La nuit était à la fête dans les rues achalandées de Venise. Pétards, feux d'artifice, paillettes. Les habitants portaient leurs costumes les plus flamboyants, les badauds et les amuseurs publics dansaient au travers de la foule enchantée. La cité flottante se déclinait dans la palette des couleurs les plus criardes.
Masque au visage, Ezio déambulait sans but précis, cherchant l'attroupement des voleurs qui festoyaient quelque part dans le secteur.
Il était persuadé d'avoir fait le bon choix en entraînant Mireio dans leur guilde, même si ça ne se fera pas sans difficulté. Rosa et elle se détesteront, il l'avait déjà prévu. Mais il y a de cela chez Rosa qu'elle était loyale à Antonio, et se fiera aveuglément au jugement de ce dernier.
Et puis, Ezio devait se l'avouer, ça l'amusait de voir Mireio dans une telle situation. Il se rappela avec plaisir toute la manifestation de sa panique lorsqu'il avait suggéré qu'elle devienne elle-même une voleuse. Ça lui fera le plus grand bien de redescendre sur terre, et de côtoyer de vraies personnes au lieu de la petite bourgeoisie, des dignitaires et des artistes. Et puis, cela permettra à l'assassin de toujours avoir un oeil sur elle et de la savoir en sécurité, sans qu'elle le gêne dans ses déplacements. Il avait déjà prévu faire prochainement un court voyage à Montereggioni pour y voir son oncle. Il aurait été hors de question de traîner la Française avec lui. Ezio avait confiance en Mireio, mais ressentait quand même le besoin de garder un peu de secrets autour de lui. Après tout, il ne savait toujours pas à quoi s'en tenir. Qu'elle rencontre toute sa famille dans la province toscane, et qu'elle découvre le mur où Mario accrochait toutes les pages de codex… Non, Ezio préférait éviter qu'elle en sache davantage. Il ne fallait pas qu'elle apprenne quoi que ce soit sur les anciens parchemins de son ancêtre.
Il se demandait si elle allait être avec les voleurs, ce soir. Il y avait fort à parier qu'elle leur faussera compagnie, et qu'elle ruminera sur son pauvre sort, seule dans sa chambre, toute la soirée.
Ezio sympathisait presque avec Rodrigo Borgia sur ce point, elle était vraiment impossible. Comment pouvait-on être aussi insupportable, et tout à la fois envoûtante? Elle jouait au jeu de la petite bête sauvage indomptable et inaccessible, mais Ezio en avait déjà vu d'autres. Il n'en avait pas terminé avec elle.
Au moment de traverser un pont, Ezio tomba nez à nez avec Leonardo.
_ Ah! Ezio! J'ai bien failli ne pas te reconnaître avec ce masque! Alors, comment va Mireio?
_ La guilde des voleurs s'occupe d'elle, à présent. Tu n'as pas à t'inquiéter, Leonardo, elle est entre bonnes mains. Je veille sur elle.
_ Je suis soulagé de l'entendre, Ezio! Je me demande comment tu as pu faire pour la convaincre!
_ J'ai su me faire persuasif, souria-t-il.
_ Bon, je te fais confiance dans tes méthodes… répondit-il sur le même ton. « Puisque je te parle en ce moment, tu ne devineras jamais qui je viens de croiser sur la place publique!
Ezio leva un sourcil, intrigué.
_ Cristina Vespucci, elle est à Venise. Je crois qu'elle et toi vous vous connaissiez à Florence, non?
_ Cristina…?
La seule mention de son nom éveilla en lui une douloureuse sensation. Cristina était là…
_ Hé bien, elle est avec son mari, mais je suis certain que ça lui ferait plaisir de te revoir!
_ Probablement... Après tout, c'est Carnivale! s'exclama Ezio non sans forcer un peu la joie dans le ton de sa voix.
Ezio laissa l'artiste à ce moment, et fraya son chemin jusqu'à l'endroit qu'il lui avait indiqué. Oui, il la reconnut tout de suite, même au loin. Son coeur s'emballa. Il savait pourtant très bien qu'il ne devrait pas aller à sa rencontre. Cela faisait plusieurs années qu'ils ne s'étaient revus, et c'était lors de cette même occasion qu'elle lui avait annoncé qu'elle allait se marier avec un autre homme. Ezio en avait été tellement déstabilisé… La seule chose qu'il avait su faire, c'était de s'assurer que cet homme, Manfredo Soderini, saurait bien s'occuper d'elle en le menaçant du haut d'un quai à Florence.
C'était sans réfléchir qu'Ezio trouva le moyen d'attirer Cristina vers lui, en glissant un mot dans sa poche.
« Rejoins-moi dans la ruelle, mi amor. »
Il attendit un instant à l'ombre d'une bâtisse, et Cristina se pointa, toute curieuse et émoustillée.
_ Manfredo! À quoi rime tout ce mystère!
Incroyable. Elle le prenait pour son mari, son visage caché par le masque.
