9.
Le petit cortège donnait plutôt à sourire, d'un autre âge : une dizaine de personnes enveloppées dans des mantes couleur nuit, claudiquant à l'aveuglette car la faible lueur de la lampe en papier au bout de leur bâton n'éclairait quasiment rien.
En revanche, qu'il se déplace dans un cimetière était incongru, sinistre même, mais sans demeurer vraiment angoissant au demeurant, plus folklorique qu'autre chose.
Ledit cimetière était par ailleurs à l'abandon, les tombes ouvertes vidées depuis longtemps et pour celles qui ne l'étaient pas, les dalles étaient demeurées hermétiques jusqu'à ce que les travaux d'assainissement reprennent.
Le groupe poursuivit son trottinement jusqu'à des caveaux disposés en rosace, s'y sépara, chacun prenant place devant l'un d'eux en agitant le bâton de haut en bas tout en émettant de petits gloussements, ce qui générait une relative cacophonie.
Après quelques minutes, retrouvant un semblant de coordination, ils s'interrompirent, demeurant alors strictement immobiles.
Ils martelèrent le sol de leurs bâtons, avant de, chacun à leur tour, réciter une sorte de petit poème en un langage fait d'onomatopées, saccadées, entrecoupées de moments de silence ou de petits halètements légèrement biscornus.
Enfin, en un geste lent et théâtral, ils firent se toucher leurs lanternes de bois qui s'enflammèrent.
Et ce fut dans l'obscurité la plus complète, trébuchant à plus d'une reprise, que la bande quitta le cimetière.
Les mantes envoyées en l'air, elles révélèrent des visages jeunes, des chevelures ébouriffées et la pièce s'emplit des rires des dix amis.
- On l'a fait, on a rempli le pari !
- Et j'ai tout filmé, on pourra le prouver à la bande des Spectres et à celle des Farfadets !
- Quelle importance, c'est nous, la bande des Ténèbres les meilleurs !
Les bouteilles de bière décapsulées, ils trinquèrent joyeusement, buvant au goulot tout en piochant dans d'énormes bols de biscuits salés.
Et la bonne humeur régna entre les amis de longue date – passionnés comme tous leurs contacts adorant le petit monde surnaturel, jusque tard dans la nuit.
- Misère, il va nous tuer quand il saura pour sa base de données…
- Qui va tuer qui ? jeta une voix glaciale.
- Aldie…
- Ne touchez plus à rien ! siffla Aldéran en écartant ses Subordonnés qui étaient rassemblés dans la centrale de Communications de Jelka Ourosse, son téléphone déjà à la main.
- Désolés, fit Soreyn au nom de tous. On a tâché de rattraper le coup, mais nous nous sommes retrouvés face à des bugs à répétition… Les Informaticiens cherchent la solution depuis un bon moment déjà.
- Dégagez ! répéta le grand rouquin balafré. Même toi, Jelka, enlève tes longs ongles vernis des claviers, je te prie !
- Mais, Aldie, je crains qu'il n'y ait pas grand-chose à faire, j'ai déjà tout tenté, et je suis imbattable ! Il va falloir récupérer la version sauvegardée d'hier, et donc on va perdre toutes les données de la nuit…
- Je refuse de perdre quoi que ce soit ! Toshy, tu es connecté : back-up intégral !
- Aldéran, il est sept heures du matin, ton copain ne peut déjà être debout et réveillé ? !
- Tosh est d'aplomb vingt-quatre heures sur vingt-quatre !
Et tous les écrans s'éteignirent, avant de se rallumer, de clignoter à tout va alors que les fenêtres se succédaient à vitesse vertigineuse.
- Laissez-le faire, il en a pour quelques minutes, intima Aldéran en quittant la centrale pour gagner son bureau.
« Une alerte de grand matin, la journée commence bien !… Enfin, au moins celle-là, elle ne nous aura pas fait sortir du Bureau mais plutôt tous y rappliquer ! ».
A la pause déjeuner, Aldéran avait quitté l'AL-99 pour rejoindre Ayvanère à la cafétéria de la Bibliothèque ou Eryna, sa sœur cadette, exposait ses dernières toiles.
