Robert voudrait vous parler, Ser Jon, dit Ser Barristan. Je suis là pour vous escorter immédiatement dans son bureau.

De quoi le roi pourrait-il vouloir me parler ? Va-t-il me punir pour avoir demandé la clémence pour Myrcella et Tommen ? Sûrement pas, puisqu'il a publiquement promis à Cersei qu'il épargnerait les vies de ses enfants survivants.

- Puis-je avoir la permission de me changer d'abord ? Je ne suis pas en état de voir le roi comme ceci.

Jon désigna ses vêtements trempés de sueur.

-Je veux bien vous accorder cela, répondit Ser Barristan, et il suivit silencieusement Jon jusqu'à son appartement, où il enfila une tunique propre et son manteau gris bordé de fourrure blanche - le meilleur vêtement qu'il possédait.

Jon ceignit Fracas dans l'espoir d'avoir autant l'air d'un chevalier que possible. Le roi Robert accueillit Jon dans son bureau d'une voix tonnante, lui versant un plein gobelet de bière diluée dès l'entrée. Jon en prit une gorgée par politesse, déterminant de ne plus jamais laisser le roi le pousser à boire plus que de raison. Le roi ne perdit pas de temps en courtoisies inutiles et au lieu de cela allait droit au but :

- Je n'aime pas quand on me contredit ou qu'on me dit quoi faire. Appelle ça un effet secondaire de la royauté, ou peut-être que j'ai toujours été comme ça.

Alors c'est au sujet des enfants de Cersei après tout, réalisa Jon.

Le commentaire du roi lui rappela aussi les innombrables occasions où Stannis s'était plaint de ses frères.

Vous n'avez jamais apprécié d'écouter qui que ce soit, si on peut se fier à Stannis.

- J'étais en colère quand tu m'as pressé de montrer de la pitié pour les bâtards de Cersei. Tu m'as mis en pleine lumière, devant toute la putain de Cour !

Le roi Robert prit une longue goulée de son gobelet, tapotant une dague ornée de joyaux à son flanc.

- Je vous présente mes excuses, Votre... commença Jon, gardant les yeux baissés, mais le roi lui coupa la parole.

- Tu avais raison. Je ne sais pas si tu parlais par bon cœur ou après avoir bien réfléchi à ce moment, mais néanmoins, tu avais raison.

Jon releva brusquement les yeux.

- Un roi ne doit pas assassiner des enfants pour le crime d'avoir eu les mauvais parents. Que penserait le royaume de moi si j'avais laissé mes émotions m'échapper ? Je ne serais pas mieux qu'Aerys le Roi Fou - non, je serais pire que le Roi Fou. C'est vrai que je n'ai jamais versé de larmes sur les gosses Targaryen assassinés, mais Tywin Lannister est responsable de ces morts. C'est aussi vrai que j'ai envoyé des tueurs après Viserys et Daenerys Targaryen de nombreuses fois au fils des années, cependant…

Le roi le regarda et fronça les sourcils.

- Sept enfers, je ne t'ai pas fait venir ici pour parler de moralité. Je ne peux jamais ordonner mes pensées sur de tels sujets, au point que je finis par avoir l'air d'un idiot. Je ne sais pas faire la conversation, j'aime faire des choses tangibles. Mais n'essaye plus jamais de me manipuler comme ça, ou je pourrais être tenter de demander ta tête.

Jon ne savait pas vraiment quoi dire. Il ne connaissait pas assez bien le roi, et les choses qu'il savait étaient si contradictoires.

- Avec de la chance vous prendrez le temps de vous entraînez plus avec votre marteau de guerre.

Le roi Robert se mit à rire.

- Oui, j'ai bien besoin de le faire ! Avec plus de vigilance, du moins. J'ai dormi pendant toute une journée après cette bataille, et c'était plus une petite escarmouche. Je veux revenir à la condition que j'avais autrefois, et Cersei disparue, je me sens un homme neuf. La pourriture que les Lannister ont amené à la Cour va être tranchée, et je compte m'assurer qu'elle ne rependra pas racine pour moisir une fois de plus. En commençant par la Garde Royale.

- La Garde Royale ?

