Coucou à tous!
J'espère que tout le monde va bien! Les choses se corsent davantage! Quelques petites précisions:
"Erlkönig" veut dire "Roi des Aulnes". C'est un poème de Goethe qui raconte l'histoire d'un cavalier transportant son enfant au travers d'une forêt poursuivi par le Roi des Aulnes qui est une figure maléfique hantant les bois à la recherche d'enfants. Pour je ne sais quelle raison, ça m'a fait penser à un oiseau à l'aspect sinistre qui pourrait sévir à Meridian.
Le personnage de Mme de Noailles mérite deux informations. D'une part, c'est un personnage historique car elle était la Dame d'honneur de la reine Marie-Antoinette qui la surnommait "Mme Étiquette". D'autre part, son aspect bestial m'a été très fortement inspiré par celui des Wendigos dans Until Dawn (allez voir si vous n'avez pas trop "peur", ce genre de trucs me fait toujours flipper grave!). Pauvre Milly!
J'ai aussi toujours pensé qu'Heatherfield se situait en Italie (notamment parce que la BD est d'origine italienne). Dès lors, j'ai donné des noms italiens aux personnages secondaires qui pourraient intervenir ("Alescio"est l'italien d'"Alexis").
Le terme de "Reichsfreiherr" veut dire "baron" en allemand. Oui, littéralement, le personnage s'appelle "le baron Baron". À ma décharge, je trouvais que "Reichsfreiherr" sonne super bien comme nom de famille glaçant. Toute façon, tous les mots allemands ont la classe puissance mille. Autant, je trouve qu'ils ont rarement une consonance douce, autant je trouve qu'ils font souvent très badass! (Rien que le titre "Kaiser"! Tu sens la puissance qui se dégage du [k]!)
Le titre de ce chapitre provient de Faust écrit par Goethe (oui, la langue allemande m'a beaucoup inspirée ces derniers temps). C'est le nom que prend le Diable lorsqu'il passe son pacte avec le docteur. Ah, Méphistophélès!
Enfin, je voulais adresser un petit message à mes lecteurs étrangers (qui sont assez nombreux d'après les statistiques). Déjà, je vous remercie de l'honneur que vous me faites en lisant cette fanfic qui est écrite en français. Je pense que beaucoup d'entre vous utilisent google traduction (ou d'autres sites) et dès lors, si vous avez besoin d'éclaircissement sur une phrase que vous ne comprenez pas, laissez moi un message privé et je vous l'expliquerai (en anglais, par contre).
Le soleil d'hiver inondait la grande chambre, ne dérangeant cependant pas le sommeil de l'aristocrate qui dormait, protégée par les courtines pourpres de son lit à baldaquin. Lorsqu'elle ouvrit finalement un œil, la brune préféra demeurer ainsi allongée dans ses oreillers de soie, de dentelles, dans ses édredons de plumes d'oie, dans ses draps et couvertures brodées de fils d'or. Elle finit cependant par se relever légèrement, se hissa au bord du châlit, parvint à passer son bras au travers des lourds rideaux de velours pourpre et saisit la petite clochette pour appeler ses domestiques. Aussitôt – ou presque – une jeune servante blonde entra dans la pièce avec un immense plateau d'or entre les mains, fit une révérence impeccable devant la noble et posa ledit plateau sur la couche, tout près de l'aristocrate. Alors que celle-ci attrapa quelques fraises de Meridian tout droit sorties de la serre royale et les goba, la servante écarta les rideaux des fenêtres et les ouvrit pour aérer la pièce.
Miranda demeura assise dans son lit moelleux, savourant les fruits frais, les tartines de miel chaud et de marmelade, les deux ou trois madeleines confites ainsi que la boisson chaude servie dans une tasse de porcelaine absolument ravissante.
Presque aussitôt, une nouvelle domestique entra dans la chambre et attendit, aux côtés de la blonde que l'aristocrate finît son repas. Lorsque cela fut enfin fait, elle décida de se lever et quitta son lit afin qu'une de celles-ci le fît alors que l'autre fermât les fenêtres – préservant Miranda du froid.
Elle passa ensuite dans une autre pièce, bien plus petite, où un grand paravent de bois taillé était posé afin de la dissimuler des regards éventuels alors que les servantes lui retiraient sa chemise de coton blanc pour en lui en passer une nouvelle, plus longue et ample. Vint ensuite un petit caleçon de coton blanc brodé qu'elle enfila ainsi qu'un corset sombre qu'on lui cintra à la taille pour soutenir sa poitrine avant de lui passer une lourde robe de velours rouge bordeaux richement brodée avec des fils d'or. La servante attacha alors le dos de la robe avec un magnifique lacet doré en faisant bien attention de ne surtout pas laisser un espace entre deux nœuds. L'autre domestique s'agenouilla devant la noble, lui prit délicatement les pieds un par un pour les enfermer dans une paire de chaussures finement travaillée avec une belle boucle polie.
Ensuite, une des deux soubrettes attrapa une brosse en écailles alors que l'autre alla chercher une belle barrette dorée afin de la coiffer. Une bonne demi-heure plus tard, après quelques soins apportés au visage, après quelques poudres et pigment pour colorer ses lèvres, Miranda était enfin prête, s'admirant dans un grand miroir. Qu'elle aimait s'admirer, se voir ainsi vêtue. Elle qui n'avait rien eu à la naissance, avait finalement tout obtenu. Elle que la vie avait essayé d'écraser alors même qu'elle n'était encore qu'une enfant, aujourd'hui, elle était au sommet. Que pouvait-elle avoir de plus ? Elle était duchesse, un des rangs réservés aux plus puissantes Bêtes du royaume, elle était en couple avec le Maire du Palais du Prince, elle attendait un enfant qui serait lui aussi une Bête puissante. Plus rien ne pouvait la frapper !
Miranda eut un sourire satisfait.
