Chapitre 6

Björn venait tout juste de les congédier que déjà, Dagmar se précipitait en courant vers sa tente. Elle attrapa son épée, réajusta son poignard et s'enroula dans une cape épaisse avant de retourner voir Hvitserk pour lui demander son cheval.

« A la demande de ton frère », précisa-t-elle.

« D'abord Ivar, maintenant Björn, tu devrais te méfier de ce que mes frères te font faire ! » sourit le jeune homme.

« Ivar ne me fait rien faire du tout ! » se défendit-elle en passant ses jambes par-dessus la selle et en ajustant les rênes.

« Rien que tu ne réalises encore ! » Dagmar dévisagea Hvitserk qui lui fit un clin d'œil, mais n'eut pas le temps de rétorquer que sa monture était déjà partie au galop. Elle passa devant Björn et Ivar sans s'arrêter et tous deux se mirent en route. Ils remontèrent progressivement les pentes autour du fleuve, et s'éloignèrent de la rive. Les branches et les feuilles des sous-bois craquaient sous les sabots de leurs chevaux. Le char d'Ivar tressautait dangereusement à chaque fois que son cheval franchissait un obstacle, mais le viking n'y prêtait aucune attention. Il aimait être enfin autonome. Sans le travail de Floki, il n'aurait jamais pu partir en guerre : condamné à rester avec Aslaug à Kattegat, il se serait certainement jeté d'une falaise un jour ou l'autre. Le charpentier lui avait sauvé la vie en faisant de lui un homme, et Ivar appréciait chaque détail de son cadeau, depuis l'odeur du bois jusqu'aux couinements des essieux quand il allait trop vite. Installé avec plus ou moins de confort, il suivait sans peine Björn et Dagmar. Quelques foulées les séparaient les uns des autres : l'aîné, qui menait la course, ralentit son cheval et passa au pas quand ils arrivèrent à la lisière de la forêt qu'ils venaient de traverser.

« Voilà l'endroit où nous devrions nous battre. Si vous avez une meilleure alternative, je vous écoute. » proposa-t-il en regardant tour à tour Ivar, puis Dagmar.

« Comme je te l'ai dit plus tôt, je pense que nous pourrions changer de tactique, mais je ne sais pas comment… » s'excusa la jeune femme. Ivar, comme à son habitude, la coupa.

« Björn ne t'a pas amené ici pour te provoquer, il pense sincèrement que ton idée n'est pas mauvaise et que tu peux contribuer à élaborer un nouveau plan. Utilise plutôt ton énergie à y réfléchir. »

« Et si tu commençais, mon frère, par nous parler de ton idée. »

Ivar acquiesça sérieusement et relança son cheval en invitant les deux autres à le suivre. Dagmar s'exécuta, curieuse. Ivar semblait véritablement concerné par le plan de bataille, et motivé pour participer de la plus efficace des manières. Pour la première fois depuis leur rencontre, il ne semblait pas agir avec rage et rancœur, mais véritablement avec raison. Et si l'idée qu'Ivar puisse être un bon stratège n'étonnait pas la jeune femme, celle qu'il pouvait être sage et avisé la surprenait davantage.

« Les alentours sont parfaits pour mon plan. Alors voilà mon idée : les prendre à revers pour les essouffler avant de nous lancer réellement dans la bataille. »

« Que veux-tu dire ? » demanda Björn en essayant de retenir son cheval qui refusait de s'immobiliser.

« Les vallons peuvent nous être utiles. Imagine. Si une partie de nos troupes apparaissait, Aelle et son armée s'élancerait vers elle. Là, les hommes exposés se replient, créant la surprise, et l'armée d'Aelle se retrouve désemparée. Une autre partie de nos troupes apparaît alors de l'autre côté du champ de bataille, derrière un vallon opposé. A nouveau, l'armée d'Aelle se précipite, et nos guerriers disparaissent encore. Nous faisons ainsi courir l'armée saxonne quelques minutes. Au bout d'un moment, Aelle ne supportera plus d'être pris pour un imbécile. Il va donc réfléchir à une autre solution pour nous vaincre, nous qui lui filons comme de la fumée entre les doigts. J'ai réfléchi à cette alternative, et je n'en vois qu'une. »

Björn pinça les lèvres, pensif. Il s'imagina à la place d'Aelle, et il sut immédiatement ce qu'il ferait pour vaincre les vikings si ces derniers se comportaient comme Ivar le disait.