- Ser Jaime ne portant plus de manteau blanc, le meilleur ordre de chevalerie du royaume est à présent à court d'un membre. Renly a tenu tous ces foutus tournois dans l'espoir de trouver un chevalier qui en soit digne, mais les tournois ne disent rien sur la façon dont un homme se conduira lors d'une vraie bataille. Ils ne disent rien non plus de son caractère. Je veux me fier à mes épées-liges, leur faire confiance comme à des frères.

C'est moi qu'il regarde, réalisa Jon avec un certain choc.

- N'avez-vous pas emprisonné Ser Mandon Moore pour avoir fait sortir Joffrey de la Forteresse Rouge ?

- Lui ?

La question de Jon avait distrait le roi.

- Il a été emprisonné un temps, jusqu'à ce que Ser Barristan me convainque de lui pardonner tout juste comme lui avait été pardonné d'avoir combattu du côté du Roi Fou. Tout ce que l'homme a fait était d'obéir aux ordres de la reine mais n'empêche... Je ne lui ferai jamais confiance, bien qu'il m'ait par inadvertance débarrassé de Joffrey. Peu importe.

Le roi Robert fit une pause et passa la main dans ses cheveux noirs en bataille.

- Tu es déjà chevalier, aussi ce point est déjà réglé. J'ai demandé à Ser Barristan ce qu'il pense de toi, et la seule chose négative qu'il a eu à dire était que tu es un peu jeune.

- Un peu jeune pour quoi ?

- Je voudrais que tu sois membre de ma Garde Royale, bien sûr ! Toi et ton loup géant avez été inestimables pour moi, et je veux que vous soyez à mes côtés quand la prochaine guerre se présentera.

- Je...

Jon avait rêvé de devenir un chevalier de la Garde Royale quand il était petit garçon, bien sûr. Un bâtard ne pourrait jamais être le Seigneur de Winterfell, mais il pouvait s'élever pour devenir le Lord Commandant de la Garde Royale s'il prouvait sa valeur. Jon eut une vision fugitive de lui-même revenant à Winterfell, revêtu d'une armure blanche, avec un manteau blanc fixé sur ses épaules. Père serait fier de lui, certainement, et Robb lui mettrait une claque sur l'épaule pour le féliciter. Bran voudrait suivre son exemple tout autant que celui de Ser Aemon le Chevalier-Dragon et les autres membres célèbres de la Garde Royale. Même Dame Stark sourirait avec approbation, car jamais elle n'aurait plus à craindre qu'il volât l'héritage de ses enfants légitimes… Le roi n'avait pas fini.

- Oh, et je te légitimerai tant que j'y suis. Ferai de toi Ser Jon Stark. Ned ne devrait pas se plaindre, et je suis surpris qu'il ne m'ait pas demandé une telle faveur avant ! Peut-être a-t-il peur de fâcher sa femme.

Il haussa les épaules, souriant de nouveau.

- Qu'en dis-tu, Jon ?

Le souffle de Jon se bloqua dans sa gorge. Le roi et le roi seul avait le pouvoir d'effacer la tache de la bâtardise.

Plus jamais n'aurais-je à demeurer un Snow, et tout le royaume devra me voir comme un vrai fils d'Eddard Stark. Ser Jon Stark.

De simplement entendre ce nom donna envie à Jon de dire « Oui ! » au roi sur-le-champ. Le nom paraissait réel, sonnait bien. Mais alors que la main gauche de Jon s'égarait sur le pommeau blanc en forme de loup géant, les visions de tous les hauts faits glorieux qu'il avait encore à accomplir commencèrent soudain à s'évanouir alors qu'une image de Stannis fronçant les sourcils passait brusquement devant lui. Stannis fronçait toujours les sourcils, aussi cela ne fit pas tant réfléchir Jon que la déception qui était péniblement évidente dans son regard. Shireen apparut également, fixant le sol d'un air triste. Jon secoua la tête, tâchant de réfléchir à nouveau. Cette décision n'était pas aussi tranchée qu'il paraissait initialement. Il devrait se sentir honoré, sûrement. Honoré que le roi voulût un chevalier bâtard à ses côtés quand il chevaucherait de nouveau au combat – sans se soucier de la gloire réellement attachée à ladite bataille.

Le roi Robert veut que je sois un chevalier de la Garde Royale. Stannis veut... je n'ai jamais vraiment su ce qu'il voulait, sans parler de ce qu'il veut que je devienne. Et moi ? Qu'est-ce que je veux ?