O.O.O.O
Le Lord marchait aux côtés de son seigneur dans les allées sombres de son château, le vent froid lui pinçant les joues, lui rappelant que la saison froide approchait. Il siffla, faisant sortir secrètement sa langue fourchue, signe qu'il appréciait ce moment hostile aux frêles humains. Sa main tapota doucement ses longues manches de velours bleu pâle avant de les rabattre bien convenablement sur sa belle robe vert foncé. Sa prunelle grise se posa sur un des lourds saules pleureurs sombres aux branches inquiétantes qui composaient une des principales allées. Il fit quelques pas dans sa direction puis, tout en se gardant bien de ne pas trop s'aventurer, admira l'oiseau qui venait de s'y poser. Il s'agissait d'un volatile assez fin mais à l'apparence terrifiante puisqu'en lieu et place d'un plumage, la bête n'avait que des os saillants. C'était cela, un erlkönig : un oiseau squelettique avec une énorme gueule pointue équipée de crocs aiguisés, des serres qui agrippaient férocement la branche et une paire d'yeux sanguinolents qui fixait le moindre mouvement du seigneur. Cedric ne quittait pas la créature du regard, un sourire légèrement tiré sur ses fines lèvres. Les rares fois où il avait eu la chance d'en voir, cela avait toujours été un bon présage. Aussitôt, il songea à son œuf qui s'était enfin mis à faire quelques mouvements et tremblements. Plus que quelques jours ou quelques semaines avant son éclosion !
« Eh bien, Cedric, que fais-tu là ? »
Aussitôt, respectueusement, il posa sa main sur son torse et s'inclina légèrement avant de se redresser lorsque son souverain arriva à sa hauteur. « Ah, un erlkönig, constata le Prince, qu'ils sont beaux. » Comme si la créature avait compris, elle ouvrit grand sa gueule, produisant un sinistre croassement.
« En revanche, je doute que Cornelia soit sensible à cette beauté… »
Il donna un dernier coup d'œil à la bête avant de se diriger au travers des jardins. Ses longs cheveux argentés flottaient légèrement dans le vent. Passant en-dessous d'une arche, il arriva dans une nouvelle cour où d'immenses ronces et rosiers noirs poussaient de manière ordonnée grâce au travail de ses jardiniers. Là, il avança, leva la tête et observa la dernière fenêtre sur la droite du cinquième étage. Celle-ci était ouverte, laissant le vent s'engouffrer dans la pièce. Il eut un soupire alors que le reptile le rejoignait.
« Elle ira mieux bientôt, mon Prince, lui assura son second. »
Le souverain ne commenta pas, perdu dans sa contemplation. Si seulement… Cela faisait bien dix longs jours que Cornelia demeurait prostrée dans ce coin de la chambre, ne laissant personne l'approcher – pas même les servantes pour la laver. La dernière fois qu'il l'avait vue, elle était recroquevillée sous la fenêtre, les mains en sang, en train de sangloter et de trembler. Il ne lui avait pas parlé, s'était contenté de la considérer longuement de son œil acéré et avait finalement préféré sortir de la pièce.
« Miranda m'avait prévenu… »
Oui, la jeune femme lui avait dit que les pilules qu'elle donnait à leur cible auraient des effets secondaires assez importants. L'usage de ces médicaments leur avait été profitable en ce que l'esprit de la blonde avait été en proie à de violentes hallucinations et diverses crises d'angoisse, l'affaiblissant davantage mais il était maintenant indéniable que cela avait endommagé son cerveau. Il ne put retenir un soupire. Heureusement qu'il avait pris la décision d'éloigner Milly, voir ainsi sa mère ou entendre ses gémissements ne l'auraient que déstabilisée elle aussi – déjà qu'elle commençait à peine à lui accorder sa confiance. Amadouer Elyon avait été bien plus facile, il ne lui avait suffi que de quelques mots doux, quelques paroles réconfortantes, quelques gestes de tendresse et en un rien de temps, cette adolescente naïve et imbue d'elle-même lui avait ouvert son cœur. Milly, elle, c'était tout autre chose. Quand il la faisait appeler dans son bureau le matin, elle arrivait derrière les servantes, se cachant un peu dans leurs jupes et le fixait de ses yeux noirs sans un bruit. Quand elle prenait son petit déjeuner, elle mangeait tout avec appétit et babillait, lui racontant deux, trois choses sans grand intérêt – qu'elle aimait la robe d'une aristocrate qu'elle avait vue, qu'elle voulait aller dehors – puis, elle se murait dans le silence. Quand il venait la border dans son grand lit, elle l'embrassait doucement mais ne lui disait rien concernant les racines, les lianes et les épines et quand il la rejoignait sous les draps, qu'il la prenait doucement dans ses bras, il l'entendait parfois appeler sa mère dans son sommeil. Malgré ses tentatives, elle ne s'était jamais confiée à lui, n'avait jamais parlé de sa vie sur Terre comme si elle n'avait pas envie de trahir Cornelia ou comme si elle ne lui faisait pas confiance. Il fronça les sourcils. Il savait qu'elle avait peur, qu'elle était effrayée par cet environnement plein de monstres et de créatures étranges, il savait que Cornelia lui manquait énormément – Miranda lui ayant dit que jamais elles n'avaient été séparées –, il savait qu'elle avait très envie d'avoir des pinceaux et des feuilles pour dessiner et pourtant, pourtant elle ne lui disait rien, se contentant de se blottir contre lui et d'attendre. Il ferma violemment sa main.
« Qu'on fasse venir Gabrielle de Wellgonie ce soir, dans mon bureau. Quant à Milly, qu'on la prépare, elle déjeunera à ma table aujourd'hui. »
O.O.O.O
Trois servantes étaient venues ajuster sa nouvelle robe. Les jeunes femmes lui avaient dit qu'il faisait bien froid aujourd'hui, que sa robe serait alors doublée de fourrure pour lui tenir chaud. Celle-ci était ample, faite en velours bleu et, aussi bien aux extrémités des manches que du col, il y avait une belle bande d'hermine brodée. Quand on eut enfin fini de la coiffer, une nouvelle femme bien plus âgée, vêtue d'une longue robe pourpre à manches longues et d'un strict chignon entra dans la pièce, la toisant d'un regard bien sévère.
« Je suis Madame de Noailles, votre gouvernante, petite Princesse, lui dit-elle en se penchant légèrement vers elle. Je suis là pour vous enseigner l'étiquette – que vous n'avez probablement pas apprise sur Terre. »
Milly la considéra quelques instants de ses prunelles noires sans un mot avant de hocher la tête. D'un geste de la main, la femme signifia aux servantes qu'elles devaient se retirer, ce qu'elles firent dans une parfaite révérence. L'aristocrate fit quelques pas, tournant autour de l'enfant, la scrutant de ses yeux verts. « Assister à un repas du Prince est un honneur, petite Princesse, et manger en sa présence en est un encore plus grand. Aussi, j'attends de vous que vous vous comportiez de manière irréprochable ! »
La fillette hocha la tête plusieurs fois. Depuis qu'elle était ici, on ne cessait de lui répéter qu'elle était la fille du Prince, que son père était quelqu'un de très important ici. Tout ça, elle le savait déjà. Ce qu'elle voulait savoir c'était où se trouvait sa Maman, c'était quand elle la reverrait. O-Oli – Miranda, Cedric et Papa lui avaient tous dit que sa mère était très malade, que c'était pour ça qu'elle ne la voyait pas, qu'elle avait besoin de se reposer. Milly n'avait rien dit, elle s'était contentée d'acquiescer et de prendre sur elle. Ici, dans ce château, tout avait l'air très différent. Il y avait des monstres, de longs couloirs terrifiants, des ronces vivantes autour du lit de son papa et il n'y avait pas sa Maman… Ses petits poings se fermèrent, elle baissa la tête, fixant le beau tapis. Les paroles de la gouvernante lui semblaient si loin qu'elles n'étaient plus qu'un bruit de fond.