« Il quitterait le champ de bataille et se dirigerait vers notre campement pour attaquer directement nos bateaux. Là, nous n'aurions plus aucun moyen de lui échapper. »

« Exactement. C'est la seule conclusion que j'ai trouvée, et je pense qu'Aelle n'aura pas d'autre option non plus. C'est là que nous les massacrerions. Postée en embuscade, la majorité de nos hommes serait prête à attaquer et à écraser ces rats dans les bois qui mènent aux drakkars. En moins d'une heure, nous serons victorieux, avec peu de morts parmi les nôtres. Qu'en dis-tu ? »

« C'est du génie. » s'exclama Dagmar malgré elle. Elle venait d'imaginer la scène, et ne pouvait qu'admirer le fils de Ragnar pour l'ingéniosité dont il venait de faire preuve. Björn se tourna vers elle en riant. Si Dagmar était également d'accord, qui était-il pour refuser une idée aussi originale, demanda-t-il en frappant amicalement l'épaule de son frère. Ce dernier sourit avec une joie que jamais personne n'avait vue sur son visage. Pour la première fois de sa vie, il était écouté, et entendu. Il remercia modestement Björn, et fit volte face pour examiner avec plus de précision les lieux. Quand les guerriers arriveront, déclara-t-il, il leur resterait peu de temps pour leur expliquer la manœuvre. Il s'éloigna de quelques mètres en riant, et Dagmar aurait juré qu'il avait rougi.

[…]

Le reste des vikings étaient arrivés silencieusement. Les jarls avaient fait signe à leurs guerriers de rester tapis dans les bois, tandis qu'ils rejoignaient Björn, Ivar et Dagmar pour prendre connaissance du plan. Tous prirent place autour de leur leader, qui commença à expliquer les manœuvres à effectuer et à répartir les rôles. Dagmar s'efforçait d'écouter Björn, mais, face à elle, Harald Fairhair la fixait d'un air mauvais. Elle l'ignora tout le temps que dura l'entrevue, mais il attrapa fermement son bras quand elle s'apprêtait à rejoindre ses guerriers.

« Ton affront ne restera pas impuni, Dagmar Sveinsdóttir. Si tu sors vivante de cette bataille, sois sûre que tu me trouveras en travers de ta route. »

« A condition que tu survives toi aussi, ce qui n'est pas gagné étant donné que ton frère ne sera pas à tes côtés. » intervint Hvitserk, empêchant Dagmar de répondre. « Si j'étais toi, je la lâcherais immédiatement et je tracerais ma route. Tu ne voudrais pas que mon frère apprenne que tu menaces un jarl de mort, n'est-ce pas ? »

Furieux, Harald fixa longuement Hvitserk. Il était en proie à un combat intérieur et n'arrivait pas à se calmer, mais il lâcha finalement le bras de Dagmar et cracha aux pieds de la jeune femme avant de s'éloigner, bouillonnant de rage. La jeune jarl remercia Hvitserk du regard, et ce dernier s'éloigna. Personne autour d'eux n'avait remarqué l'altercation, à l'exception d'Ivar, qui arrêta son frère quand ce dernier passa à hauteur de son char. Dagmar devina que Hvitserk lui racontait la conversation, et elle vit le visage d'Ivar se fermer quand son ainé eut terminé. Avant qu'elle ne puisse détourner le regard, Ivar avait levé les yeux vers elle, interdit. Ils se dévisagèrent ainsi jusqu'à ce que ce dernier ordonne à son cheval de faire volte face pour rejoindre son poste sur le champ de bataille. Dagmar rejoint alors ses guerriers et s'obligea à se ressaisir : leur survie dépendait de leur comportement sur le champ de bataille, et elle entendait bien leur expliquer avec exactitude ce qu'ils devraient faire.

[…]

Les vikings étaient en place de part et d'autre de la vallée quand Aelle aligna ses troupes en amont du champ principal. Conformément à ce qui avait été décidé, Björn fit signe à son groupe de s'avancer en rangs : les quelques vikings désignés firent face aux troupes britanniques, et le roi Saxon ne put cacher sa joie et sa satisfaction de voir des adversaires si peu nombreux. Ils allaient les écraser sans mal, affirma-t-il à l'évêque qui l'accompagnait. Ce dernier lui sourit avec confiance : quelle chance pouvaient bien avoir ces païens face au Dieu qui les avait créés et qu'ils avaient renié ? Sûr de lui, Aelle leva le bras et ordonna la charge de ses soldats. Il les regarda partir en courant, dans un alignement parfait, et se mit en route en dernier. Son sourire s'effaça cependant quand les vikings reculèrent pour disparaître derrière le vallon. Il vit les regards désemparés de ses soldats et chercha à comprendre ce qu'il se passait, mais un autre groupe de vikings donnait la charge sur leur gauche. Le roi saxon ne réfléchit pas davantage et hurla à son armée de les attaquer.