- Tu refuses mon offre, Jon Snow ? dit le roi, sa voix plus tendue à présent.

- Non, dit vivement Jon.

C'était une place dans la Garde Royale que Robert offrait, et la Garde Royale ne se refusait pas à la légère.

- Votre proposition m'a pris de court, Votre Grâce. Puis-je avoir un peu de temps pour la considérer ?

- Comme tu veux, mais considère-la rapidement. Sache ceci, tout de même : tout ce que tu as à faire est de ployer le genou, déposer ton épée à mes pieds, et tu te relèveras en tant que Ser Jon Stark de la Garde Royale.

Le matin avait si bien commencé. Après avoir déjeuné de fruits frais d'automne, Stannis avait siégé à un Conseil Restreint hautement plaisant où Robert avait annoncé à tous que Stannis allait être formellement nommé Seigneur d'Accalmie et suzerain des Terres de l'Orage à la prochaine session publique de la Cour. Stannis s'était préparé à écrire ces bonnes nouvelles à sa famille sur Peyredragon, le dire à Jon et commencer les préparatifs de son déménagement. Mais alors, une fois que tous les autres membres eurent quitté la pièce, Robert avait mentionné nonchalamment qu'il allait demander à Ser Jon de devenir un membre de sa Garde Royale et offrir de le légitimer, le tout conclu d'un « Ned sera si fier ! »

Stannis avait immédiatement appelé Ser Rolland et Ser Andrew, et quitté le château pour inspecter la flotte royale. Il marcha le long des quais pendant la moitié de la journée, parlant aux capitaines, inspecteurs des marchandises et collecteurs des taxes d'amarrage. Puis il se dirigea vers le rivage, fermant les yeux et écoutant le fracas des vagues sur les rochers et le sable tout en sentant le sel de la mer. Quand Stannis rentra à la Forteresse Rouge, il gravit un escalier après l'autre, évita la salle du trône, le bois des dieux, les appartements du roi… tout endroit où il risquait de rencontrer Robert ou Jon ou les deux. Stannis serrait si fort les dents que sa mâchoire commençait à lui faire mal. Jon allait accepter l'offre de Robert. C'était inévitable. Pourquoi refuserait-il ? La Garde Royale était le meilleur et le plus célèbre ordre de chevalerie du royaume, et partout où il voyageait dans Westeros, un chevalier en blanc exigeait le plus haut respect. Et ce nom… Être un Stark au lieu d'un Snow devait être tout aussi tentant qu'un manteau blanc. Stannis savait que Jon le voulait, partager le nom du père auquel il ressemblait tant. Et autant Jon avait à peu près accepté son statut de bâtard, il le changerait probablement en un clin d'œil. Robert offrait à Jon plus que Ned Stark ne l'avait jamais fait – et plus que Stannis ne le pourrait jamais. Et ainsi Robert me bat de nouveau. Si Robert avait offert la même chose à Ser Andrew ou Ser Rolland, alors Stannis aurait été agacé, certainement. Les deux hommes étaient honnêtes, loyaux et avaient accompli leur devoir envers lui admirablement. Cependant, ils étaient indépendants et avaient le droit de prendre leurs propres décisions.

Mais pourquoi suis-je si gêné que Robert l'ait demandé à Jon ?

Stannis songea que c'était un miracle que ses dents ne fussent pas en train de se réduire en échardes à ce moment. Il n'avait pas compté à ce que Jon quittât son service si tôt, en tout cas.

Il n'est pas mon fils. Je sais qu'il ne l'est pas, et Selyse n'a jamais manqué une occasion de me le dire. Il a des cheveux brun sombre et des yeux gris, pas des cheveux noirs et des yeux bleus. Mais il m'écoute. Il ne prend aucun plaisir à tuer. Il est l'ami de ma fille.