Son regard coula vers la haute fenêtre. Elle entendait le vent souffler contre les vitres. Alors les trois dames avaient eu raison ce matin ? Il faisait bien froid, ici ? Non seulement, cet endroit lui faisait peur mais en plus, elle venait de se rendre compte que le climat n'y était pas non plus clément. À la maison, elle avait le droit de sortir avec sa Maman au jardin et de jouer avec les autres enfants dans la neige mais ici, Papa lui avait interdit de sortir du château et les servantes faisaient bien attention qu'elle ne quittât pas les Grands Appartements. Sans que personne ne lui eût dit pourquoi, Milly n'avait plus eu le droit de retourner dans sa chambre où elle avait dormi la nuit de son arrivée et joué ce jour-là et se retrouvait enfermée dans les appartements privés du Prince – enfin dans quelques unes des pièces qui les composaient à savoir la chambre, l'un des trois boudoirs et l'un des deux grands salons. Les autres pièces étaient soit gardées par d'énormes monstres que l'enfant avait fuis dès qu'elle avait aperçu leur silhouette, soit scellées par ce qui semblait être de la magie. Heureusement, Phobos avait demandé qu'on apportât un des deux coffres de bois sculpté dans le boudoir afin d'éviter qu'elle ne s'ennuyât trop.
Ses prunelles noires se posèrent sur ledit coffre. Aussitôt, elle songea à tout ce qu'il contenait : des poupées de porcelaine magnifiques vêtues de robes minutieusement brodées, des tasses et des théières soigneusement peintes, deux petits chevaux de bois… Chez elle, elle n'avait pas tout ça. Elle avait deux, trois poupées assez vieilles, elle avait aussi quelques feutres et surtout, elle avait son vieil ours violet. Leur appartement à New-York n'était pas grand, c'était cela que Maman lui répétait quand elle demandait la même maison de poupée que Sophie ou le même cheval à bascule que Luca. Elle lui avait répondu aussi cela quand la fillette avait demandé un chat pour son anniversaire. Elle avait toujours rêvé d'en avoir un, d'avoir une grosse boule de poils à caler sous son petit bras dodu et plus encore, elle avait rêvé que cette boule de poils lui léchât doucement le visage pour réclamer son lait ou pour la réconforter quand elle avait peur – et du haut de ses six ans, Milly avait souvent peur. En effet, elle avait peur du noir dans sa chambre, elle avait peur de l'orage, elle avait peur quand elle voyait sa mère pleurer dans la cuisine et maintenant qu'elle était ici, elle avait peur des monstres, peur des couloirs sombres, peur de ne plus voir sa Maman et surtout, pire que tout, elle se sentait seule, isolée dans un monde encore plus hostile que New-York.
Ses petites jambes s'affaissèrent, l'asseyant sur le tapis, sous les yeux estomaqués de la noble qui avait continué son énoncé, loin des considérations de l'enfant qui avait, maintenant, collé ses genoux contre son petit torse et enserrait ses jambes avec ses bras afin de se mettre en boule.
« Mais qu'est-ce que vous faites, petite Princesse ? lui demanda-t-elle d'une voix qui trahissait son effarement mais également son agacement. Où vous croyez-vous ? »
Elle ne répondit pas, se contentant de relever sur elle ses belles prunelles sombres et de la dévisager. Où était sa Maman ? Celle-là n'était ni sa Maman, ni Olivi – Miranda, ni sa maîtresse et donc, il n'y avait aucune raison d'obéir. La fillette finit par les rabaisser et se mit fixer à nouveau le tapis. Elle l'entendait lui rebattre les oreilles sur combien l'étiquette était importante, combien elle devait bien se tenir et combien elle était mal élevée… La dernière remarque la fit tressaillir, une boule se forma dans sa gorge. Maman l'avait bien élevée, elle disait bonjour, au revoir, s'il-vous-plaît et surtout, merci. Elle essayait de ne pas mâcher la bouche pleine, elle prêtait ses feutres quand on les lui demandait gentiment, elle avait appris à ne pas faire de bruit la nuit et allait se coucher quand c'était l'heure – et maintenant, voilà qu'on lui disait qu'elle était mal élevée! La petite fille sentait ses yeux s'humidifier. Son regard se posa sur les belles moulures du plafond puis à nouveau sur la grande fenêtre. Sa petite chambre lui manquait terriblement.
« — devoir! Vous rendez-vous compte ?! »
Soudain, Milly sentit qu'on lui agrippait l'épaule. Aussitôt, elle releva la tête avec un air perdu et rencontra le regard sévère de celle-ci. « Vous êtes mal élevée, arrogante, geignarde et surtout, pire que tout, vous êtes faible! » L'enfant écarquilla les yeux de terreur en constatant que l'apparence de la femme avait changé, que sa main s'était muée en une poigne squelettique mais terriblement puissante, que la peau de son visage s'était dissoute pour révéler un simple crâne déformé, des yeux exorbités, une bouche sans aucune lèvre mais dont plusieurs crocs pouvaient être aperçus. « À Meridian, les faibles obéissent, autrement, ils sont écrasés ! »
Des larmes se mirent à couler le long des joues rondes de la fillette alors qu'elle ne pouvait détacher ses yeux de la créature, comme si elle était hypnotisée par celle-ci. La poigne se resserra un moment et l'approchant davantage de ses crocs, le monstre se pencha sur elle, lui faisant sentir son haleine fétide « Alors maintenant, petite Princesse, vous allez vous lever et obéir, autrement, lorsque le Prince en aura assez de vous, je serai la première à vous déchiqueter ! »
Elle la lâcha d'un coup, faisant tomber une Milly toute tremblante sur le tapis. Un instant après, la créature avait retrouvé son visage humain et une main ordinaire. « Reprenons notre séance, petite Princesse, en tant que fille du Prince vous avez des devoirs, notamment envers lui et — »
Milly ne la quitta pas des yeux alors qu'elle recommençait à lui tourner autour tout en lui faisant la leçon. Elle ne parvint pas non plus à sécher ses larmes qui continuaient de couler.