- Et où est l'artiste ? gloussa-t-il.
- Comme toutes les célébrités, elle a fait le vernissage, puis après réussi à te fourguer une œuvre, elle est partie en voyage avec sa petite famille. Le commissaire de l'exposition se charge très bien de la supervision des visiteurs. Alors, ta base de données ?
- Toshiro me l'a restaurée en un clin d'œil, enfin presque. Ca lui a pris une bonne demi-heure finalement, mais il me l'a restaurée sans qu'un seul encodage ne soit perdu.
- Heureusement qu'il t'a organisé tout ces processus de sauvegarde.
- Oui, je lui ai exactement détaillé tout ce qu'il me fallait car je ne fais aucune confiance aux services informatiques des Polices, il y a des précédents de pertes totales, sans compter les pirates… Toshiro n'est pas infaillible, mais c'est le meilleur pare-feu qui existe ! Et puis, pour avoir parfois été le pirate des services internes des Polices, il était le plus qualifié pour savoir comment m'organiser mon montage !
- Tu es un petit roué, mon rouquin.
- Prudent, rectifia Aldéran avec un sourire. Je ne peux pas me permettre de perdre ma base de travail. Et si ce n'était que la mienne, mais ce sont toutes les Divisions Sectorielles qui sont gérées par cette unique base de données.
- Je sais que tu as fait au mieux, sourit-elle.
- Alors, ce soir, c'est toujours fixé : soirée ciné ?
- Oui, ça faisait longtemps et ça commençait à me manquer. D'ici là, je sens que je vais me lâcher à faire les boutiques !
- Et moi, je dois retourner au Bureau. A ce soir, ma caille.
Avec un petit cri, Ayvanère se jeta dans les bras de son époux et s'y blottit.
Il eut pour sa part un léger gloussement, ce qui ne l'empêcha nullement de la serrer contre lui.
Et soudain décidée à ne plus regarder l'écran, Ayvanère se contenta de suivre le film à l'ouïe.
Après le film et après avoir dîné dehors, Aldéran et Ayvanère étaient rentrés chez eux.
- Encore heureux que nous n'avions pas mangé, avant !
- Parle pour toi, rectifia le grand rouquin balafré en rapportant la théière dans le salon. Moi, j'ai adoré ce film !
- Oui, mais toi, il n'y a absolument rien qui t'effraie !
- Je n'irais pas jusque là, loin de là d'ailleurs. Mais c'est une fiction, rudement bien fichue, j'en conviens. Tout est trucages !
- Ils étaient trop bien faits ! protesta encore Ayvanère.
Son mari ne put s'empêcher de rire.
- Ayvi, tu planches sur les profils de véritables tarés, des bouchers en puissance, le plus souvent avec des photos jointes ! Alors comment un film avec des créatures de la nuit peut-il bien t'impressionner ? s'étonna-t-il ensuite sincèrement.
- Parce que ces créatures, du film, ont une fâcheuse tendance à pouvoir être réelles, il y a bien assez de légendes galactopolaines à leur sujet, toutes civilisations confondues ! D'ailleurs, je n'ai pas à te le rappeler vu que tu as un ami vampire !
- Odhel Morvisk n'est justement plus un vampire ! Son traitement lui permet de vivre, presque normalement. Et avec Thyèze Hul, ils arrivent à avoir leur existence de couple.
- Franchement, je ne les envie pas… Et ils n'ont quand même jamais osés avoir d'enfant.
Aldéran secoua négativement la tête.
- Ils n'avaient pas le choix, corrigea-t-il encore. Le traitement d'Odhel l'a rendu stérile, comme un véritable vampire…
- Je constate que tu es toujours en contact avec eux. Ils vont bien ?
- Aux dernières nouvelles, oui.
Treize jours après que la petite bande des Ténèbres eut effectué sa virée au cimetière, une brume rougeâtre était apparue au ras du sol, s'était diffusée sur toute la surface du site, avant de s'infiltrer dans le sol.
Imperceptiblement, certaines dalles avaient alors commencé à bouger.