Robert l'offensait, réalisa Stannis, tout comme il l'avait fait sa vie durant. D'abord en donnant Accalmie à Renly, puis en ruinant sa nuit de noces, en l'oubliant pour le poste de Main du Roi... Et ce n'étaient là que les points principaux. Stannis avait perdu le compte de toutes les fois où Robert avait ri à ses dépens dans leur jeune âge, les noms ridicules dont il l'accablait au sujet de Fière Aile et son incapacité à jamais battre Robert au combat. Les actions de Robert n'avaient pas beaucoup changé à présent qu'il était adulte, et il n'avait jamais accordé à Stannis le respect ou la reconnaissance qu'il avait mérités. Les récentes batailles contre les Lannister avaient amené un changement chez Robert, bien sûr, le conduisant à écouter et faire confiance à Stannis plus que jamais.

Mais c'étaient des occasions extraordinaires. Qui peuvent conduire les hommes à faire des choses extraordinaires, et qui sait si Robert se comportant comme il faut sera un changement permanent ? L'ironie de toute l'affaire est que Robert ne réalise probablement même pas qu'il m'offense, car ce n'est pas comme si Jon était ma possession, que l'on pourrait voler.

Les rois obtenaient toujours ce qu'ils voulaient, n'est-ce pas ? Ils obtenaient toujours ce qu'ils voulaient parce tout le monde avait trop peur pour leur refuser quoi que ce soit. Des chevaliers rivalisaient toujours pour un poste dans la Garde Royale, et l'un d'eux ne se libérait que rarement puisque ces hommes servaient pour la vie. Mais quelque chose ergotait au fond de l'esprit de Stannis : Lyanna Stark. Lyanna était tout ce que Robert avait jamais voulu, comme Stannis l'avait entendu directement de la bouche de son frère. Être roi n'était qu'une conséquence malheureuse d'avoir échoué à la récupérer, bien qu'il eût détruit le dragon maléfique qui l'avait enfermée dans une tour. Tout juste comme dans les chansons.

Mais la vie n'est jamais comme dans les chansons, n'est-ce pas ? Tout comme il n'y a aucun dieu pour nous sauver.

Et il y avait Ned Stark. Stark avait refusé de devenir la Main de Robert. Peu importait combien de lettres polies Stark envoyait à Robert, ou la noblesse de sa cause d'aider la Garde de Nuit. Robert avait été blessé par le seul frère qu'il avait jamais désiré, le seul frère qu'il avait jamais aimé. Et Jon Snow ressemblait et agissait exactement comme son père en surface, cheveux sombres et visage allongé complétés par une nature réservée et un désir de faire ce qui était bien, ce qui était honorable.

Robert veut récupérer son meilleur ami, alors il se rabat sur le fils.

Stannis était tenté de filer voir Robert et lui rappeler qu'en dépit de toutes les similitudes, Jon Snow n'était pas Ned Stark.

Jon ne couchera jamais avec une femme qui ne serait pas son épouse de peur d'engendrer un bâtard. Est-ce une surprise que Stark soit coupable de ce péché en particulier après être resté si longtemps en compagnie de Robert ?

- Maudit sois-tu, Ned Stark ! avait crié Robert encore et encore durant son dernier jour à Winterfell. Stannis n'avait pas oublié cela.

Oui, maudit soyez-vous, Ned Stark.

Tout revenait toujours au dévoué, honorable Seigneur de Winterfell en fin de compte. C'était à cause de Ned Stark que Stannis avait été rejeté par Robert. Ned Stark avait reçu tout le crédit d'avoir mis fin au siège d'Accalmie, Ned Stark avait été récompensé par la confiance sans condition de Robert et Ned Stark avait été le seul homme que Robert avait jamais tenté d'aimer comme un frère. Et à présent c'était à cause de Ned Stark que Robert allait joindre Ser Jon à sa Garde Royale. Stannis se demanda si Jon était assez futé pour saisir ce que Robert faisait. Stannis commença à gravir l'escalier en spirale menant à son bureau. Le soleil était en train de se coucher, et l'heure de son repas du soir approchait. Normalement, il aurait déjà requis que Jon le rejoignît, et le loup géant apparaîtrait pour se lover devant l'âtre. Stannis discuterait avec Jon de tout et de rien. Parfois pas un mot ne passait entre eux s'il n'y avait qui demandât d'être dit.

Robert a-t-il pris le temps de connaître Jon en-dehors du champ de bataille ? Connaît-il le garçon qu'il était et l'homme qu'il devient ?