Jamais Milly n'avait eu aussi peur.
O.O.O.O
« Milly ? Milly ? »
La fillette releva les yeux jusqu'alors noyés dans la contemplation de son plat qu'elle n'avait même pas osé toucher. Son regard croisa celui de son père qui la regardait avec inquiétude.
« Eh bien, Milly ? Tu ne manges pas ? Regarde comme tu trembles. C'est la baronne de Noailles qui t'a fait si peur ? lui demanda-t-il en reposant le morceau de viande faisandée que sa fourchette en argent venait d'attraper.
— Papa, est-ce que je peux te parler ?
— Mais évidemment, Milly, qu'est-ce qu'il y a ? »
L'enfant fixa son assiette une nouvelle fois. « Madame de Noailles, c'est un monstre, Papa. »
Le souverain la considéra un instant, clignant plusieurs fois des yeux avant de lui adresser un sourire rassurant. « Oui, Milly, c'est une Bête, c'est pour ça. Cedric et Miranda aussi ont une autre apparence, c'est normal ici. Tu as eu peur de sa forme bestiale, c'est ça ? C'est vrai qu'elle est terrifiante.
— Elle a dit qu'elle allait me « déchiqueter » quand tu en auras assez de moi, sanglota-t-elle dans un petit murmure enroué.
— Ah, tu l'as énervée ? Tu serais donc une petite teigneuse, rit-il en tendant le bras pour lui caresser le nez. Milly, malheureusement, Meridian a connu une guerre terrible, on a eu des temps difficiles… Alors, on a eu tendance à élever nos enfants de manière très stricte, pour les préparer à la cruauté des rebelles… Je lui demanderai d'être plus douce avec toi, c'est promis Milly.
— Merci, Papa, chuchota-t-elle en replongeant son nez dans son assiette.
— Ce n'est pas la peine de me remercier, tu sais bien que je ferais tout pour toi, n'est-ce pas, Milly ? »
Elle demeura silencieuse, comme toujours, se contentant de le regarder avec ses prunelles noires. Son père était face à elle, assis dans cette chaise de bois précieux sculpté, à cette grande table d'acajou verni. Entre l'enfant et le seigneur se trouvaient de multiples plats savamment cuisinés. Pourtant bien qu'ils semblassent fort appétissants, elle ne parvenait pas à mettre la nourriture dans sa bouche, ne parvenait pas à mâcher, ne parvenait pas à avaler tant sa gorge était encore nouée.
« Tu ne manges pas, Milly ? Ça ne te plaît pas ? »
Elle secoua doucement la tête. « Non, non, Papa… J'ai pas très faim, c'est tout, répondit-elle d'une petite voix. »
Phobos allait parler mais se retint et se contenta de lui sourire en hochant la tête. « Viens donc sur mes genoux, Milly, tu n'as pas l'air bien. » Docile, elle obéit et se cala contre le torse de son père, se lovant contre sa longue robe de velours noir. Là, doucement, il lui caressa le visage puis les cheveux. « Goûte, c'est un chaud-froid de volaille, c'est très bon, lui dit-il en lui présentant un morceau d'une viande gélatinée qu'elle finit par gober en silence. « Dis-moi, Milly, je te sens nerveuse depuis quelques temps… Tu n'es pas heureuse ici ? »
Une nouvelle fois, l'enfant demeura muette, se contentant de se blottir davantage contre lui. Il se racla la gorge et soupira. « Milly, je sais que tu ne te sens pas bien mais pourquoi donc t'emmures-tu ainsi ? Dis-moi ce qui ne va. » Non seulement elle ne répondit pas mais en plus, elle mit sa main dans sa bouche et commença à se ronger les doigts. Il fronça les sourcils, agacé, attrapa une coupe d'or et la porta à ses lèvres pour en boire la liqueur. Quand il la reposa, une servante entra dans la pièce et attendit quelques instants.
« Milly, tu vas aller faire ta sieste. Si tu as faim, demande à une servante de t'apporter un plateau des cuisines. »
Sa voix n'avait pas le même ton que d'ordinaire. Était-il fâché ? Lui reprochait-il quelque chose ? La fillette ne savait pas vraiment quoi penser et puis, elle avait une si grande migraine. Sa tête lui semblait lourde, si lourde qu'elle avait même du mal à demeurer droite. La sieste était probablement tombée pile au bon moment. Aussi, elle cligna des yeux, l'embrassa sur les joues et descendit de ses genoux pour aller rejoindre la jeune femme et disparaitre, tête baissée, dans les couloirs du palais à sa suite. Phobos saisit à nouveau la coupe et but une nouvelle gorgée alors qu'une aristocrate vêtue de pourpre entra à son tour.
« Notre petite Princesse ne fait pas confiance à son père. Elle est toujours muette comme une carpe… Quand je pense qu'Elyon me gavait avec ses inepties…
— Je suis profondément désolée, mon Prince, murmura la noble en faisant une profonde révérence.
— La terrifier davantage ne servirait à rien… Vous l'avez effrayée et pourtant elle m'en a à peine parlé, continua-t-il sans faire attention à ses excuses.
— Bien, mon Prince. »
Il passa sa main droite sur son visage et se tint le menton quelques instants. Il avait besoin que Milly eût baissé sa défense bien plus tôt pour s'en servir comme appât avec Cornelia. Que de temps gâché ! Si tout s'était déroulé sans accro, elle aurait déjà dû sortir de sa chambre et être à ses côtés, sa superbe poupée. Cependant, lui-même reconnaissait que son plan avait comporté une faille dès le départ à savoir qu'il était parti du postulat que Milly était une gamine de six ans ordinaire, ce qui n'était pas le cas. En effet, non content d'être sa propre fille, elle était également extrêmement nerveuse et potentiellement instable — les gènes de Cornelia sans doute ! Il avait naïvement pensé que comme Elyon, plus Milly serait effrayée par le monde qui l'entoure, plus elle serait encline à le considérer comme une figure protectrice. C'était, effectivement, en montrant à Elyon combien Meridian était dangereux avec les différents monstres, qu'il avait pu obtenir sa pleine confiance, qu'elle s'était totalement abandonnée à lui, à son emprise. Malheureusement – ou heureusement – son enfant ne ressemblait pas à la Lumière.