Il la fit virevolter, prit ses deux mains et dansa avec elle. Elle était aussi magnifique que dans ses souvenirs, avec ses sombres cheveux, et ses grands yeux noisette si profonds, qu'on pouvait s'y perdre.
_ Mon amour! Tu es si romantique!
Ezio l'embrassa à ce moment. Il l'agrippa dans une tendre étreinte, et savoura le plus sucré des baisers. Toute sa jeunesse remonta d'un seul coup à sa mémoire. Toutes ces nuits à imaginer les plus fous des projets avec elle, les fêtes, les voyages… Ezio se délectait de chacun de ces instants qui lui revenaient, de cette vie qui lui avait été volée ce matin où on avait pendu son père et ses deux frères. Tous ses rêves de jeune garçon s'étaient effondrés en même temps qu'il enfilait son habit d'assassin pour la première fois. Il y avait dans la douceur de la salive de Cristina tout ce qu'il aurait pu être, et ne sera jamais.
Il fallut peu de temps avant que celle-ci ne découvre la tromperie. Elle se retira immédiatement de l'étreinte, choquée.
_ Ezio? Non!
_ Cristina, s'il te plaît…
_ Ezio! Ça fait huit ans que je ne t'ai pas vu… La dernière fois, c'était encore en m'embrassant dans une ruelle! Et après, tu t'es sauvé, tu m'as abandonnée!
_ J'ai fait ce qui était le mieux pour toi.
_ C'est toi que j'aimais, Ezio! On aurait pu avoir notre deuxième chance, mais tu as tout gâché! Va-t'en! Je ne veux plus jamais te revoir! Tu m'as compris? Plus jamais!
Elle lui tourna le dos dans une telle furie qu'il su que ça ne servirait à rien de vouloir la suivre. Dévasté, il se laissa choir au sol, appuyé contre le mur. Il passa sa main sur son visage crispé. Est-ce qu'il aurait réellement pu avoir une deuxième chance avec Cristina? Vraiment? Mais comment? Il venait de la perdre pour toujours, cette fois-ci.
Il cogna le sol de son poing, ne sachant plus comment gérer toute la colère et le dégoût envers lui-même qu'il ressentait en ce moment. Il n'aurait jamais dû la revoir. C'était trop difficile.
Il retira son stupide masque et se redressa, avant que ses yeux ne finirent par s'embuer.
XXXX
Mireio se mêla à une foule qui dansait au rythme d'un groupe de troubadours. Vin et sucreries fusaient de toute part alors que des airs de Tsiganes emplissaient la nuit.
Elle avait rapidement faussé compagnie à la petite troupe de voleurs. À vrai dire, elle ne les avait même pas suivis, prétextant qu'elle était épuisée, et qu'elle souhaitait dormir. Il n'avait fallu qu'un instant pour qu'elle se mette à visiter la bâtisse pratiquement abandonnée de ses occupants. En fouillant dans un débarras, elle s'était approprié une chemise d'homme, et un large jupon. C'est ainsi vêtue qu'elle s'immisçât à la population. Ce soir, elle voulait faire la fête. Seule.
Ce ne serait sûrement pas Rosa qui arrêterait Mireio. Avait-elle vraiment pensé lui faire peur avec ses grossières menaces? La jeune femme n'allait pas s'empêcher de faire ce qu'il lui plaît, oh que non!
La nuit lui appartenait. Seul et dernier moment de liberté qui saurait faire le pont entre son ancienne existence et la prochaine. Ce soir, elle était Mireio, l'artiste, la sauvage, la gitane, l'insurmontable. Tout ce qu'elle aurait voulu être. Elle faisait le deuil de cette lubie, alors que demain elle ne serait rien d'autre qu'une petite voleuse, une moins que rien. Mireio s'était faite à l'idée qu'elle allait devoir jouer le jeu. Elle ferait ce qu'Ezio avait demandé d'elle, elle deviendrait une détrousseuse. Elle devra se cacher de son destin, Dieu seul sait pendant combien de temps. Borgia et tous ses complices véreux pourraient bien aller se faire voir pour le moment. Qu'ils essaient de l'envoyer à Rome!
Si seulement la fatalité ne l'avait pas frappée, si elle n'était pas née Sinclair, elle aurait été une artiste, une intellectuelle, une très grande femme, qui ne doit rien aux hommes. Oh oui! Seule et unique maîtresse de sa destinée. Elle se serait frayé un chemin dans cet univers peuplé de vicieux misogynes.
_ Bella!
C'était Francesco, l'un des élèves de Leonardo. Un bel homme châtain, au visage délicat. Il avait grandit dans une famille bourgeoise de Venise, et se passionnait pour le dessin, tout comme elle. Ils s'étaient rencontrés alors qu'elle n'était qu'une poseuse qui ne connaissait pas un traître mot en italien.
_ Mi amore! Tu es magnifique! s'exclama-t-il en l'entraînant dans un pas de danse. « Qu'est-ce qui se passe, Mireio? Leonardo a dit que nous te verrons moins souvent.
_ Oh! Mais rien du tout! Ne t'inquiètes pas, Francesco. Je vais être occupée ailleurs pour un moment.