Stannis aimait penser que lui et Jon s'entendaient bien au-delà de ce que le devoir exigeait d'eux par leurs rôles de seigneur et de chevalier. Ils avaient tous deux des tempéraments et des façons de penser similaires. Stannis croyait que Jon le voyait avec considération et en retour, Stannis admirait certaines qualités de Jon – même s'il renâclait à l'admettre. Jon était, sans faute, aimable avec ceux qui le méritaient. Tous les jeunes gens de son âge n'auraient pas lié amitié avec Shireen ou imploré leur roi d'épargner la vie d'innocents pour une raison qui n'avait rien de politique. Robert aurait-il ressenti du remords à avoir tuer un homme durant une bataille? Stannis avait le sentiment que Jon n'avait rien confié au roi au sujet du chevalier Lannister avec cette faveur au dauphin. Stannis laissa échapper un long soupir. Cersei et Jaime avaient reçu la justice qu'ils méritaient, mais au prix de la vie de Renly.

Maintenant j'ai le château que j'ai toujours voulu, mais au prix de Jon et de son...

Service ? Sa compagnie ? Son amitié ? Stannis ne savait comment le qualifier. Ce n'était pas comme si Jon allait partir pour toujours, il serait simplement toujours aux côtés de Robert, exécutant les ordres de Robert, parlant et souriant avec Robert au lieu de lui. Stannis souhaitait pouvoir conseiller Jon sur les avantages et les inconvénients d'être chevalier dans la Garde Royale.

S'il me demande, je lui répondrai, mais si non... C'est sa décision. C'est une décision d'homme, et Jon a prouvé qu'il n'est plus le gamin qui a franchi les portes de Winterfell il y a si longtemps.

Quand il arriva en haut de l'escalier, Stannis résolut de ne rien faire sauf respecter Jon s'il le voyait portant un manteau blanc.

Jon attendait Stannis dans son bureau, admirant la vue sur les quais de Port-Réal depuis les vastes fenêtres. Il avait essayé de trouver Stannis pendant toute la journée, en vain, mais cela valait probablement mieux. Jon avait beaucoup réfléchi, et il valait mieux qu'il le fît seul. Oh, Fantôme l'avait accompagné, bien sûr, mais Fantôme ne comptait pas. Fantôme faisait partie de lui d'une façon que Jon ne pouvait vraiment décrire.

Le fait que j'aie eu des rêves où j'étais un loup est un sujet pour un autre jour.

Jon se dirigea vers la table, ramassant une belle conque blanche et la faisant tourner entre ses doigts. Il y avait beaucoup d'autre coquillages sur le bureau, tous ramassés par Shireen pendant ses rares voyages à Port-Réal. Après tout ce que Jon avait traversé ce jour, il était étrangement calme. Il venait juste d'annoncer sa décision au roi Robert, concernant la Garde Royale, et à présent il devait le dire à Stannis.

Je ne regrette pas la décision que j'ai prise. C'est pour le mieux.

Jon pria les dieux que Stannis le vît de cette façon.

La porte de son bureau était grande ouverte, pourtant au lieu de franchir le seuil, Stannis décida de s'appuyer contre l'embrasure pendant un moment, les bras croisés. Jon portait toujours son manteau gris, Fracas pendue à sa ceinture tandis qu'il jouait d'un air absent avec les coquillages sur le bureau. Stannis étudia silencieusement son chevalier sans signaler sa présence, voulant retarder indéfiniment le moment où Jon lui dirait que Robert voulait le nommer dans la Garde Royale. Et qu'il avait accepté.

- A-t-on déjà pris tes mesures pour un manteau blanc ?

La voix de Stannis était plus âpre qu'il ne le pensait. Jon sursauta, lâchant presque le coquillage qu'il tenait. Il le reposa rapidement sur le bureau, tout en ayant l'air d'un gamin pris la main dans le sac. Jon rajusta son manteau, puis croisa résolument le regard de Stannis.

C'est maintenant qu'il va le dire.

- Pensez-vous que je veuille devenir membre de la Garde Royale ?