Alors qu'il était en pleine réflexion, une nouvelle aristocrate vêtue d'une longue robe rouge sang entra à son tour. Elle s'inclina devant son souverain et se contenta d'un simple hochement de tête pour l'autre Bête. Aussitôt, le Prince prit une mine attentive, la laissant parler.
« L'état de Cornelia empire, Votre Majesté. »
O.O.O.O
Une belle journée s'écoulait paisiblement dans la ville d'Heatherfield. Les passants se pressaient dans la rue, se hâtant de faire leurs emplettes dans les magasins alors que les faibles rayons du soleil de novembre les éclairaient encore. Dans quelques minutes à peine, la nuit serait tombée et seule la lumière des lampadaires subsisterait.
Un enfant d'environ cinq ans jouait sur le toboggan, une fillette de onze ans à ses trousses pour le sermonner, lui dire de mettre ses deux jambes bien parallèles et de ne pas s'assoir n'importe comment. Le garçonnet finit par glisser, rejoint bien assez tôt par la miss-je-sais-tout, qui, une fois debout sur le sol de l'air de jeux, l'attrapa sans ménagement pour lui fermer les boutons de son petit manteau bleu. Une vraie maman bien maladroite. Cependant, quelques instants plus tard, une voix féminine bien plus mûre se fit entendre depuis un banc, les faisant accourir. Il était temps de rentrer à la maison, de se mettre aux devoirs – ou aux dessins animés ! Si la fillette attrapa la main de l'adulte pour marcher à ses côtés, le petit garçon lui, se mit à donner des coups de pied dans les marrons fraichement tombés, dans les tas de feuilles, soulevant ainsi des tonnes et des tonnes de poussière, de sable et de gravillons.
« Alescio, arrête ! le grondèrent aussi bien sa mère que sa grande sœur. »
Il rit à gorge déployée, petit garçon turbulent, bien fier de ses bêtises. Là, il s'immisça entre sa sœur et sa mère, attrapa le manteau de l'adulte d'un petit poing ferme et celui de la pré-adolescente avec une poigne aussi forte. Ainsi, bras dessus, bras dessous, la petite famille disparut dans les arbres du parc, se dirigeant vers la sortie pour rentrer dans leur foyer.
Des prunelles noisette fixèrent leur silhouette jusqu'à ce qu'elle se fût évaporée, puis coulèrent vers le toboggan. Si ses souvenirs étaient vrais, ils avaient l'habitude de venir là, sa sœur et lui, eux aussi. Eux aussi, ils s'étaient courus après, eux aussi, ils s'étaient bagarrés, eux aussi, ils étaient rentrés en tenant les mains de leur mère. Il posa sa joue droite sur la corde qui tenait la balançoire. Combien de temps était-il resté là, assis sur cette planche de plastique à regarder les familles venues au parc ? Il ne le savait pas vraiment. Après le cours de maths, il s'était faufilé hors du collège et était venu ici.
Un frisson lui parcourut le corps. Il faisait bien froid, la nuit était bel et bien tombée. Aussi, il bondit de sa balançoire, attrapa son sac à dos Eastpak, le passa rapidement à son épaule droite, referma son blouson, enfouit ses mains dans les poches et tête basse, se mit en marche pour rentrer chez lui, dans le quartier pavillonnaire de la ville. Il y avait pas mal de trotte avant d'arriver mais qu'importe, marcher lui donnait l'impression de se vider la tête. Lorsqu'il quitta le grand parc, il prit la grande avenue menant à l'Institut Sheffield, puis, une fois devant la grille du bâtiment scolaire, descendit la rue et tourna deux fois à droite. A un croisement, il s'arrêta soudainement. Il faisait face au Silver Dragon. Normalement, il aurait dû continuer sa route et tourner une nouvelle fois pour prendre la direction du pont mais là, il ne fit pas cela et traversa sur le passage piéton afin de se rapprocher de la devanture. Il posa ses deux mains sur la vitrine pour jeter un coup d'œil à l'intérieur. La salle du restaurant était vide mais propre, les chaises étaient renversées sur les tables – permettant ainsi aisément le passage de la serpillère.
« Que fais-tu là, petit curieux ? »
Il sursauta brusquement, son cœur battant à tout rompre et se retrouva face à une vieille femme chinoise vêtue d'un long manteau noir et d'une écharpe rougeâtre. L'adolescent cligna des yeux plusieurs fois avant de lui sourire. « Vous êtes Yan Lin, non ? »
Celle-ci hocha la tête mais demeurait perplexe. Qui était donc ce jeune garçon qui fixait ainsi l'intérieur de leur petit restaurant chinois ? Etait-ce un chenapan qui préparait un mauvais coup ? Si tel était le cas, il verrait, le sacripant, de quel bois, elle se chauffait, elle, Yan Lin !
« Je suis Christopher Lair ! s'empressa-t-il d'ajouter, une main sur le torse, comme pour appuyer sa bonne foi. »
Lair, Lair, ce nom. Elle fronça ses sourcils sombres et plissa davantage ses vieux yeux fatigués. Elle savait qu'elle connaissait ce nom mais alors pourquoi était-elle bien incapable de dire à qui il était ! Pourquoi avait-elle soudainement le cœur qui s'emballait et son souffle qui devenait plus rauque ?
« Je suis le petit frère d'Irma, d'Irma Lair ! »
Irma !
Hay Lin !
Son Hay Lin. « J-je, j-je, el-elles… » Elle avait commencé à bégayer, à fouiller frénétiquement dans les poches de son manteau, à la recherche de ses clés, n'accordant aucun regard à l'adolescent.
« Calmez-vous ! J-Je ne suis pas venu vous embêter. »
Mais Yan Lin ne paraissait pas l'entendre. Quand enfin, elle attrapa entre ses doigts noueux la clé, elle se précipita — avec une agilité déconcertante compte tenue de son âge — sur la porte, l'ouvrit et se faufila à l'intérieur sans oublier de vite refermer la porte derrière elle, laissant un Christopher abasourdi sur le trottoir. Il cligna des yeux plusieurs fois alors que la vieille femme disparut à l'intérieur de la salle du restaurant.
Il y eut un moment de silence, il soupira et la tête baisse, se remit en route, la tête chambardée de questions sur cette vieille femme bien étrange. C'était bien la grand-mère d'Hay Lin, non? Pourquoi ne pas lui avoir proposé un thé? Irma disait toujours que la famille de son amie était très accueillante. Il l'aurait accepté, ce thé et aurait aimé parler avec elle, parler d'Irma et de sa petite-fille. Qui connaissait mieux sa sœur autre que sa meilleure amie ? Chris crèverait pour des détails de la vie de sa sœur — même les plus insignifiants.