Sur le vallon, Ivar ricana. Nonchalamment installé sur son char, il fit signe à son groupe de guerriers de faire demi-tour. Tous s'exécutèrent en courant doucement : il était inutile de se fatiguer pour le moment. Le jeune fils de Ragnar attendit que le groupe de Ubbe ne dépasse le vallon face à eux pour rejoindre à son tour les bois. Il entendit les armures des britanniques tinter quand ces derniers s'arrêtèrent net pour faire volte face, et leurs râles de mécontentement quand Ubbe disparut à son tour pour laisser place à Björn une nouvelle fois. Les saxons continuèrent ainsi encore deux fois : tour à tour, Ivar et Ubbe envoyaient leurs troupes au combat, avant de leur signaler de faire demi-tour. Aux côtés de Sigurd, Dagmar observait la scène avec amusement. Elle était planquée à plusieurs dizaines de mètres du champ de bataille, prête à attaquer les saxons quand ces derniers décideraient de ne plus suivre bêtement leurs adversaires. Son cœur battait à toute allure : si Aelle ne réagissaient pas comme ils l'avaient prévu, tout leur plan tomberait à l'eau. Mais bientôt, la corne de Floki fit trembler le sol sous leurs pieds, leur ordonnant de se tenir prêts. Aelle avait eu la réaction prévue et se dirigeait vers eux, convaincu qu'aller attaquer leurs navires était la meilleure option.

Silencieux, Sigurd l'encouragea d'un signe de tête, avant de déglutir. Comme elle, le guerrier allait se battre pour la première fois, et espérait ne pas rejoindre le Valhalla trop tôt. Tout devint ensuite bruyant et flou. Les saxons, qu'ils soient perchés sur leurs chevaux ou à pied, débarquèrent dans le vallon qui devait les piéger. Sigurd hurla aux vikings d'attaquer, et Dagmar sentit ses jambes se mettre à courir sans avoir rien ordonné. Elle tira son épée au dernier moment et frappa tous les guerriers qui s'approchaient d'elle en criant. Ses pieds s'enfonçaient dans la boue et son casque ne tarda pas à tomber. Tout autour d'elle n'était que terre, sueur et sang. Hommes et femme tuaient et blessaient quiconque se trouvaient à leur portée. L'équipement des saxons leur conféra un avantage quelques minutes, mais la surprise causée par le piège des vikings eut raison d'eux : malgré leurs armures et leurs armes perfectionnées, ils tombaient un à un, morts. Dagmar planta son épée dans l'interstice de l'armure de l'un d'entre eux et elle regarda l'homme s'écrouler dans un râle écœurant, crachant du sang presque noir. La tête de la jeune femme se mit alors à tourner, et elle peina à se redressée, étourdie par l'horreur du combat. Quelques vikings étaient au sol, et elle reconnut le corps de Ulrik, le jeune homme qu'elle avait amené avec elle sur le drakkar de Floki. Tout autour d'elle sembla se dérouler au ralenti, alors qu'elle était figée, incapable de lever sa hache et de retourner au combat. Un saxon agrippa violemment ses cheveux, et elle le vit lever son épée, prêt à l'égorger. Elle ferma les yeux, terrifiée, et attendit une mort qui n'arriva pas. La poigne sur ses cheveux se relâcha et l'homme s'écroula à ses pieds, une flèche dans le font. Dagmar regarda autour d'elle pour savoir qui avait tiré, et elle fut surprise de voir Ivar, à quelques mètres d'elle, perché sur son char et son arc encore tendu après avoir tiré. Il lui fit un signe de tête, et se retourna pour tirer une autre flèche. La scène n'avait duré que trois secondes, et Dagmar réalisa qu'il n'en aurait pas fallu plus pour que sa vie bascule définitivement. Elle se ressaisit enfin et retourna au combat, laissant de côté ses peurs et ses doutes.

[…]

Aelle avait hurlé à ses hommes de se replier et ces derniers s'étaient exécutés sans se faire prier deux fois, désertant de champ de bataille aussi rapidement qu'ils l'avaient investi. Les vikings avaient cependant réagi dans l'instant, et avaient rattrapé les fuyards, ainsi que le roi que Björn saisit par le col avant de le jeter au sol, du haut de son cheval. Ubbe se précipita pour lier les poings du meurtrier de leur père dans son dos, obligeant l'homme à se relever. Le souverain se dressa péniblement, les joues rougies par l'effort, un filet de transpiration recouvrant son front et trahissant sa peur. Avant qu'il ne puisse parler, Ubbe le frappa violemment au visage et le bâillonna : avant toute chose, les vikings devaient s'occuper de leurs morts et rejoindre leur camp pour se mettre à l'abri.

Dagmar regarda les fils aînés de Ragnar emporter à leur suite le prisonnier, et les hommes et femmes autour d'elle s'affairer pour identifier les cadavres et les rapatrier dignement. Comme elle l'avait escompté en demandant à Björn de changer ses plans, le nombre de morts parmi les nordiques semblait limité, mais elle ne parvenait pas à s'en réjouir. Quelques familles se trouvaient tout de même détruites, et elle se détestait de ne pas avoir été à la hauteur sur le champ de bataille. Comment avait-elle pu abandonner ses amis, même un infime instant, en paniquant et se figeant comme elle l'avait fait ? Pour ajouter à sa honte, et reconnut derrière elle le bruit désormais familier du char d'Ivar.

Elle respira un grand coup et se retourna vivement, prête à encaisser les insultes de l'héritier qui, visiblement, la détestait et prenait plaisir à l'humilier.


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Antsybal