Bien sûr que oui, aurait répondu immédiatement Stannis, mais quelque chose dans la voix de Jon le fit réfléchir. Il connaissait déjà les raisons pour lesquelles Jon désirerait rejoindre la Garde Royale, avec enfin la possession du nom de Stark. Mais des raisons de refuser ? Le serment de servir pour la vie et de ne pas fonder de famille l'avait-il fait hésiter ? Il avait été prêt à tout abandonner pour rejoindre la Garde de Nuit à quatorze ans, alors cela n'avait guère de sens. Renâclait-il à servir Robert ? Stannis ne savait pas exactement ce que Jon pensait de Robert à part qu'il était le roi envers lequel il avait un devoir. Stannis s'était assez souvent plaint de Robert devant Jon, les reproches bâtis sur une vie à avoir été son frère, mais il n'avait jamais dit spécifiquement que Robert était mauvais ou maléfique comme Maegor le Cruel.

Jon a passé assez de temps avec Robert pour former sa propre opinion sur notre gracieux roi, aussi mes vues n'auraient pas dû l'influencer.

Peut-être Jon voulait-il rester à ses côtés sans se préoccuper qu'il fût à Peyredragon, Accalmie, ou la Forteresse Rouge ? Stannis refusa de s'appesantir sur cette idée, puisque personne ne l'avait jamais choisi de préférence à Robert. Stannis fronça les sourcils tandis que Jon continuait à le fixer. Le garçon avait clairement planifié cette question - voulait sans nul doute que Stannis la considérât sérieusement.

- Je ne sais pas.

La bouche de Jon tressaillit légèrement.

- Bonne réponse.

Stannis attendit que Jon s'expliquât, ce qu'il fit :

- La Garde Royale a été constituée de plus de héros que toutes les autres compagnies de chevaliers réunies. Réaliser mes propres hauts faits était l'une des premières choses auxquelles j'ai pensé quand le roi Robert m'a offert une place dans la Garde Royale, tout à fait comme lorsque mon oncle Benjen m'amusait de contes sur la Garde de Nuit. Mais alors je me suis rappelé ce que vous m'avez dît au sujet de l'héroïsme, sur le fait qu'il n'y a pas de vrais héros. La Garde Royale telle qu'elle est à présent n'est pas une compagnie de héros, et d'après ce que j'en ai vu, la moitié seulement d'entre eux a encore de l'honneur. J'ai l'impression que j'aurais découvert la même chose au sujet de la Garde de Nuit si j'étais allé sur le Mur.

L'honneur de la Garde Royale. Est-ce à cela qu'il pensait tout ce temps ?

- Penses-tu que la Garde Royale et la Garde de Nuit sont des causes perdues, alors ?

- Non, dit vivement Jon. C'est juste... - il se mordit la lèvre - je pourrais aider à rendre sa grandeur à la Garde Royale. Le roi Robert veut faire des changements maintenant que les Lannister ont quitté la Cour, et je crois qu'il recevrait bien tout idée ou conseil que je pourrais lui donner. Ser Barristan sert déjà au Conseil Restreint, ce qui veut dire que la Garde Royale joue un rôle dans le gouvernement du royaume en plus de protéger le roi.

Stannis s'étrangla presque devant l'idéalisme de Jon, et il omit de lui indiquer combien Ser Barristan en avait réellement dit durant les sessions du Conseil Restreint au fil des années. Non que le Lord Commandant fût incompétent, mais il n'avait pas joué un rôle aussi progressiste que Jon le pensait.

- Est-ce pourquoi tu as dit oui à Robert, alors ? Parce que tu crois pouvoir changer les choses pour le mieux ?

- Non.

- Alors pourquoi ?

Jon détourna finalement les yeux.

- Et si je conseillais au roi Robert de nommer Ser Loras Tyrell dans la Garde à ma place ? Dame Margaery apprécierait un si généreux cadeau de mariage, et Ser Loras ne coucherait jamais avec sa sœur comme Ser Jaime.

- Oh ?

Jon a-t-il entendu les rumeurs au sujet de Renly et Ser Loras ?

- Ser Loras et Dame Margaery ont tous deux des cheveux bruns, et il serait peu probable qu'un enfant à cheveux noirs naisse de leur union et soit présenté comme un vrai Baratheon, dit Jon comme si c'était la chose la plus évidente du monde.

Stannis laissa en échapper un rire sec en dépit de lui-même.

Donc il ne sait vraiment rien au sujet de ces rumeurs et de la vérité qu'elles recouvrent.

Stannis s'écarta de la porte, les bras toujours croisés. Il se dirigea lentement vers Jon, ses bottes ne faisant aucun bruit sur le tapis d'un bleu profond qui s'étalait dans toute la pièce.