Une dizaine de minutes plus tard, toujours perdu dans ses pensées, l'adolescent sursauta en entendant une voiture s'arrêter au bord du trottoir à sa hauteur. La vitre du conducteur s'abaissa et laissa apparaitre un jeune homme aux longs cheveux châtain au volant et sur le siège passager, une figure familière qui lui souriait.
« Chris, qu'est-ce que tu fais tout seul ? Il fait nuit noire, tes parents sont morts de trouille ! »
Il eut un air gêné et regarda ses baskets. Martin avait raison. Agir comme ça était vraiment idiot.
« Allez, monte ! Bess, tu lui fais de la place ? »
Christophe posa la main sur la poignée, ouvrit la portière et s'engouffra à l'arrière, à côté de la jeune femme brune qui lui sourit en rattachant sa ceinture de sécurité. Il tira sur la sienne et s'attacha derrière le conducteur qui démarra à nouveau.
« Ta mère m'a appelé, il y a environ quarante minutes. Elle ne savait pas où tu te trouvais, franchement, ne refais pas ça, c'est vraiment pas cool pour elle, lui dit le blond en tournant la tête vers la banquette arrière.
— J'y ai pas pensé, je suis désolé, lança-t-il en regardant ses pieds, mort de honte. J'étais au parc, j'avais juste envie de me balader, je ne faisais rien de mal.
— Je n'ai jamais dit que tu faisais quelque chose de mal, Chris, juste que tu dois prendre en compte tes parents. Honnêtement, n'importe quel parent aurait flippé. Un ado de douze ans ne reste pas seul jusqu'à dix-neuf heures sans en avertir ses parents.
— C'est vrai, mec, crut bon d'ajouter le conducteur en le regardant dans le rétroviseur. »
Chris regarda par la fenêtre dorénavant, n'écoutant que vaguement les remontrances des plus âgés. Il ne faisait que penser à la réaction de la vieille femme, cherchant désespérément un sens à celle-ci. Peut-être savait-elle quelque chose ? Peut-être avait-elle pris peur ? Il se racla la gorge et lança à Martin : « Dis, tu connais madame Yan Lin ? »
Ce dernier fronça les sourcils, remonta ses lunettes sur son nez et se tourna vers lui. « C'est la grand-mère d'Hay Lin, non ? Pourquoi ? Tu l'as vue ces derniers temps ?
— Je l'ai croisée aujourd'hui, devant le Silver Dragon.
— D'accord et, euh, pourquoi tu me demandes ça ?
— En fait, quand je me suis présenté et que je lui ai dit que j'étais le frère d'Irma Lair, elle a eu comme un moment d'absence, de flottement puis elle a commencé à s'agiter, à parler d'Hay Lin mais aucun de ses mots n'était clair. Tu sais si elle va bien ?
— D'après ce que je sais, elle a été profondément bouleversée par la disparition des filles. Ton père m'avait confié une fois, que le père d'Hay Lin lui avait raconté qu'il l'avait surprise plusieurs fois en larmes au pied du lit d'Hay Lin pendant la nuit, lui demandant pardon, répétant en boucle que tout était de sa faute.
— Mais qu'est-ce qu'attend Papa pour l'arrêter ?! s'offusqua l'adolescent en bondissant presque de son siège.
— Calme toi, Chris, c'était des crises de somnambulisme, lui rétorqua le blond d'une voix douce, comprenant l'empressement du jeune garçon. C'est juste une très vieille dame qui se meurt de chagrin depuis la disparition de sa petite-fille et le divorce de son fils. »
O.O.O.O
Ses longs cheveux noirs tombaient sur son visage à tel point qu'elle n'y voyait plus rien. Elle se passa de l'eau froide sur la face afin de recouvrer ses esprits mais n'y parvint. Alors, elle jeta sa tête en arrière afin de rejeter sa chevelure de jais et les laissa se répandre dans son dos affaissé. Là, d'un pas lent, l'œil hagard, elle entra dans une pièce jusqu'alors fermée, la referma et inspira profondément. Parmi l'odeur de renfermé de la chambre, il y avait probablement celle de sa petite fille.
Son œil vitreux se posa sur son lit. La vieille grand-mère en changeait les draps tous les dimanches, après avoir fait les poussières. D'une vieille main sinueuse, elle attrapa un petit être vert en peluche le considéra et en fit doucement le contour. Elle l'avait recousu plusieurs fois. C'était cela sa punition pour avoir tué sa petite-fille. Inlassablement, elle devait continuer à veiller sur cette chambre, à la préparer pour quelqu'un qui ne reviendrait jamais.
Lasse, elle s'assit sur le bord du lit et pencha la tête vers l'oreiller comme si elle s'adressait à quelqu'un : « Je n'aurais pas dû, dit-elle, je n'aurais pas dû… Ma Hay Lin. »
Elle clôt ses paupières quelques instants comme pour se reposer, se laisser enfin aller, quitter ses regrets. Cependant, lorsqu'elle les rouvrit, elle posa son regard sur la table de nuit et fixa la photo des cinq amies prise à l'occasion d'une fête. Doucement, d'une main tremblante, elle saisit le cadre et l'apporta sous ses yeux fatigués.
« Oh, Irma… »
Dire qu'elle ne s'était plus souvenue de son nom de famille, que pendant un temps, le nom de Lair ne lui avait plus rien évoqué. Comment osait-elle ? Elle n'avait pas le droit d'oublier leur nom… Elle n'avait pas le droit d'oublier quoi que ce fut de ces cinq jeunes filles qu'elle avait tuées. En regardant le visage joyeux de la brune, elle eut un pâle sourire. Qu'elle était drôle ! Il y avait aussi la douce Taranee, la bienveillance incarnée et Will, petite chef aux trop grandes responsabilités et Cornelia, la loyauté personnifiée, combien de fois l'avait-elle vue défendre la jeune Elyon quand les quatre autres prétendaient que leur amie les avait trahies ? Elles étaient des jeunes adolescentes merveilleuses qui faisaient le bonheur de leur famille, à qui la vie allait offrir tant de belles promesses, et, elle, elle les avait tuées, toutes les cinq.
Serrant le cadre contre sa poitrine, se recroquevillant au bord du lit, Yan Lin pleura, une nouvelle fois.