_ Je te préviens, tu ferais mieux de ne pas trop t'éloigner de nous. Où est-ce que tu vas?
Ils continuèrent à danser en même temps qu'ils discutaient. Le vin commençait à donner des vertiges à Mireio, et Francesco se voulait de plus en plus intime.
_ Tu sais que je t'ai toujours beaucoup apprécié, souffla-t-il en passant le bout de ses doigts sur son épaule nue.
_ Oh, vraiment? À quel point, dis-moi?
Mireio remarqua la présence de Ezio derrière Francesco. Il venait d'arriver sur les lieux, l'air un peu hagard, pas tout à fait présent. Elle ne voulait pas lui parler. Elle fit mine de ne pas l'avoir aperçu, et tenta de s'éloigner avant que ce ne soit lui qui la voit, seule et sans protection.
Ezio se tenait à l'embouchure des rues qui donnait sur la petite place publique. Il essayait en vain de repousser toutes ses pensées qui convergeaient sans arrêt vers Cristina. Il fallait qu'il se concentre sur autre chose. Les lieux étaient bruyants, lumineux et colorés. Il croisa ses deux bras, et observa la foule qui dansait au travers des kiosques et des musiciens. Il était probablement la seule personne à Venise ce soir qui ne voulait pas s'amuser. Et puis qu'est-ce qu'il faisait là, de toute façon? Il n'avait aucun intérêt à assister à la fête.
Il se préparait à quitter les lieux, lorsqu'il tomba sur Mireio, à quelques pieds de lui, qui illuminait à elle seule tous les environs, comme une luciole dans la nuit. Son corps se mouvait avec grâce et pure joie au sein d'une foule qui n'avait d'yeux que pour elle. Son rire cristallin aspergeait toute la tristesse du monde. Ezio reconnut immédiatement à ses côtés l'un des étudiants de Leonardo qu'il avait croisé la veille dans l'atelier.
Il ne le lâchait pas des yeux, alors qu'il dansait tout près d'elle, sa main passant outrageusement sur les hanches de la jeune femme. Il se pencha à son oreille, où il y chuchota quelque chose qui la fit rire.
Il perdit alors ses moyens, et se précipita vers eux. Il la prit fermement par le bras, et la tira en dehors de l'espace public.
_ Eh, qu'est-ce qui ne va pas avec toi, stronzo! gueula le noble.
_ Ezio! Lâche-moi! Tu me fais mal!
Francesco les talonna un moment, mais Ezio se tourna vers lui, le regard mauvais. Il ne lui fallut qu'un mouvement de cape, qui laissait apercevoir son ceinturon lourd d'armes, pour l'inciter à reculer.
_ Va te faire voir ailleurs, compris?
Maintenant à l'écart, Ezio secoua Mireio.
_ Qu'est-ce qui te prend? Est-ce que tu t'es vue? Tout Venise savait que tu faisais la fête ce soir! Comment veux-tu que je te protège si tu fais la bouffonne en public?
Mireio le dévisagea, surprise de le voir autant réagir. Il continua de l'entraîner plus loin, jusqu'à une petite cour intérieure, avant d'attirer l'attention sur eux. Elle se mit alors à rire.
_ Ezio Auditore! Tu es jaloux! Jaloux!
_ Je ne suis pas jaloux! hurla-t-il. J'ai promis de veiller sur toi, Mireio, voilà ce qu'il y a!
_ Tu ne veux pas me protéger, tu me veux pour toi tout seul! répliqua-t-elle avec animosité, se souvenant de tout ce que Rosa lui avait dit.
Comment pouvait-il lui expliquer ce qui lui arrivait? Comment lui dire toute la colère et le désespoir qu'il vivait en ce moment, alors qu'il venait de perdre la femme qu'il aimait depuis si longtemps? Et comment lui dire à elle qu'elle avait ce pouvoir de le rendre fou? Il était complètement désorienté.
Elle comprit sa détresse d'un seul regard, et le laissa l'embrasser. Ils s'enlacèrent longuement dans un baiser à la fois tendre et agressif.
_ Je ne peux pas, Ezio.
_ Alors pourquoi ne me repousses-tu pas?
Ils continuèrent de se caresser, leurs deux langues s'unissant dans un entrelacement de salive. Qu'est-ce que ça pouvait signifier? Mireio avait senti une tristesse et une mélancolie chez Ezio. Il s'était passé quelque chose depuis tout à l'heure. Elle aurait souhaité lui demander, mais se ravisa. Elle ne voulait pas savoir. Si elle tenait tant à garder ses propres secrets, elle ne voyait pas pourquoi celui-ci ne pouvait pas en faire autrement.
Mireio recula le visage d'Ezio de ses deux mains, le regardant droit dans les yeux, longuement.
_ Tu vas me causer des tas de problèmes, je le sens, lui dit-elle.
Elle le voyait à peine, sous l'ombre de son imposante et lourde capuche, calée sur sa tête. Mais elle ne pouvait pas se tromper, c'était bien un sourire qu'elle aperçut lorsqu'il se pencha de nouveau sur elle.