- Tu n'as toujours pas répondu à ma question, Jon.

Stannis s'arrêta quand il fut assez près pour toucher le jeune homme qu'il avait adoubé. Le loup géant se matérialisa de nulle part, titillant la hanche de son maître comme si lui aussi tentait de pousser Jon à répondre à la question de Stannis.

- Je n'ai pas dit oui.

- Tu...

Les yeux de Stannis s'arrondirent. Toute la journée il s'était préparé à entendre le contraire, tout en maudissant Robert d'être... eh bien, Robert. Ce refus était totalement inattendu, et Stannis découvrit qu'il n'avait rien de plus intelligent à dire que :

- Pourquoi ?

- Le roi veut que je sois mon père, alors que vous voulez que je sois ma propre personne.

Une légère rougeur escalada le visage de Jon.

- C'est le cœur du sujet, en tout cas.

Avant que Stannis ne pût décortiquer les implications de cette affirmation, il demanda aussitôt :

- M'accompagneras-tu à Accalmie ? Et tu continueras de me servir là-bas ?

- Oui.

- Tu n'as pas besoin de temps pour considérer mon offre ?

Jon secoua la tête.

- Je crois que je suis destiné à servir les Baratheon pour le moment, mais le roi Robert n'est pas le seul cerf du royaume. Je vous ai juré loyauté et prêté serment en tant que chevalier, et cela paraîtrait malséant d'aller contre cela.

- Les vœux de chevalerie ne sont pas comme ceux de la Garde de Nuit, fit remarquer Stannis. Tu ne seras pas raccourci d'une tête pour changer d'allégeance entre deux seigneurs.

- Je sais... mais je sens que j'aurai plus l'occasion de grandir en tant que chevalier - et en tant qu'homme - en continuant à vous servir. Le roi Robert sait combattre et inspirer ses soldats, mais il ne sait pas diriger. Vous si, par contre, et j'ai toujours apprécié apprendre de vous. Vous passerez assez de temps à Port-Réal à cause de votre siège au Conseil Restreint pour que j'en adi soupé de la capitale et que je sache ce que gouverner le royaume veut vraiment dire. Aussi, autant j'admire mon père, je ne veux pas me sentir poussé à devenir exactement comme lui. Lord Eddard Stark a fait quelques choix qu'il aurait dû éviter, des choix que le roi ne considère pas mal.

Jon vient juste de me choisir plutôt que Robert.

Tout un mélange d'émotions envahit Stannis. La surprise et le choc se trouvaient parmi elles, car tout le monde avait toujours été attiré par la force de Robert, son charisme et son statut. Mais Jon semblait estimer les qualités de Stannis plus que celles de Robert, ou du moins penser que Stannis avait plus à lui offrir que le souverain de Westeros et des Sept Couronnes. Stannis se sentait… touché. Mais il y avait toujours une chose qu'il ne parvenait pas à croire…

- J'ai oublié ! s'exclama Jon. Je ne vous ai pas encore félicité pour avoir été nommé Seigneur d'Accalmie !

Stannis balaya ces mots, bien qu'entendre son nouveau titre lui donnât envie de sourire comme un fou.

- Robert t'a offert un nom.

- Vous m'avez déjà donné un nom, mon seigneur - un qui était bien plus difficile à obtenir. J'en suis satisfait.

Si un autre homme avait dit cela, Stannis ne l'aurait pas cru. Mais Ser Jon lui souriait, un sourire si plein de sincérité que Stannis ne doutait pas d'entendre la vérité.


Notes:

Jon était, sans faute, aimable avec ceux qui le méritaient. Jon est une personne très aimable, une caractéristique qui est souvent négligée chez lui. Depuis Sam jusqu'aux sauvages éreintés, Jon a la capacité de ressentir de l'empathie envers les autres. Mon moment préféré à ce sujet dans le canon est lorsque Jon dit franchement à dans Une Tempête d'Epées qu'il devrait laisser Mance Rayder voir son fils nouveau-né car ce serait une « gentillesse ». Stannis n'est pas une personne « gentille », mais jusqu'à un certain point il semble apprécier cette qualité chez les autres – comme avec Davos, qui est également une personne très aimable avec un solide sens de l'empathie.