O.O.O.O
Le vent soufflait bien fort cette nuit-là. La jeune femme blonde remit son châle par-dessus ses belles manches brodées et le serra contre elle pour gagner de la chaleur. Doucement, elle monta les marches du grand escalier, laissant ses beaux yeux bleus de poser sur les diverses statues, tapisseries et tableaux décorant les murs. Le Prince avait du goût, pour sûr vu que c'était lui qui ordonnait l'univers. Bientôt, même d'autres peuples seraient à ses pieds. La douce sourit à cette pensée et passa un de ses doigts fins sur la belle broche de saphir qui ornait son buste. Le souverain la lui avait offerte il y avait quelques jours de cela après qu'ils eurent passé quelques moments intimes ensemble. Quelle joie quand elle l'avait vu sortir d'un tiroir un petit coffret en acajou et le lui avait tendu alors que ses servantes étaient encore en train de le rhabiller. Elle n'avait pas pu contenir sa joie, s'était précipitée contre lui et, d'un bond, avait déposé un baiser sur ses lèvres. Il avait ri.
Arrivée face à son cabinet de travail, Gabrielle déglutit alors qu'un des gardes lui ouvrit la grande porte. Sage petite poupée, elle attendit quelques instants, qu'il vînt la chercher. Lorsqu'enfin, elle vit sa silhouette majestueuse s'approcher, elle fit deux ou trois pas dans sa direction.
« Gabrielle »
Il passa sa main dans le cou de la jeune femme, caressant sa nuque, le haut de son dos, remontant dans sa longue chevelure blonde, humant son doux parfum. En à peine plusieurs minutes, la jeune aristocrate se retrouva nue, allongée sur le large bureau du Prince, gémissant à chacun de ses coups de rein, à chacune de ses caresses, au contact de ses grandes mains ou lorsque ses longues mèches de cheveux argentés venaient chatouiller son visage.
O.O.O.O
Phobos sirotait une coupe d'alcool tandis que Gabrielle tentait de se remettre. Elle demeurait là, allongée sur son bureau, les jambes ballantes. Délaissant la contemplation du paysage depuis la grande fenêtre de son cabinet, le Prince se pencha sur elle pour l'embrasser sur son front humidifié par les douces perles de sueur.
« Gabrielle, murmura-t-il alors qu'il jouait avec le lobe d'oreille de la blonde.
— Oui, mon Prince ? demanda-t-elle d'une petite voix lascive.
— J'ai enfin arrêté mes projets te concernant, lui dit-il en plongeant ses yeux noirs dans ceux azur, tu vas épouser le baron Reichsfreiherr, mon vassal du territoire celcien. »
Le cœur de Gabrielle se serra d'un coup, une boule se noua dans sa gorge. Ce baron était cruel et inique. Il détenait ce territoire riche mais hostile au nom du Prince avec une main de fer et son joug s'était maintes fois acharné sur les populations de ces terres — humaines comme Bêtes. Elle se mit à trembler.
« Mais, Majesté, murmura-t-elle. »
Il lui sourit en lui caressant sa joue de porcelaine. « Il prendra soin de toi, il me l'a assuré et tu lui donneras une belle descendance, j'en suis sûr. »
La jeune femme ne put retenir une moue et déglutit alors que le souverain passa son bras gauche dans le dos nu de la belle, l'autre sous ses genoux et la porta en mariée jusqu'au grand canapé de velours noir présent dans le cabinet de travail dans lequel il la rallongea. Aussitôt, il se mit au-dessus d'elle et replongea la tête dans sa longue cascade de cheveux blonds, humant son parfum.
« Encore, encore, murmura-t-il dans un râle. »
Gabrielle eut un faible sourire alors qu'elle accueillit le souverain à nouveau en elle, l'enserrant de ses doux bras à l'aspect laiteux.
O.O.O.O
La jeune femme tremblait. Son pauvre corps endoloris était parcouru de spasmes, ankylosé de toute part. Elle était là, recroquevillée, sous la fenêtre toujours ouverte, dans l'obscurité totale de la chambre. Le froid et le vent étaient si violents que ses lèvres en étaient devenues bleuâtres. Un nouveau haut-le-cœur. Allait-elle encore rendre de la bile ? Ses prunelles bleues tombèrent sur sa chemise de nuit devenue grisâtre, jaunâtre voire noirâtre. Combien de fois avait-elle essuyé sa bouche pendante avec ce tissu ? Elle passa une frêle main rougeâtre dans sa longue chevelure blonde, se grattant frénétiquement le crâne. Un long gémissement plaintif s'échappa de sa bouche. Entendant des pas approcher dans le couloir, le corps douloureux se carapata aussitôt contre le mur, se recroquevillant encore davantage, cachant son visage dans ses genoux, cherchant à disparaitre.
Elle avait entendu la large porte de bois être ouverte par les gardes en patrouille puis la porte fut refermée. Ne pouvant se retenir, elle cracha un peu de sang mais demeura prostrée dans son coin, refusant de relever la tête, exposant sans relâche sa fragile nuque au vent qui s'engouffrait dans la pièce par la fenêtre. Elle savait que quelqu'un était là, elle avait conscience de la présence du nouveau venu. Était-ce une servante venue lui apporter à manger comme la dernière fois ? Olivia ? Sincèrement, elle s'en fichait complètement, elle voulait simplement que cette personne s'en allât aussi vite que possible, oui, qu'elle lui prît le pot de chambre dont l'odeur ne la dérangeait même plus et qu'elle disparût aussitôt.
« Tu ne sembles vraiment pas bien, Cornelia… »
Cette voix. Son cœur eut un soubresaut, menaçant de lâcher tant il battait vite. Son sang pulsait dans ses tempes, rendant sa migraine davantage agressive. Ne surtout pas lever les yeux, les garder fermés, contre les genoux, faire comme si tout allait bien, qu'elle ne savait pas qui était là. Elle sentit une goutte de sueur perler le long de son cou.
« Et dire que tu voulais que Milly reste auprès de toi… Qu'est-ce qu'elle penserait si elle te voyait… Tu n'es pas digne de cette enfant… »
Ses dents se plantèrent dans sa lèvre inférieure. Un filet de sang coula doucement.
« Non, vraiment, tu n'en es pas digne… »
Elle fut parcourut de spasmes plus violents. De grosses larmes commencèrent à couler de ses yeux fatigués. « Pardon, pardon, sanglota-t-elle avec violence. »
Il la considéra quelques instants. Sa bouche se mua en un fourbe sourire. « Ce n'est pas à moi que tu dois présenter tes excuses, Cornelia, mais à Milly. Après tout, tu as été une mauvaise mère pour elle… »
Nouveaux sanglots bien plus lourds que les précédents. « Je-Je suis désolée, hoqueta-t-elle en reniflant contre son avant-bras. »
Elle l'entendit faire quelques pas, s'approchant inlassablement de sa carcasse. Lorsqu'enfin il s'arrêta, elle sentit son regard acéré se poser sur elle, scrutant la moindre de ses griffures, la moindre de ses taches. Les drogues de Miranda l'avaient non seulement bien fragilisée mais en plus l'avaient bien rendue accro, expliquant ainsi son pitoyable état. « Cornelia, je peux te soulager, tu sais. »
Aussitôt, elle releva la tête et le fixa des ses yeux abimés, vitreux et embués par la fièvre et les larmes, tout en haletant lourdement. A elle qui avait si mal, qui ressentait de violents frissons, d'intenables courbatures dans tout son corps, des bourdonnements incessants et une migraine lourde, si lourde qu'elle l'engourdissait, Méphistophélès lui proposait-il un salut ? Si oui, pouvait-elle se permettre de refuser un léger apaisement ? « T-Tu m'as fait si m-mal, souffla-t-elle dans un éclat de voix. »
Elle le vit demeurer silencieux voire songeur. Le sourire flanqué sur ses lèvres ne disparut pas, bien au contraire : « Je ne regrette qu'une chose : ne pas t'avoir gardée après cette nuit mais certainement pas de t'avoir déflorée.»
Au moment même où il eut prononcé ces mots, les larmes se remirent à couler avec force alors que les souvenirs de ce moment abondaient dans son esprit. Elle se rappelait de la peur, de la violence, de son corps d'homme qui s'abattait sur le sien, de ses cuisses qu'il avait écartées sans ménagement pour se faufiler et enfin, et surtout, de la douleur qui l'avait déchirée. Elle se rappelait aussi de l'après, de comment il s'était dégagé après l'avoir souillée, de la bulle – pareille à celle d'Elyon – dans laquelle il l'avait fait enfermer, de comment elle avait perdu connaissance alors que les gardes la raccompagnaient à la suite du Prince dans la salle du trône en attendant les autres gardiennes. Enfin, elle se rappelait de la difficulté qu'elle avait eu à courir lorsqu'elle avait finalement pu s'échapper et qu'elle cherchait son amie dans le dédale du palais, elle se rappelait de la sensation d'humidité entre ses cuisses. Elle secoua violemment la tête, essayant de se débarrasser de ces images douloureuses, puis, eut la bouche déformée par un léger spasme d'angoisse.
« Oui, j'aurais dû ordonner aux gardes de t'installer dans une chambre, peut-être celle-ci d'ailleurs, ainsi tu n'aurais pas pu t'enfuir…. Enfin, là n'est pas la question. Maintenant, Cornelia, il va falloir que tu choisisses parmi les alternatives qui te restent. »
Au grand désarroi de la jeune femme, il se pencha sur elle, plongeant son regard noir dans ses prunelles azur rougies, agrandies par la peur, pour lui murmurer à l'oreille : « Il y a deux options, pour toi, Cornelia, la dure ou la douce. »
Elle tourna légèrement la tête vers lui. Elle pouvait sentir son souffle sur son terne visage. « Tu peux continuer à te morfondre en prisonnière dégoutante, voire même finir par te rendre malade à force de ne pas manger et de vivre sous ta fenêtre ouverte. Dans ce cas, non seulement tu ne quitteras jamais les quatre murs de cette pièce, non seulement tu ne reverras plus jamais ta chère petite fille mais en plus, je viendrai t'honorer très régulièrement – de gré ou de force. J'enverrai deux, trois Bêtes te laver, je leur demanderai probablement de te maintenir fermement au lit, voire peut-être, si le cœur m'en dit, je pourrais exiger qu'elles jouent avec toi, qu'en penses-tu ? Oh oui, voir les pattes de Miranda te caresser, voir les griffes de Noailles te pénétrer, je suis persuadé que cela me comblerait de joie. »
Cornelia était restée silencieuse devant l'horreur que lui décrivait le Prince tandis que celui-ci scrutait ses pupilles dilatées, savourant la terreur qu'elles dévoilaient. Il se passa le bout de la langue sur ses lèvres. Le cœur de sa proie battait si vite que l'oreille du souverain aurait presque pu l'entendre. Cependant, celle-ci, après avoir baissée à nouveau la tête pour se recroquevillée davantage comme pour se soustraire à ses attaques, la releva. Elle avait cessé de hoqueter et de pleurer. « E-Et l'autre option ? demanda-t-elle d'une petite voix, peu assurée. »
Il eut un rictus alors qu'il passa ses doigts dans les cheveux graisseux de la blonde, rapprochant encore davantage son visage du sien. « L'autre option est plus douce, bien plus douce – quoique moins excitante. Tu cesses ces enfantillages, tu cesses de te mettre ainsi en danger et tu deviens ma promise, puis ma reine. Je peux t'assurer qu'il vaut bien mieux être ma promise que ma captive, lui murmura-t-il en caressant du bout d'un doigt ses lèvres gercées et abimées. »
Cornelia resta interdite un moment, toutes ses pensées s'entrecroisant dans son esprit. « M-Milly, il-il arrivera quoi à Milly ? »
Phobos eut à nouveau son sourire carnassier et lui lança, tout en lui caressant la joue : « La petite bâtarde serait bien heureuse de te voir, tu lui manques beaucoup. Pas une heure ne passe sans qu'elle ne pense à toi. Cependant, si tu décides de t'obstiner dans ton comportement puéril, je n'aurais aucun intérêt à la garder en vie auprès de moi. Du coup, soit je donne mon accord à Noailles pour qu'elle la dévore vivante, soit je l'expédie dans les colonies pour y travailler – après tout, on a besoin de main d'œuvre – ou sinon, je l'emprisonne à Cavigor jusqu'à la fin de ses jours. En revanche, si tu préfères agir enfin de manière raisonnable et responsable, nous aurions la chance d'un nouveau départ tous les trois. Milly serait si heureuse de te serrer dans ses petits bras et si malheureuse dans un cachot ou dans un camp de travail. »
La blonde évita soigneusement le regard du Prince. Celui-ci se redressa et se tint devant elle, rigide, imposant. La main de cette dernière se mit à gratter l'autre violemment, la faisant saigner.
« Tu vas devoir choisir, Cornelia mais choisis bien, lui assena-t-il en lui tendant sa propre main. »
Elle demeura un instant à fixer cette main tendue devant elle, puis, indécise, ferma les yeux alors qu'une nouvelle larme coula le long de sa joue abimée.
Pardon, pardon, Milly, pardonne à Maman, Milly.
Pardonne, je t'en supplie.
